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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-1"> ¤ Nicolas Offenstadt a longtemps sillonné les ruines de l’ex-République démocratique allemande, Etat effacé en 1990. Il en livre l’histoire ordinaire dans « Le Pays disparu ».
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Histoire d’un livre. Rechercher la RDA à hauteur de trottoir

Nicolas Offenstadt a longtemps sillonné les ruines de l’ex-République démocratique allemande, Etat effacé en 1990. Il en livre l’histoire ordinaire dans « Le Pays disparu ».



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
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                            Florent Georgesco








                        



                                


                            
Le Pays disparu. Sur les traces de la RDA, de Nicolas Offenstadt, Stock, « Les essais », 424 p., 22,50 €.

Il y a tant d’Atlantide. Les civilisations, les nations, les villes sont mortelles ; elles finissent toutes, un jour, par être englouties. Mais cela prend plus ou moins de temps. La République démocratique allemande (RDA), née en 1949 dans la zone d’occupation soviétique d’une ­ Allemagne divisée en deux, a eu besoin de moins d’un an pour disparaître, entre la chute du mur de Berlin (9 novembre 1989) et la réunification avec la République fédérale (3 octobre 1990), qui a marqué son effacement définitif.
Brusque passage de la présence à la trace
Ou plutôt, écrit Nicolas Offenstadt dans Le Pays disparu, sa transformation en « un pays à l’horizontale », qui « se retrouve sur les tables des vide-greniers, par terre dans les hangars ou dans les usines abandonnées ». L’historien, qui a enseigné deux ans à l’université de Francfort-sur-l’Oder, dans l’ex-RDA, arpente ce territoire depuis longtemps, bien qu’il ne l’ait jamais visité avant la réunification. Son livre explore les vestiges laissés par ce brusque passage de la présence à la trace, d’une réalité politique singulière – celle d’un communisme autoritaire, fondé, à la fois, sur des acquis sociaux et une surveillance constante du peuple – au désir de l’abandonner à l’oubli ou, parfois, plus étrangement, à des formes de nostalgie.
Celles-ci ont pris un nom dans l’Allemagne réunifiée : « ostalgie », nostalgie de l’Est (der Osten), laquelle, au tournant du siècle, est même devenue une mode. La jeunesse branchée a commencé à rouler dans les vieilles voitures brinquebalantes de la RDA, à donner des « Ostalgie Partys » où l’on dansait dans des uniformes est-allemands. « Il y a beaucoup de condescendance dans ce terme », explique Nicolas ­Offenstadt au « Monde des livres » – une...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-2"> ¤ Pascale Fautrier découvre en la sainte bénédictine (1098-1179) une femme de politique autant que de religion.
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Biographie. Hildegarde de Bingen, mystique mythique

Pascale Fautrier découvre en la sainte bénédictine (1098-1179) une femme de politique autant que de religion.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
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13.09.2018 à 09h57
    |

                            Zoé Courtois (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Hildegarde de Bingen. Un secret de naissance, de Pascale Fautrier, Albin Michel, 350 p., 22 € (en librairie le 19 septembre).

C’est sûr, l’histoire aurait été plus remarquable encore si Hildegarde de Bingen (1098-1179) était réellement née pauvre, dans un modeste village de Rhénanie-Palatinat, et qu’elle s’était hissée, seule, à force de travail et de visions mystiques, au rang d’abbesse de Disibodenberg, le monastère où elle a composé d’admirables pièces liturgiques, inventé une langue complexe parlée d’elle seule et écrit deux traités de médecine.
N’en déplaise aux inconditionnels de la méritocratie, on saura désormais qu’Hildegarde est née noble, au sein d’une famille riche et puissante, dans la forteresse de Böckelheim. Une correction biographique fondamentale, à laquelle Franz Staab (1942-2004), historien de l’université de Coblence-Landau (Allemagne), a travaillé jusqu’à sa mort.
Selon Pascale Fautrier, qui poursuit ses travaux, le « secret de naissance » de la bénédictine est essentiel : il permet de comprendre que sa prodigieuse carrière religieuse est avant tout due à son appartenance à la classe dominante. Plus largement, cette découverte rend possible une meilleure mesure de l’interpénétration du fait politique et du fait religieux au XIIe siècle.
Fine stratège
Oblitérer le politique dans la vie de la moniale, ce serait par exemple ne lire dans ses lettres, quand son amie intime, la moniale Richardis de Stade, quitte l’abbaye, que l’amertume d’un cœur amoureux blessé et non le sentiment de trahison d’une aristocrate qui voit se retirer, en même temps que Richardis, le soutien de la famille noble de celle-ci. Les manœuvres d’Hildegarde, au demeurant, sont plus souvent couronnées de succès.
Grâce à l’appui de sa famille à Böckelheim, la mystique obtient notamment l’autorisation de la papauté pour déménager son abbaye dans un endroit plus lucratif, à Bingen, sous...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-3"> ¤ La chronique de Roger-Pol Droit, à propos de « L’Homme qui voulait acheter le langage », de Pascal Chabot.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-3"> ¤                     
                                                   
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Figures libres. Pour parler, abonnez-vous au forfait langage

La chronique de Roger-Pol Droit, à propos de « L’Homme qui voulait acheter le langage », de Pascal Chabot.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 09h48
    |

                            Roger-Pol Droit








                        



                                


                            
L’Homme qui voulait acheter le langage. Drame philosophique, de Pascal Chabot, PUF, 110 p., 9 €.

Nous parlons à nos téléphones, à nos enceintes connectées. Nous leur donnons des ordres. Nous commandons à la voix services, informations, produits. Le monde nous obéit. Pour désigner cette activité, on utilise encore le vieux verbe « parler ». Le mot fut ­associé, naguère, à quantité de pratiques langagières – délires amoureux, chants poétiques, démonstrations théoriques, exhortations politiques… S’il demeure le même, les registres sont radi­calement distincts.
Quand nous nous adressons aux autres humains, c’est pour séduire ou menacer, instruire ou distraire, faire obéir ou désobéir… entre autres. En revanche, lorsque nous donnons des ­instructions à Siri, ­Google Assistant et compagnie, nous accomplissons uniquement des actes suivis d’effets, qui sont autant d’opérations moné­tisables.
Tel est le point de départ de la courte pièce de théâtre – « drame philosophique » – intitulée L’Homme qui voulait acheter le langage, que signe aujourd’hui Pascal Chabot, philosophe inventif à qui l’on doit déjà plusieurs ­essais et fictions. Son intuition : la logique du développement numérique risque de disqualifier toute parole simplement évocatrice, ou purement descriptive, qu’elle soit poétique ou scientifique. Il ne resterait que les ­actes linguistiques ­efficaces, directement opérationnels, capables d’agir sur le monde, passant des commandes, transmettant des ordres, énonçant des faits.
Le progrès n’étant que « le devenir banal de l’impensable », il suffit de faire un dernier pas pour ­parachever le cauchemar. Imaginons qu’on élabore l’algorithme qui répondra avec discernement aux formulations floues de chacun. Votre phrase « Je veux passer une journée tranquille » débouchera aussitôt sur des propositions commerciales ajustées à ­votre profil – habitudes, consommation antérieure,...




                        

                        


<article-nb="2018/09/13/19-4">
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤ Catherine Rihoit dégage l’écrivaine anglaise (1775-1817) du carcan des idées reçues.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤                     
                                                   
      

Biographie. Si romanesque Jane Austen

Catherine Rihoit dégage l’écrivaine anglaise (1775-1817) du carcan des idées reçues.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
    |

                            Zoé Courtois (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        


Jane Austen. Un cœur rebelle, de Catherine Rihoit, Ecriture, 462 p., 24 € (en librairie le 19 septembre).

   


Qu’est-ce qui a tué Jane Austen (1775-1817) ? Pour ses contemporains, la romancière anglaise est morte de consomption, l’affection emblématique des jeunes femmes en mal d’amour. Ecrire était à leurs yeux un pis-aller, une manière d’endiguer le spleen de la vieille fille. Quelque deux cents ans après sa mort, Catherine Rihoit veut dégager ce « cœur rebelle » du carcan des idées reçues.
Selon elle, ce n’est pas pour fuir l’amour que l’auteure d’Orgueil et préjugés (1813) écrit, mais pour tenter de faire face à la violence de ses sentiments. Elle met en avant son mépris du sentimentalisme, son ironie mordante. Jane Austen, note-t-elle, croyait en un « principe de réparation par la littérature ». Dans Emma (1815), l’attente récompensée de l’amoureuse blessée, Jane Fairfax, vaut rectification pour la romancière, moins heureuse en la matière.
Vitalité dangereuse
Catherine Rihoit décrit aussi l’étonnant pragmatisme de la femme d’affaires, consciente d’appartenir à l’industrie naissante de l’entertainment, qui épiait les remarques de ses lecteurs dans les librairies et les notait subrepticement. Terrifiée par la précarité, elle précise d’ailleurs systématiquement la hauteur des revenus de ses héroïnes. L’amour et l’argent, « raison et sentiments ».
La vitalité de Jane Austen est dangereuse. Difficile, en la lisant, d’obéir à l’injonction qu’assène la société victorienne aux femmes : « N’en faites pas tout un roman ! » Précisément, Catherine Rihoit livre ici une biographie fort romanesque, imaginant pensées et secrets pour faire battre par l’invention le cœur de Jane. Comme si, dans une formidable contagion, il n’était pas possible de ne pas faire roman en lisant la romancière – c’est peut-être cela, ce « poison » romanesque contre lequel le XIXe siècle nous mettait en garde.
A consulter, sur Jane Austen



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-5"> ¤ L’historien (1918-2007), auteur des « Droites en France » en 1954, est demeuré toute sa vie fidèle à un réformisme centriste adossé à la spiritualité de l’Action catholique.
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Biographie. René Rémond, passeur d’histoire

L’historien (1918-2007), auteur des « Droites en France » en 1954, est demeuré toute sa vie fidèle à un réformisme centriste adossé à la spiritualité de l’Action catholique.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 09h54
    |

                            Antoine Flandrin








                        


René Rémond. Une traversée du XXe siècle, de Charles Mercier, préface de Pierre Nora, Salvator, 300 p., 22 €.

   


L’écriture d’une biographie s’apparente à la construction d’un tombeau, rappelle l’historien Charles Mercier. Depuis dix ans, il travaille à l’édification de celui de René Rémond (1918-2007). Après lui avoir consacré une thèse, publiée en deux livres distincts, Autonomie, autonomies. René Rémond et la politique universitaire au lendemain de Mai 1968 (Publications de la Sorbonne, 2015) et René Rémond et Nanterre. Les enfantements de 68 (Le Bord de l’eau, 2016), il lui restait à retracer son parcours.
Une gageure : président de la Fondation nationale des sciences politiques de 1981 à 2007, élu à l’Académie française en 2001 et auteur d’un classique, Les Droites en France (Aubier, 1954), René Rémond laissa derrière lui plusieurs livres d’entretiens sur son itinéraire, une égo-histoire, mais aussi cent quarante-cinq boîtes d’archives personnelles.
Face aux choix importants
Plaçant Rémond devant différentes toiles de fond, Charles Mercier s’attelle à restituer la complexité de ses processus de décision face aux choix importants. Son choix de la Résistance fut guidé par sa lecture des Grecs anciens ; celui de l’histoire contemporaine par son appartenance chrétienne : il consacre son premier livre au prêtre breton Lamennais (1782-1854) : Lamennais et la démocratie (PUF, 1948).
Insistant sur la continuité de son positionnement intellectuel – René Rémond est demeuré toute sa vie fidèle à un réformisme centriste adossé à la spiritualité de l’Action catholique –, Charles Mercier donne à voir un historien pleinement investi dans sa fonction d’enseignant – il prononça encore soixante-quatre conférences au cours de l’année 2005-2006, à près de 90 ans. Une biographie fouillée permettant de mieux cerner cet historien qui fit la conquête d’un passé de plus en plus proche.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-6"> ¤ Dans son essai « Sorcières. La puissance invaincue des femmes », Mona Chollet rappelle comment un qualificatif infamant est devenu un symbole féministe.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-6"> ¤                     
                                                   
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La sorcière contre le patriarcat

Dans son essai « Sorcières. La puissance invaincue des femmes », Mona Chollet rappelle comment un qualificatif infamant est devenu un symbole féministe.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 09h23
    |

                            Gilles Bastin (Sociologue et collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Sorcières. La puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet, Zones, 240 p., 18 €.

La scène a été photographiée en Pologne au mois de mars, pendant les manifestations contre le durcissement de la législation sur l’avortement. Une jeune femme – blouson de cuir et masque en papier sur le visage – tient une pancarte sur laquelle est inscrit un cri de ralliement des mouvements féministes contemporains : « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler. » Quelques mois plus tôt, les membres du « Witch Bloc » défilaient à Paris au cri de « Macron au chaudron ! ».

Etrange figure que celle de la sorcière. Avant d’être érigées par certaines, depuis les années 1960, en symbole de la lutte des femmes contre toutes les formes de domination masculine, les sorcières furent persécutées entre le XVIe et le XVIIIe siècle, essentiellement en Europe et en Amérique. Bien que certains hommes aient aussi été accusés de sorcellerie, ce sont des femmes qu’inquisiteurs et exorcistes poursuivirent et auxquelles ils firent subirent d’atroces supplices parce qu’elles vivaient à l’écart, n’enfantaient pas ou ne fréquentaient pas les églises.
Jusqu’à aujourd’hui le mot transporte le pire du sexisme patriarcal. Les hommes n’appellent en effet « sorcières » que les femmes qui s’affranchissent de leur loi en refusant de se laisser cantonner au gazouillis insignifiant en matière de conversation, en ne chérissant pas béatement l’enfantement ou en ne soumettant pas leur corps – cheveux compris – aux canons de beauté qu’ils ont édictés. Dernier exemple en date : des électeurs de Donald Trump et des soutiens de Bernie Sanders qualifièrent Hillary ­Clinton de « sorcière » pendant la campagne présidentielle américaine de 2016.
Grande chasse
Dans ce livre écrit d’une plume alerte, la journaliste Mona Chollet rappelle certaines caractéristiques...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-7"> ¤ Dans « Perdre sa culture », l’anthropologue David Berliner analyse un travers de sa discipline : la tendance à sanctuariser la nostalgie.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-7"> ¤                     
                                                   
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L’anthropologie, parfois si passéiste

Dans « Perdre sa culture », l’anthropologue David Berliner analyse un travers de sa discipline : la tendance à sanctuariser la nostalgie.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
    |

                            Anne Both (Anthropologue et collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Perdre sa culture, de David Berliner, Zones sensibles, 154 p., 15 €.

La Fontaine nous avait prévenus : « Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami » (L’Ours et l’Amateur des jardins). Telle pourrait être la morale du nouveau livre de David Berliner, Perdre sa culture. L’anthropologue y aborde la question de la perte à travers un angle original : le vague à l’âme éprouvé par ceux qu’angoisse la disparition possible des cultures, des traditions, et qui prétendent les défendre. Il montre, par exemple, comment l’Unesco, avec la contribution d’une palanquée d’experts, d’ingénieurs, de consultants et d’architectes (surtout français) a transformé l’ancienne capitale royale Luang Prabang, au Laos, en sanctuaire de la nostalgie.
Indochine postiche
Au nom de la préservation de l’authenticité et de la valeur du site pour les uns, d’un enchantement passéiste pour les autres, la ville aux trente-quatre temples a été inscrite sur la liste du Patrimoine mondial en 1995. Deux décennies plus tard, des centaines de milliers de touristes se délectent sans scrupule de cette Indochine postiche, à l’ambiance prétendument inchangée. Bien sûr, la population locale a vu son niveau de vie s’améliorer. Mais, agacée par les nouvelles contraintes imposées aux maisons traditionnelles et coloniales (pas de vitres, pas de pots de fleurs, pas de laque sur les bois…), elle préfère les transformer en maisons d’hôtes et s’installer à la périphérie, dans des habitations au confort moderne. Ainsi, le tak baad, rituel matinal d’offrandes aux moines bouddhistes, est désormais uniquement pratiqué, dans certains quartiers, par… des touristes.
Lire également : « Luang Prabang : péril au paradis »
Les anthropologues n’auraient, semble-t-il, guère à envier à ces nostalgiques pour qui « le présent est toujours déjà envahi par un horizon terrible ». David Berliner...




                        

                        


<article-nb="2018/09/13/19-8">
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-8"> ¤ La chronique de Catherine Malabou, à propos de « Pourquoi la torture ne marche pas », de Shane O’Mara.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-8"> ¤                     
                                                   
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Mutations. Raison d’être de la torture

La chronique de Catherine Malabou, à propos de « Pourquoi la torture ne marche pas », de Shane O’Mara.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 10h17
    |

                            Catherine Malabou (Philosophe)








                        



                                


                            
Pourquoi la torture ne marche pas. L’interrogatoire à la lumière des neurosciences (Why Torture Doesn’t Work. The Neuroscience of Interrogation), de Shane O’Mara, traduit de l’anglais (Irlande) par Margaret Rigaud, Editions Markus Haller, 362 p., 26 €.

En 2009, à la demande de Barack Obama, ont été publiés des « mémos de la torture » (« Torture Memos »). Ces documents secrets de la CIA, rédigés sous George W. Bush, relataient les diverses techniques d’interrogatoire pratiquées par l’armée américaine au nom de la « guerre contre le terrorisme ». Leur existence même prouvait, si cela était encore nécessaire, que les démocraties libérales n’avaient pas renoncé à la torture malgré la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, adoptée en 1984 par les Nations unies.
Le but principal et officiel de la torture est l’obtention d’informations que l’on croit stockées dans la mémoire du prisonnier afin, dans le cas de l’offensive américaine en Irak, de « déjouer des complots, capturer des terroristes, sauver des vies ». Mais le neuroscientifique irlandais Shane O’Mara, dans Pourquoi la torture ne marche pas, montre que la torture est impuissante à sonder la mémoire puisqu’elle la détruit au lieu de la produire. Traumatisé, sidéré, le cerveau ne peut accomplir ce qu’on lui demande.
« Pour qu’une souffrance physique relève de la torture, il faut qu’elle soit d’une intensité équivalente à la douleur qui accompagne un dysfonctionnement sérieux du corps, comme une défaillance organique ou physiologique, voire la mort », dit un des « Torture Memos », signés par le procureur Jay Bybee en 2002. Or les troubles neuropsy­chiatriques qui résultent de la torture constituent bien, de fait, une défaillance organique, mais celle-ci est contre-productive dans la mesure où le cerveau n’est plus capable d’assurer ses fonctions régulatrices...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤ Dans « Faux calme », l’écrivaine argentine Maria Sonia Cristoff retourne dans la région de son enfance, que l’oubli menace, et en rapporte d’intenses témoignages.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤                     
                                                   
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Dernières nouvelles de Patagonie

Dans « Faux calme », l’écrivaine argentine Maria Sonia Cristoff retourne dans la région de son enfance, que l’oubli menace, et en rapporte d’intenses témoignages.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h30
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 09h24
    |

                            Ariane Singer (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Faux calme. Voyage dans les villes fantômes de Patagonie (Falsa Calma. Un recorrido por los pueblos fantasma de la Patagonia), de Maria Sonia Cristoff, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, Le Sous-sol, 240 p., 21,50 €.

Maria Sonia Cristoff n’a pris conscience de l’isolement de la Patagonie – l’une des régions les moins densément peuplées au monde – qu’à l’adolescence, lorsque l’appel de la civilisation et la promesse d’un accès plus aisé aux livres l’ont décidée à s’installer à Buenos Aires. Vingt ans après avoir quitté sa province natale, l’écrivaine argentine, née en 1966 à Trelew, y est retournée pour saisir ce trait « éminemment patagonique » qu’est l’isolement. Le débusquer « dans ses aspects les plus extrêmes ». C’est nourrie de récits de voyage qu’elle a cherché à pénétrer l’esprit de cette contrée reculée. A mille lieues des clichés dépeignant la Patagonie comme une terre d’évasion exotique, elle a choisi à dessein cinq villages « fantômes » – plus exactement quatre villages et une petite ville –, cinq expressions d’une solitude plus ou moins assumée, plus ou moins sclérosante, qui lui ont parfois donné l’impression d’être dans un « décor de science-fiction ». Ce sentiment d’étrangeté infuse, parfois jusqu’au vertige, chacun des dix chapitres de Faux calme : un livre dense, dont l’écriture, aride et intense, ainsi que la proximité brute entre la narratrice et ses sujets d’observation rappellent certains textes de Joan Didion sur l’Amérique rurale des années 1960 et 1970.
L’auteure y évoque ainsi la légende, bien ancrée dans la population d’El Cuy, du Maruchito : un jeune garçon tué par son contremaître pour avoir joué de la guitare, et devenu un faiseur de miracles après sa mort. Malheur à qui omet de s’arrêter devant son sanctuaire et d’y déposer une offrande. La narratrice en fera l’expérience lorsque l’autobus qu’elle empruntera...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-10"> ¤ Un homme rencontre son double et retrouve, inchangée, une jeune femme perdue depuis longtemps. « La Douce Indifférence du monde », puissant roman.
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Peter Stamm attend la résurrection

Un homme rencontre son double et retrouve, inchangée, une jeune femme perdue depuis longtemps. « La Douce Indifférence du monde », puissant roman.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h30
    |

                            Florent Georgesco








                        



                                


                            
La Douce Indifférence du monde (Die sanfte Gleichgültigkeit der Welt), de Peter Stamm, traduit de l’allemand (Suisse) par Pierre Deshusses, Christian Bourgois, 144 p., 15 €.

Un homme et une femme, lui, vieillissant, elle toute jeune encore, se promènent dans un cimetière, à Stockholm. Ils s’approchent d’un bâtiment, déchiffrent sur le mur une inscription en suédois : « Chapelle de la résurrection ». « C’est là qu’on garde les morts ? me demanda Lena en posant sa main à plat sur l’une des portes. Peut-être qu’il y en a un qui est allongé là et qui attend la résurrection. » La scène se situe au début de La Douce Indifférence du monde, qu’il est difficile ensuite de ne pas lire à cette lumière : comme l’histoire d’un homme allongé là, et qui attend – mais quoi ?
La différence, c’est qu’on ne le sait pas, et lui moins encore, narrateur emporté dans une histoire dont il ignore où elle va, et ce qu’elle signifie. De fait, elle a à voir avec la résurrection, en tout cas le retour, ou la persistance, de ce qui fut, mais sur le registre du conte. Un jour, il a rencontré son double : un jeune veilleur de nuit, dans un hôtel, lui tenait la porte et : « Je m’aperçus que c’était moi. » Un peu plus tard, chez lui, en Suisse, dans une université où il est venu parler de son métier d’écrivain, il voit le jeune homme dans la salle. Il le suit jusqu’à la porte de son appartement, où son propre nom est écrit. Il veut connaître la vie de cet Alex. Ce qu’il en apprend est très simple. Il l’a déjà vécue, et écrite, dans le roman que lui a inspiré sa passion brève et inoubliable, lorsqu’il avait l’âge d’Alex, pour une jeune comédienne, Magdalena.
Magdalena, comme arrachée à l’absence
Et c’est ainsi qu’on se retrouve à pousser la porte d’une chapelle, dans un cimetière suédois, auprès d’une jeune femme qui rêve sur les morts, et à qui vous racontez votre jeunesse – mais elle est en...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-11"> ¤ Claro n’hésite pas à passer la serpillière pour « La Massaia. Naissance et mort de la fée du foyer », de Paola Masino.
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Le feuilleton. La fée délogée

Claro n’hésite pas à passer la serpillière pour « La Massaia. Naissance et mort de la fée du foyer », de Paola Masino.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h30
    |

                            Claro (Ecrivain et traducteur)








                        



                                


                            
La Massaia. Naissance et mort de la fée du foyer (Nascita e morte della massaia), de Paola Masino, traduit de l’italien par Marilène Raiola, La Martinière, 352 p., 22,90 €.

Certains livres reviennent de loin, et leur éclat qui ne nous parvient qu’aujourd’hui n’est pas sans rappeler celui de ces astres dont on sait pourtant qu’ils se sont éteints il y a des millions d’années. Mais trêve de poésie galactique : ce n’est pas le néant vaste et noir qui a manqué avaler La ­Massaia, de Paola Masino (1908-1989), mais la censure, la guerre et l’ombre des hommes.
Paru une première fois en épisodes dans la revue Tempo, au début des années 1940, ce roman fut alors expurgé à la demande de la censure. Il fallait qu’en disparaisse tout indice laissant penser qu’il se passait en Italie. Un an plus tard, l’imprimerie milanaise chargée de fabriquer le volume est bombardée : tous les exemplaires sont détruits, et l’auteure doit le restaurer de mémoire dans son intégrité première. Le livre sort finalement en 1945, mais ne sera vraiment lu que vingt-cinq ans plus tard, à l’occasion de rééditions successives. Eclipsée par son mari écrivain (Massimo Bontempelli, 1926-1960), traductrice de Balzac, Larbaud, Cocteau et Hector Malot, âgée d’une trentaine d’années en pleine Italie fasciste, l’écrivaine Paola Masino raconte dans La Massaia l’étrange parcours d’une femme en proie à une folie domestique, d’une « fée du logis » que tout destinait pourtant à être sorcière – un roman miraculé que le lecteur français peut enfin découvrir, trente ans après la mort de l’auteure, et ce, entre autres, grâce à l’élégante et empathique traduction de Marilène Raiola.
« Durant son enfance, notre future fée du logis somnolait, poussiéreuse. Sa mère, qui avait oublié de l’éduquer, lui en tenait rigueur à présent » : ainsi débute ce qui pourrait passer de prime abord pour une fable, un conte –...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-12"> ¤ Yasmina Reza, Franz Bartelt, Nathan Hill, Viet Thanh Nguyen… La sélection du « Monde » parmi les parutions en poche les plus récentes.
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Sélection. La rentrée littéraire des poches

Yasmina Reza, Franz Bartelt, Nathan Hill, Viet Thanh Nguyen… La sélection du « Monde » parmi les parutions en poche les plus récentes.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h15
    |

                            Florent Georgesco, 
                            Bertrand Leclair (Collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Julie Clarini, 
                            Florence Noiville, 
Jean Birnbaum, 
Raphaëlle Leyris et 
                                Macha Séry








                        



                                


                            

« Hôtel du Grand Cerf », de Franz Bartelt 
Points, 358 p., 7,70 €.
Lors de l’édition 2018 du festival lyonnais Quais du polar, en avril, Franz Bartelt, 68 ans, résumait ainsi son autobiographie : « Casier judiciaire vierge, permis de conduire toujours à douze points, à jour de cotisations fiscales, électeur consciencieux, occupant ses locaux d’habitation en bon père de famille, fidèle du tri sélectif des déchets, Franz Bartelt n’assume que moyennement l’idée de passer pour un cave. » Auteur d’une quarantaine de livres, dont Le Grand Bercail et Le Jardin du bossu (Gallimard, 2002 et 2004), il s’est vu décerner le prix Mystère de la critique 2018 pour L’Hôtel du Grand Cerf. 
Le protagoniste de ce roman réjouissant, noir d’humour et d’humeur, porte un nom impossible, Vertigo Kulbertus. Il rote et pète à loisir. « Partisan de donner un peu d’allure et d’originalité aux interrogatoires », l’inspecteur reçoit en caleçon. Il assume son obésité, ses quatre repas par jour avec frites du matin au soir, cervelas et fricadelles. Au reste, le goinfre n’est qu’à deux semaines de la retraite lorsque lui échoit une ultime affaire. Reugny, village de 1 000 habitants, niché au cœur des Ardennes belges, son Centre de motivation destiné aux séminaires d’entreprise, son hôtel où périt jadis une star de cinéma, ses cadavres qui s’additionnent. Le premier d’entre eux est un vieux et haïssable douanier, qui consignait les secrets sordides de ses compatriotes (délits, tromperies, tares familiales). D’autres suivront. A Reugny, Mère Dodue, la tenancière du bar, tricote des chaussons pour son chien, le gréviste Arnadolf Jipé boit du thé pour donner une bonne image des délégués syndicaux. Un journaliste venu de Paris s’amourache de la chauffeuse de taxi, tandis que le commissaire ventripotent avance ses pions à la manière d’Hercule Poirot. Les cervelles s’éparpillent et Franz Bartelt...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-13"> ¤ A 85 ans, l’auteur du « Visiteur » est pris pour cible par les journaux favorables à Viktor Orban. Après l’avoir été par le régime communiste, l’occupant nazi et le régime fasciste ayant précédé.
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György Konrad, victime d’une campagne de presse en Hongrie

A 85 ans, l’auteur du « Visiteur » est pris pour cible par les journaux favorables à Viktor Orban. Après l’avoir été par le régime communiste, l’occupant nazi et le régime fasciste ayant précédé.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h15
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 09h29
    |

            Blaise Gauquelin (Budapest, envoyé spécial)








                        



                                


                            

« Ceux que Viktor Orban ne peut pas acheter se transforment en ennemis », nous disait, en mai 2017, le romancier et essayiste György Konrad. Paroles prémonitoires : après avoir accusé publiquement le premier ministre nationaliste d’entretenir un climat antisémite en Hongrie, l’ex-dissident, né en 1933 au sein d’une famille juive, fait à présent l’objet d’une campagne de diffamation estomaquante.
Dans les médias proches de l’exécutif, tribunes et articles se succèdent, afin de liquider l’héritage intellectuel de l’une des plumes budapestoises les plus renommées en Europe. Grande figure, l’auteur du Visiteur (Seuil, 1974) ou du Rendez-vous des spectres (Gallimard, 1990) occupe à ses dépens une position de choix, située sur la ligne de front d’un Kulturkampf inégal, désiré par le chef du gouvernement, qui souhaite instaurer une « nouvelle ère culturelle conservatrice ». A lui, donc, les premières balles.
L’écrivain en a vu d’autres
« Personnage pitoyable et ridicule », « écrivain moyen, au talent inversement proportionnel à son rôle social et politique », l’ancien président de PEN International (entre 1990 et 1993) aurait par exemple un « monde d’écriture étroit et superficiel », selon un texte paru le 4 août dans le quotidien Magyar Idök.
Il serait « anti-hongrois » et abolirait « les limites de la trahison », ce qui autoriserait un contributeur à s’interroger dans les colonnes d’un autre journal, Magyar Hirlap : « Le monde sera-t-il plus beau et plus humain une fois que György Konrad ne sera plus en vie ? A cette question embar­rassante, un chrétien ne peut ­apporter qu’une réponse embarrassante : oui. » Rappelons que György Konrad a connu la répression du régime de l’amiral Miklos Horthy, l’occupation nazie, puis fut emprisonné du temps de l’Union soviétique.

Autrement dit, il en a vu d’autres. Et en sirotant son cognac,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤ L’illustre directeur de collections (son nom, par exemple, orne la quatrième de couverture de millions de 10/18), publie ses Mémoires.
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Jean-Claude Zylberstein : « Un besoin de raconteurs d’histoires »

L’illustre directeur de collections (son nom, par exemple, orne la quatrième de couverture de millions de 10/18), publie ses Mémoires.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h15
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 10h13
    |

            Raphaëlle Leyris








                        



                                


                            

Ça a commencé chez 10/18, avec « Domaine étranger » puis « Grands détectives » : la mention « Collection dirigée par Jean-Claude Zylberstein » est vite devenue le synonyme de merveilleuses découvertes en littérature étrangère et policière. Ont suivi, entre autres, « Pavillons », chez Robert Laffont, puis, côté sciences humaines, « Texto », chez Tallandier, et « Le goût des idées », aux Belles Lettres.
Dans Souvenirs d’un chasseur de trésors littéraires (Allary, 450 p., 22,90 €), l’éditeur, qui fut aussi avocat, raconte sa découverte passionnée, jeune lecteur, de Jean Paulhan (1884-1968), qui l’amena à fréquenter le milieu littéraire, puis la façon dont il réussit à mettre dans nos bibliothèques des auteurs tels Jim Har­rison, John Fante, Somerset Maugham, Saki… Retraçant sa double carrière, ces Mémoires sont à la fois un hymne à la lecture et un hommage à sa femme, Marie-Christine, décédée en 2016. C’est d’abord pour saluer sa mémoire qu’il a décidé, assure-t-il, de se lancer dans l’exercice.
Au fil de vos Mémoires, vous présentez tout ce qui vous arrive, les rencontres avec les êtres et avec les textes, comme relevant du hasard ou de la contingence…
J’ai été servi par le destin à plus d’un égard. Pendant la guerre, mon père a pu s’échapper du camp de Drancy parce que, le temps d’arriver au nom de Zylberstein, les cars envoyant les internés « travailler en Allemagne » étaient bondés.
Par la suite, disons que j’ai été choisi par mes métiers d’éditeur et d’avocat, et que j’ai fait mon miel de mes rencontres. Je n’ai rien fait pour rencontrer Bernard de Fallois, qui avait été l’enseignant de ma femme ; ni pour qu’il quitte le groupe ­Hachette qu’il dirigeait, aille aux Presses de la Cité, m’y emmène, et que j’y rencontre Christian Bourgois… Les Américains ont cette expression : « He’s a natural. » J’ai fait les choses naturellement, par goût, spontanément ou en saisissant les occasions.





                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤ Dans l’ouvrage, encensé par la critique et en lice pour le Business Book of The Year, le professeur de santé publique Hans Rosling, décédé en 2017, démonte nos visions déformées sur l’état du monde.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤                
                                    

« Factfulness », le livre qui démêle le fait du faux


                      Dans l’ouvrage, encensé par la critique et en lice pour le Business Book of The Year, le professeur de santé publique Hans Rosling, décédé en 2017, démonte nos visions déformées sur l’état du monde.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h15
    |

            Anne-Françoise Hivert (Malmö (Suède), correspondante régionale)








   


Son dernier ouvrage, Factfulness, qui présente les « dix raisons pour lesquelles nous avons tort concernant le monde et pourquoi il va mieux que nous ne le pensons » est sorti, en anglais et en suédois, début avril. On pourrait y voir le testament d’un homme exceptionnel, qui s’était donné pour mission de combattre les approximations et fausses informations sur l’état du monde. A 68 ans, le professeur de santé publique Hans Rosling a succombé à un cancer du pancréas, le 7 février 2017, sans assister au succès phénoménal de son livre. Dernière consécration en date : le 13 août, l’opuscule a été sélectionné sur la liste des quinze ouvrages en lice pour le titre du Business Book of the Year 2018, attribué par le Financial Times et le cabinet de conseil McKinsey. Le lauréat sera dévoilé le vendredi 14 septembre, avec une récompense de plus de 30 000 euros à la clé. Dès le 3 avril, sur son blog Gatesnote, Bill Gates en faisait un éloge dithyrambique, évoquant « un des livres les plus importants » qu’il ait jamais lu. Le 21 mai, le fondateur de Microsoft récidivait en l’inscrivant dans sa liste de cinq ouvrages à découvrir pendant l’été, avant d’annoncer, le 5 juin, qu’il l’offrait à tous les étudiants américains venant de décrocher leur diplôme. Pendant quelques jours, 3,6 millions de graduates ont ainsi pu le télécharger gratuitement sur son blog.
Création de la fondation Gapminder, un « fact tank »
Professeur au prestigieux institut Karolinska à Stockholm jusqu’en 2014, Hans Rosling a cosigné le livre avec ses deux partenaires, Ola Rosling, son fils, et Anna Rosling Rönnlund, sa belle-fille. Ensemble, ils ont créé la fondation Gapminder à Stockholm en 2005 : un « fact tank », pas un think tank, expliquent-ils sur leur site Internet, dont l’objectif est de « lutter contre les idées fausses dévastatrices sur le développement mondial ». Leur arme de choix : les statistiques, produites par les plus grands organismes internationaux, qu’ils mettent en scène pour démonter les préjugés qui faussent nos représentations. Surtout, Hans Rosling est un conteur-né.

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Sa conférence TED de février 2006, en Californie, a été visionnée plus de 12 millions de fois sur Internet. Ce jour-là, Bill et Melinda Gates étaient dans la salle. Tel un magicien, il fait apparaître sur l’écran derrière lui des tableaux animés montrant, à renfort de chiffres, que l’idée d’un monde partagé entre pays développés et pays en développement n’a plus de sens. Sur scène, le petit homme énergique, à l’humour mordant et à l’immense bienveillance, commence toujours ses présentations par un rapide QCM, reproduit en introduction du livre. Parmi les questions : quelle est l’espérance de vie moyenne de la population mondiale ? Ou bien : quel est le pourcentage d’enfants vaccinés dans le monde ? Le résultat est bluffant : peu importe le public interrogé, les scores sont désastreux, bien au-dessous de ceux qu’auraient obtenu des chimpanzés répondant au hasard, affirme Hans Rosling.
Lutter contre les vrais défis : le changement climatique
Et cela vaut aussi pour les leaders mondiaux. Réunis à Davos en janvier 2015, ces derniers ont été battus par les primates sur deux questions portant sur l’augmentation de la population mondiale et la vaccination des enfants. C’est ce constat, explique-t-il en introduction, qui l’a conduit à écrire Factfulness, où il démonte, un par un, dix de nos instincts nous conduisant à une vision déformée du monde. La tendance à dramatiser les différences, ne voir que les extrêmes, quand tout dépend de la perspective, à réagir dans l’urgence. On perd de vue l’essentiel : les progrès monumentaux qui ont eu lieu dans le monde ces cinquante dernières années.
L’objectif, souligne Hans Rosling, n’est pas de présenter une version adoucie de la réalité, incitant à l’indolence. Mais bien de se mobiliser pour lutter contre les vrais défis : le changement climatique, par exemple, qui pourrait réduire tout à néant.
En conclusion du livre, le professeur raconte comment cette quête des faits lui a « sauvé la vie ». C’était dans les années 1980, dans l’actuelle République démocratique du Congo. Il faisait partie d’une équipe de chercheurs enquêtant sur le konzo, une maladie paralysante, quand un groupe d’hommes armés de machettes leur est tombé dessus. Pour les calmer, il leur a expliqué qu’il pensait avoir découvert les causes de l’épidémie. Après quelques minutes, une vieille femme a pris sa défense. Les hommes ont baissé leurs machettes. Elle a tendu son bras pour qu’il prenne son sang et l’analyse. Entraînant avec elle une partie de l’assistance. Convaincue.



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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-16"> ¤ Le tragique et le grotesque se mêlent dans « La Vraie Vie », un beau premier roman sur les terreurs et la fin de l’enfance. C’est le prix du roman Fnac 2018, décerné le 12 septembre.
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Adeline Dieudonné se sort des griffes du dragon

Le tragique et le grotesque se mêlent dans « La Vraie Vie », un beau premier roman sur les terreurs et la fin de l’enfance. C’est le prix du roman Fnac 2018, décerné le 12 septembre.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h00
    |

                            Xavier Houssin (Collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
La Vraie Vie, d’Adeline Dieudonné, L’Iconoclaste, 270 p., 17 €.

Les contes qui font frissonner les enfants se terminent bien, en général. Le pauvre devient riche, la princesse épouse son prince. Enfin, la dernière page s’achève sur la promesse de vivre heureux. Mais surtout, les méchants sont punis. L’ogre, dans la nuit, égorge ses propres filles à la place de Poucet et de ses frères, la sorcière périt dans le four où elle voulait faire rôtir Hansel et Gretel et la méchante reine de Blanche-Neige est condamnée à danser, jusqu’à en tomber morte, avec des chaussures aux semelles de fer rougies au feu. Il y a de quoi, quand même, faire de mauvais rêves. « Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie. »
Faire le plein d’imaginaire
« La vraie vie »… C’est justement le titre du premier roman d’Adeline Dieudonné. Et cette phrase, tendrement rassurante, est adressée par sa jeune narratrice à son petit frère Gilles. Tous deux reviennent d’une visite à Monica, une vieille voisine fantasque et gentille, qui leur a raconté que la vallée où ils vivent a été creusée du coup de griffe d’un dragon, rendu fou de chagrin après que les hommes avaient tué sa compagne. Chez Monica, ils vont faire le plein d’imaginaire. Comme ils s’inventent aussi toutes sortes d’aventures au volant des voitures déglinguées de la casse d’à côté. Ils en ont bien besoin. Leur « vraie vie » en effet est plutôt difficile.
Ils habitent un pavillon sans charme au bout d’un lotissement sinistre. Leur père travaille comme comptable dans un parc d’attractions où ils n’ont d’ailleurs jamais mis les pieds. Il est un géant taciturne et brutal qui pleure en écoutant du Claude François et qui terrorise sa femme à qui il administre régulièrement des raclées. Amateur de télé et de whisky, il nourrit une passion dévorante pour la chasse...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-17"> ¤ Romans, nouvelles, biographie, essai, histoire, auteurs du « Monde »… Les brèves critiques du « Monde des livres » du 14 septembre 2018.
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La rentrée littéraire en bref

Romans, nouvelles, biographie, essai, histoire, auteurs du « Monde »… Les brèves critiques du « Monde des livres » du 14 septembre 2018.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h00
    |

                            Florent Georgesco, 
                            Céline Henne (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Florence Bouchy (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
Marc Semo, 
                                Stéphanie Dupays (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
Raphaëlle Leyris et 
                                Jean-Louis Jeannelle (Spécialiste des études littéraires et collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            Biographie. Etonnant ­Alfred Nobel
Alfred Nobel, inconnu célèbre. Regards sur sa vie, son œuvre et sa postérité, de Jean-François Battail, PUPS, « Essais », 238 p., 8,90 €.
Si l’invention de la nitroglycérine revient à un chimiste italien, le Suédois Alfred Nobel (1833-1896) dut sa fortune à un exploit d’ordre technique : rendre cet explosif employable sous la forme de bâtonnets de dynamite n’explosant que grâce à un détonateur. Non sans sacrifices, à commencer par celui de son jeune frère, Emil, mort en 1864 dans l’explosion de l’usine familiale.
Inventeur prolifique et homme d’affaires avisé, Nobel mourut en ayant enregistré quelque 355 brevets. Son testament affectait plus de 90 % de ses avoirs aux prix qu’il instaurait dans cinq domaines : la physique, la chimie, la physiologie ou la médecine, la littérature et la défense de la paix. Si son nom nous est donc connu par la liste, chaque année, des lauréats, sources parfois de polémiques, l’individu reste quant à lui plus mystérieux.
Mêlant biographie et étude de son héritage, Jean-François Battail souligne les ambiguïtés d’un homme qui, malgré ses activités, fut un pacifiste convaincu. Une arme absolue obligerait les hommes, croyait-il (naïvement), à cesser tout combat. Aucune indication du testament ne précisait les modalités de sélection des prix : chacun dut inventer ses règles, passionnante question dans des domaines aussi complexes que la physique, aussi relatifs que la littérature ou aussi éphémères que la paix. J.-L. J.

Roman. Démons du passé
Ce que l’homme a cru voir, de Gautier Battistella, Grasset, 236 p., 19 €.
Nettoyer les réputations numériques, c’est le métier de Simon ­Reijik, pour qui « le passé ne sert à rien d’autre qu’à empoisonner le présent ». S’il offre une nouvelle vie à ses clients, ce presque quadragénaire s’en est aussi construit une. Vingt ans plus tôt, il a rompu...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-18"> ¤ Dans l’enfer de la Grande Guerre, Alfa Ndiaye tue tant qu’il peut, rendu fou, mais pas insensible, par la mort de son ami d’enfance. C’est « Frère d’âme », de David Diop.
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David Diop subvertit le centenaire de la première guerre mondiale

Dans l’enfer de la Grande Guerre, Alfa Ndiaye tue tant qu’il peut, rendu fou, mais pas insensible, par la mort de son ami d’enfance. C’est « Frère d’âme », de David Diop.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 07h00
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 09h52
    |

                            Gladys Marivat (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            

Frère d’âme, de David Diop, Seuil, 176 p., 17 €.
Tout s’est déjà effondré quand débute Frère d’âme. « Dans le monde d’avant, je n’aurais pas osé, mais dans le monde d’aujourd’hui, par la vérité de Dieu, je me suis permis l’impensable », confie Alfa Ndiaye. Ses camarades ont tous été massacrés. Sept mains allemandes habilement coupées et précieusement enterrées constituent son butin de guerre et la preuve de sa folie.
Le narrateur a été renvoyé à l’arrière-front, d’où il nous raconte son voyage sur « la terre de personne ». Ainsi baptise-t-il le champ de bataille constellé de « grains de guerre du ciel métallique » et de chair sanguinolente, où il a perdu le sens du sacré, son âme et son ami d’enfance, Mademba Diop. Eventré par l’ennemi allemand, ce dernier l’implorait de l’achever. Le jeune tirailleur sénégalais a préféré écouter les lois des ancêtres qui interdisent de tuer. Mais que valent-elles dans cet enfer ? Depuis la mort de Mademba, Ndiaye est convaincu qu’il n’y a plus de lois. Qu’il peut tout faire, tout penser. Une fois la retraite sonnée, il rampe en cachette jusqu’aux lignes ennemies, cherche les yeux bleus qui ont tué son ami – ou d’autres –, éventre, égorge et, de son coupe-coupe, détache une main. Puis, il revient dans sa tranchée, comme dans le sexe « d’une femme ouverte, offerte à la guerre, aux obus et à nous, les soldats » : « C’est la première chose inavouable que je me suis permis de penser. »
Le soldat noir sanguinaire et anthropophage
Cinq ans après Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre (Albin Michel, prix Goncourt 2013), le second roman de David Diop vient clore sur une note pareillement subversive le centenaire de la première guerre mondiale. On y retrouve un capitaine carriériste, une jeunesse sacrifiée et cette envie de débusquer l’arnaque derrière le verbe patriotique. Elle se lit ici en filigrane du discours qui...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-19"> ¤ Chaque jeudi, la rédaction du « Monde des livres » propose une liste de ses coups de cœur littéraires.
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Article sélectionné dans La Matinale du 12/09/2018
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Dans les tranchées, les forêts ou en compagnie des sorcières : une semaine littéraire

Chaque jeudi, la rédaction du « Monde des livres » propose une liste de ses coups de cœur littéraires.



LE MONDE
 |    13.09.2018 à 06h29
 • Mis à jour le
13.09.2018 à 07h20
   





                        


LES CHOIX DE LA MATINALE
La rentrée littéraire continue cette semaine, avec la sortie de quatre très riches romans dont le dernier Richard Powers, la publication de travaux de Nicolas Offenstadt sur l’ex-RDA et un essai de la journaliste Mona Cholet sur les sorcières. De quoi rassasier les plus gros appétits.
ROMAN. « Leurs enfants après eux », de Nicolas Mathieu
De 1992 à 1998, de 14 à 20 ans, des adolescents poussent dans une vallée perdue de Lorraine. Les hauts-fourneaux se sont tus. Les jeunes tuent l’ennui en éclusant des bières et en matant les filles. Ils écoutent Nirvana. Ils boudent et se bagarrent. Ils s’habituent à la fumette. Ils rêvent de « foutre le camp »…
La splendide chronique de Leurs enfants après eux se décompose en quatre étés. Soit des variations autour de l’impossibilité à prendre son envol, qui a fourni tant de trames aux romans noirs. Cependant, le récit de formation proposé par Nicolas Mathieu n’exsude ni misérabilisme ni nostalgie.
Les peaux qui se rapprochent et les ambitions qui s’éloignent : voilà ce qu’excelle à exprimer cet auteur, distingué dès son premier livre, Aux animaux la guerre (Actes Sud, prix Mystère de la critique 2014), requiem à la classe ouvrière et à ses enfants privés d’horizon. Leurs enfants après eux prolonge le clair-obscur et achève de convaincre. Macha Séry

   


« Leurs enfants après eux », de Nicolas Mathieu, Actes Sud, 432 p., 21,80 €.
HISTOIRE. « Le Pays disparu », de Nicolas Offenstadt
Un historien qui négocie avec un brocanteur l’achat du dossier professionnel d’un anonyme, fouille dans un annuaire pour retrouver une ancienne comptable, interroge des inconnus dans la rue… Le Pays disparu, vaste enquête sur ce qui reste de la République démocratique allemande (RDA) dans l’Allemagne contemporaine, est aussi une démonstration de la plasticité propre à la recherche historique, de sa capacité à multiplier les voies de saisie du réel. Nicolas Offenstadt y ouvre au maximum le spectre de son investigation, qui embrasse aussi bien de courtes biographies d’Est-Allemands ordinaires, des portraits d’objets, de lieux, de monuments, des analyses du désir d’« effacer la RDA » dans l’Allemagne d’aujourd’hui, que des récits de réunions entre nostalgiques et anciens caciques du régime.
Ce livre ample, passionné et passionnant, est une plongée dans les mémoires intimes, les « bricolages identitaires » de gens qui, tout en sachant à quelle dictature ils ont échappé, ne doivent pas moins se débrouiller avec ce qui fut leur vie. Florent Georgesco

   


« Le Pays disparu. Sur les traces de la RDA », de Nicolas Offenstadt, Stock, « Les essais », 424 p., 22,50 €.
ROMAN. « L’Arbre-monde », de Richard Powers
Les non-humains sont passionnants. Voici l’une des conclusions du nouveau roman de Richard Powers, l’un des écrivains les plus puissants et originaux de la scène littéraire américaine, fasciné par les relations entre sciences et art.
Après la physique et la génétique, ce sont les sciences de la nature – et singulièrement ici les forêts, les arbres avec leurs modes de communication inouïs, leurs réseaux de solidarité insoupçonnés… – qu’il met en scène dans ce très ambitieux Arbre-monde.
Un livre où ses principaux héros mesurent donc près de 100 mètres de hauteur et sont vieux de plusieurs siècles. Autour d’eux s’enroulent les destins de neuf personnes – minuscules en comparaison, mais douées d’un immense pouvoir de nuire – qui convergent vers la Californie, où un séquoia géant est menacé de destruction.
Dans cet éco-roman, qui a profondément changé, dit-il, sa manière d’être au monde et ses liens avec les non-humains, Powers nous force à nous poser cette question cruciale pour notre propre avenir : quand cesserons-nous enfin de nous laisser aveugler par notre fantasme de toute-puissance et de contrôle sur la planète ? Quand réapprendrons-nous à vivre en harmonie respectueuse avec les autres êtres vivants ? Lointains cousins de ceux d’Ovide, des mythes anciens et même de La Fontaine, ces arbres rient et pleurent en même temps de l’indécrottable arrogance humaine. Florence Noiville

   


« L’Arbre-monde » (« The Overstory »), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Serge Chauvin, Cherche-Midi, 550 p., 22 €.
ROMAN. « Frère d’âme », de David Diop
Tout s’est déjà effondré quand débute Frère d’âme. Les camarades d’Alfa Ndiaye ont tous été massacrés. Sept mains allemandes coupées et enterrées constituent son butin de guerre et la preuve de sa folie. Le narrateur a été renvoyé à l’arrière-front, d’où il raconte son voyage sur le champ de bataille, où il a perdu le sens du sacré, son âme et son ami d’enfance, Mademba Diop. Eventré par l’ennemi allemand, ce dernier l’implorait de l’achever. Le jeune tirailleur sénégalais a préféré écouter les lois des ancêtres qui interdisent de tuer.
Mais que valent-elles dans cet enfer ? Depuis la mort de Mademba, Ndiaye est convaincu qu’il n’y a plus de lois dans le monde présent, qu’il peut tout faire, tout penser. Une fois la retraite sonnée, il rampe en cachette jusqu’aux lignes ennemies, cherche les yeux bleus qui ont tué son ami – ou d’autres –, éventre, égorge et, de son coupe-coupe, détache une main. Tandis qu’Alfa déroule ses souvenirs, deux voix se confrontent dans la sienne ; l’une est saccadée, hantée, le rythme de la guerre s’y entrechoque avec une autre, plus apaisée, quand il relate son enfance. David Diop vient clore les commémorations du centenaire de la première guerre mondiale sur un mode subversif et dans une langue superbe. Gladys Marivat

   


« Frère d’âme », de David Diop, Seuil, 176 p., 17 €.
ESSAI. « Sorcières », de Mona Chollet
Dans ce livre écrit d’une plume alerte, la journaliste Mona Chollet rappelle certaines caractéristiques de la grande chasse aux sorcières sur laquelle s’ouvrit la modernité. La fin des formes communautaires de vie et de travail rendait les femmes dépendantes d’un mari et dangereuses celles qui refusaient cette soumission. La science naissante s’acharnait à disqualifier toutes les formes de savoir fondées sur un rapport simple à la nature, comme la connaissance des plantes, dans laquelle certaines femmes étaient devenues maîtresses.
L’intérêt du livre tient cependant moins à l’enquête historique qu’à son prolongement contemporain. En puisant dans la littérature, le cinéma, les sciences sociales et sa propre trajectoire, Mona Chollet entre en effet elle-même en résonance avec ces sorcières de toutes les époques qui incarnèrent à ses yeux « la femme affranchie de toutes les dominations ».
Le rejet du patriarcat, qui fut pour elle la cause de la grande panique masculine au terme de laquelle tant de sorcières furent brûlées, fut aussi, plus tard, la matrice d’où naquirent tous les féminismes. Pour les sorcières d’hier et d’aujourd’hui, c’est tout un monde qui est à reconquérir avec pour seules armes le refus de l’asservissement de la nature à la loi des hommes et un rapport plus humain au savoir, à l’économie et à la politique. Gilles Bastin

   


« Sorcières. La puissance invaincue des femmes », de Mona Chollet, Zones, 240 p., 18 €.
ROMAN. « Le Train d’Erlingen », de Boualem Sansal
On ne doit pas se laisser dérouter par l’atmosphère un peu artificielle qui imprègne les débuts du Train d’Erlingen. Ce qui est d’abord présenté comme un récit sur les attentats du 13 novembre 2015 se transforme immédiatement en roman dans le roman et prend pour cadre inattendu, dans la première partie, une Allemagne d’anticipation.
Erlingen, une petite ville de province bavaroise, se voit cernée par des ennemis mystérieux et abandonnée à son sort par les pouvoirs centraux. Ces derniers font mine d’offrir aux assiégés un train afin de les évacuer, faisant fi des quelques velléités de résistance. L’action est commentée par l’héritière d’une grande fortune industrielle, Ute Von Ebert, qui la consigne dans des lettres à sa fille, Hannah, réfugiée à Londres.
Boualem Sansal redonne ici vie et fraîcheur au genre délaissé du roman épistolaire. Peu à peu, on s’aperçoit que cette affaire allemande se réduit à un projet de roman inachevé, laissé par Elisabeth Potier, blessée à mort dans le métro parisien par des agresseurs islamistes. Sa fille, vivant elle aussi à Londres, protagoniste de la deuxième partie, est chargée de le publier. Elle préfère laisser le manuscrit en l’état, avec sa narration éclatée et des « notes de lecture », comme une invite à reconstituer nous-mêmes ce texte en forme de poupée gigogne, aussi désagrégé que notre présent.
On s’attelle à la tâche avec bonheur, aidé par l’humour d’un auteur qui, grâce à la littérature, offre à une société aussi clivée que le furent la France et l’Allemagne une promesse de cohérence et, qui sait, de réconciliation. Nicolas Weill

   


« Le Train d’Erlingen », de Boualem Sansal, Gallimard, 248 p., 20 €.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-20"> ¤ Avec « Leurs enfants après eux », l’écrivain accompagne des adolescents sans perspectives au cœur de la Lorraine désindustrialisée.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-20"> ¤                     
                                                   
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Nicolas Mathieu écrit les vies désœuvrées

Avec « Leurs enfants après eux », l’écrivain accompagne des adolescents sans perspectives au cœur de la Lorraine désindustrialisée.



LE MONDE
 |    12.09.2018 à 16h00
 • Mis à jour le
12.09.2018 à 20h42
    |

                            Macha Séry








                        



                                


                            
Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, Actes Sud, 432 p., 21,80 €.

La sève et la rouille. De 1992 à 1998, de 14 à 20 ans, des adolescents poussent dans une vallée perdue de Lorraine. L’administration n’a pas encore rebaptisé « Grand-Est » cette région possédant une longue histoire sidérurgique. A l’époque retracée par Nicolas Mathieu dans Leurs enfants après eux, les hauts-fourneaux se sont tus. Leurs carcasses servent désormais de cibles à catapultes, un jeu de gamins désœuvrés, ayant déjà fait un blessé dans les environs.
Les pubères – Anthony, Hacine et quelques autres – tuent l’ennui autrement. Dans la torpeur du mois d’août, ils jouent au flipper ou aux jeux d’arcade. Sur la rive opposée d’un lac, ils matent les filles aux seins nus. Ils éclusent des bières. Ils écoutent Nirvana (Smells Like Teen Spirit). Ils boudent et se bagarrent. Ils s’habituent à la fumette. Ils prennent leur BMX ou leur scooter pour longer des nationales. Ils mentent à leurs parents. Ils se mentent à eux-mêmes. Ils rêvent de « foutre le camp »… Identique est l’horizon des filles. « Elle s’était mise à bosser, soudain horrifiée à l’idée de rester à Heillange pour mener à son tour une vie peinarde et modérément heureuse. Peut-être que l’illumination était venue en cours de socio, ou en faisant les courses au Leclerc avec sa mère. » Heillange, lieu imaginaire, est un toponyme translucide. Il rappelle Hayange, commune de Moselle frappée de plein fouet par le chômage et dotée d’un édile d’extrême droite depuis les élections municipales de 2014.
L’impossibilité à prendre son envol
Les rêves et leurs dépouilles. La splendide chronique de Leurs enfants après eux se décompose en quatre étés. Des vacances ? Plutôt une vacance, que les jeunes occupent à glander, puis à travailler, exception faite de quelques enfants de notables. Le romancier fait ici du sur-mesure pour...




                        

                        

