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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-1"> ¤ Avec « Les Livres de Jakob », l’écrivaine polonaise anime d’un prodigieux souffle romanesque l’itinéraire du « messie » Jakob Frank et de son étrange secte dans l’Europe des Lumières.
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L’épopée messiannique d’Olga Tokarczuk

Avec « Les Livres de Jakob », l’écrivaine polonaise anime d’un prodigieux souffle romanesque l’itinéraire du « messie » Jakob Frank et de son étrange secte dans l’Europe des Lumières.



LE MONDE
 |    19.09.2018 à 16h00
 • Mis à jour le
19.09.2018 à 16h58
    |

            Nicolas Weill








                        



                                


                            
Les Livres de Jakob (Ksiegi Jakubowe), d’Olga Tokarczuk, traduit du polonais par Maryla Laurent, Noir sur blanc, 1 038 p., 29 €.

Mystiques, alchimistes et mages au siècle des Lumières composent de fabuleux personnages de fiction. L’un d’eux, l’aventurier Joseph Balsamo, dit Cagliostro (1743-1795), n’a-t-il pas su inspirer aussi bien Alexandre Dumas que Goethe, Tolstoï ou Carlyle ? L’écrivaine polonaise Olga Tokarczuk reprend ce flambeau avec un impressionnant roman qui a été un best-seller dans son pays, et qui dresse un monument littéraire à une secte d’hérétiques juifs multipliant les péchés et les conversions (à l’islam puis au christianisme) afin de hâter la fin des temps. Mariant une immense érudition à une écriture aussi fluide que poétique, elle reconstitue, en plus d’un millier de pages, l’épopée de ce groupe messianique dans une Pologne bigarrée, dont les confins touchaient à l’Orient turc. Elle a suivi à la trace, entre Podolie, Moravie, empires ottoman et habsbourgeois, les « Vrais Croyants », comme se nommaient eux-mêmes ces juifs séduits d’abord par le faux messie Sabbataï Tsevi (1626-1676) puis par son successeur autoproclamé Jakob Frank (1726-1791), le héros du roman. L’aventure s’achève en partie à Paris, où l’un des derniers membres de la « fraternité » frankiste et neveu de Frank, Mosès Dobruska, alias Thomas von Schönfeld alias Junius Frey, sera guillotiné en 1794.
Noyer le monde dans la faute
Ces dissidents de la foi, par leurs pratiques systématiques des « actes contraires » (inceste, sodomie, communauté des femmes) entendent noyer le monde dans la faute et abolir l’ancienne Loi de Moïse. En fonction de la nécessité de l’heure, ils deviennent musulmans, chrétiens et, pour certains, s’initient à la franc-maçonnerie. Leur mobilité, en un temps où résidence et appartenance demeurent encore plutôt figées, résulte aussi de la persécution que les autres juifs...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-2"> ¤ Elle est l’un des grands noms de la littérature polonaise contemporaine. Elle évoque ici la genèse des « Livres de Jakob » et les raisons de son succès en Pologne.
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Olga Tokarczuk : « Le roman a le pouvoir d’amener le lecteur à une sorte de transe »

Elle est l’un des grands noms de la littérature polonaise contemporaine. Elle évoque ici la genèse des « Livres de Jakob » et les raisons de son succès en Pologne.



LE MONDE
 |    19.09.2018 à 16h00
 • Mis à jour le
19.09.2018 à 16h58
    |

            Nicolas Weill








                        



                                


                            

Olga Tokarczuk est née à Sulechow (Pologne) en 1962. Après avoir étudié la psychologie à l’université de Varsovie, elle a acquis comme écrivaine une réputation mondiale et vit à Wroclaw tout en voyageant beaucoup. Lauréate, en mai 2018, du prix international Man Booker, elle a également reçu la plus prestigieuse récompense littéraire de son pays, le prix Nike, en 2008, pour Les Pérégrins (Noir sur blanc, 2010). Son roman de 2014, Les Livres de Jakob, retraçant le parcours de dissidents juifs au XVIIIe siècle, aujourd’hui traduit en français, s’est vendu à près de 80 000 exemplaires dans son pays et lui a valu d’obtenir, pour la deuxième fois, le prix Nike, en 2015.

Comment vous est venue l’idée d’écrire sur le faux messie Jakob Frank ?
C’est le contexte historique dans lequel Jakob Frank a vécu qui m’a d’abord fascinée. Une époque où les Lumières prennent leur élan et engendrent de nouvelles visions de la société. Le système de croyances frankiste constitue un condensé assez chaotique, extrêmement fluide, voire explosif, de divers types d’hérésies. Il pousse ses racines dans un passé plus ou moins lointain, au-delà des marges du christianisme ou du judaïsme. Son origine première se situe dans le gnosticisme [mouvement religieux des premiers siècles du christianisme, persuadé de l’imminence de la fin du monde]. Or, il y a longtemps que je m’intéresse à ce thème. Un autre aspect, qui n’a rien de secondaire, tient au fait que Frank représente une figure complexe d’un immense intérêt psychologique
Souhaitiez-vous réhabiliter Frank et les frankistes, contre une certaine mauvaise réputation que ce groupe a chez les historiens du judaïsme ?
Mon ambivalence à l’égard de Jakob Frank saute aux yeux dans le roman. Mais, par bien des aspects, je le vois comme une sorte de subversif, de rebelle qui a cherché à s’émanciper, lui et ses adeptes, d’un univers féodal...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-3"> ¤ Révélé par un éditeur français de mangas, le dessinateur Tetsuya Tsutsui revient avec son genre de prédilection, le thriller, cette fois bien loin des ambiances métropolitaines.
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Manga : « Noise », un thriller rural à l’ombre des figuiers japonais

Révélé par un éditeur français de mangas, le dessinateur Tetsuya Tsutsui revient avec son genre de prédilection, le thriller, cette fois bien loin des ambiances métropolitaines.



LE MONDE
 |    18.09.2018 à 11h40
    |

            Pauline Croquet








                        



   


A l’origine, une figue. C’est ce fruit qu’a choisi le mangaka Tetsuya Tsutsui comme point de départ de sa nouvelle série, Noise, parue au début de septembre chez Ki-oon, la maison d’édition qui l’a révélé. Plus qu’un point de départ, une métaphore inspirée par un documentaire vu à la télévision japonaise. « Il montrait comment les figuiers attirent et piègent les guêpes dans leurs fruits. Sans cette intervention, les figues ne peuvent éclore », explique le dessinateur, « c’est une relation, un échange complexe, où chacun a besoin de l’autre. C’est l’image d’un élément extérieur qui s’engouffre dans un microcosme ».

        Lire aussi :
         

                Le mangaka Tetsuya Tsutsui, rebelle modéré



Dans ce thriller, le genre de prédilection de Tsutsui qu’il aime entrelacer avec un récit de mœurs et de société, le fruit violacé permet à une petite ville rurale qui se vidait de ses habitants de redevenir prospère après qu’un célèbre youtubeur (qui prend les traits de la superstar du Net japonais Hikakin) en fasse la promotion. Les commandes affluent comme les caméras des journaux télévisés, les curieux et de nouveaux ruraux qui aimeraient profiter de cette nouvelle abondance. Parmi elles, le vulgaire et obséquieux Mutsuo Suzuki venu tenter sa chance comme ouvrier agricole. Il suscite immédiatement la méfiance de Keita Izumi, l’exploitant du florissant verger, en instance de divorce avec sa femme. Son instinct ne l’a pas trompé, le visiteur se révèle être un repris de justice doublé d’un prédateur sexuel. Izumi et quelques concitoyens vont se demander comment protéger la communauté de cet individu, quitte à faire justice eux-mêmes.

   


Le mangaka quitte ses habituels univers urbains pour nicher son huis clos au cœur de sa région natale, la préfecture d’Aichi, non loin de Nagoya. « Au-delà du problème de la concentration de la population, qui est réél au Japon, notamment à Tokyo, ce qui m’a intéressé ce sont les bulles fermées mais soudées que sont les villages et les populations rurales. Ce type de scène est idéal pour construire un thriller », explique-t-il au Monde lors d’un bref passage à Paris.
S’ajoute également l’inspiration de deux faits divers, matière dont Tetsuya Tsutsui nourrit énormément ses mangas. « Le premier est celui d’une jeune popstar qui a été poignardée par un fan frustré. Je me suis demandé comment cela se passerait s’il sortait de prison. Il y a ensuite l’histoire d’une personne qui a été mise au ban d’un petit village de campagne et qui a pété les plombs et s’en est pris à la population », rapporte le dessinateur.

   


A l’image de ce que le mangaka a développé avec Prophecy, sa trilogie probablement la plus connue, Tetsuya Tsutsui aime observer la nature humaine et les réactions des gens face à l’adversité : « Ce que je veux faire passer, ce sont les ondes que des événements brutaux peuvent provoquer chez des personnages ordinaires », défend l’auteur. Un questionnement moral qui passe par les tiraillements intérieurs des personnages et une expressivité que le dessinateur sait habilement restituer sur ses planches. Le questionnement moral, la notion de justice, pourtant omniprésents dans une œuvre étalée sur plus de quinze ans, ne sont pour l’auteur qu’annexes, bien que subtilement travaillées : « Etant donné que je me base sur des faits divers au départ, j’imagine que j’y mets mon ressenti personnel face à ce type de situation, de façon assez terre à terre », concède-t-il.
Comme pour ses précédentes séries, l’intrigue de Noise trouvera un épilogue en trois tomes au maximum. Une façon pour le mangaka de rester tonique dans son récit, dont les conclusions sont parfois, hélas, moins haletantes que leurs démarrages. Pourvu cette fois que la figue ne flétrisse pas.
Noise, de Tetsuya Tsutsui, traduction de David Le Quéré, tome I le 6 septembre, éditions Ki-oon, 198 pages, 7,90 euros.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤ L’incontestable force de séduction du djihadisme oblige l’Occident à s’interroger sur ses valeurs, qu’il pensait jusqu’alors universelles. C’est l’objet de « La Religion des faibles » de Jean Birnbaum, responsable du « Monde des livres ». Extrait.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤                     
                                                   
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« Que se passe-t-il quand ceux qui frappent l’Occident se moquent de la justice sur terre ? »

L’incontestable force de séduction du djihadisme oblige l’Occident à s’interroger sur ses valeurs, qu’il pensait jusqu’alors universelles. C’est l’objet de « La Religion des faibles » de Jean Birnbaum, responsable du « Monde des livres ». Extrait.



LE MONDE
 |    18.09.2018 à 11h08
 • Mis à jour le
18.09.2018 à 16h14
    |

            Jean Birnbaum








                        



                                


                            

Bonnes feuilles. Le monde d’après la chute du mur de Berlin était moins angoissant que celui d’après la chute des tours. Ceux qui ont fait trembler l’Amérique et l’Occident tout entier, le 11 septembre 2001, utilisaient un langage radicalement étranger, porteur d’une double rupture : d’une part, la guerre contre l’Ouest n’était plus une guerre civile, menée au nom des valeurs de l’Ouest ; d’autre part, l’assaut était donné par des hommes qui prétendaient non seulement lutter contre la domination de l’Occident, mais aussi rivaliser avec lui en bâtissant leur propre hégémonie.
Dans ses textes, Ben Laden opposait sans cesse le fier courage des « lions » musulmans, conscients qu’il n’y a de force qu’en Allah, aux « mulets » efféminés de l’Occident, châtrés par cette « religion païenne » qu’est la démocratie. « Ne perdez pas courage ; ne vous affligez pas, alors que vous êtes des hommes supérieurs, si vous êtes croyants », pouvait-on lire dans la « Déclaration du Front islamique mondial pour le djihad contre les Juifs et les Croisés », dès 1998.
(…) Les hommes qui ont rédigé ces lignes sont ceux qui ont donné naissance à une internationale militante aujourd’hui sans rivale, ceux aussi qui ont infligé à la plus grande puissance capitaliste du monde une humiliation spectaculaire. Aux yeux des progressistes occidentaux, le tournant était sévère par rapport à la période des luttes anticoloniales ou même à la séquence altermondialiste. On comprend aussi que ce tournant ait valu traumatisme : « autre chose » avait surgi, enfin, et c’était le cauchemar.
Au moment même où la galaxie altermondialiste s’essoufflait, on voyait s’imposer une nébuleuse visant non pas un autre monde, plus libre, plus juste, mais une « alter-hégémonie ». Et l’islamisme lui-même ne pouvait plus passer pour une flambée obscurantiste qui nourrirait, en dernière instance, le feu de l’émancipation universelle : cet incendie fanatique menaçait...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-5"> ¤ Le romancier algérien est la bête noire du pouvoir autant que des religieux. Il s’en amuse plus qu’il ne s’en inquiète, et écrit de plus belle. En témoigne « Le Train d’Erlingen ».
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Boualem Sansal, le sourire dissident

Le romancier algérien est la bête noire du pouvoir autant que des religieux. Il s’en amuse plus qu’il ne s’en inquiète, et écrit de plus belle. En témoigne « Le Train d’Erlingen ».



LE MONDE
 |    16.09.2018 à 09h00
 • Mis à jour le
17.09.2018 à 11h11
    |

            Nicolas Weill








                        



                                


                            

Quand on converse avec l’écrivain algérien Boualem Sansal, à la fois lauréat du prestigieux Prix de la paix des libraires ­allemands (2011) et, selon son expression, « tête de Turc » de la presse officielle dans son pays, on comprend un peu mieux ce que signifie l’esprit de dissidence. Son art ­certain de la provocation tranquille crée un tollé à chacune de ses interventions.
Sa récente dénonciation, dans une émission d’Arte (« 28 minutes », le 3 septembre), des conditions imposées par le ­gouvernement algérien aux migrants, traqués et expédiés sans ménagement en direction des dangereuses frontières du Mali ou du Niger, lui a valu un : « Boualem Sansal compare l’expulsion des migrants à la rafle du Vel’ d’Hiv » de certains journaux algériens scandalisés. « Les petits camarades qui [le] guettent jour et nuit » ne le manquent jamais ; « Ma réputation d’antialgérien, antiarabe, antiislam en sort grandie », conclut-il, amusé de l’incident.
Il se refuse à l’exil
Modeste sans affectation, il paraît toujours s’étonner des réactions, positives ou négatives, qu’il suscite. « Les intellectuels, universitaires, prof de lettres, journalistes qui restent encore en Algériene m’aiment pas beaucoup ; car dans cette couche-là, produite par le système, le nationalisme demeure dans la ligne. Je suis un peu leur souffre-douleur. » Et cette hostilité n’a pas l’air de l’émouvoir. Il se refuse, lui, à l’exil, se satisfaisant de son ­petit îlot préservé de Boumerdès, à une cinquantaine de kilomètres d’Alger, ville-campus vouée aux universitaires et aux étudiants, une société qu’il qualifie de « plutôt bobo ». Hors de ce lieu d’origine, son écriture n’aurait plus aucun sens, juge-t-il.
Lorsqu’il s’aventure hors de ce territoire, les choses risquent souvent de mal tourner. Ainsi, en 2012, de sa visite au Festival international des écrivains, à Jérusalem, à l’issue de laquelle il s’est payé le luxe de déclarer...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-6"> ¤ Cette semaine, dans la série « Je ne serais pas arrivé là si… », l’auteur de « La Délicatesse » évoque la grave opération du cœur qu’il a subie à l’âge de 16 ans.
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-7"> ¤ Dans « Brexit romance », l’auteure pour ados tisse des quiproquos autour d’une start-up spécialisée dans les mariages blancs, après le divorce entre la Grande-Bretagne et l’UE.
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Clémentine Beauvais, l’écrivaine qui fait du Brexit une comédie romantique

Dans « Brexit romance », l’auteure pour ados tisse des quiproquos autour d’une start-up spécialisée dans les mariages blancs, après le divorce entre la Grande-Bretagne et l’UE.



LE MONDE
 |    15.09.2018 à 16h26
    |

            Pauline Croquet








                        



   


Alors que les amis de Clémentine Beauvais ont plutôt accueilli le Brexit comme une tragédie, la romancière, elle, a eu l’idée d’en faire le sujet d’une comédie romantique pour adolescents. Brexit romance, publié le 22 août chez Sarbacane, raconte comment Justine Dodgson, une étudiante anglaise francophile et un peu soupe au lait, décide de monter une entreprise facilitant les mariages blancs entre Français et Britanniques, pour s’opposer au divorce entre son pays et l’Union européenne. Cette start-up clandestine va embarquer dans son aventure d’amour pragmatique les héros du roman : Marguerite Fiorel, soliste française de 17 ans et Pierre Kamenev, son jeune professeur de chant, communiste et un peu vieille France.
« L’idée m’est venue de blagues faites avec mes amis, souvent des couples binationaux. On se disait que le nombre de mariages allait bizarrement augmenter avec le vote, plaisante l’écrivaine française de 29 ans. J’ai pris cette plaisanterie et je l’ai poussée à son comble. J’aime les idées de romans qui viennent d’un réel outré, qui proposent un petit peu plus que le vrai, le plausible. Comme dans l’opéra, que j’adore, et où tout est fait pour que ce soit plus grand que nature. » En résultent 456 pages de roman choral bien orchestré et empreint de théâtre, de comédie populaire britannique mais aussi de réflexions politiques et sociales. « Le Brexit est un sujet touchy en Grande-Bretagne. Mes amis britanniques ne lisent pas le français ; ceux à qui j’ai parlé du livre ont eu une réaction qui oscille entre le petit rire poli et l’air intrigué », explique-t-elle dans un sourire.
Faire sérieusement de l’humour
Clémentine Beauvais a déjà livré plusieurs romans adolescents salués tels que Les Petites Reines (Sarbacane, 2015), une histoire aujourd’hui adaptée au théâtre de harcèlement scolaire qui finit en road-trip cycliste revanchard. Ou encore Songe à la douceur (Sarbacane, 2016), une relecture moderne et en vers libres d’Eugène Onéguine. Ses précédentes œuvres sont souvent bercées d’une certaine violence sociale, tranchant avec le caractère solaire et malicieux de leur auteure. Mais la romancière a fini par s’atteler à des histoires plus optimistes et amusantes :
« Avec “La Pouilleuse” et “Comme des images”, je pensais qu’il fallait écrire des romans sérieux pour être prise au sérieux. “Les Petites Reines” était mon premier roman humoristique. Jamais je ne m’étais vue comme auteure de romans “feel good”. Désormais, je le revendique totalement. »
Pourtant, sous ses atours farfelus, Brexit romance est sans doute l’un de ses ouvrages les plus personnels et délicats. D’abord parce que cette Parisienne de naissance se considère « franglaise ». La romancière vit depuis douze ans en Angleterre, où elle est enseignante chercheuse en sciences de l’éducation à l’université d’York, et s’apprête à demander la nationalité britannique. « Une décision qui n’a pas été précipitée par le Brexit, précise la jeune femme. Au contraire, je me suis vraiment demandé si, après ce vote, je voulais vraiment devenir citoyenne d’un pays qui avait pris cette décision. Mais je veux cette nationalité notamment pour pouvoir voter. »
Pour ce qui est de la délicatesse, le lecteur la retrouvera dans la façon de faire dialoguer la vision libérale britannique avec le républicanisme français, comme dans le travail des rebondissements de l’intrigue. « Mes précédents livres étaient plus à fleur de peau, ils étaient très proches de mon ressenti vis-à-vis de la haute société parisienne », explique Clémentine Beauvais, évoquant son année d’hypokhâgne et sa « colère face au broyage psychologique et à l’esprit de compétition délirant cultivé entre les étudiants ». A l’instar de La Pouilleuse (Sarbacane, 2012), inspiré de l’affaire du gang des barbares, mais dans un lycée de l’élite parisienne.
Partie de croquet avec europhobes
Dans Brexit romance, l’écrivaine française exprime à voix haute ses remarques personnelles depuis son installation outre-Manche. Par exemple, son premier choc culturel, « la bienveillance des Britanniques, leur suspension du jugement ». Ou à l’inverse, « le manque de spontanéité britannique qui semble le pendant du côté impulsif français ».
Des traits de caractère qui infusent des dialogues savoureux et des situations cocasses ou enflammées autour du féminisme, de la laïcité, du racisme, des privilèges. « Je trouvais rafraîchissant de montrer une autre culture, en révélant les points aveugles de la tienne », défend-elle.
Un peu comme si, au fil des actes du roman, le docteur Clémentine se disputait avec Mrs Beauvais. Il y a, par exemple, cette scène où Marguerite, naïve héroïne fascinée par l’aristocratie anglaise, se retrouve coincée dans une partie de croquet lors d’un pique-nique organisé par des membres du UKIP – le parti europhobe. Ou celle confrontant Pierre, lors d’une soirée vin-tricot-club de lecture, aux lacunes de ses connaissances en féminisme et antiracisme. « C’est une scène un peu osée parce que le débat est important, mais la situation comique ; j’y suis un peu moqueuse », confesse Clémentine Beauvais.
« Vous savez, il y a ces personnes qui sont des raisonneurs, souvent de gauche, hyperconnectés et qui sont toujours en avance sur le dernier combat, la polémique en date. Elles ont fondamentalement raison, mais arrivent à vous faire sentir bête ou à court d’arguments parce que vous n’aviez pas entendu parler de ce combat. »
Moqueur, oui. Tendre, certainement. Avec une écriture maîtrisée, allant et venant entre la rhétorique des réseaux sociaux et un langage châtié. La romancière a aussi pris le risque d’écrire un livre éphémère, périssable pour mieux parler de son temps. Et, à une époque où tout va vite, à l’heure des start-up, de Tinder et de WhatsApp, elle réussit à livrer une déclaration aigre-douce sur la jeunesse européenne, l’engagement politique… et même l’amour.
Brexit romance, de Clémentine Beauvais, éd. Sarbacane, 456 pages, 17 euros.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-8"> ¤ L’écrivain américain Richard Powers fait des rois des végétaux les vrais héros de « L’Arbre-monde », son nouveau roman.
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Richard Powers : « Les arbres sont des créatures sociales et sociables »

L’écrivain américain Richard Powers fait des rois des végétaux les vrais héros de « L’Arbre-monde », son nouveau roman.



LE MONDE
 |    15.09.2018 à 09h00
 • Mis à jour le
17.09.2018 à 10h54
    |

                            Florence Noiville








                        



                                


                            
L’Arbre-monde (The Overstory), de Richard Powers, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Serge Chauvin, Cherche Midi, 550 p., 22 €.

Découvert en 1985 avec Trois fermiers s’en vont au bal (Cherche Midi, 2004), Richard Powers est l’un des écrivains les plus puissants de la scène littéraire américaine. Après des études de physique, il se lance en littérature, explorant les relations entre sciences (physique, génétique), technologies et art (la musique, en particulier). Il reçoit en 2006 le National Book Award pour La Chambre aux échos (Cherche Midi, 2008). Dans son douzième roman, ­L’Arbre-monde, ses héros mesurent près de 100 mètres de hauteur et sont vieux de plusieurs siècles : ce sont les arbres autour desquels s’enroulent les destins de neuf personnes convergeant vers la Californie, où un séquoia géant est menacé de destruction. Un éco-roman dont l’auteur explique qu’il a profondément changé sa propre manière d’être au monde et ses liens avec les autres vivants, les « non-humains ».
Ecrire ce roman a littéralement changé votre vie, dites-vous. Désormais, vous vivez au milieu des arbres dans les Smoky Mountains des Appalaches. Pourquoi ce choix ?
J’ai été stupéfait de découvrir, pendant les six ans que j’ai passés à lire et à faire des recherches pour ce roman, que 95 % à 98 % des forêts américaines – des forêts dont on pensait jadis qu’elles dureraient toujours – avaient été abattus. Toutes les forêts de feuillus originelles ont notamment disparu. J’avais lu aussi que l’un des rares endroits où l’on peut, encore aujourd’hui, trouver des vestiges de la forêt primaire se trouve dans l’arrière-pays reculé des Great Smoky Mountains. Il y a trois ans et demi, alors que j’étais encore complètement immergé dans l’écriture du livre, j’ai fait le voyage, je suis allé dans le Tennessee pour voir ces dernières poches de forêt primaire. Moi qui arpente les forêts...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤ En France, les éditeurs s’efforcent de limiter l’impact écologique de la consommation de papier. Mais ils peuvent mieux faire.
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Ces forêts dont on fait des livres

En France, les éditeurs s’efforcent de limiter l’impact écologique de la consommation de papier. Mais ils peuvent mieux faire.



LE MONDE
 |    15.09.2018 à 08h45
    |

                            Macha Séry








                        



                                


                            

Le paradoxe eût été que L’Arbre-monde contribuât à la déforestation par le papier utilisé pour la fabrication du livre. Vérification faite, il n’en est rien. A la fin de l’édition française du roman de Richard Powers, figure le label FSC (pour Forest Stewardship Council), lequel certifie que les fibres de cellulose proviennent de forêts gérées durablement, à savoir que la quantité de bois coupé n’y dépasse pas le volume de biomasse poussé la même année. Son éditeur, Le Cherche-Midi, est dans une démarche éco-responsable, comme l’ensemble du groupe Editis auquel il appartient, et dont 99 % de la production est désormais labellisée FSC. « Nous contrôlons l’intégralité de la filière, de l’arbre jusqu’à la page imprimée, explique Richard Dolando, directeur des achats des matières premières chez Editis. Nous avons 44 marques éditoriales et plusieurs typologies de papier (blancheur, grammage…). Avec certains fournisseurs, le problème est de trouver des approvisionnements certifiés, ce qui entraîne un léger surcoût. »
Dans un cycle vertueux
Avec 422 millions d’exemplaires imprimés chaque année, l’édition française consomme 185 000 tonnes de papier par an, soit 6 % du marché, selon une enquête du Syndicat national de l’édition (SNE) de décembre 2017. Pourtant, si le secteur est dans un cycle vertueux depuis vingt ans, des problèmes n’en subsistent pas moins. D’abord un déficit de transparence vis-à-vis du lecteur. Directeur de la communication et du développement durable du groupe Hachette Livre, Ronald Bluden admet que la commission « environnement », dont il est le vice-président au SNE, peine à mobiliser ses adhérents sur le sujet. Moins d’une dizaine d’éditeurs, sur les 650 adhérents, se déplacent aux séances. La même enquête indique que 93 % du papier acheté en 2016 serait certifié (FSC, PEFC – Pan European Forest Certification) ou recyclé, contre 73 % en 2012. Mais ces chiffres semblent surévalués. Le SNE reconnaît qu’il faudrait...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-10"> ¤ De l’épopée de Gilgamesh aux récits autobiographiques d’Henry David Thoreau, force est de constater que la littérature est née dans les forêts.
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Article sélectionné dans La Matinale du 15/09/2018
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Le cœur de la littérature bat au plus profond des bois

De l’épopée de Gilgamesh aux récits autobiographiques d’Henry David Thoreau, force est de constater que la littérature est née dans les forêts.



LE MONDE
 |    15.09.2018 à 08h30
 • Mis à jour le
16.09.2018 à 06h32
    |

                            Macha Séry








                        



                                


                            


A mesure que les forêts disparaissent, grandit le besoin nostalgique d’en humer l’humus dans les pages. Et les succès en librairie célébrant racines et frondaisons se multiplient, à l’instar de La Vie secrète des arbres (Les Arènes, 2017), dont les deux versions (texte et illustrée) cumulent à ce jour 700 000 exemplaires vendus en France.
Pour Robert Harrison, professeur à l’université Stanford (Californie), la raison en est simple : les bois sont tapissés « de souvenirs enfouis, de peurs et de rêves ancestraux, de traditions populaires, de mythes et de symboles plus récents [qui] partent en fumée dans les incendies de déforestation dont on entend tellement parler aujourd’hui ».
Dans Forêts. Promenade dans notre imaginaire (Champs, 2018), version réactualisée de son essai consacré à la littérature occidentale, il poursuit : « Ces feux nous émeuvent pour des raisons qui échappent partiellement à notre entendement ; ils nous font réagir à un autre niveau, celui de notre mémoire culturelle. »
Un univers à l’écart
L’Occident a, en effet, défriché son espace au cœur des forêts, auxquelles se sont opposées ses institutions dominantes – la religion, le droit, la famille, la cité. « Dans la forêt, on perdait toute humanité, on ne pouvait être qu’en deçà ou au-delà de toute humanité. (…) La bestialité, la chute, l’errance, la perdition – telles sont les images que la mythologie chrétienne associera de plus en plus aux forêts », assure l’universitaire.
Domaine des fées et des persécutés à la fois profane et sacré, celles-ci forment un univers à l’écart. Elles ont donné refuge aux amants et inspiration aux écrivains, qu’elles dépaysent, enchantent ou terrifient. De l’épopée de Gilgamesh à la poésie d’Andrea Zanzotto, de Roland furieux aux contes de Grimm, des chants de Virgile aux récits autobiographiques du philosophe et naturaliste Henry David Thoreau, force...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-11"> ¤ Pour l’historienne Emmanuelle Loyer, ces endroits sont les instruments d’une « passion continuée » des Français pour la littérature, au même titre que les prix et les rentrées littéraires.
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Les maisons d’écrivains, lieux de culte national

Pour l’historienne Emmanuelle Loyer, ces endroits sont les instruments d’une « passion continuée » des Français pour la littérature, au même titre que les prix et les rentrées littéraires.



LE MONDE
 |    14.09.2018 à 14h00
 • Mis à jour le
14.09.2018 à 14h38
    |

                            Emmanuelle Loyer (Historienne)








                        



                                


                            
Résonances : chaque semaine, une chercheuse ou un chercheur réagit à un fait d’actualité ou simplement à l’air du temps.
Le grand chambardement du retour au travail et au chemin de l’école s’accompagne en France d’un curieux prolongement, qu’on ­appelle la rentrée littéraire. Soudain, en septembre, s’abattent sur nous des centaines de livres, fictions et essais, tous merveilleux ; on ne parle plus que de cela à la radio, à la télévision, dans les journaux – spirale expansionniste qui trouvera son acmé en novembre, avec la distribution des prix.
Et cet immuable phénomène a vu le jour il y a plus d’un siècle, avec la création du Goncourt en 1903. La France est un drôle de pays ! Le Français croit à ses grands écrivains, qu’il en eut et qu’il en aura. On le lui a appris : l’école, les classiques, le bon goût. Comment parler des livres qu’on n’a pas lus ? (Les Editions de Minuit, 2007). Cet ouvrage de Pierre Bayard eut un succès suspect.
Où, ailleurs qu’en France, le gouvernement se croirait-il obligé de communiquer sur l’amour de la littérature et la passion de lire ? Il est vrai que le politique français s’est souvent construit sur le deuil de la littérature : de Gaulle, Pompidou, Mitterrand ont manié une plume qui leur ressemblait ; après un épisode de décrue ­littéraire, Emmanuel Macron a renoué récemment avec ce mythe national en rendant ses dévotions à la littérature, matrice d’une compréhension roma­nesque d’un destin personnel et collectif (entretien à La NRF, n° 630, mai 2018).
Etonnement des étrangers
Faut-il se réjouir de ce rituel qui étonne tant les étrangers ? Atteste-t-il de ce lien magique avec les lettres que nourrirait notre beau pays ? Repoussons, pour ­l’instant, la triste rentrée et retournons un instant vers les défuntes vacances, les cieux pommelés, les petites routes de l’Hexagone et les maisons d’écrivains – plus d’une centaine en France aujourd’hui – que l’on découvre, sises dans...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-12"> ¤ Nicolas Offenstadt a longtemps sillonné les ruines de l’ex-République démocratique allemande, Etat effacé en 1990. Il en livre l’histoire ordinaire dans « Le Pays disparu ».
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Histoire d’un livre. Rechercher la RDA à hauteur de trottoir

Nicolas Offenstadt a longtemps sillonné les ruines de l’ex-République démocratique allemande, Etat effacé en 1990. Il en livre l’histoire ordinaire dans « Le Pays disparu ».



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 10h00
    |

                            Florent Georgesco








                        



                                


                            
Le Pays disparu. Sur les traces de la RDA, de Nicolas Offenstadt, Stock, « Les essais », 424 p., 22,50 €.

Il y a tant d’Atlantide. Les civilisations, les nations, les villes sont mortelles ; elles finissent toutes, un jour, par être englouties. Mais cela prend plus ou moins de temps. La République démocratique allemande (RDA), née en 1949 dans la zone d’occupation soviétique d’une ­ Allemagne divisée en deux, a eu besoin de moins d’un an pour disparaître, entre la chute du mur de Berlin (9 novembre 1989) et la réunification avec la République fédérale (3 octobre 1990), qui a marqué son effacement définitif.
Brusque passage de la présence à la trace
Ou plutôt, écrit Nicolas Offenstadt dans Le Pays disparu, sa transformation en « un pays à l’horizontale », qui « se retrouve sur les tables des vide-greniers, par terre dans les hangars ou dans les usines abandonnées ». L’historien, qui a enseigné deux ans à l’université de Francfort-sur-l’Oder, dans l’ex-RDA, arpente ce territoire depuis longtemps, bien qu’il ne l’ait jamais visité avant la réunification. Son livre explore les vestiges laissés par ce brusque passage de la présence à la trace, d’une réalité politique singulière – celle d’un communisme autoritaire, fondé, à la fois, sur des acquis sociaux et une surveillance constante du peuple – au désir de l’abandonner à l’oubli ou, parfois, plus étrangement, à des formes de nostalgie.
Celles-ci ont pris un nom dans l’Allemagne réunifiée : « ostalgie », nostalgie de l’Est (der Osten), laquelle, au tournant du siècle, est même devenue une mode. La jeunesse branchée a commencé à rouler dans les vieilles voitures brinquebalantes de la RDA, à donner des « Ostalgie Partys » où l’on dansait dans des uniformes est-allemands. « Il y a beaucoup de condescendance dans ce terme », explique Nicolas ­Offenstadt au « Monde des livres » – une...




                        

                        


<article-nb="2018/09/19/19-13">
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-13"> ¤ Pascale Fautrier découvre en la sainte bénédictine (1098-1179) une femme de politique autant que de religion.
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Biographie. Hildegarde de Bingen, mystique mythique

Pascale Fautrier découvre en la sainte bénédictine (1098-1179) une femme de politique autant que de religion.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 09h57
    |

                            Zoé Courtois (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Hildegarde de Bingen. Un secret de naissance, de Pascale Fautrier, Albin Michel, 350 p., 22 € (en librairie le 19 septembre).

C’est sûr, l’histoire aurait été plus remarquable encore si Hildegarde de Bingen (1098-1179) était réellement née pauvre, dans un modeste village de Rhénanie-Palatinat, et qu’elle s’était hissée, seule, à force de travail et de visions mystiques, au rang d’abbesse de Disibodenberg, le monastère où elle a composé d’admirables pièces liturgiques, inventé une langue complexe parlée d’elle seule et écrit deux traités de médecine.
N’en déplaise aux inconditionnels de la méritocratie, on saura désormais qu’Hildegarde est née noble, au sein d’une famille riche et puissante, dans la forteresse de Böckelheim. Une correction biographique fondamentale, à laquelle Franz Staab (1942-2004), historien de l’université de Coblence-Landau (Allemagne), a travaillé jusqu’à sa mort.
Selon Pascale Fautrier, qui poursuit ses travaux, le « secret de naissance » de la bénédictine est essentiel : il permet de comprendre que sa prodigieuse carrière religieuse est avant tout due à son appartenance à la classe dominante. Plus largement, cette découverte rend possible une meilleure mesure de l’interpénétration du fait politique et du fait religieux au XIIe siècle.
Fine stratège
Oblitérer le politique dans la vie de la moniale, ce serait par exemple ne lire dans ses lettres, quand son amie intime, la moniale Richardis de Stade, quitte l’abbaye, que l’amertume d’un cœur amoureux blessé et non le sentiment de trahison d’une aristocrate qui voit se retirer, en même temps que Richardis, le soutien de la famille noble de celle-ci. Les manœuvres d’Hildegarde, au demeurant, sont plus souvent couronnées de succès.
Grâce à l’appui de sa famille à Böckelheim, la mystique obtient notamment l’autorisation de la papauté pour déménager son abbaye dans un endroit plus lucratif, à Bingen, sous...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤ La chronique de Roger-Pol Droit, à propos de « L’Homme qui voulait acheter le langage », de Pascal Chabot.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤                     
                                                   
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Figures libres. Pour parler, abonnez-vous au forfait langage

La chronique de Roger-Pol Droit, à propos de « L’Homme qui voulait acheter le langage », de Pascal Chabot.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 09h48
    |

                            Roger-Pol Droit








                        



                                


                            
L’Homme qui voulait acheter le langage. Drame philosophique, de Pascal Chabot, PUF, 110 p., 9 €.

Nous parlons à nos téléphones, à nos enceintes connectées. Nous leur donnons des ordres. Nous commandons à la voix services, informations, produits. Le monde nous obéit. Pour désigner cette activité, on utilise encore le vieux verbe « parler ». Le mot fut ­associé, naguère, à quantité de pratiques langagières – délires amoureux, chants poétiques, démonstrations théoriques, exhortations politiques… S’il demeure le même, les registres sont radi­calement distincts.
Quand nous nous adressons aux autres humains, c’est pour séduire ou menacer, instruire ou distraire, faire obéir ou désobéir… entre autres. En revanche, lorsque nous donnons des ­instructions à Siri, ­Google Assistant et compagnie, nous accomplissons uniquement des actes suivis d’effets, qui sont autant d’opérations moné­tisables.
Tel est le point de départ de la courte pièce de théâtre – « drame philosophique » – intitulée L’Homme qui voulait acheter le langage, que signe aujourd’hui Pascal Chabot, philosophe inventif à qui l’on doit déjà plusieurs ­essais et fictions. Son intuition : la logique du développement numérique risque de disqualifier toute parole simplement évocatrice, ou purement descriptive, qu’elle soit poétique ou scientifique. Il ne resterait que les ­actes linguistiques ­efficaces, directement opérationnels, capables d’agir sur le monde, passant des commandes, transmettant des ordres, énonçant des faits.
Le progrès n’étant que « le devenir banal de l’impensable », il suffit de faire un dernier pas pour ­parachever le cauchemar. Imaginons qu’on élabore l’algorithme qui répondra avec discernement aux formulations floues de chacun. Votre phrase « Je veux passer une journée tranquille » débouchera aussitôt sur des propositions commerciales ajustées à ­votre profil – habitudes, consommation antérieure,...




                        

                        


<article-nb="2018/09/19/19-15">
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤ Catherine Rihoit dégage l’écrivaine anglaise (1775-1817) du carcan des idées reçues.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤                     
                                                   
      

Biographie. Si romanesque Jane Austen

Catherine Rihoit dégage l’écrivaine anglaise (1775-1817) du carcan des idées reçues.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
    |

                            Zoé Courtois (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        


Jane Austen. Un cœur rebelle, de Catherine Rihoit, Ecriture, 462 p., 24 € (en librairie le 19 septembre).

   


Qu’est-ce qui a tué Jane Austen (1775-1817) ? Pour ses contemporains, la romancière anglaise est morte de consomption, l’affection emblématique des jeunes femmes en mal d’amour. Ecrire était à leurs yeux un pis-aller, une manière d’endiguer le spleen de la vieille fille. Quelque deux cents ans après sa mort, Catherine Rihoit veut dégager ce « cœur rebelle » du carcan des idées reçues.
Selon elle, ce n’est pas pour fuir l’amour que l’auteure d’Orgueil et préjugés (1813) écrit, mais pour tenter de faire face à la violence de ses sentiments. Elle met en avant son mépris du sentimentalisme, son ironie mordante. Jane Austen, note-t-elle, croyait en un « principe de réparation par la littérature ». Dans Emma (1815), l’attente récompensée de l’amoureuse blessée, Jane Fairfax, vaut rectification pour la romancière, moins heureuse en la matière.
Vitalité dangereuse
Catherine Rihoit décrit aussi l’étonnant pragmatisme de la femme d’affaires, consciente d’appartenir à l’industrie naissante de l’entertainment, qui épiait les remarques de ses lecteurs dans les librairies et les notait subrepticement. Terrifiée par la précarité, elle précise d’ailleurs systématiquement la hauteur des revenus de ses héroïnes. L’amour et l’argent, « raison et sentiments ».
La vitalité de Jane Austen est dangereuse. Difficile, en la lisant, d’obéir à l’injonction qu’assène la société victorienne aux femmes : « N’en faites pas tout un roman ! » Précisément, Catherine Rihoit livre ici une biographie fort romanesque, imaginant pensées et secrets pour faire battre par l’invention le cœur de Jane. Comme si, dans une formidable contagion, il n’était pas possible de ne pas faire roman en lisant la romancière – c’est peut-être cela, ce « poison » romanesque contre lequel le XIXe siècle nous mettait en garde.
A consulter, sur Jane Austen



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-16"> ¤ L’historien (1918-2007), auteur des « Droites en France » en 1954, est demeuré toute sa vie fidèle à un réformisme centriste adossé à la spiritualité de l’Action catholique.
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Biographie. René Rémond, passeur d’histoire

L’historien (1918-2007), auteur des « Droites en France » en 1954, est demeuré toute sa vie fidèle à un réformisme centriste adossé à la spiritualité de l’Action catholique.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 09h54
    |

                            Antoine Flandrin








                        


René Rémond. Une traversée du XXe siècle, de Charles Mercier, préface de Pierre Nora, Salvator, 300 p., 22 €.

   


L’écriture d’une biographie s’apparente à la construction d’un tombeau, rappelle l’historien Charles Mercier. Depuis dix ans, il travaille à l’édification de celui de René Rémond (1918-2007). Après lui avoir consacré une thèse, publiée en deux livres distincts, Autonomie, autonomies. René Rémond et la politique universitaire au lendemain de Mai 1968 (Publications de la Sorbonne, 2015) et René Rémond et Nanterre. Les enfantements de 68 (Le Bord de l’eau, 2016), il lui restait à retracer son parcours.
Une gageure : président de la Fondation nationale des sciences politiques de 1981 à 2007, élu à l’Académie française en 2001 et auteur d’un classique, Les Droites en France (Aubier, 1954), René Rémond laissa derrière lui plusieurs livres d’entretiens sur son itinéraire, une égo-histoire, mais aussi cent quarante-cinq boîtes d’archives personnelles.
Face aux choix importants
Plaçant Rémond devant différentes toiles de fond, Charles Mercier s’attelle à restituer la complexité de ses processus de décision face aux choix importants. Son choix de la Résistance fut guidé par sa lecture des Grecs anciens ; celui de l’histoire contemporaine par son appartenance chrétienne : il consacre son premier livre au prêtre breton Lamennais (1782-1854) : Lamennais et la démocratie (PUF, 1948).
Insistant sur la continuité de son positionnement intellectuel – René Rémond est demeuré toute sa vie fidèle à un réformisme centriste adossé à la spiritualité de l’Action catholique –, Charles Mercier donne à voir un historien pleinement investi dans sa fonction d’enseignant – il prononça encore soixante-quatre conférences au cours de l’année 2005-2006, à près de 90 ans. Une biographie fouillée permettant de mieux cerner cet historien qui fit la conquête d’un passé de plus en plus proche.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-17"> ¤ Dans son essai « Sorcières. La puissance invaincue des femmes », Mona Chollet explique comment un qualificatif infamant est devenu un emblème de la lutte contre le patriarcat.
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Comment les sorcières sont devenues des symboles féministes

Dans son essai « Sorcières. La puissance invaincue des femmes », Mona Chollet explique comment un qualificatif infamant est devenu un emblème de la lutte contre le patriarcat.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
17.09.2018 à 18h25
    |

                            Gilles Bastin (Sociologue et collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Sorcières. La puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet, Zones, 240 p., 18 €.

La scène a été photographiée en Pologne au mois de mars, pendant les manifestations contre le durcissement de la législation sur l’avortement. Une jeune femme – blouson de cuir et masque en papier sur le visage – tient une pancarte sur laquelle est inscrit un cri de ralliement des mouvements féministes contemporains : « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler. » Quelques mois plus tôt, les membres du « Witch Bloc » défilaient à Paris au cri de « Macron au chaudron ! ».

Etrange figure que celle de la sorcière. Avant d’être érigées par certaines, depuis les années 1960, en symbole de la lutte des femmes contre toutes les formes de domination masculine, les sorcières furent persécutées entre le XVIe et le XVIIIe siècle, essentiellement en Europe et en Amérique. Bien que certains hommes aient aussi été accusés de sorcellerie, ce sont des femmes qu’inquisiteurs et exorcistes poursuivirent et auxquelles ils firent subirent d’atroces supplices parce qu’elles vivaient à l’écart, n’enfantaient pas ou ne fréquentaient pas les églises.
Jusqu’à aujourd’hui le mot transporte le pire du sexisme patriarcal. Les hommes n’appellent en effet « sorcières » que les femmes qui s’affranchissent de leur loi en refusant de se laisser cantonner au gazouillis insignifiant en matière de conversation, en ne chérissant pas béatement l’enfantement ou en ne soumettant pas leur corps – cheveux compris – aux canons de beauté qu’ils ont édictés. Dernier exemple en date : des électeurs de Donald Trump et des soutiens de Bernie Sanders qualifièrent Hillary ­Clinton de « sorcière » pendant la campagne présidentielle américaine de 2016.
Grande chasse
Dans ce livre écrit d’une plume alerte, la journaliste Mona Chollet rappelle certaines caractéristiques...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-18"> ¤ Dans « Perdre sa culture », l’anthropologue David Berliner analyse un travers de sa discipline : la tendance à sanctuariser la nostalgie.
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L’anthropologie, parfois si passéiste

Dans « Perdre sa culture », l’anthropologue David Berliner analyse un travers de sa discipline : la tendance à sanctuariser la nostalgie.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
    |

                            Anne Both (Anthropologue et collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Perdre sa culture, de David Berliner, Zones sensibles, 154 p., 15 €.

La Fontaine nous avait prévenus : « Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami » (L’Ours et l’Amateur des jardins). Telle pourrait être la morale du nouveau livre de David Berliner, Perdre sa culture. L’anthropologue y aborde la question de la perte à travers un angle original : le vague à l’âme éprouvé par ceux qu’angoisse la disparition possible des cultures, des traditions, et qui prétendent les défendre. Il montre, par exemple, comment l’Unesco, avec la contribution d’une palanquée d’experts, d’ingénieurs, de consultants et d’architectes (surtout français) a transformé l’ancienne capitale royale Luang Prabang, au Laos, en sanctuaire de la nostalgie.
Indochine postiche
Au nom de la préservation de l’authenticité et de la valeur du site pour les uns, d’un enchantement passéiste pour les autres, la ville aux trente-quatre temples a été inscrite sur la liste du Patrimoine mondial en 1995. Deux décennies plus tard, des centaines de milliers de touristes se délectent sans scrupule de cette Indochine postiche, à l’ambiance prétendument inchangée. Bien sûr, la population locale a vu son niveau de vie s’améliorer. Mais, agacée par les nouvelles contraintes imposées aux maisons traditionnelles et coloniales (pas de vitres, pas de pots de fleurs, pas de laque sur les bois…), elle préfère les transformer en maisons d’hôtes et s’installer à la périphérie, dans des habitations au confort moderne. Ainsi, le tak baad, rituel matinal d’offrandes aux moines bouddhistes, est désormais uniquement pratiqué, dans certains quartiers, par… des touristes.
Lire également : « Luang Prabang : péril au paradis »
Les anthropologues n’auraient, semble-t-il, guère à envier à ces nostalgiques pour qui « le présent est toujours déjà envahi par un horizon terrible ». David Berliner...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-19"> ¤ La chronique de Catherine Malabou, à propos de « Pourquoi la torture ne marche pas », de Shane O’Mara.
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Mutations. Raison d’être de la torture

La chronique de Catherine Malabou, à propos de « Pourquoi la torture ne marche pas », de Shane O’Mara.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 10h17
    |

                            Catherine Malabou (Philosophe)








                        



                                


                            
Pourquoi la torture ne marche pas. L’interrogatoire à la lumière des neurosciences (Why Torture Doesn’t Work. The Neuroscience of Interrogation), de Shane O’Mara, traduit de l’anglais (Irlande) par Margaret Rigaud, Editions Markus Haller, 362 p., 26 €.

En 2009, à la demande de Barack Obama, ont été publiés des « mémos de la torture » (« Torture Memos »). Ces documents secrets de la CIA, rédigés sous George W. Bush, relataient les diverses techniques d’interrogatoire pratiquées par l’armée américaine au nom de la « guerre contre le terrorisme ». Leur existence même prouvait, si cela était encore nécessaire, que les démocraties libérales n’avaient pas renoncé à la torture malgré la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, adoptée en 1984 par les Nations unies.
Le but principal et officiel de la torture est l’obtention d’informations que l’on croit stockées dans la mémoire du prisonnier afin, dans le cas de l’offensive américaine en Irak, de « déjouer des complots, capturer des terroristes, sauver des vies ». Mais le neuroscientifique irlandais Shane O’Mara, dans Pourquoi la torture ne marche pas, montre que la torture est impuissante à sonder la mémoire puisqu’elle la détruit au lieu de la produire. Traumatisé, sidéré, le cerveau ne peut accomplir ce qu’on lui demande.
« Pour qu’une souffrance physique relève de la torture, il faut qu’elle soit d’une intensité équivalente à la douleur qui accompagne un dysfonctionnement sérieux du corps, comme une défaillance organique ou physiologique, voire la mort », dit un des « Torture Memos », signés par le procureur Jay Bybee en 2002. Or les troubles neuropsy­chiatriques qui résultent de la torture constituent bien, de fait, une défaillance organique, mais celle-ci est contre-productive dans la mesure où le cerveau n’est plus capable d’assurer ses fonctions régulatrices...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-20"> ¤ Dans « Faux calme », l’écrivaine argentine Maria Sonia Cristoff retourne dans la région de son enfance, que l’oubli menace, et en rapporte d’intenses témoignages.
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Dernières nouvelles de Patagonie

Dans « Faux calme », l’écrivaine argentine Maria Sonia Cristoff retourne dans la région de son enfance, que l’oubli menace, et en rapporte d’intenses témoignages.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h30
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 09h24
    |

                            Ariane Singer (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Faux calme. Voyage dans les villes fantômes de Patagonie (Falsa Calma. Un recorrido por los pueblos fantasma de la Patagonia), de Maria Sonia Cristoff, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, Le Sous-sol, 240 p., 21,50 €.

Maria Sonia Cristoff n’a pris conscience de l’isolement de la Patagonie – l’une des régions les moins densément peuplées au monde – qu’à l’adolescence, lorsque l’appel de la civilisation et la promesse d’un accès plus aisé aux livres l’ont décidée à s’installer à Buenos Aires. Vingt ans après avoir quitté sa province natale, l’écrivaine argentine, née en 1966 à Trelew, y est retournée pour saisir ce trait « éminemment patagonique » qu’est l’isolement. Le débusquer « dans ses aspects les plus extrêmes ». C’est nourrie de récits de voyage qu’elle a cherché à pénétrer l’esprit de cette contrée reculée. A mille lieues des clichés dépeignant la Patagonie comme une terre d’évasion exotique, elle a choisi à dessein cinq villages « fantômes » – plus exactement quatre villages et une petite ville –, cinq expressions d’une solitude plus ou moins assumée, plus ou moins sclérosante, qui lui ont parfois donné l’impression d’être dans un « décor de science-fiction ». Ce sentiment d’étrangeté infuse, parfois jusqu’au vertige, chacun des dix chapitres de Faux calme : un livre dense, dont l’écriture, aride et intense, ainsi que la proximité brute entre la narratrice et ses sujets d’observation rappellent certains textes de Joan Didion sur l’Amérique rurale des années 1960 et 1970.
L’auteure y évoque ainsi la légende, bien ancrée dans la population d’El Cuy, du Maruchito : un jeune garçon tué par son contremaître pour avoir joué de la guitare, et devenu un faiseur de miracles après sa mort. Malheur à qui omet de s’arrêter devant son sanctuaire et d’y déposer une offrande. La narratrice en fera l’expérience lorsque l’autobus qu’elle empruntera...




                        

                        

