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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-1"> ¤ Qu’ils soient renommés comme Alain Mabanckou ou J.M. Coetzee ou prometteurs comme David Diop ou Aymen Gharbi, neuf romanciers ont séduit notre rédaction.
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Focus

Rentrée littéraire : les coups de cœur du « Monde Afrique »

Qu’ils soient renommés comme Alain Mabanckou ou J.M. Coetzee ou prometteurs comme David Diop ou Aymen Gharbi, neuf romanciers ont séduit notre rédaction.

Par                Séverine Kodjo-Grandvaux, Gladys Marivat et Kidi Bebey



LE MONDE
              datetime="2018-09-07T18:06:22+02:00"

        Le 07.09.2018 à 18h06






    
De g. à dr. : Henri Lopes, Alain Mabanckou, In Koli Jean Bofane, J.M. Coetzee et Gauz.
Crédits : DR


Si les thèmes de l’exil, de la guerre et de la politique traversent les romans de cette rentrée littéraire, ils résonnent également de questionnements sur le devenir intime de chaque être. De Johannesburg à Casablanca en passant par Brazzaville, La Rochelle ou Bassam, les neuf titres retenus par la rédaction du Monde Afrique entraînent les lecteurs bien au-delà des frontières africaines.
Autobiographie au pays natal
Depuis Demain j’aurai vingt ans, Alain Mabanckou nous habitue à retrouver régulièrement Michel, sa mère Pauline Kengué et son père adoptif Roger Kimangou, doubles de l’écrivain congolais et de ceux qui l’ont élevé. Dans son nouveau roman, Les cigognes sont immortelles, le Prix Renaudot 2006 revient sur l’assassinat en 1977 du président congolais Marien Ngouabi. Un drame national qui aura des conséquences familiales.
Inlassable conteur qui puise dans l’humour de quoi alléger un quotidien parfois trop lourd, Alain Mabanckou narre le Congo des années 1970, un pays en prise avec un régime marxiste-léniniste qui va se muer en dictature militaire. Et comme bien souvent lorsqu’il convoque Michel, l’écrivain offre un cantique à ses parents aujourd’hui disparus.
Les cigognes sont immortelles, d’Alain Mabanckou, Seuil, 304 pages
S. K.-G.

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                Livre : Alain Mabanckou, une histoire intime du Congo



France-Côte d’Ivoire, aller-retour
En 1890, Maxime Dabilly tente l’aventure coloniale et embarque à La Rochelle, direction Bassam. Dans les années 1970, un enfant africain des Pays-Bas élevé au Petit Livre rouge, Shaoshan Illitch Davidovitch Anouman, est envoyé en Côte d’Ivoire. Chacun narre son voyage et offre un regard double qui rythme le nouveau roman de Gauz, Camarade Papa.
Celui qui s’est fait connaître avec Debout-Payé jongle avec tant de brio avec les mots et les registres de langage qu’il truffe son récit de pépites. Anouman « détonne souvent les gens » par son français réinventé et ses slogans communistes tout faits. L’on « vire-volts » entre une histoire qui nous « triste » et un récit qui nous réjouit.
Roman historique et fresque initiatique, Camarade Papa rend hommage aux peuples – Agni, Kroumen, Appoloniens… – qui ont eu à faire face à des aventuriers comme Marcel Treich-Laplène et Louis-Gustave Binger, venus conquérir leurs terres au nom de la France.
Camarade Papa, de Gauz, Le Nouvel Attila, 256 pages
S. K.-G.

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                « J’ai deux cultures en moi », confie Gauz



Une enquête au Maroc
« Sese était ce qu’on appelle un brouteur, un genre de cyber-séducteur africain » pour qui « draguer des petites ou de vieilles Blanches en mal d’amour était dans ses cordes et pouvait passer pour une activité d’intérêt public ». Alors qu’il pensait rejoindre clandestinement Deauville, ce Congolais débrouillard débarque à Casablanca… où il finit par se lier d’amitié à Ichrak. Mais la belle sera découverte sans vie dans une rue. L’enquête menée par le commissaire Moktar Daoudi débouche plus sur un roman social qu’un polar.
L’écrivain congolais (RDC) In Koli Jean Bofane décrit une société marocaine où les uns spéculent dans l’immobilier tandis que les autres vivent de rien, où les femmes luttent contre la folie et l’enfer que leur mènent les hommes, où les migrants subsahariens sont menacés par la haine et le racisme des Nord-Africains. Mais La Belle de Casa est aussi une ode à la littérature et un hommage à la romancière Kaoutar Harchi.
La Belle de Casa, d’In Koli Jean Bofane, Actes Sud, 208 pages
S. K.-G.
Somme toute
Elizabeth Costello, double littéraire du Prix Nobel sud-africain J.M. Coetzee, est l’héroïne de L’Abattoir de verre, saisissant portrait fragmenté d’une écrivaine au seuil de sa vie, qui médite sur l’ambivalence des humains et l’empreinte de toute œuvre. La romancière australienne vieillissante nous apparaît en sept chapitres (ou nouvelles) comme la femme infidèle, la vieille dame entourée de chats dans un village castillan ou encore l’intellectuelle diminuée, angoissée par la mort et l’horreur de l’abattage des animaux.
Chaque texte est placé sous l’influence d’un auteur (saint Augustin, Robert Musil, Dostoïevski…) et traversé par une question intime, celle de la dualité : qui est vraiment Elizabeth, elle qui a été toutes ces personnes ? En creux se dessine une réflexion intime de Coetzee sur son art et le pouvoir des livres : permettent-ils aux gens de changer profondément ou seulement de vivre d’autres vies que les leurs ?
L’Abattoir de verre, de J.M. Coetzee, traduit de l’anglais par Georges Lory, Seuil, 167 pages
G. M.

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                Une leçon d’humanité de J. M. Coetzee



Les fantômes du veld
Un an après la disparition de Karel Schoeman (1939-2017), L’Heure de l’ange vient clore un triptyque consacré aux voix, commencé avec Cette vie (2009) et Des voix parmi les ombres (2014). Le grand écrivain sud-africain y suit la sinueuse quête d’un producteur de télévision de Johannesburg épuisé, qui revient dans son village natal. Officiellement, il fait des recherches sur un berger du début du XIXe siècle qui, suite à l’apparition d’un ange, est devenu le premier poète en langue afrikaans.
Mais ce qu’il cherche en réalité dans ce veld déserté où ne survivent que quelques vieux Afrikaans se révèle au fur et à mesure que son enquête s’enlise : une confrontation avec son passé et le pays, qui lui échappent inexorablement. Porté par une véritable grâce dans la langue, le rythme, les images, L’Heure de l’ange est un roman sublime où les voix passées et présentes s’entrechoquent et révèlent ce qui demeure à vif dans l’Afrique du Sud contemporaine.
L’Heure de l’ange, de Karel Schoeman, traduit de l’afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein, Phébus, 512 pages
G. M.
Portrait d’un homme
Depuis Tribaliques, son recueil de nouvelles paru en 1971, Henri Lopes, né en 1937 au Congo, a construit une œuvre nourrie par ses voyages et son héritage duel. Dans Il est déjà demain, l’écrivain et ancien ambassadeur du Congo-Brazzaville en France se penche sur les origines de ses parents, tous deux métis, nés de mères « indigènes » et de pères colons.
Le roman s’ouvre sur une rencontre épatante avec les descendants d’un certain Michel Voultoury, qui fut le compagnon de la grand-mère de l’auteur, Joséphine Badza. L’auteur tire ce fil et part sur les traces de ses aïeuls, de Moscou à Cuba, en passant par les rives du Congo, et on se passionne pour cette question essentielle : que doit à ses ancêtres l’être que l’on est aujourd’hui ?
Il est déjà demain, de Henri Lopes, JC Lattès, 350 pages
G. M.
Père et fils dans le blizzard
Figure de l’opposition radicale au président Paul Biya, le Camerounais Patrice Nganang est aussi un formidable romancier qui a marqué durablement les lecteurs avec Temps de chien (2001), une plongée dans la misère d’un quartier de Yaoundé à travers les yeux d’un cabot. Il revient en cette rentrée avec Empreintes de crabe, roman sensible sur la relation entre un fils et son père, Nithap, qui a quitté le Cameroun pour venir lui rendre visite aux Etats-Unis.
Le blizzard s’abat sur la région et le vieil homme, malade, prolonge son séjour. Géniale idée que cette perturbation météo qui instaure une manière de huis clos et invite à se raconter des histoires. Dans une atmosphère qui évoque autant Homère qu’un roman russe, le père s’ouvre sur la guerre et le combat politique, le fils sur l’exil et sa douleur, et tous deux nous parlent de ce que coûtent la passion et l’engagement.
Empreintes de crabe, de Patrice Nganang, JC Lattès, 400 pages
G. M.

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                Au Cameroun, l’écrivain Patrice Nganang relaxé et expulsé



Désillusion tunisienne
Révélation de cette rentrée, le jeune auteur Aymen Gharbi signe Magma Tunis. On y rencontre Ghaylène, un urbaniste intello tourmenté par la violente dispute qui a éclaté entre sa compagne et lui. Alors que la ville est perturbée par des pétards, une étrange invasion de chats, des montagnes de poubelles et de curieuses performances d’art contemporain, le héros souffre de son chagrin d’amour et pense au suicide.
Egocentriques, nonchalants, les personnages de Gharbi nous choquent et tant mieux ! A travers l’individualisme grotesque de la jeunesse, son énergie autodestructrice et le bouillonnement illisible de Tunis, c’est bien la rupture entre un pays et son peuple que l’écrivain tunisien sonde, l’air de rien, dans ce roman poétique et pétillant.
Magma Tunis, d’Aymen Gharbi, Asphalte Editions, 192 pages
G. M.
Noirceur de la guerre
Le tirailleur Alfa Ndiaye délire en dévidant le fil de sa vie. Il a quitté son Sénégal natal pour aller faire la « Grande Guerre » (1914-1918) en France, histoire de voir du pays. Pas sûr qu’il en ait vu beaucoup, au-delà des tranchées où son meilleur ami a perdu la vie, misérablement éventré par une baïonnette. Dès lors, Alfa va s’en prendre sans pitié aux « yeux bleus » ennemis et sortir de lui-même toute l’atroce noirceur dont la guerre l’a rendu capable. Il finit à moitié fou, sur un lit d’hôpital, où au rythme sinueux d’une complainte aigre-douce, il raconte les blessures de son âme à jamais fracassée par l’horreur.
Avec cette litanie grandiose et douloureuse, le romancier David Diop entre assurément du premier coup dans la cour des grands, au point d’avoir séduit la sélection du prix Goncourt.
Frère d’âme, de David Diop, Seuil, 176 pages
K. B.


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-2"> ¤ L’autoédition représentait 17 % du dépôt légal des titres imprimés, selon la Bibliothèque nationale, contre 10 % en 2010.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-2"> ¤                     
                                                

Un livre autoédité dans la première sélection du Prix Renaudot

L’autoédition représentait 17 % du dépôt légal des titres imprimés, selon la Bibliothèque nationale, contre 10 % en 2010.



LE MONDE
 |    07.09.2018 à 16h48
 • Mis à jour le
07.09.2018 à 18h10
    |

            Nicole Vulser








                        



   


Un mouton noir ou une surprise inévitable dans la galaxie littéraire ? La publication de la première sélection des 17 romans et 7 essais en compétition pour le Prix Renaudot qui sera décerné le 7 novembre, est marquée cette année par la présence d’un roman auto-édité. Récit sur la vie des Juifs français qui ont émigré en Israël, Bande de Français, de Marco Koskas a été publié le 27 avril à compte d’auteur sur la plate-forme d’auto-édition d’Amazon. Cet ouvrage est vendu à un petit prix (9,97 euros).
Sur la quatrième de couverture figure le nom d’un faux éditeur, « Galligrassud », contraction de Gallimard, Grasset et Actes Sud, un mot-valise constitué des éditeurs qui gagnent les prix littéraires et a désormais remplacé l’historique « Galligrasseuil ». Ce « fake » a d’ailleurs été mentionné par le communiqué du jury en lieu et place du nom du géant américain de la distribution. L’auteur de cette histoire d’alyah – l’immigration d’un Juif en Israël – a déjà publié au fil du temps une quinzaine d’ouvrages, parus de façon très éclectique chez de nombreux éditeurs : aussi bien Fayard, JC Lattès, Grasset, Calmann-Lévy, Julliard, Robert Laffont que La Table ronde… Pour son dernier opus, il n’a pas trouvé d’éditeur.

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L’un des jurés du prix Renaudot, Patrick Besson explique dans Le Point du 6 septembre 2018 : « Cela fait des décennies que des livres sont auto-publiés ou publiés à compte d’auteur. Prenez Proust. Du côté de chez Swann a été publié chez Grasset en 1913 à compte d’auteur. Quel agriculteur donnerait son champ à labourer contre un pourcentage de 10 % ? C’est normal que certains auteurs ne soient pas satisfaits des conditions économiques et se rebellent contre les éditeurs. Moi ce qui m’intéresse, c’est le texte, je me fiche du reste. »
Déjà en 2010, Marc-Edourad Nabe…
C’est la deuxième fois qu’un livre auto-édité figure dans la présélection du Prix Renaudot : Marc-Edouard Nabe avait précédé Marco Koskas, en 2010, avec L’homme qui arrêta d’écrire. Dans la foulée d’un mouvement né aux Etats-Unis, l’auto-édition connaît un bond spectaculaire dans l’Hexagone : l’an dernier elle représentait 17 % du dépôt légal des titres imprimés selon la Bibliothèque nationale contre 10 % en 2010. En général, les auteurs qui optent pour ce moyen ont essuyé un refus de leur manuscrit chez les éditeurs traditionnels.
L’auteur ne touche aucun à-valoir mais il est bien mieux rémunéré sur les ventes : jusqu’à 70 % du prix de vente chez Amazon contre 8 à 12 % lorsqu’il est pris en main par un éditeur classique. L’écrivain qui télécharge son texte sur une plate-forme (comme Les Editions du net, KDP chez Amazon, Librinova ou Books on Demand) reste propriétaire des droits. Il doit toutefois tout financer lui-même (maquette, promotion, impression, distribution…). Le lecteur de son côté peut acquérir l’ouvrage en format e-book (à un prix souvent modique) ou parfois aussi en format papier – le livre étant alors imprimé à la demande.
Désormais, les éditeurs traditionnels doivent compter sur cette nouvelle concurrence. Ils scrutent donc les nouveaux talents qui émergent par ce biais, pour leur proposer, une fois qu’ils se sont fait un nom sur Internet, d’intégrer leur écurie.

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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-3"> ¤ Dans cette BD réalisée par un jeune auteur et un ancien champion de France de la mémoire, un monarque écervelé s’initie aux subtilités de l’esprit et à d’efficaces techniques d’apprentissage. Savoureux et utile.
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Une mémoire de roi 


Mathieu Burniat et Sébastien Martinez
Le roi de Léthésie est un écervelé incapable de se rappeler le nom de ses conseillers. Quand il est invité à un bal, ceux-ci lui présentent un professeur de mémorisation, l'antique et loufoque Simonide. Commence alors une savoureux voyage au royaume de la mémoire, qui permettra d'initier le monarque comme le lecteur aux subtilités de l'esprit et à d'efficaces techniques d'apprentissage. On y apprend notamment l'importance de solliciter son imagination pour assimiler du vocabulaire en anglais, la géographie des pays d'Europe centrale ou encore des suites numériques... Enrichie d'exercices, cette bande dessinée est signée par un jeune auteur de BD, Mathieu Burniat, et par le champion de France de la mémoire 2015, Sébastien Martinez. Nous en présentons en exclusivité trois extraits, tout à la fois plaisants à lire et instructifs.
Une mémoire de roi (Premier parallèle, 2018,  160 pages, 20 euros) 

 
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤ Editorial. La révolte contre cette règle introduite dans la langue française au XVIe siècle, n’est pas nouvelle. Voltaire, déjà, la jugeait « ravageuse ».
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L’accord du participe passé réfractaire au changement

Editorial. La révolte contre cette règle introduite dans la langue française au XVIe siècle, n’est pas nouvelle. Voltaire, déjà, la jugeait « ravageuse ».



LE MONDE
 |    07.09.2018 à 11h42
 • Mis à jour le
07.09.2018 à 12h16
   





                        


Editorial du « Monde ». Les Gaulois, c’est bien connu, sont réfractaires au changement. S’il arrive au président Emmanuel Macron de le déplorer, le conseil de la langue française et de la politique linguistique de la Fédération Wallonie-Bruxelles, lui, se fait visiblement fort de passer outre à la légende. Dans une série de recommandations, publiées outre-Quiévrain et sous prétexte de simplification, cette institution vient de remettre en question l’une des règles grammaticales les plus subtiles de notre langue : celle de l’accord du participe passé.
Cette modification unilatérale consiste à supprimer l’accord lorsque le participe passé est conjugué avec l’auxiliaire « avoir » (exemple : la pomme que j’ai mangée devient la pomme que j’ai mangé). Deux anciens professeurs de français belges, Jérôme Piron et Arnaud Hoedt, qui moquent avec talent les incongruités de l’orthographe française dans un spectacle présenté en France et en Belgique, La Convivialité, ont enfoncé le clou dans une tribune très argumentée, publiée par Libération, le 3 septembre : pour eux, l’esprit critique ne doit pas « s’arrêter au seuil de l’orthographe ».
La révolte n’est pas nouvelle
Le défi est de taille et pose d’importantes questions. La révolte contre l’accord du participe passé, introduit dans la langue française au XVIe siècle, n’est pas nouvelle. Voltaire, déjà, s’emportait contre cette règle : « Clément Marot a ramené deux choses d’Italie, la vérole et l’accord du participe passé, écrivit-il. Je pense que c’est le deuxième qui a fait le plus de ravages ! » Plus d’un pédagogue s’y est attaqué, faisant valoir que les professeurs consacrent à son enseignement pas moins de quatre-vingts heures dans une scolarité moyenne, tant il est complexe. Bescherelle lui-même concède que « la règle de l’accord du participe passé est l’une des plus artificielles de la langue française ». Elle a pourtant survécu aux Lumières et à Jules Ferry. 

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                Participe passé : « Pour l’abandon d’une règle incompréhensible et dévastatrice »



Le moment est-il venu de s’en débarrasser ? De toute évidence, avancent les abolitionnistes, quatre-vingts heures d’enseignement ne suffisent pas à faire entrer dans la tête des Français ces sacro-saintes règles, qui continuent d’être allègrement malmenées – et pas seulement dans l’orthographe-texto : le Gaulois peut aussi être réfractaire à l’obstination. Il arrive même au président de la République, qui se pique d’être un homme de lettres, de tomber dans le panneau d’un accord erroné. Introduire l’invariabilité du participe passé permettrait donc d’utiliser plus utilement ces fameuses quatre-vingts heures et de supprimer ce que certains identifient comme un instrument de discrimination sociale.
Les antiabolitionnistes, eux, mettent en avant les effets bénéfiques des complexités de la langue française sur notre cerveau. « C’est avec la langue que l’on pense, plaide dans nos colonnes Romain Vignest, président de l’association des professeurs de lettres. Renoncer à maîtriser la langue, ou la simplifier pour qu’elle soit plus facile à employer, c’est renoncer à penser. »

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                Romain Vignest : « Renoncer à maîtriser la langue, c’est renoncer à penser »



L’expérience montre qu’en matière d’orthographe le Gaulois est surtout réfractaire au verticalisme top-down : ainsi, la réforme du « nénufar », introduit en 1990 au côté du « nénuphar », et de « l’ognon » au côté de « l’oignon », n’est jamais entrée dans les usages. Laissons donc l’usager être le véritable juge de paix. Le Monde continuera d’accorder les participes passés. Et nous continuerons de lire avec plaisir les lettres que nos lecteurs belges nous auront écrites. Ou écrit.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-5"> ¤ La chronique de Roger-Pol Droit, à propos du « Travail des morts. Une histoire culturelle des dépouilles mortelles », de Thomas Laqueur.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-5"> ¤                     
                                                   
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Figures libres. Ce que les morts font aux vivants

La chronique de Roger-Pol Droit, à propos du « Travail des morts. Une histoire culturelle des dépouilles mortelles », de Thomas Laqueur.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 07h30
 • Mis à jour le
06.09.2018 à 14h00
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                            Roger-Pol Droit








                        



                                


                            
Le Travail des morts. Une histoire culturelle des dépouilles mortelles (The Work of the Dead. A Cultural History of Mortal Remains), de Thomas Laqueur, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Borraz, Gallimard, « NRF Essais », 918 p., 35 €.

Attention, grand livre ! Par la taille et le poids : presque un millier de pages, bien tassées, un kilo de papier. Par le sujet, ensuite : les pratiques concernant le corps des défunts, leur évolution dans les sociétés occidentales de l’âge classique à nos jours, les mutations induites par leurs changements. Grand livre, surtout, par l’érudition immense, le goût du détail insolite et parlant, l’ampleur du souffle et du panorama, le sens de la narration qui donne l’impression rare de découvrir les archives en même temps que l’auteur.
On ne s’étonne pas que Thomas Laqueur ait déjà reçu plusieurs prix pour cette somme, Le Travail des morts, parue aux Etats-Unis en 2015. Professeur à l’université de Californie (Berkeley), cet historien est connu des lecteurs français pour ses travaux sur la sexualité, centrés sur la masturbation (Le Sexe en solitaire, Gallimard, 2005), et sur le genre et ses représentations (La Fabrique du sexe, Gallimard, 1992).
Personne n’écouta jamais Diogène
D’entrée de jeu, Laqueur rappelle comment Diogène préconisait à ses disciples de jeter son cadavre à la rue et de laisser les chiens faire le ménage. Une fois que la vie s’est éteinte, le philosophe cynique, refusant toutes les simagrées sociales, ne veut pas qu’on s’embarrasse d’un respect sans objet pour cette viande qui va se putréfier… Toutefois, il est bien le seul à soutenir pareil point de vue. Et personne ne l’écouta jamais, souligne l’historien. En effet, quelle que soit l’époque et quelles que soient les croyances, les corps des humains morts sont toujours considérés très différemment de cadavres quelconques.
Cette immense enquête montre...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-6"> ¤ Dans « Résonance », le philosophe théorise une nouvelle relation au monde comme remède à l’agitation perpétuelle et à la perte de sens du moderne.
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Philosophie. Hartmut Rosa décélère

Dans « Résonance », le philosophe théorise une nouvelle relation au monde comme remède à l’agitation perpétuelle et à la perte de sens du moderne.



LE MONDE
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06.09.2018 à 14h05
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            Nicolas Weill








                        



                                


                            
Résonance. Une sociologie de la relation au monde (Resonanz. Eine Soziologie der Weltbeziehung), d’Hartmut Rosa, traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb et Sarah Raquillet, La Découverte, 536 p., 28 €.

Pratiquer une sociologie de notre modernité sans sombrer dans le pessimisme ou le désespoir : l’ample programme que semble s’être fixé le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa l’engage, dans Résonance, sur la voie d’un nouvel âge de la théorie critique. On désigne ainsi cette école de pensée principalement allemande, née dans les années 1920 et inspirée à la fois par Marx et Max Weber, qui tente d’accorder les concepts métaphysiques aux données des sciences sociales.
Les affres du XXe siècle ont empli les écrits des principaux représentants de cette école – l’école de Francfort –, Theodor W. Adorno (1903-1969) et Max Horkheimer (1895-1973) notamment, d’une tonalité crépusculaire. Leurs successeurs, contemporains du redressement d’après-guerre, Jürgen Habermas puis Axel Honneth, ont rompu avec les pressentiments apocalyptiques de leurs aînés, sans pour autant accepter béatement l’ordre des choses. L’ouvrage de Rosa s’inscrit, à son tour, dans le tournant optimiste de ce courant.
Maux et remèdes
Face à un monde où les relations interpersonnelles se pétrifient en marchandises et en objets (la « réification »), où l’environnement n’est plus un espace auquel le sujet s’assimile mais une ressource à exploiter, peut-on se contenter de décrire le réel ? La philosophie ne doit-elle pas trouver des notions qui nous arrachent à une aliénation grandissante, à une logique purement économique ? Hartmut Rosa le pense, et il s’efforce de reformuler les diagnostics des maux et des remèdes de la modernité en recourant à des notions originales, afin d’en réduire les pathologies.
Pour lui, notre ère est caractérisée par la radicalisation du phénomène de la « stabilisation...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-7"> ¤ Dans un livre-hommage, Caroline Eliacheff réussit à faire exister au quotidien la pédopsychiatre et psychanalyste, morte il y a trente ans et injustement oubliée.
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Pour Françoise Dolto, entre enthousiasme et amertume

Dans un livre-hommage, Caroline Eliacheff réussit à faire exister au quotidien la pédopsychiatre et psychanalyste, morte il y a trente ans et injustement oubliée.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 07h30
 • Mis à jour le
06.09.2018 à 08h53
    |

                            Elisabeth Roudinesco (Historienne et collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Françoise Dolto. Une journée particulière, de Caroline Eliacheff, Flammarion, 250 p., 18,90 €.

Pour célébrer le trentième anniversaire de la mort de Françoise Dolto (née Marette, 1908-1988), ­Caroline Eliacheff, pédopsychiatre et psychanalyste, a choisi de lui rendre hommage dans un récit en onze chapitres, dont chacun correspond à une heure choisie dans une journée : de 8 heures à 22 h 30. Cela lui permet, à coups de flash-back, d’immerger le lecteur dans la vie de la grande psychanalyste, admirée autant pour son génie clinique que pour sa manière unique d’aborder la parole des enfants. Chrétienne iconoclaste, libertaire, excessive dans ses interprétations, Dolto dérangeait tous les conformismes sans jamais prôner l’indignation.
Un moment de la vie et de l’œuvre d’une figure majeure
Cette « journée particulière » située au premier semestre de l’année 1979 est donc une « journée fictive », à ceci près que tout ce qui est raconté est exact et dûment archivé. Chacun pourra, au fil des pages, retrouver un moment de la vie et de l’œuvre de cette figure majeure du freudisme français : la mort de sa sœur Jacqueline (1920), qui fut le révélateur de la folie de sa mère ; l’analyse bénéfique avec René Laforgue (1934-1937) ; les études de médecine ; le mariage avec Boris Dolto (1942), inventeur d’une méthode de massothérapie ; la complicité avec Jacques Lacan ; le séminaire qu’elle mena à l’hôpital Trousseau (1940-1978) ; la fondation du centre médico-psycho-pédagogique Etienne-Marcel (1962), de l’Ecole de la Neuville (1973), de la Maison verte (1979)… Sans oublier les chroniques sur France Inter, avec Jacques Pradel (1976-1978), qui la rendirent célèbre, et les attaques grotesques de ses ennemis l’accusant de dissoudre l’ordre familial.
Mais il s’agit aussi d’un bilan, où se mêlent enthousiasme et amertume : « Trente ans après sa mort, à ma grande surprise, le nom de Françoise...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-8"> ¤ « Comme un seul homme », un premier roman américain, met en scène un ogre paternel sous le regard effaré de ses jeunes fils. Poignant.
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Les ados livrés à eux-mêmes de Daniel Magariel

« Comme un seul homme », un premier roman américain, met en scène un ogre paternel sous le regard effaré de ses jeunes fils. Poignant.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 07h15
    |

                            Macha Séry








                        



                                


                            
Comme un seul homme (One of the Boys), de Daniel Magariel, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, Fayard, 190 p., 19 €.

Ce livre-là tient de l’épure, par sa minceur (moins de 200 pages) et par son intrigue resserrée. Deux frères unis dans un foyer dysfonctionnel sont « comme un seul homme » – titre du premier roman de l’Américain Daniel Magariel – et, l’un pour l’autre, la « dernière ligne de défense ». C’est le cadet, âgé de 12 ans, qui conte la lente dérive du père et le conflit de loyauté qui les déchire, jusqu’à l’inéluctable.
Par ses mensonges, ledit père (dépourvu de nom et prénom dans le récit, comme d’autres personnages), a pourtant hérité de la garde de ses fils avant de les emmener à Albuquerque, Nouveau-Mexique, très loin du Kansas et de leur mère présentée aux services de protection de l’enfance comme maltraitante. Après les remous liés au divorce, l’espoir était grand de commencer une vie différente. Le mirage va se dissiper. Alors qu’il réservait sa brutalité à son ex-femme, le père, entre deux discours sur la masculinité et l’amour filial, a de subites crises de violence envers ses enfants. Sous leurs yeux, il se transforme : regard flottant, attention distraite, pantalon avachi, chemise froissée…
Emprise terrifiante
Les symptômes de défonce se multiplient. De fait, il délaisse son activité de consultant financier, passe ses journées à fumer de la marijuana ou à s’injecter de l’héroïne. Pour pallier sa défection, l’aîné des frères sèche l’école et les entraînements de basket. Il travaille à la supérette du coin tandis que son père se retranche dans sa chambre. « Au début, on ne s’est pas inquiétés. Mais d’une semaine, on est passé à deux et mon frère a dû encaisser le chèque de son salaire pour acheter de quoi manger, de l’essence, des fournitures scolaires. La troisième semaine, on a fini par frapper à la porte de mon père. On lui a parlé du loyer,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤ Dans « Les Fureurs invisibles du cœur », l’écrivain irlandais dénonce l’intolérance qui marquait encore il y a peu son pays, à travers la vie d’un homosexuel. Tellement romanesque.
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John Boyne libère les désirs de l’Irlande

Dans « Les Fureurs invisibles du cœur », l’écrivain irlandais dénonce l’intolérance qui marquait encore il y a peu son pays, à travers la vie d’un homosexuel. Tellement romanesque.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 07h15
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                            Florence Bouchy (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Les Fureurs invisibles du cœur (The Heart’s Invisible Furies), de John Boyne, traduit de l’anglais (Irlande) par Sophie Aslanides, JC Lattès, 592 p., 23,90 €.

Pour l’Irlande, le 25 mai 2018 fut une journée historique : dans ce pays à forte tradition catholique, les électeurs ont approuvé, tardivement mais massivement, la libéralisation de l’avortement. Inutile de chercher cette date dans le nouveau livre de John Boyne, il a été publié en anglais en 2017. Mais, à n’en pas douter, l’écrivain se serait fait une joie d’ajouter un chapitre à ce roman de près de 600 pages, dont la dernière scène prend place en 2015, peu après la victoire du « oui » au référendum autorisant le mariage homosexuel. Courant de 1945 à nos jours, Les Fureurs invisibles du cœur s’achève dans l’optimisme, en décrivant l’émergence d’une « nouvelle Irlande », moderne, ouverte et progressiste. Un happy end qui, ici, n’est pas une facilité narrative, mais l’expression des mutations politiques que connaît le pays. Une façon de noter que l’Irlande s’est plue, dans son histoire récente, à prendre à rebours tous les réflexes conservateurs qui semblaient devoir irrémédiablement la guider.
La multiplication des interdits
Pour en arriver à cette note optimiste, il faut néanmoins traverser en compagnie de Cyril Avery, le héros-narrateur, la seconde moitié du XXe siècle, et se heurter avec lui, à chacune des étapes de sa vie, au contrôle social exercé par une Eglise catholique intolérante. Mais le voyage procure au lecteur un bonheur de lecture rare, tant le récit se déploie avec grâce et vélocité. Réussissant à adopter le point de vue de l’enfant, de l’adolescent puis de l’homme qu’il a été, le narrateur, au seuil de la mort, conserve suffisamment de distance pour relater les faits avec humour, sans jamais minorer les souffrances suscitées par la multiplication des interdits. Pour évoquer les comportements absurdes,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-10"> ¤ Dans « Forêt obscure », l’écrivaine américaine pousse ses personnages au plus loin d’eux-mêmes – vers la lumière de Terre sainte.
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Les labyrinthes intérieurs de Nicole Krauss

Dans « Forêt obscure », l’écrivaine américaine pousse ses personnages au plus loin d’eux-mêmes – vers la lumière de Terre sainte.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 07h15
 • Mis à jour le
06.09.2018 à 09h10
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                            Florence Noiville








                        



                                


                            
Forêt obscure (Forest Dark), de Nicole Krauss, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Paule Guivarch, L’Olivier, 288 p., 23 €.

Soudain on est perdu. On doute, on cherche à se repérer. Chaque livre de Nicole Krauss ressemble à ça, une course de désorientation. On y progresse comme à colin-maillard. A tâtons. Et lorsque l’égarement est à son comble, l’auteure jubile. Ses romans servent à ça : jeter des personnages, interdits, dans les sous-bois touffus de son imaginaire. Et voir à quel point être perdu les change.
Ce projet est d’ailleurs explicitement exprimé dans un passage de Forêt obscure, son troisième roman traduit. Il s’agit d’une page où la narratrice – une romancière répondant au prénom de Nicole – fait un cauchemar mystérieux et « typiquement juif ». Pour sauver ses enfants du péril nazi, elle les fait traverser une forêt, en Pologne, et « calcule » à quel point, au bout de quelques semaines, cette « course éperdue » a pu les faire « grandir »… 
De Nicole Krauss, née à New York en 1974, on savait peu de chose, en France, jusqu’en 2006. Seulement qu’elle avait publié, en 2002, un premier livre, Man Walks into a Room (« un homme entre dans une pièce », non traduit), et qu’elle était l’épouse de l’écrivain Jonathan Safran Foer, dont elle a divorcé depuis (en 2014). C’est avec L’Histoire de l’amour (Gallimard, Prix du meilleur livre étranger 2006) que Krauss a surgi sur la scène littéraire, s’imposant d’emblée comme une romancière de premier plan. Dans cette construction superbe, que minait le souvenir de la Shoah, ses personnages tentaient tous de surmonter une perte, un deuil, un exil… mais s’égaraient toujours plus dans le dédale de ses « ruines circulaires » à la Borges. Même chose dans La Grande Maison (L’Olivier, 2011), où un architecte fou a édifié un bâtiment métaphorique de la mémoire, avec une multitude...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-11"> ¤ Claro se ferait homme-tronc pour Michel Jullien.
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Le feuilleton. Admirables amochés

Claro se ferait homme-tronc pour Michel Jullien.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 07h00
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                            Claro (Ecrivain et traducteur)








                        



                                


                            
L’Ile aux troncs, de Michel Jullien, Verdier, 128 p., 14 €.

Quand un écrivain trouve un sujet fort, deux possibilités se présentent à lui : il peut le convoquer à la barre de son livre tel un témoin à la mine fringante et promis à d’épatantes confessions, mais alors, bien souvent, le sujet fait son show, et celui qui écrit se retrouve dans la fastidieuse position du greffier béat ; il peut aussi, s’il a les reins plus solides, l’ausculter, le retourner dans tous les sens, appuyer dessus, le corrompre, l’altérer, en extraire des formes, sonder ses possibles. Un exemple : prenez l’après-guerre, genre mai 1945, regardez défiler une armada de soldats soviétiques passablement mutilés que le pouvoir s’est lassé de voir mendigoter dans les rues, attendez que ledit pouvoir parque tous ces hommes-troncs dans une île lointaine puis, ni une ni deux, lancez-vous dans la confection d’un roman historique haut en couleur et riche en clichés, plaisir facile garanti. Bon, si vous êtes Michel Jullien, vous avez le droit de vous y prendre autrement. De voir les choses sous un autre angle que celui, à quatre-vingt-dix degrés, qui oblige ledit angle à filer droit. D’inventer cet angle. Et d’écrire, en lieu d’un petit bijou ciselé ou d’une sotte saga, un livre « physiquement injurié », intitulé L’Ile aux troncs, et où ce qui est décrit se mâche en images à chaque ligne.
Donc : mai 1945. Les faits sont avérés, certes, mais les documents rares, les chiffres restent flottants, les témoignages baignent dans une brume inquiétante. Néanmoins, ce qui se passa n’est pas sujet à caution : le pouvoir soviétique « invita » bel et bien quelques centaines d’amputés à s’en aller végéter à Valaam, une île du lac Lagoda, coupée du reste du monde par les glaces neuf mois par an. Pas beaux à voir, pénibles à entendre, impossibles à recaser, ces troncs pourtant encore hommes gênaient la légende de la Grande Guerre...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-12"> ¤ Dans « Tenir jusqu’à l’aube », une femme cherche à se distancer de son rôle de mère, à souffler un peu. Est-elle folle ? Carole Fives, compatissante.
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La quadrature du cercle maternelle selon Carole Fives

Dans « Tenir jusqu’à l’aube », une femme cherche à se distancer de son rôle de mère, à souffler un peu. Est-elle folle ? Carole Fives, compatissante.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 07h00
    |

                            Eric Loret (Collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Tenir jusqu’à l’aube, de Carole Fives, Gallimard, « L’Arbalète », 192 p., 17 €.

Jadis (ou naguère, ce n’est plus très clair), un recueil d’essais psychanalytiques posait une question un peu dure à entendre : « Peut-on être mère sans être folle ? » La réponse était dans le titre de l’ouvrage : La Folie maternelle ordinaire (PUF, 2006). La lacanienne Dominique Guyomard y évoquait en particulier la « position paradoxale » à laquelle la femme est « convoquée » par la maternité. Le nouveau roman de Carole Fives met en scène cette quadrature du cercle maternelle, du moins dans son versant social (pour l’ubac œdipien, on relira Le Bébé, de Marie Darrieussecq, P.O.L, 2002) : « Elle était lasse, fatiguée de cette créature qu’elle avait créée de toutes pièces : la bonne mère. C’était sans doute dans ces moments-là que l’envie de fuir était la plus forte. »
La protagoniste est designeuse graphique, au chômage comme tout le monde dans le secteur de la création. Elle préfère, pour l’instant, ne pas faire appel au père de l’enfant, dont elle est séparée : ce serait plus d’ennuis et de dépendance encore. Son propre père, qui habite loin, n’est d’aucune aide, se bornant à trouver l’enfant mal éduqué. Et de fait, ce garçon de 2 ans qu’elle adore profite d’elle comme de son unique punching-ball : il la veut toujours « à côté, à côté ». Rien que de très normal. Bien sûr, il n’y a pas de place en crèche. Ce n’est pas la misère noire évidemment, mais il faut compter la nourriture, se garder de tomber malade (quand on est free-lance) si l’on veut boucler le mois : « En attendant, elle peaufinait son site Internet, sa meilleure carte de visite, valorisait le moindre projet, la moindre réussite. »
Et donc cette jeune femme, étouffant dans cette vie précaire, décide de « fuguer » le soir quand son fils est endormi. Oh, pas beaucoup, pas...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-13"> ¤ A l’origine de « Monsieur Viannet », d’intenses entretiens menés par Véronique Le Goaziou, sociologue. Et dont la romancière en elle a tenu à faire une fiction.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-13"> ¤                     
                                                   
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Histoire d’un livre. Parole d’ancien détenu !

A l’origine de « Monsieur Viannet », d’intenses entretiens menés par Véronique Le Goaziou, sociologue. Et dont la romancière en elle a tenu à faire une fiction.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 07h00
    |

                            Bertrand Leclair (Collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Monsieur Viannet, de Véronique Le Goaziou, La Table ronde, 208 p., 16 €.

Alerte, précise et même volubile : pour être le plus souvent de l’autre côté du dictaphone, ­Véronique Le Goaziou maîtrise parfaitement le principe de l’entretien, dont elle fait la matière même de son remarquable Monsieur Viannet. C’est qu’elle a conduit « des centaines d’entretiens, des milliers peut-être, plus de mille en tout cas », en tant que sociologue, comme elle le précise au « Monde des livres », en chemin entre la région nîmoise où elle vit et Bruxelles où elle devait, fin août, intervenir dans un colloque organisé par l’Association européenne des psychiatres d’adolescents et d’enfants. Sachant qu’elle a beaucoup travaillé et publié sur la violence et la délinquance, les organisateurs lui ont « donné carte blanche sur un thème liant solitude, altérité et intimité. C’est un vrai bonheur de faire ça, l’idée pour eux est “d’ouvrir la fenêtre”, comme l’on dit ».
La fenêtre, justement, se révélera dangereuse dans le huis clos à trois personnages qu’est Monsieur Viannet, le troisième roman de Véronique Le Goaziou. Une fenêtre devrait être ouverte ou fermée, jamais réduite à l’état de passoire par des réparations de fortune comme l’est l’unique fenêtre du logement de M. Viannet, aussi mal rapiécée que la vie déglinguée de ce quinquagénaire qui fut sportif et bel homme avant de connaître la sempiternelle dégringolade des anciens détenus inaptes à la réinsertion : de ceux qui perdent tout contact avec leurs propres enfants à force de rechutes, d’alcool et de colères explosives.
Un langage aussi précis et rigoureux qu’il est peu châtié
C’est lui qui parle, le plus souvent, dans Monsieur Viannet, utilisant un langage impressionnant d’être aussi précis et rigoureux qu’il est peu châtié. Assise dans un recoin de la pièce, sa femme intervient parfois, en flèche ou timidement,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤ Avec « François, portrait d’un absent », l’écrivain Michaël Ferrier livre le récit admirable d’une amitié brutalement interrompue.
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Parce que c’était François Christophe

Avec « François, portrait d’un absent », l’écrivain Michaël Ferrier livre le récit admirable d’une amitié brutalement interrompue.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 07h00
    |

                            Nils C. Ahl (Collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
François, portrait d’un absent, de Michaël Ferrier, Gallimard, « L’Infini », 256 p., 20 €.

Au fil de la quinzaine de chapitres (en fait quatorze, un préambule, une ouverture et une coda) qui composent François, portrait d’un absent, ce n’est ni vraiment une biographie, ni tout à fait un récit, ni même un tombeau, qui se dégage, mais plutôt une musique. Un rythme, des thèmes qui reviennent, une atmosphère, plusieurs mouvements. C’est dans le silence, pourtant, dans la blancheur de l’hiver et du gypse, que naît le livre, à la fin de l’année 2013, quand un coup de fil surprend Michaël Ferrier au milieu de la nuit tokyoïte (il vit au Japon) pour lui annoncer la mort accidentelle de son ami François Christophe. Quelque 240 pages et quelques années plus tard, la voix de l’ami abandonné s’éteint dans une éruption de blancs divers et contradictoires. Des blancs lugubres, ravis et énervés. Des blancs jeunes, des blancs tristes, des blancs seuls – une lumière. Car « le blanc n’est même pas une couleur, c’est la condition de toute couleur, la lumière personnifiée », peut-on lire dans les toutes dernières pages de ce livre admirablement aérien et fragile, chronique d’une amitié trop tôt interrompue.
Bribes d’autoportrait
Depuis Mémoires d’outre-mer (Gallimard, prix Franz Hessel 2015), la production littéraire de Michaël Ferrier semble prendre un tour plus personnel. Une certaine distance aussi avec le Japon, point de départ de la plupart de ses précédents livres. En réalité, une main pour le bord, une main pour soi, notamment depuis Sympathie pour le fantôme (Gallimard, 2010), il compose une œuvre de traverse, à cheval entre l’ici et l’ailleurs, l’un et l’autre, hantée par la disparition et la mémoire, traversée par des thèmes musicaux et des scènes de cinéma. Une vibration en entraîne une autre, une note est émise parce qu’une précédente résonne, fondu au noir,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤ La chronique de Barbara Cassin, à propos de « Pleurer des rivières », d’Alain Jaspard.
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Premier roman. Comme au cinéma

La chronique de Barbara Cassin, à propos de « Pleurer des rivières », d’Alain Jaspard.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 07h00
 • Mis à jour le
06.09.2018 à 16h14
    |

                            Barbara Cassin (de l'Académie française)








                        



                                


                            
Pleurer des rivières, d’Alain Jaspard, Héloïse d’Ormesson, 192 p., 17 €.

Verser des torrents de larmes, voilà une métaphore et une hyperbole dont on a l’habitude dans les romans de gare. Mais pleurer des rivières ? C’est la même chose, sauf que ça coule autrement, plus direct et plus sauvage, inouï. Pleurer des rivières, c’est le titre d’une chanson de Boris Bergman – famille d’Ashkénazes venus d’Ukraine, parolier génial de Richard Anthony, ­Dalida, Gréco, Marie Laforêt (Pourquoi les hommes pleurent), Nicoletta, ­Bashung évidemment, et j’en passe ; la chanson qu’il chante, lui, c’est Le Tzigane et la fourmi… Pleurer des rivières est interprété par Viktor Lazlo, égérie pulpeuse et intouchable dans son fourreau imperméable, Grenadienne et Martiniquaise née à Lorient, qui s’est choisi pour la scène le nom du mari d’Ingrid Bergman, pas Humphrey Bogart, l’autre, le résistant dans Casablanca.
Or Pleurer des rivières est le titre du premier roman d’Alain Jaspard, réalisateur et scénariste (Les Givrés, 1979, mais il a donné des contes aussi, et des histoires de mots : La Belle Lisse Poire du prince de Motordu, d’après Pef, 2005). Un premier roman à 77 ans, comme je le comprends !
Vases communicants
Si je tourne ainsi autour, de pays en pays, entre pulpe et mots, c’est qu’il y a une histoire, très forte jusqu’au bout, et que je ne dois pas vous la raconter, pas complètement. Une histoire de ­Tziganes, ou plutôt de Yéniches, à la fois fait divers, roman policier, roman de mœurs, qui nous met avec beaucoup de doigté face à un bout de notre société et de notre justice.
C’est drôle d’être au cinéma quand on lit. Tout est très scénique, genre page de gauche l’action, page de droite le dialogue, et on mixe. Très réel : Jaspard a été voir les campements, le Ruisseau- ­Mirabeau à Marseille, Argenteuil, la confiance (quand on arrive en ami,...




                        

                        


<article-nb="2018/09/07/20-16">
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-16"> ¤ Dans « Ça raconte Sarah », son premier roman, l’écrivaine couche sur la page un accord parfait entre deux femmes – pour un temps.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-16"> ¤                     
                                                   
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Pauline Delabroy-Allard au rythme de la caresse

Dans « Ça raconte Sarah », son premier roman, l’écrivaine couche sur la page un accord parfait entre deux femmes – pour un temps.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 07h00
    |

            Jean Birnbaum








                        



                                


                            
Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard, Minuit, 192 p., 15 €.

Dès qu’apparaît une scène de sexe, surgit l’idée coriace qu’elle devrait se justifier. Qu’est-ce qu’on a encore été chercher là ? A quoi joue-t-on en exhibant tout ça ? Plane d’emblée le soupçon de l’exercice aguicheur, de la mécanique allumeuse, voués à chatouiller agréablement les lecteurs. La scène de sexe est alors jugée comme une interruption plus ou moins efficace, méritant, au mieux, un satisfecit technique, au pire, un sourire navré.
Il arrive pourtant que le texte soit mû par une passion assez sincère pour que l’étreinte, une fois posée sur le doux rectangle de papier, vienne non pas couper le mouvement de l’écriture, mais consacrer l’élan d’une pure affirmation. Ouvrons le premier roman de Pauline Delabroy-Allard, unique titre des Editions de Minuit en cette rentrée, et lisons à la page 49 : « Elle souffle sur mes cils, sa bouche tout près de la mienne. Elle murmure des mots d’amour qui me transpercent. Ses doigts sont loin, perdus en moi, elle joue au fond de mon ventre une musique qui me rend folle. Elle fait se tordre mon corps, se cabrer mes reins, elle ne s’arrête jamais. Elle va de plus en plus loin, de plus en plus vite, si bien que je ne suis plus qu’une poupée de chiffon, un pantin. »
Choses tendrement ajustées
Dans le corps du texte, ces lignes s’imposent avec l’évidence d’une harmonie, elles intensifient les mille et une coïncidences qui émerveillent à chaque instant les deux amoureuses, et dont attestent, dans la relation entre les amantes, les mots bien assortis, les choses tendrement ajustées. « Au cinéma, les lumières se rallument, elle est un drôle de miroir, son visage tuméfié par les larmes fait face à mon visage tuméfié par les larmes. Elle dit nous avons les cœurs qui battent à la même cadence, elle dit c’est fou cet unisson, c’est fou cette communion. Personne ne peut comprendre...




                        

                        


<article-nb="2018/09/07/20-17">
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-17"> ¤ Romans, nouvelles, philosophie, histoire de l’art… Les brèves critiques du « Monde des livres » du 7 septembre 2018.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-17"> ¤                     
                                                   
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La rentrée littéraire en bref

Romans, nouvelles, philosophie, histoire de l’art… Les brèves critiques du « Monde des livres » du 7 septembre 2018.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 07h00
    |

                            Adrienne Boutang (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Pierre Deshusses (Collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Florent Georgesco, 
Nicolas Weill, 
                                Florence Bouchy (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Zoé Courtois, 
                            Stéphanie Dupays (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Eglal Errera (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Florence Noiville et 
                            Macha Séry








                        



                                


                            Roman. Paris Guadeloupe
Là où les chiens aboient par la queue, d’Estelle-Sarah Bulle, Liana Levi, 288 p., 19 €.
« Drivailler » : aux Antilles, conduire à tort et à travers, errer sans feu ni lieu, jusqu’à en perdre la raison. C’est ce que la narratrice, une jeune femme d’origine antillaise née et élevée en métropole, espère s’éviter en se lançant dans une grande fresque familiale. Elle qui « drivaille » entre Paris et Morne-Galant, en Guadeloupe, aurait aimé savoir comment ses tantes et son père vivaient sur l’île, et pourquoi ils en sont partis. Elle interroge son père, écoute sa tante Lucinde, qui avait voulu conquérir l’« en-ville » de Pointe-à-Pitre avec ses chemisiers surannés… Mais surtout, dans son énigmatique boutique à l’ombre du Sacré-Cœur, la tante Antoine, prodigieuse conteuse, lui raconte les enfants que l’on fait passer et les diamants à cacher aux douaniers. Quatre vies bien différentes, qui se télescopent toutes « là où les chiens aboient par la queue ». Peut-être est-ce finalement la primo-romancière Estelle-Sarah Bulle qui, entre ces quatre vies comme entre le français et le créole, drivaille – et on la suit bien volontiers. Z. C.
Roman. Un héros américain
Onze jours (Eleven Days), de Lea Carpenter, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anatole Pons, Gallmeister, 272 p., 22 €.
Onze jours s’inscrit dans un compte à rebours insoutenable : celui d’une mère attendant des nouvelles de son fils, combattant des Forces spéciales américaines et porté disparu. Très maîtrisé, ce premier roman croise le motif de l’attente féminine avec un récit ­haletant, entre la série Homeland et le film Cléo de 5 à 7 (d’Agnès Varda, 1962). La construction alternée, les révélations progressives et les va-et-vient temporels construisent un habile puzzle. Le tout dans le droit-fil du traumatisme fondateur de l’Amérique contemporaine, le 11-Septembre....




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-18"> ¤ Chaque jeudi dans « La Matinale », la rédaction du « Monde des livres » vous fait partager ses coups de cœur, à retrouver en librairie.
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Article sélectionné dans La Matinale du 05/09/2018
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Des athlètes, une reine, un ancien détenu et un absent : notre sélection littéraire

Chaque jeudi dans « La Matinale », la rédaction du « Monde des livres » vous fait partager ses coups de cœur, à retrouver en librairie.



LE MONDE
 |    06.09.2018 à 06h26
 • Mis à jour le
06.09.2018 à 07h18
   





                        


LES CHOIX DE LA MATINALE
C’est une sélection éclectique que nous vous proposons cette semaine, avec le destin de quatre athlètes (fictifs), le récit d’un ancien détenu, le souvenir d’un ami disparu, des quêtes existentielles qui passent par Israël ou encore l’incroyable vie de Njinga, reine du Ndongo.
ROMAN. « Deux mètres dix », de Jean Hatzfeld
Par la faute d’un écrivain affectionnant les repérages et d’une prose respirant à hauteur d’hommes et de femmes, mieux, à fleur de muscles, on tombe dans le piège. Au terme de Deux mètres dix, ferme est la conviction que Sue, Tatyana, Randy et Chabdan ont réellement existé. Vérifications faites, les annales des Jeux olympiques (JO) de Moscou en 1980, et de Los Angeles quatre ans plus tard, ne gardent nulle trace de ces champions de papier.
Durant la guerre froide, ces quatre personnages ont des rendez-vous manqués aux JO, une brève confrontation sportive à Helsinki, de tardives et magnifiques retrouvailles sur les hauts plateaux du Kirghizistan. Sous forme rétrospective, Jean Hatzfeld entrecroise tendrement leurs histoires tissées de rivalité et de proximité.
Guerre, tensions géopolitiques, sport de haut niveau : l’auteur décline ici ses obsessions. Il ramasse son style pour faire place aux émotions. Après Où en est la nuit et Robert Mitchum ne revient pas (Gallimard, 2011, 2013), qui brossaient le portrait de champions sacrifiés et déchus, tout aussi imaginaires, il a trouvé son rythme, une foulée inusable. Macha Séry

   


« Deux mètres dix », de Jean Hatzfeld, Gallimard, 208 p., 18,50 €.
ROMAN. « Monsieur Viannet », de Véronique Le Goaziou
Issu d’une enquête sociologique dans le quart-monde tel qu’il se cache à deux pas de chez vous, Monsieur Viannet est d’abord un récit de vie écrit sur l’os, sans une once de graisse, encore moins de pathos, aussi désastreuse qu’ait pu être l’existence de cet ancien détenu qui fut autrefois acquitté du meurtre de son père.
Le personnage principal déploie une telle intelligence de sa propre situation sociale qu’il en vient à prendre la main, certaines pages. Assise sur l’unique chaise disponible dans un logement misérable, un cahier sur les genoux, l’enquêtrice s’astreint à respecter le protocole sociologique, arrimée à sa grande expérience professionnelle – mais, elle n’y peut rien, littéralement happée par le propos de l’enquêté. Et le lecteur avec elle, qui lui aussi garde toujours un œil sur la femme de M. Viannet, belle et imprévisible, fulgurante parfois.
Si l’on peut regretter que l’éditeur ait voulu, sur la quatrième de couverture, en appeler à Beckett et Kafka, dont les œuvres portent des enjeux tellement différents, c’est là l’unique fausse note d’un volume maîtrisé de bout en bout, alors même qu’il explore précisément les limites de cette maîtrise dans nos vies tellement précaires, en vérité. Bertrand Leclair

   


« Monsieur Viannet », de Véronique Le Goaziou, La Table ronde, 208 p., 16 €.
ESSAI. « Résonance », d’Hartmut Rosa
Pratiquer une sociologie de notre modernité sans sombrer dans le pessimisme ou le désespoir, tel est le programme que semble s’être fixé le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa, auteur du très remarqué Accélération (La Découverte, 2013).
Selon lui, seule une agitation perpétuelle maintient le système capitaliste en l’état, tout en l’entraînant dans une accélération folle où l’homme se retrouve face à un tout qu’il n’entend littéralement plus. Mais ce constat n’est pas l’ultime touche du vaste tableau qu’Harmut Rosa dresse, avec un certain éclectisme, de notre présent. L’entropie actuelle n’a pas éteint, estime-t-il, un désir originaire de « résonance » – une « forme de relation au monde (…) dans laquelle le sujet et le monde se transforment mutuellement ».
La sociologie, dans cette perspective, ne saurait se contenter de débusquer les phénomènes de domination mais doit se transformer en savoir de la vie bonne, donc résonante, en exhumant l’inoxydable désir d’« extension de notre rapport au monde », fût-il dissimulé dans les smartphones ou les vols low cost. Nicolas Weill

   


« Résonance. Une sociologie de la relation au monde », d’Hartmut Rosa, traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb et Sarah Raquillet, La Découverte, 536 p., 28 €.
RÉCIT. « François, portrait d’un absent », de Michaël Ferrier
A la fin 2013, au milieu de la nuit tokyoïte, Michaël Ferrier apprend la mort accidentelle de François Christophe. Ce livre admirablement aérien et fragile fait la chronique d’une amitié trop tôt interrompue. Cette amitié, Ferrier la dit, de l’internat du lycée Lakanal au Japon, sans en faire un traité ni l’éloge.
L’amitié ne s’écrit pas, elle se raconte, semble finalement démontrer François, portrait d’un absent au gré des saynètes et des digressions – surtout elle se raconte à deux, ce que ce livre donne miraculeusement l’impression de faire jusqu’à son titre (qui est un emprunt au titre d’un film documentaire de François Christophe, justement).
Et c’est en s’estompant, parfois presque en s’absentant, que l’ami qui reste fait une place à l’ami qui est parti, qu’il l’accompagne, qu’il lutte contre l’oubli, « cette seconde mort », « le vrai tombeau », dont la littérature pourrait être l’antidote. Nils C. Ahl

   


« François, portrait d’un absent «, de Michaël Ferrier, Gallimard, « L’Infini », 256 p., 20 €.
BIOGRAPHIE. « Njinga », de Linda M. Heywood
Njinga (1582-1663), reine du Ndongo, sur le territoire actuel de l’Angola, est un personnage d’une telle puissance qu’il est difficile de l’évoquer sans la projeter dans l’univers des mythes. En regard, la biographie écrite par Linda M. Heywood fait l’effet d’un brusque retour sur terre.
Quand Njinga prend le pouvoir, en 1624, les Portugais ont conquis l’essentiel du Ndongo. Mais elle réussit bientôt à « orchestrer le soulèvement général ». Elle va, dès lors, faire preuve d’une forme de génie de la mobilité.
Les Imbangala, un des peuples de la région, dévastent tout ? Elle en épouse un et adopte leurs coutumes (cannibalisme, sacrifices humains…), efficace instrument de terreur. Les Hollandais débarquent ? Elle s’allie avec eux contre les Portugais. Elle poussera l’art de la métamorphose jusqu’à se convertir pour de bon au christianisme.
A quoi, donc, résumer sa vie ? L’un des grands talents de Linda M. Heywood est de montrer qu’aucun schéma ne permet d’enfermer Njinga, que caractérise mieux une inépuisable multiplicité, une capacité à être toujours ailleurs. Et à se libérer de tout, même de sa propre légende. Florent Georgesco

   


« Njinga. Histoire d’une reine guerrière (1582-1663) », de Linda M. Heywood, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Pignarre, préface de Françoise Vergès, La Découverte, 336 p., 22 €.
ROMAN. « Forêt obscure », de Nicole Krauss
Auteure de L’Histoire de l’amour (Gallimard, Prix du meilleur livre étranger 2006), la romancière américaine Nicole Krauss n’aime rien tant que perdre ses lecteurs dans les brillants labyrinthes de ses fictions.
Dans Forêt obscure, son troisième livre traduit, c’est aux murs de leurs prisons intérieures que se cognent en premier lieu ses personnages, Epstein et Nicole.
Cette dernière, écrivaine elle aussi, est confrontée à un double drame : l’inspiration la fuit et son mariage part à vau-l’eau. Où va cette « écrivaine de renommée internationale », cette mère de famille accomplie, cette ex-championne de l’organisation ? Quant à Epstein, le puissant homme d’affaires new-yorkais, il s’est soudain dépouillé de tous ses biens et a disparu du jour au lendemain, sans explication.
Les quêtes d’Epstein et de Nicole alternent et se répondent, toutes deux passant par la terre d’Israël. L’antique lumière, le désert, la mystique juive et l’ombre omniprésente de Franz Kafka les aideront-ils à réussir leurs mues existentielles ?
Il y a dans la forêt obscure de ce roman un côté « arborescent », érudit, où le lecteur doit accepter de s’égarer – pour mieux se retrouver. Florence Noiville

   


« Forêt obscure » (Forest Dark), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Paule Guivarch, L’Olivier, 288 p., 23 €.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-19"> ¤ Le sixième prix littéraire « Le Monde » a été attribué mercredi à l’écrivain pour son roman qui retrace l’histoire d’une photoreporter corse.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-19"> ¤                     


Article sélectionné dans La Matinale du 05/09/2018
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« Le Monde » remet son prix littéraire à Jérôme Ferrari pour « A son image »

Le sixième prix littéraire « Le Monde » a été attribué mercredi à l’écrivain pour son roman qui retrace l’histoire d’une photoreporter corse.



LE MONDE
 |    05.09.2018 à 19h33
 • Mis à jour le
06.09.2018 à 13h49
    |

            Raphaëlle Leyris et 
Jean Birnbaum








                        



   


Nous avons hésité à faire figurer A son image parmi les romans en lice pour le prix littéraire Le Monde. Non que nous ayons eu des doutes sur la beauté sombre et la force de cette histoire retraçant l’histoire d’une photoreporter corse. Mais parce que, six ans après le Goncourt du Sermon sur la chute de Rome (Actes Sud), nous nous interrogions sur le sens qu’il y aurait à attribuer une récompense à celui qui avait déjà reçu le plus convoité des prix.
Des questions balayées par l’enthousiasme du jury, présidé par Jérôme Fenoglio, directeur du Monde, et composé de journalistes travaillant au « Monde des livres » (Jean Birnbaum, Florent Georgesco, Raphaëlle Leyris, Florence Noiville et Macha Séry) et aux quatre « coins » du Monde : François Bougon (Economie), Denis Cosnard (Economie), Emmanuel Davidenkoff (Développement éditorial), Clara Georges (« L’Epoque ») et Raphaëlle Rérolle (« Grands reporters »). En dépit des grandes qualités des autres textes sélectionnés, c’est donc A son image qui succède à L’Art de perdre, d’Alice Zeniter (Flammarion).

        Lire la critique d’« A son image » :
         

          Dans l’œil de Jérôme Ferrari



Quel rapport entreteniez-vous avec les prix littéraires avant le Goncourt, et ce dernier a-t-il modifié votre regard sur eux ?
Comme lecteur, je n’ai jamais choisi un livre en fonction des prix, et il ne m’a jamais semblé que ceux-ci étaient un critère de qualité littéraire infaillible. Et pourtant je me rappelle très bien à quel point, en 2012, la semaine avant l’attribution du Goncourt, j’avais du mal à penser à autre chose.
Aujourd’hui, j’entretiens un rapport moins détaché que je ne le pensais, moi qui étais convaincu d’en avoir fini avec les prix. Celui du Monde me fait très plaisir. Sans doute parce que j’ai une relation particulière avec votre journal depuis 2012. [Plus de deux mois avant de recevoir le prix Goncourt, Jérôme Ferrari avait fait la « une » du « Monde des livres » et du Monde pour Le Sermon sur la chute de Rome.]
Avez-vous un lien plus lointain, familial par exemple, avec « Le Monde » ?
Cela fait des années que je suis abonné au Monde. Dans ma famille, il n’y avait pas de quotidien à la maison, mais j’ai tout de même un lien familial avec le journal, grâce à un cousin qui travaillait à l’imprimerie du Monde, et qui a donné à mon père la plaque d’impression de cette fameuse « une » du Monde d’août 2012 !
Votre œuvre semble revenir constamment à la première phrase d’« Un dieu un animal » (Actes Sud, 2009) : « Bien sûr, les choses tournent mal. » L’expression est récurrente dans « A son image »…
Je m’en suis aperçu à la relecture ! J’ai fait un travail d’enquête en Serbie avant d’écrire, et ce qui revenait constamment dans les discussions avec les gens était leur consternation face à la rapidité avec laquelle, oui, les choses tournaient mal. Le fait qu’ils pensaient moins vite que l’événement. L’expression s’est imposée. Mais peut-être que cela m’a frappé parce que cela rencontrait, chez moi, un certain tropisme.
Plus le roman avance, plus on a l’impression que la photo est ce qui montre ce qui n’aurait pas dû être montré. Et l’on se demande si, au fond, la conclusion à en tirer ne serait pas celle d’une « supériorité » morale de la littérature…
C’est un problème qui est abordé, en effet, mais ça n’est pas du tout ce que je pense. Le piège de l’obscénité est là, dans n’importe quel type de représentation. Cette question m’intéresse, y compris d’un point de vue philosophique, depuis longtemps.
Personnellement, je pense que les photos qui montrent ce qu’on devrait cacher doivent le montrer – même si j’ai conscience que l’impact du photo-reportage de guerre est inférieur à ce qu’il a pu être, parce que l’on est noyé sous les images.
Attester d’un événement reste une chose très importante. Je ne pense pas que la littérature, face à l’obscénité, puisse se placer en position de supériorité par rapport à la photographie. Il faut voir au cas par cas. Quand j’écrivais Où j’ai laissé mon âme [Actes Sud, 2010], cette question me travaillait particulièrement – et avec elle cette idée qu’on peut être obscène avec les meilleures intentions du monde.

   


Est-ce que ces interrogations sur l’obscénité et la complaisance ont un lien avec la relative sobriété de votre écriture dans « A son image » ?
Non, ça, c’est vraiment une chose entre moi et moi, à cause de laquelle j’ai recommencé le roman vingt fois. J’ai toujours eu peur du moment où l’on maîtrise une forme si bien que l’on finit, sans s’en rendre compte, par reproduire un « algorithme » inconscient d’écriture… Au risque de s’autoparodier. C’est une chose que je craignais, et c’est de cela que procède ce changement. Je voulais un peu échapper à moi-même.
La thématique religieuse est très forte ici, comme elle l’était dans « Le Sermon sur la chute de Rome », entre autres. Vous dites n’être pas croyant, mais est-ce que, de livre en livre, vous n’approfondissez pas ce que le philosophe, théologien et prêtre Michel de Certeau (1925-1986) appelait une « écriture croyante » ?
Cette expression est très belle ! Je veux bien me l’approprier. Il est sûr que je ne suis pas croyant, et tout aussi sûr qu’il y a là-dedans beaucoup de choses qui me touchent, sans quoi je ne me lancerais pas dans un exercice simplement intellectuel ou esthétique.
Pour écrire un personnage de prêtre, comme il y en a un dans A son image, il faut que je me sente au moins la capacité de me faire une représentation intime de ce que peut être cette expérience. Je ne sais pas si j’aurais ressenti cette proximité si je n’avais pas connu les messes d’enterrement corses – c’est une série de gestes, de prières et de devoirs qui sont accomplis dans une solennité encore augmentée quand la messe est chantée en polyphonie. Peut-être que j’y suis d’abord venu par émotion esthétique.

Prix littéraire « Le Monde » : la sélection 2018
Dix titres étaient en lice
Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam, P.O.L
Le Guetteur, de Christophe Boltanski, Stock
A son image, de Jérôme Ferrari, Actes Sud, prix littéraire « Le Monde » 2018
Camarade Papa, de Gauz, Le Nouvel Attila
Idiotie, de Pierre Guyotat, Grasset
Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal, Verticales
Ma dévotion, de Julia Kerninon, Rouergue
Toutes les femmes sauf une, de Maria Pourchet, Fayard
L’Hiver du mécontentement, de Thomas B. Reverdy, Flammarion
Par les écrans du monde, de Fanny Taillandier, Seuil



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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-20"> ¤ Avec « L’Abattoir de verre », le Prix Nobel sud-africain propose sept nouvelles autour de l’existence humaine et animale. Un instant de grâce, écrit Camille Laurens.
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édition abonné


Une leçon d’humanité de J. M. Coetzee

Avec « L’Abattoir de verre », le Prix Nobel sud-africain propose sept nouvelles autour de l’existence humaine et animale. Un instant de grâce, écrit Camille Laurens.



LE MONDE
 |    05.09.2018 à 16h00
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                            Camille Laurens (écrivaine)








                        



                                


                            
L’Abattoir de verre (Moral Tales), de J. M. Coetzee, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Georges Lory, Seuil, 176 p., 18 €.

Le discours de réception du prix Nobel que prononça J. M. Coetzee en 2003 s’intitulait : « Lui et son homme ». L’écrivain y mettait en scène son goût des identités plurielles. Chaque fois qu’il est apparu lui-même dans la part de son œuvre qui relève de l’« autobiographie fictive » (ou de l’autofiction, si l’on osait le mot), il l’a fait de façon ambiguë, notamment dans L’Eté de la vie (Seuil, 2010) où, s’imaginant mort, il se démultipliait sous son vrai nom à travers les commentaires des autres.
L’Abattoir de verre va plus loin encore puisque non seulement le livre est composé de sept textes – ou nouvelles ? – écrits entre 2003 et 2017, mais Coetzee y retrouve aussi son double fictif féminin, la célèbre écrivaine australienne ­Elizabeth Costello, héroïne d’un roman éponyme (Seuil, 2004). Ces sept éclats de miroir reflètent et diffractent le portrait d’une femme à différents âges de sa vie, surtout dans sa vieillesse, avec ses désirs « conçus par un cerveau automnal, qui regarde vers l’arrière ». Le prisme ainsi composé permet à Coetzee, né en 1940, d’interroger l’unité du moi et le sens de l’existence à l’approche de sa fin. « Peut-être s’agit-il d’une histoire qui s’arrête sans savoir où aller », dit Elizabeth à ses enfants qui, aimants mais pragmatiques, veulent la persuader de renoncer à sa vie lointaine et solitaire pour entrer dans une proche maison de retraite. Libre et fantasque, elle refuse d’être réduite à une identité figée.
Obscure clarté de la finitude
Ainsi quand, femme mariée, elle a une aventure, elle se sent « elle-même », dans l’infidélité comme dans la fidélité. « Est-ce cela, la perfection : avoir un mari et un amant en même temps ? » Coetzee ne donne guère de réponses aux questions moqueuses,...




                        

                        

