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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-1"> ¤ De 1980 à 1996, la revue de prépublication japonaise a doublé son tirage et lancé plus de deux cents séries, dont plusieurs ont bercé les Français dans les années 1980 et 1990.
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Manga : l’âge d’or de « Weekly Shonen Jump », en sept chiffres (et autant de couvertures)

De 1980 à 1996, la revue de prépublication japonaise a doublé son tirage et lancé plus de deux cents séries, dont plusieurs ont bercé les Français dans les années 1980 et 1990.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 15h50
 • Mis à jour le
30.08.2018 à 16h01
    |

            William Audureau








                        


Il a lancé Dragon Ball, Naruto, One Piece, ou plus récemment, My Hero Academia et The Promised Neverland. L’hebdomadaire japonais Weekly Shonen Jump a fêté ses 50 ans cet été. A cette occasion, Pixels a analysé les 848 couvertures publiées lors de son âge d’or, de 1980 à 1996, quand la revue est passée de trois millions à six millions de lecteurs par semaine.
220
Le nombre de séries différentes à la « une » durant ces seize années. Revue de prépublication, Shonen Jump suit un modèle très industrialisé : presque chaque nouvelle bande dessinée est mise en avant à son lancement avant d’être interrompue, si elle ne prouve pas sa popularité dans les classements envoyés par les lecteurs. Cent vingt-quatre d’entre elles n’auront ainsi jamais le droit à une seconde couverture.

   


42
Le nombre de « unes » consacrées à Dragon Ball. Les aventures de Goku, l’enfant-singe d’origine extraterrestre, est de loin la franchise qui a le plus tiré les ventes de l’hebdomadaire. L’épopée de Captain Tsubasa (Olive & Tom dans sa première traduction) et sa suite, Captain Tsubasa : World Youth, arrivent derrière avec trente-trois apparitions.

   


30
Le total de franchises de Weekly Shonen Jump exportées en France, que ce soit sous forme de mangas ou de dessins animés dérivés, depuis le space opera Cobra. On y trouve également des classiques comme Bastard !!, Video Girl Ai, DNA², JoJo’s Bizarre Adventures, Kenshin le Vagabond, Slam Dunk ou encore Yu-Gi Oh.

   


27
C’est, en années, le temps qu’il aura fallu pour que Stop !! Hibari-kun, comédie romantique de Hishashi Eguchi, soit traduite en français. Lancée en 1981, elle sortira en librairie à l’automne. D’autres comme Racailles blues, une des plus populaires de l’époque, ont attendu les années 2000 pour une version française. Quant à Ring ni kakero, manga de boxe culte de l’auteur de Saint Seiya, publié entre 1977 et 1981, il a dû patienter jusqu’à 2006 pour une simple édition sous-titrée du dessin animé qui en a été tiré.

   


12
Douze adaptations de franchises de Weekly Shonen Jump en dessin animé ont directement alimenté la programmation de l’emblématique Club Dorothée, l’émission jeunesse phare de TF1, de 1987 à 1997. C’est une petite proportion des cent seize animés diffusés au moins une fois, mais il s’agissait souvent des plus populaires : Cat’s Eyes, Cobra, Dr. Slump, Dragon Ball, Fly, Ken le Survivant, Les Chevaliers du Zodiaque, Muscle Man, Nicky Larson, Olive & Tom, Un collège fou, fou, fou et Wingman. En revanche, Ranma 1/2, Sailor Moon ou encore Les Samouraïs de l’éternel venaient de magazines japonais concurrents.

   


9,33
C’est le pourcentage de couvertures signées par Akira Toriyama, l’illustrateur le plus prolixe et le plus mis en avant. La plupart sont consacrées à ses deux séries phares, Dr. Slump et Dragon Ball, mais il réalise également des « unes » sur l’écurie de formule 1 McLaren, dont Shonen Jump est partenaire au Japon. Derrière lui, Yôichi Takahashi, spécialiste des séries sportives (Captain Tsubasa, Chibi, 100M Jumping, Ace !) et Masami Kurumada, roi des bandes dessinées de bagarre (Ring ni kakero, Otokojinka, Saint Seiya) arrivent second et troisième avec 6,13 % et 5,01 % des couvertures.

   


1
Une seule série a été diffusée de manière interrompue durant tout l’âge d’or de Shonen Jump. Il s’agit du manga comique Kochikame, sorte de Gendarme de Saint-Tropez japonais, iconique de la revue. Née en 1976, cette série s’est prolongée pendant quarante ans et sur près de deux mille chapitres, en faisant, selon le Guinness des records, la plus longue bande dessinée du monde. Elle demeure inédite en France — sa longueur ayant dissuadé plus d’un éditeur.

   



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                De « Dragon Ball » à « One Piece » : « Weekly Shonen Jump » est devenu la machine à hits du manga






                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-2"> ¤ La chronique d’Alexandre Jollien, à propos d’« Ecce homo », de Friedrich Nietzsche, lu par Dag Jeanneret.
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A l’oreille. Nietzsche et l’assentiment

La chronique d’Alexandre Jollien, à propos d’« Ecce homo », de Friedrich Nietzsche, lu par Dag Jeanneret.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h45
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30.08.2018 à 10h25
   





                        



                                


                            
Ecce homo, de Friedrich Nietzsche, traducteur de l’allemand non précisé, lu par Dag Jeanneret, Thélème, 1 CD, 21 €.

A peine débarqués à Venise, nous fonçons, tourmentés par un fol espoir : apercevoir de près ou de loin l’appartement où Friedrich Nietzsche (1844-1900) a résidé dans les années 1880. Bredouille, mon fils expédie un selfie devant la première façade que nous rencontrons, histoire d’attester de notre présence en ces lieux magiques. Inlassablement, nous traquons la moindre trace du voyageur et son ombre, sans succès. Il semble qu’aucun Vénitien n’ait jamais entendu parler du prophète de l’éternel retour du même.
A deux doigts de déclarer forfait, on avise un spécialiste sur le Net, on déniche vite fait la demeure. A toute hâte, on y court, prêts à nous écrier : « Ecce Federici Nietzsche domus »… Surprise, c’est exactement la maison devant laquelle nous avions pris la pose à notre arrivée. En irait-il ainsi du bonheur, de la quête de soi, du dire oui ? Moins on cherche, plus on se laisse trouver…
Devenir soi-même, quitter la dictature du « on » sans s’étourdir dans le « moi je », exige un redoutable exercice d’équilibriste. Sur ce chemin, il est assurément des guides qui nous empêchent d’avoir « le cul de plomb », l’expression est de Nietzsche. Surtout, ne nous attardons pas en route, dans le mensonge, l’épuisante comédie sociale, dans une parodie de soi.
Hygiène du quotidien
Dans Ecce homo, qu’on écoutera avec joie dans sa version audio que publient les éditions Thélème, le philosophe aux épaisses moustaches donne à entendre, lu par le comédien Dag Jeanneret, une voix qui décape, des paroles incandescentes qui convient à l’acquiescement, à l’amor fati. « Livre-médicament », vigoureux vaccin contre la peur de vivre, la honte du corps, cette ode à la grande santé revigore.
Nous conduirait-il à revisiter ce que nous considérons...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-3"> ¤ L’historien des idées François Dosse signe plus de 1 300 pages d’une « Saga des intellectuels français. 1944-1989 ». Au prix de choix peu clairs et d’erreurs factuelles.
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Histoire. Hasardeuse « Saga » de François Dosse

L’historien des idées François Dosse signe plus de 1 300 pages d’une « Saga des intellectuels français. 1944-1989 ». Au prix de choix peu clairs et d’erreurs factuelles.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h45
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                            Florent Georgesco








                        



                                


                            
La Saga des intellectuels français. 1944-1989, de François Dosse, Gallimard, « La suite des temps », 2 tomes, 640 p. et 720 p., 29 € chaque (en librairie le 6 septembre).
Il est difficile, au début, de ne pas admirer le tour de force. Quarante-cinq ans d’histoire intellectuelle (de 1944 à 1989), des centaines de personnages, autant de livres, de tribunes, de controverses : la matière que l’historien des idées François Dosse brasse dans cette Saga des intellectuels français est d’une richesse débordante. L’auteur évite d’ailleurs, le plus souvent, les simplifications idéologiques, et ouvre un peu plus encore la focale, non sans courage.
Mais le but d’un tel livre ne saurait être d’épater ou de qualifier moralement son auteur. Il ne peut s’agir que d’éclairer le lecteur, et l’on aimerait pouvoir affirmer que François Dosse y parvient. Ce serait malheureusement intenable.
Ne serait-ce que parce que l’exactitude, condition minimale d’un tel projet, fait défaut par moments, et de manière si spectaculaire que cela jette un doute sur le reste. Ainsi est-il écrit que l’écrivain Henry de Montherlant a participé au voyage d’intellectuels collaborationnistes en Allemagne, en 1941, ce qui est une contrevérité, et qu’il a écrit une « ode au maréchal Pétain » dans Le Solstice de juin (1941), ce qui en est une autre ; s’il est vrai que son attitude sous l’Occupation a été ambiguë, personne ne l’a jamais accusé de ces vilenies imaginaires.
Une erreur de quatre siècles
De même, François Dosse croit pouvoir écrire que le concile de ­Vatican II (1962-1965) a abandonné le « dogme » qui aurait défini les juifs comme « déicides », c’est-à-dire collectivement coupables de la mort du Christ, alors que cette accusation, toute prégnante qu’elle ait été parmi les chrétiens, n’a jamais fait l’objet d’un dogme, et qu’elle était déjà balayée dans le Catéchisme du concile de...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤ La chronique de Roger-Pol Droit, à propos de « Compter sur soi », de Ralph Waldo Emerson.
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Figures libres. Vive le développement impersonnel !

La chronique de Roger-Pol Droit, à propos de « Compter sur soi », de Ralph Waldo Emerson.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
30.08.2018 à 10h03
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                            Roger-Pol Droit








                        



                                


                            
Compter sur soi (Self-Reliance), de Ralph Waldo Emerson, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphane Thomas, Allia, 80 p., 7 €.

Etre admis à 14 ans à l’université Harvard n’est pas courant, surtout en 1817. Et ce n’est qu’un début, dans la vie de Ralph Waldo Emerson (1803-1882), qui s’applique à ne rien faire comme tout le monde. Devenu pasteur unitarien, il démissionne avec fracas. Citadin, il s’installe à la campagne. D’une famille riche, il aide Henry David Thoreau à vivre dans les bois. Formé en Europe à la littérature et à la philosophie, il proclame l’indépendance intellectuelle et spirituelle des Américains…
Ce n’est pas par hasard qu’il admire l’indépendance de Montaigne, rêve d’écrire comme lui et rédige finalement, au fil de nombreux essais, une des œuvres les plus originales des temps modernes. Le philosophe Stanley Cavell – professeur à Harvard, disparu en juin 2018 à 92 ans – fut le premier à mettre en lumière la profondeur, les singularités et les perspectives d’avenir de la pensée d’Emerson.

Agis toujours par toi-même, non par les autres, telle semble bien être sa maxime centrale. Refuser les conformismes, bannir les idées toutes faites, se défier des règles établies – voilà les conséquences immédiates de cette règle. Pour vivre en humain digne de ce nom, il convient donc de n’écouter que soi, son intuition, sa nature profonde. Toujours et partout : en religion, en morale, en amour comme en philosophie. Et à l’instant, sans souci de se contredire, sans obligation d’être uniforme et constant. Ce principe crucial, Emerson le formule avec la plus grande netteté dans un court essai de 1841, intitulé en anglais Self-Reliance, dont une nouvelle traduction française vient de paraître sous le titre Compter sur soi.
Trompeur premier abord
En lisant ce texte, la première chose qui saute aux yeux, c’est l’étendue des contresens qu’il peut susciter. Ils...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-5"> ¤ Deux belles études d’archives donnent à lire les récits de soi d’une « fille-mère » et d’un orphelin « déviant » en lutte pour infléchir les rigueurs de l’ordre social.
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Histoire. Deux vies exhumées des « dossiers administratifs »

Deux belles études d’archives donnent à lire les récits de soi d’une « fille-mère » et d’un orphelin « déviant » en lutte pour infléchir les rigueurs de l’ordre social.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h45
    |

                            Jean-Louis Jeannelle (Spécialiste des études littéraires et collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Une fille en correction, de Jean-François Laé, préface de Philippe Artières, CNRS Editions, 260 p., 22 €.
Un enfant à l’asile, d’Anatole Le Bras, préface de Philippe Artières, CNRS Editions, 294 p., 22 €.

En 2000, l’historien Philippe Artières avait intitulé une anthologie d’autobiographies rédigées en prison Le Livre des vies coupables (Albin Michel). La formule résume l’usage que différentes institutions (judiciaire, médicale, asilaire…) ont longtemps fait des récits de soi, conçus à la fois comme aveux, traces d’un désordre et voie possible vers une réinsertion. Le même Philippe Artières préface deux magnifiques essais, où se marque une légère inflexion dans l’étude des archives du pouvoir telle que Michel Foucault l’avait inaugurée dans les années 1970.
Certes, les deux existences dont Jean-François Laé et Anatole Le Bras reconstituent le parcours sont « coupables » aux yeux de l’institution, mais il n’est pas de dossier sans lettres de demande ou de protestation. « Le dossier dit “administratif” est le produit d’une double capture, à la fois des injonctions professionnelles et des formes d’expression venant d’en bas », souligne Jean-François Laé. Bref, les archives regorgent de matières sensibles et d’affects intimes qui font des personnes concernées moins, comme chez Foucault, des êtres condamnés que des êtres « faibles », négociant continuellement avec les rigueurs de l’ordre social pour se construire une existence.
Maillage serré de surveillance et de sanctions
Mais pourquoi s’arrêter, comme le fait Jean-François Laé dans Une fille en correction, sur le cas de ­Micheline Bonnin parmi les innombrables dossiers que le Service de protection de l’enfance d’Avignon destinait aux ordures ? C’est que, entre cette mère célibataire de 20 ans et l’assistante sociale chargée de son dossier, Mlle Odile...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-6"> ¤ Signée Florent Piton, une synthèse bienvenue sur la tragédie de 1994 paraît, à l’heure où des voix révisionnistes se font entendre.
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Génocide rwandais : retour à la rigueur historienne

Signée Florent Piton, une synthèse bienvenue sur la tragédie de 1994 paraît, à l’heure où des voix révisionnistes se font entendre.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
30.08.2018 à 09h28
    |

                            Macha Séry








                        



                                


                            
Le Génocide des Tutsi au Rwanda, de Florent Piton, La Découverte, « Grands repères », 276 p., 18 €.

C’était hier. D’avril à juillet 1994, entre 800 000 et 1 million de Tutsi ont été exterminés par leurs voisins hutu au Rwanda. En vingt-cinq ans, études et témoignages se sont additionnés. Des procès se sont tenus. Des historiens sont allés sur place, ont consulté des archives et des rapports d’enquête. De ces travaux et de ceux qu’il a lui-même menés, Florent Piton, chercheur à l’université Paris-Diderot et au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA), offre une synthèse impeccable dans Le Génocide des Tutsi au Rwanda.

La rigueur historienne démonte ici les jugements à l’emporte-pièce. Ce serait persister dans l’erreur, rappelle notamment Florent Piton, de considérer l’ultime génocide du XXe siècle comme résultant d’un antagonisme ethnique séculaire. S’il faut chercher des causes à cette tuerie de masse, que caractérise, outre son extrême intensité, une multitude de transgressions (tuer dans les églises, tuer au sein de sa propre famille, laisser des enfants tuer…), elles seraient plutôt à trouver, montre-t-il, du côté d’une racialisation, à l’ère coloniale, des rapports sociaux, et de son instrumentalisation politique à partir de l’indépendance du pays, en 1959.
Le déclencheur des massacres
Des querelles mémorielles se sont cristallisées sur l’identité des commanditaires de l’attentat ayant servi de déclencheur aux massacres. Qui, quel clan a abattu, le 6 avril 1994, l’avion à bord duquel voyageait le président Juvénal Habyarimana ? Les Tutsi, à travers le Front patriotique rwandais (FPR), comme l’ont affirmé les Hutu ? Pour l’heure, « aucune conclusion définitive ne saurait être formulée », résume Florent Piton. Mais les éléments les plus solides, écrit-il, figurent dans l’expertise déposée par les juges...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-7"> ¤ Aiden et Thad, dans leur trou des Appalaches, rêvent de bonheur. Dans le nouveau roman de l’écrivain américain, « Le Poids du monde », ça ne risque pas de dépasser ce stade…
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Roman noir. Avec David Joy, une autre vie est impossible

Aiden et Thad, dans leur trou des Appalaches, rêvent de bonheur. Dans le nouveau roman de l’écrivain américain, « Le Poids du monde », ça ne risque pas de dépasser ce stade…



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h30
    |

                            Macha Séry








                        



                                


                            
Le Poids du monde (The Weight of This World), de David Joy, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau, Sonatine, 320 p., 21 €.

La tragédie débute lorsqu’on ne peut ni avancer ni reculer. Que tout cela finira mal, le lecteur le devine dès les premières pages du Poids du monde. Aiden, 25 ans, et son ami d’enfance, Thad, sortis d’une visite à l’hôpital militaire, envisagent l’avenir avant de reprendre la route. Chez eux, dans le comté de Jackson (Caroline du Nord), il n’y a plus de boulot pour les ouvriers du bâtiment depuis l’explosion de la bulle immobilière. A destination, ils renoueront avec une existence plombée, entre menus larcins et défonce sporadique. Pas loin, ici même, à Asheville, les immeubles sortent de terre. Pourquoi ne pas s’y installer ? propose Aiden. Thad refuse de quitter Little Canada, là où ils sont nés. Il s’entête contre toute logique. « Parce qu’y aura jamais que deux endroits qui auront un sens pour moi, et je ne peux pas retourner dans l’un d’eux », finit-il par lâcher. C’est-à-dire en Afghanistan, où il a servi quatre ans et dont il est revenu handicapé, le dos et l’esprit en vrac.
Le chant d’une mésange
Les Etats-Unis ont gravé l’espoir d’une réinvention individuelle sur la stèle de leurs Pères fondateurs. A l’évidence, le credo est trompeur. Y compris pour de jeunes adultes. Car Aiden ne veut pas se séparer de Thad, son frère d’adoption, son unique famille depuis ses 12 ans, depuis qu’il a fugué du foyer où il avait été placé et que Thad l’a recueilli dans son mobile-home déglingué. Ces deux-là ont poussé tout seuls, ensemble. Les voilà encore soudés, après avoir assisté au suicide accidentel de leur dealer et découvert chez lui une cargaison d’armes et de drogues. De quoi constituer un pécule et – qui sait ? – se réinventer ailleurs.
Vers la fin du livre, Thad se réveille, le lendemain d’une nuit d’atrocités, au chant d’une mésange :...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-8"> ¤ Une jeune fille et sa grand-mère un peu sorcière racontent la Roumanie de 1990. Fascinant « Bûcher », de György Dragoman.
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Le roman du lendemain de la mort de Caucescu

Une jeune fille et sa grand-mère un peu sorcière racontent la Roumanie de 1990. Fascinant « Bûcher », de György Dragoman.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h30
    |

            Nicolas Weill








                        



                                


                            
Le Bûcher (Maglya), de György Dragoman, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, Gallimard, « Du monde entier », 528 p., 24 €.

L’an I d’une liberté incertaine, un pays environné de fantômes : voilà un cadre bien sinistre pour passer de fille à femme. Mais en cette fin de XXe siècle, alors que le visage mortuaire de Nicolae Ceausescu après son exécution s’affiche sur tous les téléviseurs, Emma, 13 ans, l’héroïne du Bûcher, n’en connaît pas d’autre.
Avec ce deuxième volet d’un triptyque consacré à la dictature roumaine, commencé avec Le Roi blanc (Gallimard, 2009), le romancier hongrois György Dragoman, né en 1973, apporte une pierre majeure à la réflexion, toujours lancinante à l’Est, sur la sortie d’un régime ayant marqué au plus profond l’intimité de ses victimes. La force et la singularité de ce livre ne tiennent pas seulement à son symbolisme moderne et convaincant. Elles découlent aussi du choix stylistique risqué mais parfaitement maîtrisé du monologue. En effet, ce monde neuf et pourtant saturé de spectres est ici vu à travers les yeux, les désirs et les aspirations d’une orpheline à la fois douée et solitaire, véritable miroir déformant d’un quotidien où le rêve et l’insolite ont place à parts égales.
Rituels mystérieux
Après la mort de ses deux parents, dans ce qu’on présume être un accident de Trabant, Emma aboutit chez une grand-mère qu’elle n’a jamais vue dans une petite ville qui rappelle fort celle où l’auteur a vécu ses quinze premières années, Tirgu Mures, en Transylvanie. Cette vieille femme énergique, qui s’adonne à des rituels mystérieux, vient de perdre son mari auquel s’attache – à tort ? – l’opprobre d’avoir mouchardé pour la police politique. Quoiqu’il soit mort, l’ombre imprécise de l’aïeul continue à habiter la demeure et le jardin remplis de lieux interdits et chargés (comme la remise où, pendant la guerre, la grand-mère a caché sous des...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤ Pierrot et Colombine dans la brutale Montréal des années 1930. C’est « Les Enfants de cœur », premier roman traduit de l’écrivaine canadienne.
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Heather O’Neill, fabuliste pour adultes

Pierrot et Colombine dans la brutale Montréal des années 1930. C’est « Les Enfants de cœur », premier roman traduit de l’écrivaine canadienne.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h30
    |

                            Ariane Singer (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Les Enfants de cœur (The Lonely Hearts Hotel), de Heather O’Neill, traduit de l’anglais (Canada) par Dominique Fortier, Seuil, 476 p., 21,50 €.

Pierrot et Rose s’aiment depuis l’enfance. Elevés à la baguette dans un orphelinat du nord de Montréal, où ils sont nés en 1914, ils ont surmonté ensemble la dureté de leur quotidien en improvisant des spectacles devant les autres pensionnaires, et ont noué un lien indestructible. Leur talent, ils l’ont fait éclore en se produisant dans les salons de la bonne société québécoise. Lui, rêveur un peu simplet, en jouant du piano ; elle, rebelle aux joues roses, l’accompagnant d’irrésistibles pantomimes. Ensemble, ces avatars des Pierrot et Colombine de la commedia dell’arte, transposés dans un XXe siècle en tous points hostile, s’imaginent un avenir grandiose.
Que peut-il rester de cette union, l’âge adulte venu ? Et que subsistera-t-il du rêve de réenchanter la vie, à grand renfort de musique et de danse ? Dans Les ­Enfants de cœur, son premier roman traduit en français, la Canadienne Heather O’Neill (née en 1973) suit pas à pas le cheminement de ces jeunes gens abandonnés par leurs mères avant d’être à leur tour séparés l’un de l’autre. Evoquant immanquablement Oliver Twist, de Dickens (1839), pour sa peinture du traitement indigne réservé aux orphelins, cette histoire emprunte aussi au conte pour enfant, avec ses phrases courtes, à la simplicité faussement naïve, qui s’allongent à mesure que grandissent Rose et Pierrot.
Montréal, ville de débauche
Mais si de conte il s’agit, il tient surtout de la fable pour adultes, faite de cauchemar plus que de merveilleux. Prenant pour cadre le Montréal de la Grande Dépression, l’histoire plonge, de manière réaliste, dans les bas-fonds de la métropole, où le crime, la drogue et le sexe forment un monde à part, aussi repoussant que fascinant. Une ville de débauche où « les putains aux...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-10"> ¤ Romans, récits, histoire, hommage, enfance, science-fiction, mangas… Les brèves critiques du « Monde des livres » du 31 août 2018.
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La rentrée littéraire en bref

Romans, récits, histoire, hommage, enfance, science-fiction, mangas… Les brèves critiques du « Monde des livres » du 31 août 2018.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h15
 • Mis à jour le
30.08.2018 à 15h29
    |

                            Stéphanie Dupays (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
Pauline Croquet, 
                                François Angelier (Collaborateur du « Monde des livres »), 
Frédéric Potet, 
                                Florent Georgesco, 
                            André Loez (Historien et collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Macha Séry, 
                            Gladys Marivat (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Elena Balzamo (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Marine Desquand, 
                            Zoé Courtois et 
Raphaëlle Leyris








                        



                                


                            Roman. Une féministe médiévale
Et j’abattrai l’arrogance des tyrans, de Marie-Fleur Albecker, Aux forges de Vulcain, 200 p., 18 €.
Dans le royaume d’Angleterre, en 1381, des paysans s’insurgent contre l’augmentation des impôts prévue par le roi et, traversant le pays, marchent sur Londres. Joanna, l’une des seules femmes du mouvement, participe activement à cette rébellion. Elle tente d’imposer la cause qui lui tient à cœur : la liberté des femmes. Et j’abattrai l’arrogance des tyrans est le premier roman de Marie-Fleur Albecker, professeure d’histoire-géographie en banlieue parisienne. Le titre est volontairement ambivalent : les tyrans sont les riches, les puissants, mais surtout les hommes, en un temps où la femme n’est bonne qu’à procréer et s’occuper du foyer. Sur un ton décalé, contemporain, l’auteure, tout en faisant découvrir des aspects méconnus du Moyen Age, réussit à transposer les problématiques d’aujourd’hui dans le royaume de Richard II. Plongée dans une époque très peu révolue. Ma. De.
Roman. Berthe Morisot dans l’œil de Paul Valéry
La Tristesse des femmes en mousseline, de Jean-Daniel Baltassat, Calmann-Lévy, 334 p., 19,50 €.
Dans L’Almanach des vertiges (Robert Laffont, 2009), Jean-Daniel Baltassat réinventait la rencontre entre Mozart et Casanova. Dans La Tristesse des femmes en mousseline, il rejoue le soir d’un des « mardis de Mallarmé » où l’écrivain Paul Valéry rencontra Berthe Morisot, peintre impressionniste (1841-1895). Connu pour l’hermétisme de sa poésie, Mallarmé avait pourtant osé la questionner sur le secret du « poème » de sa peinture. Elle avait quitté les lieux. Des années plus tard, en 1945, lors d’une exposition des œuvres de Morisot, une jeune femme se met à hurler. Elle appelle à la mise à mort de la beauté : une indécence dans l’enfer des temps modernes. Mais chez la peintre, tout était-il vraiment, selon...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-11"> ¤ A Liberty House vit une belle bande d’inadaptés hédonistes. Jusqu’à quand ? « Arcadie », délicieux roman qui célèbre les noces de l’écriture et de la vie.
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Le paradis perdu d’Emmanuelle Bayamack-Tam

A Liberty House vit une belle bande d’inadaptés hédonistes. Jusqu’à quand ? « Arcadie », délicieux roman qui célèbre les noces de l’écriture et de la vie.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h15
 • Mis à jour le
30.08.2018 à 14h53
    |

                            Zoé Courtois








                        



                                


                            
Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam, P.O.L, 440 p., 19 €.


Bien des cuisses fermes et nues de pensionnaires ont glissé sur les rampes de ses escaliers, au milieu des ris et des quolibets. Dans les tréfonds de la vallée des merveilles, à la frontière transalpine, s’allonge une immense bâtisse : un internat pour jeunes filles reconverti en « maison du jouir », du nom de la dernière demeure de Paul Gauguin (1848-1903). Là-bas, sur les rivages tahitiens, le peintre avait réinventé l’Arcadie des Anciens. Une terre de lait et de miel, fertile et frémissante, propice aux bacchanales et à la création, où les bergers chantent l’amour et sont heureux. Nul ne s’étonnera donc que, dans Arcadie, le nouveau roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, la « maison du jouir » soit tenue par un mentor charismatique, quoique bedonnant, du nom d’Arcady.
« L’amour triomphe de tout »
Le phalanstère de Liberty House a choisi de vivre selon une seule règle : « Omnia vincit amor », « L’amour triomphe de tout ». Ses sociétaires, au dernier degré de l’inadaptation sociale, y vivent en réfugiés, à l’écart du monde, sans technologie ou presque, l’antispécisme chevillé au corps. Ils font tout en communauté, y compris l’amour. Farah y habite depuis ses 6 ans avec sa famille. Sa mère est électrosensible. Son père, illettré et hyperémotif. Sa grand-mère, une lesbienne naturiste qui collectionne les amantes les plus exquises. Or voilà, ­Farah est folle d’Arcady, à qui elle souhaite offrir sa virginité. Pourtant, surprise : à la puberté, elle ne rejoint pas « le gang des go ». Elle n’a pas le corps d’une fille, mais de plus en plus celui d’un garçon.
Arcadie n’est cependant pas le roman d’une fillette qui devient un homme. Pas seulement. On ne peut que saluer la remarquable finesse avec laquelle l’auteure traite le queer (à ­l’identité non hétéro­normée) non comme...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-12"> ¤ Claro est dans les affres de la transmission avec « Toutes les femmes sauf une », de Maria Pourchet.
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Le feuilleton. Le déclenchement

Claro est dans les affres de la transmission avec « Toutes les femmes sauf une », de Maria Pourchet.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h15
 • Mis à jour le
30.08.2018 à 14h57
    |

                            Claro (Ecrivain et traducteur)








                        



                                


                            
Toutes les femmes sauf une, de Maria Pourchet, Pauvert, 138 p., 15 € (en librairie le 5 septembre).


Comme une lettre à la poste : cette expression, si usitée soit-elle, est loin d’être de rigueur dès lors qu’il s’agit d’évoquer un accouchement, et sans doute ne l’est-elle guère plus pour désigner tout ce qu’on aimerait dire à sa génitrice. Quelque chose, en effet, ne passe pas, ou plutôt a du mal à passer. C’est pourtant la vie, ici, qui est transmise, autorisant la vision pas si abstraite que ça d’une longue chaîne de femmes se perpétuant de génération en génération, comme à l’écart des hommes, entre fèces et urine, et merci saint Augustin ! La vie, certes, mais pas que. Qui dit transmission dit également valeurs, peurs, interdits. Et si donner naissance, c’est reprendre le rôle de mère (le flambeau ? se brûler à son tour ?), c’est l’occasion parfois de régler ses comptes avec celle qui, Folcoche ou Médée, n’est pas pour rien dans votre présence au monde, à commencer par votre présence dans cette salle d’accouchement où vous vous dites enfin : « Dans une mare de sang, de pisse et d’eau, je viens d’apprendre la vérité : je suis un animal. » Dixit Maria Pourchet qui, avec Toutes les femmes sauf une, semble continuer le travail d’Annie Ernaux – on pense à Une femme ou à La Honte (Gallimard, 1988 et 1997) – mais par d’autres moyens, tout aussi incisifs, et ici le mot incisif peut, oui, blesser.
Est-ce une lettre à la mère ? Peut-être. Mais, avant toutes choses, le livre se présente comme une lettre à la fille, Adèle, celle qui vient de naître. On est dans une maternité – mot qui, faut-il le rappeler, désigne à la fois une usine à gaz amniotique et un état brutal et nouveau. C’est un lieu de violence et d’apprentissage forcé – Julie Bonnie l’avait très bien cerné dans Chambre 2 (Belfond, 2013) – où le temps se contracte en même temps que le col...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-13"> ¤ « Un tournant de la vie », le nouveau roman de l’écrivaine, n’a pas la puissance lucide des précédents.
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Christine Angot sans vérité

« Un tournant de la vie », le nouveau roman de l’écrivaine, n’a pas la puissance lucide des précédents.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h15
 • Mis à jour le
30.08.2018 à 09h12
    |

            Raphaëlle Leyris








                        



                                


                            
Un tournant dans la vie, de Christine Angot, Flammarion, 192 p., 18 €.

Voilà six mois que la narratrice n’arrive pas à écrire. Elle s’en plaint à son compagnon, Alex : « Ça glisse. Ça reste pas. C’est rien. Il n’y a pas de vrai. » Le vrai est la grande affaire de Christine Angot, qui le traque, de livre en livre, depuis Vu du ciel (Gallimard, 1990). Le vrai, pas au sens de la conformité des faits avec l’(auto) biographique – même si cela a pu valoir scandales et procès à l’auteure de L’Inceste (Stock, 1999) –, mais au sens d’une justesse, d’une grande précision dans la manière de les présenter, qui rend possible la rencontre avec le lecteur.
Le combat pied à pied avec les mots
Cette justesse, seule la littérature, le combat pied à pied avec les mots, avec la forme, permet de l’atteindre. De cette lutte, Christine Angot est ressortie largement vainqueure, ces dernières années, avec deux grands livres, Une semaine de vacances (Flammarion, 2012, qui revenait sur l’inceste imposé par son père) et Un amour impossible (Flammarion, prix Décembre 2015, retour sur l’histoire entre ses parents et sur son enfance). Ces romans admirables, sidérants de lucidité, ont été applaudis par une partie de la critique (dont « Le Monde des livres ») et par un large public, sans assourdir pour autant les ricanements obscènes qui accompagnent toujours, depuis vingt ans, la réputation d’Angot. Entre-temps, sa présence hebdomadaire à l’émission « On n’est pas couché », sur France 2, a augmenté le nombre de railleurs n’ayant jamais ouvert ses livres.
Refuser de se joindre à ce chœur de contempteurs pavloviens ne doit pas empêcher de dire ce qui manque à son nouveau roman, Un tournant de la vie, en empruntant ses mots à la narratrice : « Il n’y a pas de vrai. » Et peu importe de savoir si le livre puise bien dans la vie de l’auteure, ou si les personnages sont...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤ L’écrivain a perdu sa compagne, morte d’un cancer. « La Première Année » témoigne du pouvoir de la littérature face à la douleur et à l’oubli.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤                     
                                                   
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Jean-Michel Espitallier apprend à faire sans

L’écrivain a perdu sa compagne, morte d’un cancer. « La Première Année » témoigne du pouvoir de la littérature face à la douleur et à l’oubli.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h15
    |

                            Bertrand Leclair (Collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
La Première Année, de Jean-Michel Espitallier, Inculte, 156 p., 17,90 €.

Les résumés de livre sont odieux, parfois, d’imposer un contresens en ramenant à une catégorie établie et donc au déjà-vu un texte qui leur échappe de bout en bout. Si l’on veut décrire La Première ­Année, de Jean-Michel Espitallier, certains mots s’imposent, de fait, et en premier lieu celui de deuil, puisqu’il s’agit d’une forme de journal entamé peu avant le décès de sa compagne, Marina, à l’hôpital Saint-Louis, à Paris, et poursuivi un an durant.
Ayant dit cela, on n’a strictement rien dit de ce ­livre du creux et de l’empreinte, pourtant, et moins encore de sa force, qui mène très au-delà des larmes inévitables aux premières pages, lorsque le cancer l’emporte (« Ce scénario cent fois cauchemardé n’avait en réalité jamais vraiment été envisagé. Une fiction. Et nous y sommes. Là. Maintenant. Nous avions raison d’avoir peur. La peur avait raison de nous faire peur. ») C’est que Jean-Michel Espitallier, dans son deuil, mobilise spontanément les puissances de la poésie ­contemporaine, en auteur ­accompli du Théorème d’Espitallier (Flammarion, 2003), des Cent quarante-huit propositions sur la vie et la mort et autres petits traités (Al Dante, 2011) ou encore de Caisse à outils. Un panorama de la poésie française aujourd’hui (Pocket, 2006).
Apprendre à faire sans
Quand la mort saisit le vif, le poète se trouve contraint de renouveler son geste, de le réinventer, peut-être. Il s’y emploie en s’accrochant au credo étayé de longue date pour renvoyer le mot de poème à son étymologie grecque, c’est-à-dire au faire, à la création comme fabrication (l’inspiration surgit de ce qui est en train de s’écrire, qui libère et renouvelle la pensée, jamais l’inverse). C’est précisément cette question du faire et du comment faire que pose d’emblée La Première Année, en son avant-propos,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤ « Ma dévotion » est l’adresse d’une vieille femme à un vieil homme, toutes passions et douleurs anciennes ravivées. Subtil.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤                     
                                                   
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Julia Kerninon peint l’amour qui fut

« Ma dévotion » est l’adresse d’une vieille femme à un vieil homme, toutes passions et douleurs anciennes ravivées. Subtil.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h15
 • Mis à jour le
30.08.2018 à 14h56
    |

                            Zoé Courtois








                        



                                


                            
Ma dévotion, de Julia Kerninon, Rouergue, 304 p., 20 €.


Nous aurions pu nous en tenir à habiter le rez-de-chaussée. Mais pour conquérir le ciel de nos villes, l’homme a inventé et perfectionné les ascenseurs. Selon le mari qu’Helen vient de quitter (un architecte), il en va de même dans les rapports humains : Frank Appledore, l’ami d’enfance et amant intermittent d’Helen (une écrivaine), n’a cessé d’utiliser celle-ci comme un élévateur, pour sa propre gloire. Et grâce à elle, il s’est hissé jusqu’aux plus hautes cimes du monde artistique, peignant des tableaux d’un magnétisme tel qu’ils pouvaient capturer pendant toute une journée celui qui les regardait. Helen a vécu avec Frank ­Appledore presque toute sa vie, jusqu’au jour où les arbres normands, tant peints par Frank, perdirent à jamais leurs couleurs. Ce fut la rupture.
Deux décennies plus tard, Frank est là, debout, sur un trottoir londonien. Il s’avance pour parler. En vain : la vieille dame ne lui laissera pas dire un mot. Son tour est venu – juste retour des choses. Un renvoi d’ascenseur en somme.
Nuits italiennes
Pourtant, ce n’est pas vers les hauteurs qu’elle l’emmène cette fois, mais au fond de leurs plaies, de gré ou de force. Dans Ma dévotion, le quatrième roman de ­Julia Kerninon, les phrases amples s’étirent, à tâtons. Elles grattent, jusqu’à rouvrir les cicatrices des blessures au fil desquelles Helen avait fait « l’apprentissage de la douleur » ; elles creusent encore et encore dans le temps et dans son cœur pour en excaver toute la vérité.
La première d’entre elles est assenée sans pitié à celui qui a fini par croire à sa propre légende : « Aucun homme, Frank, n’est un héros pour sa meilleure amie. » Helen s’adresse alors peut-être moins au vieil homme qu’elle a en face d’elle qu’à celui qu’elle avait quitté dans la forêt normande : l’artiste accompli, solaire, oublieux de...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-16"> ¤ « Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018 », le nouvel essai de Pierre Rosanvallon est une ambitieuse interprétation générale de la modernité.
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Le troisième âge de la modernité et l’enlisement de la gauche selon Pierre Rosanvallon

« Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018 », le nouvel essai de Pierre Rosanvallon est une ambitieuse interprétation générale de la modernité.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 07h00
    |

                            Serge Audier (Philosophe et collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018, de Pierre Rosanvallon, Seuil, « Les livres du nouveau monde », 448 p., 22,50 €.
Avec Notre histoire intellectuelle et politique, Pierre ­Rosanvallon signe un de ses ­livres les plus singuliers. Combinant des éléments autobiographiques, une analyse des mutations politiques et intellectuelles depuis 1968 et une théorie de l’histoire de l’émancipation, il tresse les fils d’une interprétation générale de la modernité. En ce 50e anniversaire de Mai 68, il soutient que ce qui s’est joué ­durant la rébellion des années 1960-1970 fut essentiel non seulement dans l’histoire du XXe siècle, mais encore dans celle du projet moderne d’autonomie depuis les Lumières. Certes, les idéaux soixante-huitards ont peiné à se concrétiser, au-delà des mœurs. Mais cet inachèvement, ajoute-t-il, était prévisible dans un contexte politique et économique défavorable.

Reste que le chantier d’une réinvention de la démocratie a été ouvert et que nous serions aujourd’hui en train de vivre la maturation de ce « troisième âge de la modernité » révélé en 1968. Le premier âge était celui de l’idéal universel d’indépendance, formulé dans le libéralisme et dans le républicanisme des ­Lumières. Face à la révolution ­industrielle, le deuxième temps a cherché à donner aux individus les conditions concrètes de leur émancipation, avec la construction de l’Etat social et la social-démocratie.
Un idéal de « singularité »
Quant au troisième moment, il serait celui du mûrissement et de la démocratisation d’un idéal de « singularité » reconnue et respectée – le désir d’inventer sa vie et de participer à la société sur ces ­bases. Pour Rosanvallon, emblématique de la brèche prémonitoire de Mai 68 fut ainsi, entre autres, la ­réception des visions du Karl Marx des Fondements de la critique de l’économie politique (1857-1858),...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-17"> ¤ L’historien et théoricien signe « Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018 », bilan d’un demi-siècle d’évolution de la gauche française et ouverture vers l’avenir.
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Pierre Rosanvallon : « Une société d’égalité est celle dans laquelle on a la possibilité de vivre des libertés ensemble »

L’historien et théoricien signe « Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018 », bilan d’un demi-siècle d’évolution de la gauche française et ouverture vers l’avenir.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 06h31
 • Mis à jour le
30.08.2018 à 09h14
    |

                            Serge Audier (Philosophe et collaborateur du « Monde des livres ») et 
                            Florent Georgesco








                        



                                


                            

Professeur au Collège de France, responsable des collections « La république des idées » et « Les livres du nouveau monde » au Seuil, directeur du site Laviedes­idées.fr, auteur de vingt-cinq livres d’histoire sociale et politique (Le Capitalisme utopique, Seuil, 1979, La Démocratie inachevée, Gallimard, 2000) ou de théorie politique (La Contre-Démocratie, Le Bon Gouvernement, Seuil, 2006, 2015), Pierre Rosanvallon est un témoin et acteur central de la gauche française.

Son nouvel essai, Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018 (Seuil, « Les livres du nouveau monde », 448 p., 22,50 €), tire les leçons d’un demi-siècle d’engagement, de débats et d’affrontements, pour tenter d’ouvrir, en un moment d’atonie, le chemin d’une refondation.
On peut commencer par définir ce livre touffu à travers ce que, malgré tout, il ne contient pas. En particulier : une analyse de la présidence d’Emmanuel Macron…
Ce livre essaie de retracer une histoire collective en l’éclairant à partir d’un itinéraire singulier. Ce ne sont pas des ­Mémoires, qui ont toujours quelque chose de funèbre. L’enjeu est de réarmer l’avenir : j’ai senti le besoin de repartir d’un bon pied, de retrouver la voie d’une réflexion positive, et pas seulement réactive, ballottée par les événements.
C’est pour cela que je n’ai pas voulu que le livre soit parasité par une analyse du macronisme qui braquerait l’attention sur l’immédiat et qui, en outre, me semble encore prématurée. La seule chose qu’on peut dire de sûr à son sujet, c’est que, après un an de pouvoir, il n’est plus ce qu’il paraissait être au moment de l’élection où, pour le dire rapidement, on pouvait le rattacher à la notion de social-libéralisme.
C’est le mot « social » qui fait défaut ?
Oui, mais aussi, en partie, le mot « libéralisme ». On peut en effet considérer Emmanuel Macron comme un être hybride : européen...




                        

                        


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Arcadie et vie avec Philip Roth : nos choix de lectures

Chaque jeudi dans « La Matinale », la rédaction du « Monde des livres » vous fait partager ses coups de cœur, à retrouver en librairie.



LE MONDE
 |    30.08.2018 à 06h29
 • Mis à jour le
30.08.2018 à 10h23
   





                        


LES CHOIX DE LA MATINALE
Cette semaine, nos lectures nous emmènent ailleurs. En Roumanie, sur les décombres d’une dictature et des mystères qu’elle y a laissés. Aux Etats-Unis, avec une famille française qui emménage en Caroline du Nord, ou avec l’ancienne fiancée de Philip Roth. A Londres, sur la piste de deux anciens amants. Ou enfin dans une contrée utopique qui vit de partage et d’amour, et cherche les moyens de ne pas sombrer.
ROMAN. « Le Bûcher », de György Dragoman
Dans ce deuxième volet d’un triptyque consacré à la dictature en général et roumaine en particulier, l’écrivain magyarophone György Dragoman raconte avec une tonalité inattendue la première année d’une liberté tâtonnante en 1990, juste après la chute du régime de Nicolae Ceausescu. Ce cadre historique se confond dans le roman avec une scène de rêve. L’action comme le décor sont vus à travers les yeux d’une jeune fille de 13 ans, Emma, échouée dans une petite ville voisine de la frontière hongroise après l’accident de voiture de ses parents, dans la maison mystérieuse d’une grand-mère quelque peu sorcière, conférant à tous les objets du passé une empreinte magique.
Dans l’atmosphère fantastique qui envahit cet univers désorienté, en proie aux règlements de compte, alourdi de la double mémoire du fascisme et du communisme, Emma cherche les voies de sa propre émancipation. Un ouvrage superbe, qui réhabilite la mélodie trop oubliée du symbolisme. Nicolas Weill
« Le Bûcher » (Maglya), de György Dragoman, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, Gallimard, « Du monde entier », 528 p., 24 €. Découvrez nos coupons Amazon sur les Livres.

   


ESSAI. « Notre histoire intellectuelle et politique », de Pierre Rosanvallon
Combinant des éléments autobiographiques, une analyse des mutations engagées en 1968 et une histoire de l’émancipation, Pierre Rosanvallon tresse les fils d’une interprétation générale de la modernité. Il soutient que ce qui s’est joué durant la rébellion des années 1960-1970 fut essentiel dans l’histoire du projet moderne d’autonomie depuis les Lumières. Le chantier d’une réinvention de la démocratie a été ouvert, et nous serions aujourd’hui en train de vivre la maturation de ce « troisième âge de la modernité », fondé sur un idéal de « singularité » reconnue et respectée.
Or, si le pôle autogestionnaire – la « deuxième gauche » – n’a pas su consolider ce projet, le pôle anticapitaliste a entretenu une nostalgie impuissante. De ce face-à-face paralysant a profité un fort courant conservateur, antilibéral et populiste. Contrecarrer ce « retournement d’hégémonie » et, grâce à un diagnostic adéquat sur la crise de notre temps, dessiner un horizon positif – telle est l’ambition de ce travail savant et engagé. Serge Audier
« Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018 », de Pierre Rosanvallon, Seuil, « Les livres du nouveau monde », 448 p., 22,50 €.

   


ROMAN. « La Chance de leur vie », d’Agnès Desarthe
Si Agnès Desarthe a fait de l’étrangeté une constante de son œuvre, elle est une donnée de départ dans La Chance de leur vie. L’écrivaine y envoie une famille française, les Vickery, aux Etats-Unis, afin que le père, Hector, philosophe et poète, enseigne dans une fac de Caroline du Nord. « C’est le renouveau après Derrida, mais pas contre Derrida. Pour nous, c’est très fort », vibre la directrice de son département. Pendant ce temps, le fils adolescent, Lester, qui se rebaptise Absalom Absalom, perfectionnera son anglais qui n’en a guère besoin. Et Sylvie, la mère ? Eh bien, elle ne fera rien, fidèle au « dogme taoïste du non-agir » auquel cette femme au foyer déroge rarement.
S’amusant de notre familiarité avec la littérature américaine, Agnès Desarthe en détourne les codes, à commencer par celui de la réinvention de soi. La Chance de leur vie est un roman d’une grande simplicité apparente et d’une profondeur immense. Il y est question de la France, des Etats-Unis, du 13-Novembre, du couple, du lien entre parents et enfants, de la soif de spiritualité, des âges de la vie… Aussi intelligent que sensuel, ce livre splendide et drôle exalte l’amour du secret et croit en la vérité des gestes et des corps. Raphaëlle Leyris
« La Chance de leur vie », d’Agnès Desarthe, L’Olivier, 302 p., 19 €.

   


ROMAN. « Arcadie », d’Emmanuelle Baymack-Tam
Installé à la frontière transalpine dans un ancien pensionnat pour jeunes filles, le phalanstère de Liberty House a choisi de vivre selon une seule règle : « Omnia vincit amor », « L’amour triomphe de tout ». Ses sociétaires, tous au dernier degré de l’inadaptation sociale, y vivent en réfugiés, à l’écart du monde. Ils font tout en communauté, y compris l’amour. Farah, 15 ans, y habite depuis l’enfance avec sa famille. Un jour, un migrant débarque en pensionnaire clandestin à Liberty House. L’Eden arcadien saura-t-il s’ouvrir à d’autres réfugiés ? L’amour libre triomphera-t-il de tout, et même des frontières, en dépit des phobies de chacun ?
Emmanuelle Bayamack-Tam ne réinvestit l’Arcadie – terre sillonnée par Hésiode, Poussin et Cézanne – que pour lui inventer une chute. Révélée comme chimère, l’utopie fatalement périclite, dans un dernier soubresaut de plaisir. Rassurons-nous : du plaisir, il en reste. La langue n’est pas la moindre des jouissances dans ce roman qui célèbre les noces de l’écriture et de la vie. C’est peut-être plutôt par là que demeure, euphorique et vibrante, l’utopie arcadienne. Zoé Courtois
« Arcadie », d’Emmanuelle Bayamack-Tam, P.O.L, 440 p., 19 €.

   


ROMAN. « Ma dévotion », de Julia Kerninon
Vingt ans après leur rupture, Frank Appledore se tient sur un trottoir londonien devant Helen, son amie d’enfance et amante intermittente, grâce à laquelle ce peintre s’est hissé aux plus hautes cimes du monde artistique. Mais cette fois, c’est elle qui va parler, sans lui laisser dire un mot. Dans Ma dévotion, le quatrième roman de Julia Kerninon, les phrases amples s’étirent, à tâtons. Elles grattent, jusqu’à rouvrir les cicatrices des blessures au fil desquelles Helen avait fait « l’apprentissage de la douleur » ; elles creusent encore et encore dans le temps et dans son cœur pour en excaver toute la vérité.
Et puisqu’on ne peut tirer le portrait d’un homme qu’on a tant aimé sans trembler, ni dire une vie de passion et d’abnégation d’une voix égale, l’auteure déploie celle d’Helen à travers toutes ses tessitures. La prodigieuse logorrhée, jamais monotone, fait entendre tour à tour les accents accusateurs de la colère et du ressentiment, les inflexions de la caresse amoureuse, la félicité et puis la peine. Le portrait qu’Helen livre à Frank de lui-même est musical, et remarquablement vivant. Çà et là surgissent du flot de paroles de subtiles touches qui font naître, à la manière d’un peintre impressionniste, l’autoportrait d’Helen – l’ensemble du tableau figurant ainsi deux visages emmêlés dans un baiser. Z. C.
« Ma dévotion », de Julia Kerninon, Editions du Rouergue, 304 p., 20 €.

   


ROMAN. « L’Hiver du mécontentement », de Thomas B. Reverdy
Les livres de Thomas B. Reverdy témoignent d’un penchant certain pour les ruines. C’est dans celles de l’Angleterre majoritairement travailliste de l’après-guerre, minée depuis plusieurs années par l’inflation, que s’ouvre L’Hiver du mécontentement. La situation ne peut rester en l’état, quelque chose doit advenir. Alors que les grèves se multiplient à la fin de l’année 1978, que la contestation et l’inquiétude s’amplifient, on suit Candice, 20 ans, qui file à travers les rues noires et congestionnées de Londres sur son vélo. Pour payer ses études d’art dramatique, elle travaille comme coursière ; le soir, elle retrouve la troupe (féminine) avec laquelle elle répète Richard III, de Shakespeare.
En face de ce personnage qui a l’énergie rageuse d’une jeunesse biberonnée au punk rock, Thomas B. Reverdy dresse la figure de plus en plus effacée de Jones, jazzman quadragénaire, chômeur mélancolique. Il se sait voué à être un vaincu dans le monde à venir, incarné, lui, par Margaret Thatcher – laquelle s’apprête à devenir première ministre. Thomas B. Reverdy témoigne d’un remarquable talent de metteur en scène dans ce roman qui orchestre l’oscillation entre les menaces et les promesses, braque sur ses protagonistes une lumière alternativement crue et douce, use avec justesse de la musique, pour faire entendre des échos d’aujourd’hui dans l’évocation d’hier. R. L.
« L’Hiver du mécontentement », de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 220 p., 18 €.

   


ROMAN. « Asymétrie », de Lisa Halliday
Pourquoi le cacher ? On est un peu suspicieux avant d’ouvrir Asymétrie, de Lisa Halliday. Une liaison avec Philip Roth doit-elle forcément finir en roman ? Cela suffit-il pour produire un bon texte ? On est suspicieux, mais cela ne dure pas. Espièglerie, alacrité, humour, tendresse, empathie… Le ton d’Halliday est original et sincère, son sens des dialogues, magnifique. D’emblée, le charme opère.
Dans une première partie (« Folie »), l’auteure narre la rencontre de son héroïne, Alice, avec le grand homme. Elle rêve d’écrire, est intimidée. Il la protège, rembourse son prêt étudiant, lui offre des livres. Elle l’admire, il la fait rire. Jusqu’à ce que l’irrésistible « Sugar Daddy » vieillisse, que sa santé vacille et qu’elle ne puisse plus s’en occuper. Tout ça est banal mais raconté d’une façon qui ne l’est pas. On s’incline.
La deuxième partie (« Furie ») – l’histoire d’un certain Jaafari, un Irako-Américain retenu à l’aéroport de Londres parce que suspecté de terrorisme – est plus déconcertante, tant elle semble déconnectée de la première. Heureusement qu’Halliday termine sur une pirouette, une vraie-fausse interview du grand écrivain, censée nous faire comprendre pourquoi elle a assemblé « Folie » et « Furie ». Si la construction est discutable, l’audace expérimentale et la virtuosité du tout forcent l’admiration. Florence Noiville
« Asymétrie « (Asymmetry), de Lisa Halliday, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Cohen, Gallimard, « Du monde entier », 352 p., 21,50 €.

   





                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-19"> ¤ Dans « La Chance de leur vie », l’écrivaine installe une famille française en Caroline du Nord. Tout peut arriver. Ou rien. Un grand antiroman américain.
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Agnès Desarthe réinvente l’Amérique

Dans « La Chance de leur vie », l’écrivaine installe une famille française en Caroline du Nord. Tout peut arriver. Ou rien. Un grand antiroman américain.



LE MONDE
 |    29.08.2018 à 16h00
 • Mis à jour le
30.08.2018 à 08h36
    |

            Raphaëlle Leyris








                        



                                


                            
La Chance de leur vie, d’Agnès Desarthe, L’Olivier, 302 p., 19 €.

Elles baissent le col d’une chemise. Le remontent. Pétrissent un bloc de glaise. Se joignent en prière. Se posent sur un corps pour l’apaiser. En caressent un autre pour l’exciter. C’est à un fascinant ballet de mains que l’on assiste tout au long de La Chance de leur vie. On regarde les doigts des personnages s’agiter, trahissant les pensées et les pulsions les plus secrètes de leurs propriétaires – opaques y compris pour eux-mêmes. Et, pendant ce temps-là, tandis que les yeux du lecteur sont rivés sur les gestes des héros, Agnès Desarthe accomplit son tour de magie. Tranquillement, elle déploie un roman d’une grande simplicité apparente et d’une profondeur immense.
Il y est question de la France, des Etats-Unis, du 13-Novembre, du couple, du lien entre parents et enfants, de la soif de spiritualité, des âges de la vie… De bien d’autres choses encore. L’auteure y évoque avec le même naturel le rangement d’un lave-vaisselle et la lecture de William Faulkner. Le même naturel, mais aussi le même léger décalage, teinté d’une ironie délicate, qui introduit en tout une forme d’étrangeté.
Le pays de la deuxième chance
Cette dernière, si elle est un élément constant du travail d’Agnès Desarthe, se pose ici comme une donnée de départ. L’auteure fait en effet de ses personnages des « corps étrangers », pour reprendre le titre d’un livre de Cynthia Ozick qu’elle a traduit (L’Olivier, 2012), dont les protagonistes traversaient l’Atlantique des Etats-Unis vers la France. Dans La Chance de leur vie, le mouvement est inverse, et l’auteure joue de notre familiarité avec le roman américain – singulièrement sa branche universitaire, le campus novel.
Les Vickery s’envolent pour la Caroline du Nord afin que le père, Hector, philosophe et poète, enseigne une année à la fac – « C’est le renouveau après...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-20"> ¤ La romancière évoque la genèse de « La Chance de leur vie », son nouveau livre, le mystère des premières phrases – et Donald Trump.
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Agnès Desarthe : « Je ne sais pas pourquoi, dès qu’on ouvre un livre américain, ça a l’air vrai »

La romancière évoque la genèse de « La Chance de leur vie », son nouveau livre, le mystère des premières phrases – et Donald Trump.



LE MONDE
 |    29.08.2018 à 16h00
 • Mis à jour le
29.08.2018 à 17h01
    |

            Raphaëlle Leyris








                        



                                


                            
Avec La Chance de leur vie (L’Olivier, 302 p., 19 €), Agnès Desarthe ancre pour la première fois un roman dans l’actualité récente, et examine les effets de celle-ci sur ses personnages. Elle explique ce qui l’a amenée à se colleter à ce sujet, à envoyer ses personnages aux Etats-Unis, et dit ce que son livre doit à son travail de traductrice.

Dans « Le Remplaçant » (L’Olivier, 2009), vous expliquiez écrire toujours « l’histoire d’à côté », jamais celle que vous aviez prévue : « Mon arme au canon recourbé atteint rarement sa cible et tire admirablement dans les coins. » Quelle était la cible initiale de « La Chance de leur vie » ?
J’avais beaucoup de cibles… Une première piste était l’envie d’écrire sur les femmes. A une période, je regardais les femmes autour de moi, en me disant que ce sont des êtres fantastiques, et qu’il faudrait en parler mieux, longuement. Surtout de leur âge : ça m’intéressait beaucoup de savoir ce qui changeait, ce qui restait.
Une autre cible m’a été donnée, par inadvertance, par un immense traducteur – du français vers l’anglais –, Franck Wynne. Lors d’une conférence, il expliquait pourquoi la littérature française s’exporte si peu en Grande-Bretagne et en Amérique, un mystère qui me blesse et me tourmente. Il donnait les raisons habituelles (sur le côté nombriliste, trop intello, pas assez narratif de la littérature française)… Mais à un moment, il a lancé : « Si vous voulez être certain de ne jamais être traduit aux Etats-Unis, il faut y situer votre roman. » Je dois avouer que ça a été une stimulation infinie pour moi. Depuis le temps que je suis traductrice, une partie de mon imaginaire est colonisée par l’anglais et par des représentations américaines. Je ne sais pas pourquoi, dès qu’on ouvre un livre américain, ça a l’air vrai, ça ne demande aucune adaptation.

Enfin, il y avait la question de l’état de la France. De la crise d’identité assez forte qu’elle...




                        

                        

