<FILE-date="2018/07/08/21">

<article-nb="2018/07/08/21-1">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-1"> ¤ De nombreux mangas mettent en scène des héroïnes ultra-sexualisées, des plaisanteries sexistes et normalisent l’absence de consentement. Quelques mois après l’émergence du mouvement #MeToo, reportage à Japan Expo.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-1"> ¤                

Loin de #MeToo, le discret débat sur le sexisme dans le manga

De nombreux mangas mettent en scène des héroïnes ultra-sexualisées, des plaisanteries sexistes et normalisent l’absence de consentement. Quelques mois après l’émergence du mouvement #MeToo, reportage à Japan Expo.





Le Monde
 |    08.07.2018 à 10h00
    |

            Pauline Croquet et 
Morgane Tual





« La représentation des femmes dans le manga, c’est pas vraiment ça. » Gladys Boucherit, costume de licorne et lunettes dans les cheveux, est une grande lectrice de bande dessinée japonaise. Comme des dizaines de milliers d’autres, elle s’est rendue ce jeudi 6 juillet à Villepinte, en région parisienne, pour participer à Japan Expo, le plus grand événement français consacré à la culture pop japonaise. Assise à l’ombre du grand bâtiment du parc des expositions, elle détaille ce qui, dans les mangas, la met mal à l’aise depuis des années. « Il y a de gros problèmes sur la notion de consentement. Souvent, dans les mangas pour jeunes filles, l’héroïne n’est pas d’accord pour qu’un garçon l’embrasse, mais à la fin elle finira par l’aimer. Ce n’est pas une bonne représentation pour les jeunes », estime cette femme de 28 ans.
Elle n’est pas la seule, sur ce salon, à critiquer le sexisme de certaines œuvres. Pour Karine, 31 ans, qui patiente devant un stand de bouchées vapeur, ce sont plutôt les shonen, ces mangas pour jeunes hommes, qui posent problème. « Pourquoi les femmes y sont aussi déshabillées ? Les personnages masculins, eux, ne sont pas en petite tenue. Ça m’énerve. » Fiona Renouf, lycéenne de 17 ans venue de Belgique avec sa mère, se montre moins agacée. « Il y a beaucoup de stéréotypes. Ça ne me dérange pas, mais je le remarque. Et je ne me laisse pas influencer. »

        Lire aussi :
         

                Dix mangas coups de cœur à retrouver sur les stands de la Japan Expo



Dans les allées de Japan Expo, pas besoin de chercher bien loin pour confirmer les propos de ces jeunes femmes. Sur les couvertures des livres, les affiches géantes ou les figurines, les personnages féminins sont souvent ultra-sexualisés – et ont parfois l’apparence de très jeunes adolescentes, voire d’enfants. En feuilletant au hasard des mangas, on découvre aussi des héroïnes soumises aux hommes, des propos et plaisanteries sexistes, et il n’est pas rare d’apercevoir des scènes où le consentement du personnage est clairement bafoué. S’il ne s’agit que d’une partie de la production – de nombreux titres ne contiennent pas de scènes problématiques, et valorisent des personnages féminins très forts –, la récurrence de ce type de contenu interroge, dans la foulée du mouvement de société #MeToo, qui a remis le féminisme sur le devant de la scène et imposé dans le débat public la notion de « culture du viol ».
Le harcèlement, ressort comique
Il faut dire qu’au Japon, « #MeToo n’a pas fait beaucoup de bruit », souligne Christine Lévy, maîtresse de conférences à l’université Bordeaux-Montaigne, spécialiste du féminisme et des questions de genre au Japon. « Ça n’a pas du tout eu le même écho qu’en Europe ou en Amérique du Nord, il n’y a pas eu de débat de société. » Dans cette société où « le modèle féminin est gentil, poli et soumis », les suites de l’affaire Weinstein n’ont généré aucun séisme dans l’industrie culturelle, contrairement aux Etats-Unis. Et logiquement, aucune remise en question des éditeurs de mangas.

        Lire aussi :
         

                Le combat de Shiori Ito, agressée sexuellement dans un Japon indifférent



Et du côté des éditeurs français ? Le discours varie. « On se sent assez loin de ces problématiques », assume Sébastien Dallain, qui dirige la branche édition de Panini France. « Cette question me laisse un peu perplexe, je ne me la suis pas posée. » Pour lui, qui reconnaît avoir « une responsabilité morale », l’objectif est « d’apporter du plaisir au lecteur. On se demande jusqu’où on peut aller, et il y a des choses qu’on ne va pas publier car trop violentes ou sexistes ».
Son entreprise édite notamment un des mangas les plus emblématiques des années 1980 et 1990 : City Hunter, plus connu en France dans sa version animée, baptisée Nicky Larson. Le héros, Ryo Saeba, y passe une bonne partie de son temps à harceler sexuellement quasiment tout personnage féminin à sa portée – le principal ressort comique de ce shonen. « C’est de l’humour typiquement japonais, et le harceleur est tourné en ridicule, estime Sébastien Dallain, ça éveille des consciences. »
Les éditeurs posent leurs « limites »
Certains poncifs se retrouvent d’un manga à l’autre, comme les innombrables gros plans sur petites culottes, ou les personnages féminins surpris dans la salle de bain. « Parfois, ce sont les éditeurs japonais qui demandent que l’auteur ajoute ce type de scène », explique Arnaud Plumeri, directeur éditorial chez Doki-Doki, quelques stands plus loin. « Après une enquête auprès des lecteurs, le responsable éditorial va dire : les lecteurs trouvent cette héroïne sexy, il faut la montrer plus. » Et souvent la sexualiser davantage – une pratique parfois appelée plus ou moins ironiquement « fan service ». On a par exemple vu la taille des seins de Nami, un personnage féminin de One Piece, gonfler considérablement avec le temps - quand bien même ce manga très populaire compte, selon les études de lectorat, autant de lectrices que de lecteurs en France.
Des évolutions que ne sont pas en mesure d’anticiper les éditeurs français, explique Arnaud Plumeri, comme l’apparition de certaines scènes qui pourraient leur déplaire. « Pour acheter un titre, il faut faire des offres dès la publication au Japon du premier volume. On ne sait pas où va l’histoire, ce que ça va donner. » Résultat, il lui est arrivé de trouver des « subterfuges » pour « éviter que la ligne jaune soit franchie ». Quitte à « édulcorer un dialogue » ou agrandir le cartouche de texte pour masquer une image lui posant problème.
Il n’est pas le seul. Une page du tome 7 de Dead Tube, paru en janvier et mettant en scène un viol, a ainsi été considérablement noircie par les éditions Delcourt/Tonkam. « Parce qu’elle ne nous paraissait pas utile dans le déroulé de l’histoire et surtout qu’il y a des limites que nous ne voulons pas dépasser », explique Pascal Lafine, éditeur chez Delcourt/Tonkam.
Des choix éditoriaux plus responsables
Chez Akata, dont le stand est à deux pas, on assure ne « jamais » recourir à ce type de censure. Mais préférer choisir des titres plus intelligents. « Dans le shojo [les mangas pour jeunes filles], beaucoup de mangas sont dessinés par des femmes, et les personnages masculins se comportent comme des rustres. Et ce n’est jamais remis en question dans l’histoire ! » déplore Bruno Pham, directeur éditorial.
« Le problème, c’est le systématisme, le manque de recul de certains mangas où c’est normalisé. Le beau gosse est un rustre, mais comme il est beau, alors ce n’est pas grave ! Chez Akata, si le personnage est un connard sans rien derrière, on ne va pas publier. »
Et de citer Game, un manga sorti cette année, présenté comme féministe, et qui provoqua quelques remous dans le landerneau français du manga. Il raconte comment Sayo, une cadre brillante, finit par céder aux sollicitations insistantes d’un collègue, et établit une relation purement physique entre eux. « L’héroïne est consciente que c’est un connard, et il n’est pas présenté avec de petites étoiles, le manga ne dit pas que c’est bien ou mal. C’est neutre, et ça change tout. »
Guillaume Kapp, quant à lui, tente de rendre plus responsable le choix des mangas édités par Ototo/Taifu Comics. Et pour cause : l’entreprise est notamment spécialisée dans le yaoi, un genre mettant en scène des histoires d’amour entre hommes, à destination d’un lectorat principalement féminin, et où les scènes de viol sont monnaie courante. « On y fait de plus en plus attention. Dans certains cas, le violé finit par dire “j’ai aimé ça et maintenant je t’aime”. Ça me pose problème. » Lui essaye désormais de choisir des mangas davantage axés sur des questions de société, comme l’homoparentalité. « On fait de moins en moins de titres avec du viol gratuit, la fiction a ses limites », explique-t-il.
« La prise de conscience doit venir du Japon »
La France étant l’un des premiers marchés au monde pour le manga, les exigences des éditeurs français ont-elles une influence sur la façon de faire de leurs homologues japonais ? « Il ne faut pas se leurrer, estime Guillaume Kapp. Le Japon reste très auto-centré, même s’il vend à l’international. Les éditeurs japonais ne changeront jamais le travail des auteurs pour ça. La prise de conscience doit venir du Japon. »
Et du côté des mangakas français, de plus en plus nombreux ? Elsa Brants, auteure de Save Me Pythie, dit se « battre contre ça depuis longtemps ».
« Les codes du manga, c’est un langage avec lequel on peut raconter ce qui nous est propre, c’est adaptable à chaque culture et individu. On peut faire du bon manga humoristique sans vulgarité, sans sexisme, sans violence envers les femmes. »
A Japan Expo, qui compte autant de femmes que d’hommes dans ses visiteurs, aucun événement – conférence, débat ou autre – n’a été consacré à la question lors de cette édition, contrairement à de nombreux autres grands événements culturels de l’année. « Si on fait ce débat sur le manga, cela reviendrait quelque part à juger la société japonaise et je ne pense pas que ce soit aux Français de le faire, explique Thomas Sirdey, cofondateur de la Japan Expo. Il faut se demander à quoi servirait ce débat. Si c’est pour que les plus jeunes s’informent, prennent conscience et construisent quelque chose de plus sain, pourquoi pas. Donc un débat pour ouvrir l’esprit des gens pourquoi pas, pour juger la société japonaise, je ne veux pas. »




                     require(["lmd/core/ux/longform"], function (advertLongform) {
                        advertLongform.moveAdvert('.js-parallaxe_slot', '#articleBody');
                     });


                      






<article-nb="2018/07/08/21-2">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-2"> ¤ Les critiques littéraires de l’homme de lettres paraissent dans deux nouveaux tomes de ses « Œuvres complètes ». Essentiel.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-2"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Jean Paulhan là où on ne l’attend pas

Les critiques littéraires de l’homme de lettres paraissent dans deux nouveaux tomes de ses « Œuvres complètes ». Essentiel.



Le Monde
 |    08.07.2018 à 07h15
    |

                            Jean-Louis Jeannelle (Spécialiste des études littéraires et collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Œuvres complètes IV et V. Critique littéraire, de Jean Paulhan, édité par Bernard Baillaud, Gallimard, 784 p. et 778 p., 39,50 € chacun.

Du critique le plus prestigieux de La Nouvelle Revue française durant l’entre-deux-guerres, Albert Thibaudet, Jean Paulhan (1884-1968) écrivait qu’il fut « le premier critique français qui ne tienne pas Baudelaire pour un extravagant, Mallarmé pour un fumiste et Lautréamont pour un simple fou ». Curieux titre de gloire, qui témoigne des risques encourus par qui prétend juger dans l’immédiat la valeur d’œuvres sur lesquelles la postérité portera quoi qu’il en soit un autre regard et qu’elle appréciera pour de tout autres raisons que lui, quand bien même l’évaluation du critique (chargé de conseiller une lecture) et celle du savant (chargé de commenter une relecture) coïncideraient. Toujours menacée de verser dans la promotion ou de paraître, rétrospectivement, aveugle à la nouveauté, la critique est une activité délicate qui se justifie avant tout par sa hauteur de vue et par l’alacrité d’un style : Jean Paulhan en fut l’un des grands praticiens et le plus ardent défenseur.
Homme de revues (La NRF, Commerce, Les Cahiers de la Pléiade…), tête chercheuse des éditions Gallimard, éminence grise de la république des lettres durant l’entre-deux-guerres et jusque dans les années 1960, Paulhan fut tout cela, et bien plus : l’auteur de petites fables sophistiquées et d’une œuvre critique hétéroclite, de la simple note au traité composé en longues volutes. Est-ce en raison du rôle (trop) stratégique qu’il exerçait auprès de Gallimard ? Ses œuvres complètes parurent chez un petit éditeur, Tchou, ce qui a nui à sa postérité. Depuis 2006, Bernard Baillaud en assure, sous la couverture blanche, une nouvelle édition en sept volumes, dont paraissent aujourd’hui les deux tomes réservés à cet exercice à chaud du goût littéraire.
Se confronter à...



                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-3">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-3"> ¤ « La Matinale du Monde » publie tous les dimanches le strip « Leumonde.fr » d’Antoine Marchalot.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-3"> ¤                     


Article sélectionné dans La Matinale du 07/07/2018
Découvrir l’application


                        

Leumonde.fr, par Antoine Marchalot (épisode 109)

« La Matinale du Monde » publie tous les dimanches le strip « Leumonde.fr » d’Antoine Marchalot.



Le Monde
 |    08.07.2018 à 06h32
 • Mis à jour le
08.07.2018 à 20h24
   





                        



   





                            


                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-4">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤ Parmi les parutions qui marquent les 70 ans de l’Etat d’Israël, fondé en 1948, l’important « Persévérance du fait juif », de Danny Trom, revient aux sources bibliques pour éclairer le destin politique du pays.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Israël, les raisons d’être. Entretien avec Danny Trom

Parmi les parutions qui marquent les 70 ans de l’Etat d’Israël, fondé en 1948, l’important « Persévérance du fait juif », de Danny Trom, revient aux sources bibliques pour éclairer le destin politique du pays.



Le Monde
 |    07.07.2018 à 08h00
    |

                            David Zerbib (Philosophe et collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Persévérance du fait juif. Une théorie politique de la survie, de Danny Trom, EHESS/Gallimard/Seuil, « Hautes études », 512 p., 28 €.

Danny Trom, chercheur au CNRS, s’efforce de bâtir une sociologie de l’expérience politique. Après avoir travaillé, notamment, sur les problèmes publics dans la ville et sur les conflits dans l’aménagement du territoire, il s’est spécialisé dans l’étude des collectifs ­politiques modernes. Son nouvel essai, ­Persévérance du fait juif, analyse, à l’heure où l’on commémore le 70e anniversaire de la naissance d’Israël, les fondements mal identifiés d’une tradition politique juive.

Votre livre interroge ce qui relie les juifs de la diaspora à l’Etat d’Israël, bien qu’il leur soit a priori étranger. ­Chaque fois qu’Israël est menacé, ­relevez-vous, ils sont saisis d’une ­angoisse, comme la philosophe ­Hannah Arendt lors de la guerre des Six-Jours, en 1967. Comment ana­lysez-vous ce paradoxe ?
Ce rapport particulier n’a pas trouvé d’explication théorique. Le paradoxe est d’autant plus saillant dans le cas de juifs dits « émancipés », comme Hannah Arendt ou, en France, Raymond Aron, qui écrivit par exemple à cette époque : « Ce petit Etat qui n’est pas le mien, s’il ­venait à disparaître, m’ôterait jusqu’à ­l’envie de vivre. » Pourquoi réagit-il ainsi ? La réponse est à chercher dans une forme d’expérience politique de la précarité, que le rétablissement de la république et des Etats-nations en Europe après la guerre n’a pas suffi à apaiser. Il y a eu un affaiblissement de la confiance des juifs dans l’Etat, lié aux événements qui vont de la montée de l’antisémitisme au XIXe siècle jusqu’à la Shoah, en passant, en France, par Vichy. L’Etat d’Israël joue alors un rôle de réassurance à travers un Etat supplémentaire, pris essentiellement dans sa fonction protectrice.
Vous montrez...




                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-5">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-5"> ¤ André Chouraqui, Michel Abitbol, James Horrox… les livres essentiels qui marquent cet événement.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-5"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Soixante-dix ans de l’Etat d’Israël, les parutions

André Chouraqui, Michel Abitbol, James Horrox… les livres essentiels qui marquent cet événement.



Le Monde
 |    07.07.2018 à 07h46
    |

                            Florent Georgesco








                        



                                


                            Entretien. Ferveur et la lucidité d’André Chouraqui
A l’heure d’Israël, de Léon Askénazi et André Chouraqui, édité par Denis Charbit, Albin Michel, « Présences du judaïsme », 224 p., 17,50 €.
L’anniversaire de la création de l’Etat d’Israël offre l’occasion de réveiller le souvenir d’un de ses citoyens les plus remuants, et les plus ardemment dévoués à en préserver les promesses : l’écrivain, traducteur, juriste et homme politique André Chouraqui (1917-2007). Deux inédits paraissent en même temps – un livre d’entretien et sa thèse de doctorat en droit –, rappelant que cette fidélité, chez un homme qui, Français d’Algérie, s’installa à Jérusalem dès 1950, pouvait être fervente, absolue, amoureuse et, aussi bien, d’une lucidité intransigeante sur les trahisons de l’idéal universaliste sans lequel, à ses yeux, Israël ne serait plus lui-même.
Ces dispositions inséparables ressortent fortement de sa conversation avec le rabbin, spécialiste du Talmud, Léon Askénazi (1922-1996). Enregistrée à Jérusalem durant l’été 1987, elle n’avait pas été transcrite jusqu’à la présente exhumation, menée sous la direction du sociologue et politologue Denis Charbit. « Ensemble, dit André Chouraqui à son ami, nous avons vécu l’histoire de cette extraordinaire génération (…) qui a eu le privilège unique de voir, après les abîmes de la persécution et de la déréliction, les cimes de la renaissance (…). Et aujourd’hui, face à ce paysage qui est celui de notre Jérusalem historique, nous nous rencontrons pour faire le bilan. »
Dans sa belle présentation, Denis Charbit montre que ce bilan se focalise sur les relations qui, selon les deux hommes, structurent la vie d’Israël : des juifs avec les chrétiens et les musulmans, d’Israël avec la diaspora, du politique et du théologique… Et, bien sûr, des Israéliens et des Palestiniens, sujet qui permet à André Chouraqui d’exprimer, face à un Askénazi moins enthousiaste,...




                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-6">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-6"> ¤ Auteure des mangas « A Silent Voice » et « To Your Eternity », la dessinatrice de 29 ans était l’une des invitées de la convention Japan Expo, le grand rendez-vous en France de la culture japonaise.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-6"> ¤                     
                                                

Yoshitoki Oima, mangaka : « Je n’ai pas envie d’épargner mes personnages »

Auteure des mangas « A Silent Voice » et « To Your Eternity », la dessinatrice de 29 ans était l’une des invitées de la convention Japan Expo, le grand rendez-vous en France de la culture japonaise.



Le Monde
 |    07.07.2018 à 07h00
    |

            Pauline Croquet (Propos recueillis par)








                        



   


En 2015, les lecteurs français de manga acclament Yoshitoki Oima, jeune auteure de moins de 30 ans qui signait un manga pour adolescents poignant et original, abordant le thème du harcèlement et du handicap. A Silent Voice, dont l’adaptation en film animé débarque dans les salles de cinéma en août prochain (deux ans après le Japon), raconte comment Shoya, un ancien harceleur, reprend contact une fois lycéen pour s’excuser auprès de sa victime, Shoko, une ancienne camarade de classe de primaire sourde et muette.
Deux ans plus tard, la mangaka surprend de nouveau avec la publication d’une nouvelle série dramatique difficilement descriptible, et construite comme une quête d’identité. To Your Eternity commence avec l’arrivée sur Terre d’un être immortel et immatériel. Une force pure qui va prendre, au fil de son expérience et de son apprentissage, la forme d’animaux puis d’êtres humains qu’il pourra croiser. Pour sa première visite en France, Yoshitoki Oima est allée à la rencontre de ses lecteurs à Japan Expo, qui se tient au Parc des expositions de Villepinte jusqu’à dimanche 8 juillet. L’auteure se laisse difficilement percer à jour et semble aussi mystérieuse que sa série.
Rares sont les mangas qui parlent de handicap. D’où vous est venue l’idée de « A Silent Voice » ?
Il y a une personne malentendante dans mon entourage, j’ai été touchée directement par ce sujet. A l’époque où j’ai imaginé A Silent Voice, je n’étais pas encore mangaka installée à Tokyo. Je me suis dit que si je voulais avancer un peu plus vite dans ma carrière, il serait plus judicieux de parler de choses qui m’étaient proches.
Comment avez-vous travaillé pour aborder de façon la plus réaliste possible la situation de Shoko, l’héroïne ce manga ?
Il se trouve que ma mère est interprète en langue des signes, ce qui m’a permis d’être au plus proche de ce langage. Pour le reste, les détails techniques, ils sont le fruit de recherches sur Internet.
La série, très acclamée en France, revient sur le devant de la scène avec la sortie du film en août prochain. Celui-ci vous a t-il donné envie d’enrichir votre histoire avec de nouveaux chapitres ou, de votre côté, « A Silent Voice » est bel et bien terminé ?
L’histoire n’a pas de suite. Je ne pense pas que je me pencherai sur d’autres chapitres. Je pourrais bien entendu le faire, mais je ne pense pas que je puisse apporter quelque chose d’intéressant. Il est mieux de préserver l’œuvre.
C’est grâce à cette série que vous avez été reconnue internationalement. Aviez-vous peur que l’on vous cantonne à ce style de manga plutôt social ?
Je n’ai parlé du thème de la surdité que parce qu’il s’agissait d’une situation que je connaissais. Je ne me sentirais pas en mesure d’écrire sur d’autres handicaps par exemple, donc la question ne s’est même pas posée.

    Hit #manga artist Yoshitoka Oima, creator of #ASilentVoice / #KoeNoKatachi meeting fans and promoting her new book, To Your Eternity at #JapanExpo! #JapanExpo2018 Une publication partagée par  What's A Geek (@whatsageek) le 6 Juil. 2018 à 4 :18 PDT 

Votre série suivante, « To Your Eternity », change radicalement et rassemble différents styles de dessins et d’influences. D’où est parti le concept ?
J’ai moi-même du mal à décrire cette série, mais je peux vous dire que j’ai l’impression de raconter ma propre histoire. A Silent Voice avait un motif fort, et je souhaiterais que les lecteurs abordent To Your Eternity avec plus de légèreté, même si c’est une histoire qui nécessite de réfléchir beaucoup et que je ne pense pas encore avoir fourni tous les éléments de compréhension de l’histoire aux lecteurs.
Il semble aussi que vous abordiez en majorité des thématiques difficiles, sombres. Est-ce une démarche volontaire ? Vous décririez-vous comme quelqu’un de triste ?
Dans les trois séries que j’ai écrites [Mardock Scramble, sa première série adaptée de romans a été publiée en 2009 au Japon], il y a un thème commun : comment arriver à se satisfaire de la vie qu’on a, comment on y survit. Chaque série à mon sens fonctionne de la même manière et me permet de rester cohérente.
Après, il est certain que mes histoires sont le reflet d’une partie de ma personnalité. Sinon, cela ne serait pas plaisant à faire.
Vous n’avez aucune difficulté à vous séparer de personnages, à les faire mourir quand d’autres mangakas renoncent à le faire. C’est absolument nécessaire ?
Les personnes que je côtoie dans ma vie personnelle vont mourir pour des raisons indépendantes de mon fait. Cela me paraît normal de répercuter ça dans mon travail, je n’ai pas envie d’épargner ou de prendre soin coûte que coûte de mes personnages, surtout si cela ne sert pas l’histoire. Ce que l’on peut faire en une vie est limité et je n’aime pas l’idée que je peux mourir sans avoir fait tout ce que je souhaitais. Je veux confronter mes personnages à cette idée.

        Lire aussi :
         

                « A Silent Voice », harcèlement scolaire et handicap






                            


                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-7">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-7"> ¤ Libre-penseuse, féministe avant l’heure et socialiste par conviction, George Sand (1804-1876) ne peut être réduite à ses amours tumultueuses avec Musset et Chopin, ou à la « bonne dame de Nohant ». Les extraits proposés dans ce hors-série permettent de prendre la mesure d’une œuvre considérable, accompagnés d’un entretien avec Michelle Perrot, de critiques et d’hommages, signés Baudelaire, Flaubert ou Sagan…
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-7"> ¤                     
                                                

George Sand, la libre-penseuse

Libre-penseuse, féministe avant l’heure et socialiste par conviction, George Sand (1804-1876) ne peut être réduite à ses amours tumultueuses avec Musset et Chopin, ou à la « bonne dame de Nohant ». Les extraits proposés dans ce hors-série permettent de prendre la mesure d’une œuvre considérable, accompagnés d’un entretien avec Michelle Perrot, de critiques et d’hommages, signés Baudelaire, Flaubert ou Sagan…



Le Monde
 |    06.07.2018 à 15h15
 • Mis à jour le
06.07.2018 à 16h38
    |

Martine Reid (Professeure à l’université de Lille)







                        



   


Née à Paris en 1804, Aurore Dupin, devenue « George Sand » à l’occasion de la publication de son premier roman, Indiana, en 1832, n’est plus aujourd’hui réduite à ses amours tumultueuses ou à quelque image de « bonne dame » que le temps aurait assagie. Son œuvre ne se trouve plus limitée aux romans champêtres et leur lecture réservée aux enfants. Le temps a débarrassé l’œuvre et la vie des attaques et caricatures innombrables dont elles ont longtemps fait l’objet.
Comme Victor Hugo, George Sand occupe la scène littéraire pendant près d’un demi-siècle.
Comme lui, au nom de l’égalité, elle prend la défense du peuple, des paysans surtout, et affiche toute sa vie de fortes convictions socialistes et républicaines. L’œuvre qu’elle laisse est considérable : plus de soixante-dix romans, des contes et des nouvelles en nombre, une autobiographie monumentale, une vingtaine de pièces de théâtre, des essais, des récits de voyages, des centaines d’articles publiés dans les grands journaux et revues auxquels s’ajoute une correspondance comptant près de vingt-cinq mille lettres.
« Génie narratif »
Au-delà de sa grande inventivité formelle, l’ensemble témoigne d’une remarquable attention aux questions esthétiques, politiques, philosophiques et religieuses, à l’apport des Lumières et de la Révolution, au monde rural et à ses spécificités berrichonnes au moment où se développe l’intérêt pour le folklore, à la condition des femmes, enfin, que le code civil de 1804 a privées des droits civils et politiques.
Balzac, Musset, Delphine de Girardin, Marie d’Agoult, Hugo et Sainte-Beuve reconnaissent à George Sand ce « génie narratif » que Flaubert et Taine salueront plus tard. Tocqueville voit en elle « une manière d’homme politique » quand elle soutient activement la révolution de 1848 puis s’oppose à l’empire.
Quand elle meurt à Nohant, en 1876, Flaubert confie : « Il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie », tandis que Victor Hugo déclare : « Dans ce siècle qui a pour loi d’achever la Révolution française et de commencer la révolution humaine, l’égalité des sexes faisant partie de l’égalité des hommes, une grande femme était nécessaire. »
Le hors-série du Monde qui lui est consacré propose un portrait, signé Martine Reid, des extraits de l’œuvre de l’écrivain, un entretien avec l’historienne Michelle Perrot, des critiques de son œuvre et des hommages d’auteurs contemporains (Baudelaire, Barbey d’Aurevilly, Proudhon, Musset, Flaubert, etc.), ou modernes (Simone de Beauvoir, Julien Gracq, Françoise Sagan, etc.)…
Martine Reid est spécialiste de littérature du XIXe siècle et des auteures. Elle a consacré deux ouvrages à George Sand, dont une biographie (Signer Sand. L’œuvre et le nom, Belin, 2003 ; George Sand, Gallimard, Folio biographie, 2013). Elle a réédité plusieurs de ses romans et nouvelles, ainsi qu’Histoire de ma vie (Gallimard/Quarto, 2004).
« George Sand. L’insoumise », un hors-série du Monde, 124 p., 8,50 euros. En vente en kiosque ou sur la boutique du monde.fr.



                            


                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-8">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-8"> ¤ Le choix de l’équipe et des collaborateurs du « Monde des livres » parmi les ouvrages qu’ils ont aimés depuis janvier.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-8"> ¤                     
                                                

Sélection. Les coups de cœur du « Monde des livres » pour l’été

Le choix de l’équipe et des collaborateurs du « Monde des livres » parmi les ouvrages qu’ils ont aimés depuis janvier.



Le Monde
 |    06.07.2018 à 08h01
    |

                            Vincent Azoulay (Historien et collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Etienne Anheim (Historien et collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Serge Audier (Philosophe et collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Gilles Bastin (Sociologue et collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Anne Both (Anthropologue et collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Roger-Pol Droit, 
                            Jean-Louis Jeannelle (Spécialiste des études littéraires et collaborateur du « Monde des livres »), 
                            André Loez (Historien et collaborateur « Monde des livres »), 
                            Ariane Singer (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Monique Petillon (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Gladys Marivat (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Eric Loret (Collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Xavier Houssin (Collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Pierre Deshusses (Collaborateur « Monde des livres »), 
                            Bertrand Leclair (Collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Claro (Ecrivain et traducteur), 
                            Florence Bouchy (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            François Angelier (Collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Elena Balzamo (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Elisabeth Roudinesco (Historienne et collaboratrice du « Monde des livres »), 
Nicolas Weill, 
                                Florent Georgesco, 
                            Macha Séry, 
                            Florence Noiville, 
Raphaëlle Leyris et 
Jean Birnbaum








                        


Une sélection d’ouvrages à emporter dans vos valises, cet été : quinze romans, douze essais. Bonne lecture.
LITTÉRATURE
François Angelier
« Un jardin de sable », d’Earl Thompson, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Charles Khalifa, Monsieur Toussaint Louverture, 830 p., 24,50 €.
A fouler Un jardin de sable, d’Earl Thompson, road-movie apocalyptique et houleux récit d’initiation érotique narrant la saga, dans le Kansas miséreux des années 1930, du jeune Jacky Andersen et de sa branquignolesque famille, à se ruer sur cette version trash et rabelaisienne des Raisins de la colère, on découvre, ahuri, un classique « hénaurme » de la littérature américaine.

   



        Lire :
         

          La Grande Dépression enchantée d’Earl Thompson



Elena Balzamo
« Camarade Anna », d’Irina Bogatyreva, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs, Albin Michel, 274 p., 22 €.
Une histoire d’amour entre une Moscovite et un provincial sert de cadre à une autre histoire : l’amour de la jeune femme pour… le communisme ! Fustigeant l’« embourgeoisement » de la société post-soviétique, Anna sacrifie l’homme réel à l’homme idéal, et le présent imparfait à l’avenir radieux. Pathétique dans son idéalisme, effrayante dans son dogmatisme. La radioscopie captivante d’une génération.

   


Jean Birnbaum
« Le Lambeau », de Philippe Lançon, Gallimard, 512 p., 21 €.
Défiguré lors de l’attentat contre Charlie Hebdo, l’auteur tente de maintenir un lien avec le monde des vivants. Mais les ponts sont coupés. Décrivant cette béance, Lançon hisse chaque évocation intime au niveau d’une méditation universelle sur notre temps, nos aveuglements : sa plume nous en met plein la gueule ; son visage défait exhibe tout ce que nous ne voulons pas regarder en face ; sa lucidité est une fidélité à l’enfant qu’il fut ; ses souvenirs d’enfance ressemblent déjà à nos souvenirs de guerre. Un brûlant journal de deuil.

        Lire :
         

          Après « Charlie », le journal du deuil



Florence Bouchy
« La Horde », de Sibylle Grimbert, Anne Carrière, 200 p., 17 €.
Satiriques, épiques ou mélancoliques, les romans de Sibylle Grimbert explorent volontiers les genres et les tonalités. La Horde surprend une fois encore en jouant avec les codes du fantastique. Raconté du point de vue de Ganaël, le démon – assez inexpérimenté – qui cherche à prendre possession d’une jeune enfant, le récit joue avec humour d’un bel éventail de situations à hauts risques littéraires et tend au lecteur un miroir angoissant.

   



        Lire :
         

          Sibylle Grimbert suscite l’épouvante



Claro
« Le Dossier M. Livres 1 et 2 », de Grégoire Bouillier, Flammarion, 870 p. et 880 p., 24,50 € chacun.
Deux pavés magistraux sous lesquels se convulse une plage pléthorique. Avec Le Dossier M, la notion d’épisode, chère aux dévoreurs de séries, n’a qu’à bien se tenir : on en tourne les pages en état de haute excitation littéraire, incessamment stimulé, orgasme mental garanti. Un récit aussi tentaculaire qu’une pelote de neurones, obéissant sans doute aux mêmes lois, qui fait de la digression une pensée jazzée, et de l’amour déçu un champ de rhizomes.

   



        Lire :
         

          Le feuilleton. Orgasme au-dessus de la ceinture



Pierre Deshusses
« Comment un adolescent maniaco-dépressif inventa la Fraction armée rouge au cours de l’été 1969 », de Frank Witzel, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Grasset, 990 p., 29,90 €.
Cette odyssée d’un gamin de 13 ans raconte la fracture d’une génération qui ne se reconnaissait plus dans l’austérité morale et la prospérité économique de l’après-guerre, le « côté vacillant » d’une époque. Mais ici pas de célébration. Plutôt un « mélange hybride de pop, de politique et de paranoïa », selon le jury qui lui a décerné le Deutscher Buchpreis.

   



        Lire :
         

          Frank Witzel tient l’Allemagne à portée de tir



Xavier Houssin
« Le Bon Cœur », de Michel Bernard, La Table ronde, 238 p., 20 €.
Michel Bernard consacre à Jeanne d’Arc un roman ardent, lyrique, emporté. Grâce à lui on approche le mystère de cette petite paysanne qui sauva le royaume de France et mourut sur le bûcher à Rouen. Un mystère aussi troublant que celui des saisons qui changent ; que celui des paysages, du Barrois au Val de Loire. Un mystère aussi simple, aussi pur que peut l’être l’âme d’une jeune fille. Et aussi grand que les cœurs peuvent le porter.

   



        Lire :
         

          Michel Bernard aborde Jeanne d’Arc en voisin



Bertrand Leclair
« Dans nos langues », de Dominique Sigaud, Verdier, 144 p., 14,80 €.
Dans la rue, une petite fille à peine initiée au langage tient la main de sa mère alors que s’ébauche une conversation entre dames de bonne compagnie. L’enfant éprouve physiquement l’irrésistible métamorphose du corps et des mots de la mère soumise à la pression sociale. De ce sentiment de déchirure initial, Dans nos langues tire un récit d’émancipation d’une belle justesse, célébrant la littérature comme seul viatique sur le chemin d’une parole sensible.

   



        Lire :
         

          Dominique Sigaud, langue déliée



Raphaëlle Leyris
« La Fille qui brûle », de Claire Messud, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par France Camus-Pichon, Gallimard, « Du monde entier », 256 p., 20 €.
Nos illusions, les fictions que l’on se raconte et où se façonnent nos identités sont la matière de Claire Messud, écrivaine d’une profondeur et d’une finesse admirables. En témoigne aujourd’hui La Fille qui brûle, superbe roman de la sortie de l’enfance, sur la dislocation d’une amitié, qui raconte aussi comment la société réduit le champ des possibles pour les jeunes filles.

   



        Lire :
         

          Claire Messud ou les illusions perçues



Eric Loret
« Là où tout se passe », de Lara Pawson, traduit de l’anglais par Yoko Lacour, L’Observatoire, 160 p., 18 €.
Correspondante du BBC World Service en Afrique de 1996 à 2007, Lara Pawson a notamment couvert les guerres civiles d’Angola et de Côte d’Ivoire. Dans ces Mémoires en fragments, où les souvenirs d’enfance se mêlent aux récits de carnages, celle que son frère appelle « la lesbienne à Baader » raconte son goût du danger avec une belle autodérision.

   



        Lire :
         

          L’anecdotique, l’atroce et le désir de vie de Lara Pawson



Gladys Marivat
« Douces déroutes », de Yanick Lahens, Sabine Wespieser, 232 p., 19 €.
Douces déroutes capture la musique entêtante du corps-à-corps d’une dizaine de personnages avec Port-au-Prince, sublime et violente capitale haïtienne. Il y a le juge Berthier, assassiné alors qu’il enquêtait sur une affaire qui dérange le pouvoir ; sa fille Brune et ses jeunes amis. Tous sont mis en échec par leur pays et sa corruption rampante, mais tous luttent à leur manière – avec la colère, le travail des mots et de la terre – pour étreindre la vie. Un roman incandescent.

   



        Lire :
         

          Yanick Lahens dans Port-au-Prince brûlante



Florence Noiville
« Quelle n’est pas ma joie », de Jens Christian Grondahl, traduit du danois par Alain Gnaedig, Gallimard, « Du monde entier », 160 p., 15 €.
L’intime est la grande affaire du Danois Jens Christian Grondahl. L’amour, le couple, l’éloignement. Dans Quelle n’est pas ma joie, l’héroïne vient de perdre son mari et s’adresse à sa meilleure amie, qui fut sa première femme. Le roman s’ouvre quand la tombe du défunt se referme, et le tour de force de Grondhal consiste à faire un livre total avec presque rien. Comme dans une toile d’Hammershoi, tout est simple et profond.

   



        Lire :
         

          Jens Christian Grondahl rompt la glace



Monique Petillon
« Divagabondages », de Frédéric Jacques Temple, Actes Sud, « Un endroit où aller », 386 p., 23 €.
Poète et bourlingueur, traducteur et homme de radio, Frédéric Jacques Temple (né en 1921) a rassemblé des chroniques savoureuses, publiées dans des revues depuis 1945. Rien de plus vivant que ce kaléidoscope de souvenirs, qui révèle sa curiosité passionnée pour les écrivains (Blaise Cendrars, Lawrence Durrell, Henry Miller, Gaston Miron). Mais aussi son amour pour la faune sauvage, celle de son « Larzac ancestral ».

   


Macha Séry
« Bleu de Prusse », de Philip Kerr, traduit de l’anglais (Ecosse) par Jean Esch, Seuil, 672 p., 22,50 €.
Sur ordre du SS Reinhard Heydrich, chef de toutes les polices et futur architecte de la « solution finale », Bernie Gunther, l’antihéros récurrent de Philip Kerr, a dû partir en Bavière en avril 1939. Mission : enquêter sur le meurtre d’un ingénieur abattu par un sniper sur la terrasse du « nid d’aigle » d’Hitler. Mort en mars, Philip Kerr n’a cessé de porter au sommet l’alliance du récit de guerre et d’espionnage, du polar et du roman historique.

        Lire :
         

          Philip Kerr vole au-dessus du nid d’aigle d’Hitler



Ariane Singer
« L’Uruguayenne », de Pedro Mairal, traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin, Buchet-Chastel, 144 p., 14 €.
Un écrivain argentin sans le sou, dont le couple vacille, part en Uruguay toucher une avance sur droits d’auteur. Il espère y retrouver la séduisante Guerra, rencontrée peu auparavant. Les aventures rocambolesques de ce quadra maladroit se succèdent dans ce roman réjouissant qui décrit avec impertinence l’enfermement de la vie familiale et la soif périlleuse d’une nouvelle jeunesse.

   



        Lire :
         

          Pedro Mairal fait le point à Montevideo



ESSAIS
Etienne Anheim
« Le Voyage d’hiver de Schubert. Anatomie d’une obsession », de Ian Bostridge, traduit de l’anglais et de l’allemand par Denis-Armand Canal, Actes Sud, 504 p., 29 €.
Le ténor britannique Ian Bostridge déchiffre le chef-d’œuvre de Schubert. La biographie du musicien, le portrait de la Vienne contre-révolutionnaire et la lecture croisée de Goethe ou Byron rencontrent l’histoire de la musique mais aussi celle des sciences pour éclairer les lieder et composer le portrait chinois d’une Europe romantique qui est notre parente.

   



        Lire :
         

          Ian Bostridge chante juste Franz Schubert



Serge Audier
« Communauté », de Martin Buber, traduit de l’allemand par Gaël Cheptou, L’Eclat, « Eclats », 156 p., 10 €.
Philosophe majeur du judaïsme et de la relation « Je et Tu », Martin Buber (1878-1965) fut aussi un socialiste libertaire. Cette anthologie de textes inédits restitue sa vision émancipatrice de la communauté. Il oppose aux mutilations du capitalisme et aux dangers du socialisme étatique l’espoir de nouvelles relations humaines qui feraient vivre quotidiennement la liberté et la solidarité.

   



        Lire :
         

          Quand Martin Buber prônait l’épanouissement communautaire



Vincent Azoulay
« Rome, cité universelle. De César à Caracalla, 70 av. J.-C. - 212 apr. J.-C. », sous la direction de Catherine Virlouvet, Patrice Faure et Nicolas Tran, Belin, « Mondes anciens », 880 p., 49 €.
Cette somme neuve et stimulante raconte comment Rome se voulut une cité universelle et sut concilier autonomie et intégration, créant une communauté de destin. A l’heure où la construction européenne est en lambeaux, l’Antiquité est à nouveau une ressource d’intelligibilité pour penser les défaillances du présent.

   



        Lire :
         

          La collection « Mondes anciens » offre un monument à Rome



Antoine de Baecque
« Anatomie de la Terreur », de Timothy Tackett, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Serge Chassagne, Seuil, « L’univers historique », 480 p., 26 €.
Pour comprendre la Terreur, l’historien américain emprunte une nouvelle approche. Il s’agit de considérer la manière dont les élites politiques se sont accommodées de la violence en en faisant une source de pouvoir. La Terreur de l’an II ressemble ainsi davantage à une forme de négociation, permanente et urgente, entre les forces du moment.

        Lire :
         

          La Terreur en effets



Gilles Bastin
« La Presse, le Pouvoir et l’Argent », de Jean Schwœbel, préface de Paul Ricœur, avant-propos d’Edwy Plenel, Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 368 p., 23 €.
Peu de choses importent comme notre capacité à juger sur des faits, non sur des illusions. Jean Schwœbel eut en 1968, dans cet essai enfin réédité, une intuition simple et révolutionnaire : confier l’information aux journalistes au lieu de la laisser en pâture aux puissances politiques et économiques. On ne pourrait imaginer idée plus actuelle !

   



        Lire :
         

          Jean Schwœbel, toujours révolutionnaire (comme le sont les faits)



Anne Both
« Un monstre humain ? Un anthropologue face à un crime “sans mobile” », de David Puaud, La Découverte, « Cahiers libres », 250 p., 19 €.
Ce livre relate une histoire saisissante : celle de David Puaud, alors jeune éducateur, qui découvre dans un journal que l’auteur d’un crime monstrueux est un de ces gaillards en perdition qu’il suit depuis quelques années. Le travailleur social se lance alors dans une remarquable enquête (objet de sa thèse en anthropologie) pour essayer de comprendre.

   



        Lire :
         

          Anthropologie d’un criminel inéluctable



Roger-Pol Droit
« La Langue géniale. 9 bonnes raisons d’aimer le grec », d’Andrea Marcolongo, traduit de l’italien par Béatrice Robert-Boissier, Les Belles Lettres, 198 p., 16,90 €.
Toute langue est un univers. Erudite et passionnée, Andrea Marcolongo explique à tous, dans cette longue lettre d’amour à la grammaire, comment les règles et les possibilités du grec ancien dessinent un monde mental à nul autre pareil. Le gai savoir et l’enthousiasme de cette jeune helléniste ont déjà conquis des dizaines de milliers de lecteurs.

        Lire :
         

          Figures libres. « Philô » veut dire « j’aime »



Florent Georgesco
« Qu’est-ce qui fait sourire les animaux ? Enquête sur leurs émotions et leurs sentiments », de Carl Safina, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Odile Demange, Vuibert, 560 p., 24,50 €.
La connaissance de la vie animale se renouvelle à une vitesse sidérante. Cette vaste synthèse permet, en tirant le fil de la conscience des bêtes – hypothèse désormais recevable pour les scientifiques –, d’explorer ce continent fraîchement découvert, et de repenser de fond en comble la question du propre de l’homme.

   



        Lire :
         

          Frères animaux qui avec nous vivez



Jean-Louis Jeannelle
« Beat Generation. L’inservitude volontaire », sous la direction d’Olivier Penot-Lacassagne, CNRS Editions, 392 p., 25 €.
La Beat Generation se réduit souvent à quelques noms (Ginsberg, Kerouac, Burroughs). Ce passionnant volume dresse, au-delà des lieux communs, le tableau d’un mouvement foisonnant, insaisissable. Y domine la quête de ce que la poète Diane di Prima nomme, dans Keep the Beat, « a state of mind » : une sortie hors de soi, par le voyage, les drogues, la musique, et plus que tout le rythme des mots.

   


André Loez
« 1968. De grands soirs en petits matins », de Ludivine Bantigny, Seuil, « L’univers historique », 450 p., 25 €.
Parmi tant de livres d’histoire sur Mai 68, voici peut-être le plus vibrant : au ras des archives, des prises de parole populaires, des corps émancipés ou meurtris, parmi les étudiants, les grévistes, les paysans ou les policiers, l’enquête fine de Ludivine Bantigny restitue d’une plume enlevée tous les possibles de l’événement, loin des clichés tenaces qui le caricaturent.
Elisabeth Roudinesco
« Les Aveux de la chair. Histoire de la sexualité 4 », de Michel Foucault, édité par Frédéric Gros, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 426 p., 24 €.
Dans ce volume posthume, Foucault explore les textes des Pères des premiers siècles chrétiens, en soulignant à quel point ceux-ci s’inspirent de l’éthique sexuelle des philosophes païens. Il soutient que, depuis Augustin d’Hippone, la sexualité est devenue le paradigme principal de notre subjectivité. Une réflexion magistrale pour un livre inachevé.

   



        Lire :
         

          Un livre inédit de Michel Foucault fait la généalogie de la libido



Nicolas Weill
« Le Livre contre la mort », d’Elias Canetti, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, Albin Michel, 494 p., 25 €.
Le grand œuvre inachevé d’Elias Canetti paraît à titre posthume sous forme de fragments, en grande partie inédits. Il s’agit d’une hallucinante traversée de l’existence du romancier et penseur par lui-même. En mêlant les « choses vues » à des réflexions philosophiques, Canetti nous embarque avec flamme et drôlerie dans une insurrection contre l’évidence scandaleuse de notre disparition.

   



        Lire :
         

          L’écrivain Elias Canetti veut en finir avec la mort






                            


                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-9">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤ La chronique de Roger-Pol Droit, à propos des « Révolutions du XXIe siècle ».
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Figures libres. Scruter tout ce qui change

La chronique de Roger-Pol Droit, à propos des « Révolutions du XXIe siècle ».



Le Monde
 |    05.07.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
05.07.2018 à 08h53
    |

                            Roger-Pol Droit








                        



                                


                            
Les Révolutions du XXIe siècle, sous la direction d’Yves Charles Zarka, Christian Godin et Sylvie Taussig, PUF, 576 p., 35 €.

« Révolution » a connu bien des aventures. Au fil des siècles, le mot et l’idée ont changé de sens radicalement. Dans le vocabulaire classique, ils évoquent une répétition cyclique, la révolution des planètes sur leur orbite. Rien ne change, tout recommence indéfiniment : chaque fois qu’un tour est « révolu », le processus reprend à l’identique. Avec les ­Lumières, 1789 puis les grands chambardements du XIXe siècle, une signification absolument opposée se met en place : « la » révolution devient renversement de l’ordre ancien, fracture unique et décisive, cassure de l’histoire. Cette fois, son triomphe suppose que tout change, que rien ne soit plus comme avant.
Notre XXIe siècle invente un autre sens encore : les révolutions – au pluriel, désormais – deviennent mutations mentales (concernant nos manières de concevoir le monde, les relations homme-nature, hommes-animaux…), bouleversements à la fois technologiques, intellectuels et sociaux (ère numérique, nanotechnologies, posthumanité…). Révolutions aussi les modifications affectives et psychiques (bouleversant les genres, l’intime, les désirs, la finitude…), sans oublier les changements sociaux (âge, travail, relations interpersonnelles et internationales…) ni les évolutions politiques (durabilité, mondialisation…).
Ces transformations multiples composent l’archipel de la complexité caractéristique de notre époque. Car nul ne sait au juste où elles vont. Plus encore, elles se révèlent indépendantes mais corrélées, autonomes et malgré tout en partie contrôlables. Ces nouvelles révolutions sont distinctes, mais toutes se déroulent à la fois hors de nous et en nous, sans nous et avec nous. Elles se tiennent hors de notre portée, tout en dépendant en partie de notre consentement ou de notre...




                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-10">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-10"> ¤ Dominique Barthélemy réévalue, après Georges Duby, la fameuse bataille gagnée par Philippe Auguste en 1214.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-10"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Histoire. Pour en finir avec Bouvines

Dominique Barthélemy réévalue, après Georges Duby, la fameuse bataille gagnée par Philippe Auguste en 1214.



Le Monde
 |    05.07.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
05.07.2018 à 09h02
    |

                            Etienne Anheim (Historien et collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
La Bataille de Bouvines. Histoire et légendes, de Dominique Barthélemy, Perrin, 400 p., 27 €.

En 1954, le peintre Georges Mathieu, figure de l’« abstraction lyrique », réalise La Bataille de Bouvines, une toile de 6 mètres de largeur sur 2,50 mètres de hauteur, au cours d’une performance artistique filmée. Saluée par Malraux et Breton, l’œuvre est, pour l’historien Dominique Barthélemy, l’un des signes d’une prise de distance, après deux conflits mondiaux, avec une bataille inscrite dans l’imaginaire de la France guerrière. Son nouvel ouvrage accomplit un pas supplémentaire dans cette direction, à la suite du ­Dimanche de Bouvines (Gallimard, 1973), de Georges Duby (1919-1996), dont il prolonge l’inspiration.
Au cours des siècles, la bataille gagnée par Philippe Auguste le 27 juillet 1214 s’est chargée de significations nouvelles, faisant d’elle la victoire du roi contre la féodalité, celle des communes contre la chevalerie ou encore, à l’époque moderne, celle de la nation française contre une coalition de ses ennemis héréditaires, l’Allemagne et l’Angleterre.
Autant de constructions a posteriori que le livre balaie pour préférer une lecture de l’événement au ras des sources contemporaines. Ce choix diffère de celui fait par Duby, qui s’intéressait peu au déroulement de la bataille elle-même, cherchant plutôt dans ses échos l’empreinte du fonctionnement de la société du XIIIe siècle, à l’aide d’une anthropologie structurale.
Dominique Barthélemy plonge au contraire au cœur de la mêlée, cherchant à saisir, par la microhistoire de chaque fait d’armes, les interactions sociales propres au monde des chevaliers. Il dissout ainsi l’unité de l’affrontement pour mieux dévoiler l’ordre féodal qui le sous-tend, ordre auquel il a consacré sa vie de chercheur.
Violence régulée
Bouvines prend alors un nouveau visage : c’est une affaire de nobles,...




                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-11">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-11"> ¤ Rencontre avec une nation amérindienne du Québec ignorée. C’est « Le Peuple rieur », hommage anthropologique de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-11"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Les Innus, enfin reconnus

Rencontre avec une nation amérindienne du Québec ignorée. C’est « Le Peuple rieur », hommage anthropologique de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque.



Le Monde
 |    05.07.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
05.07.2018 à 09h01
    |

            Marc-Olivier Bherer








                        



                                


                            
Le Peuple rieur. Hommage à mes amis innus, de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, Lux, « Mémoire des Amériques », 320 p., 18 €.

Demain, ils seront toujours là. Cette phrase ne traduit pas un espoir, mais une réalité trop souvent occultée : la présence et la (re)construction continues des peuples premiers d’Amérique. Ils ne s’apprêtent pas à disparaître comme, par une forme de compassion dévoyée, le monde blanc aime parfois à le croire.
La nation innue, vivant au Québec et dans le Labrador voisin, compte aujourd’hui un peu plus de 20 000 personnes, un nombre faible, mais qui n’autorise pas à négliger leur existence. Le Canada commence timidement à intégrer ce peuple au sein de ses institutions. Le G7, qui, en juin, s’est réuni en sommet dans la ville de Charlevoix, se trouvait sur le territoire ancestral innu. Le gouvernement canadien avait pris soin d’indiquer qu’il considérait l’événement comme « une occasion unique de faire connaître » les Innus.
L’anthropologie arrachée à la condescendance
Grande figure de l’anthropologie québécoise, Serge Bouchard (né en 1947) va bien plus loin. Il rend un vibrant hommage à ce peuple qu’il étudie depuis les années 1970, nous conviant à explorer quarante ans de recherche, avec sa compagne et éditrice Marie-Christine Lévesque, dans Le Peuple rieur (ainsi que les ­Innus eux-mêmes se considèrent), qu’ils cosignent bien qu’ils écrivent à la première personne du singulier.
Serge Bouchard ne cache pas l’admiration, l’empathie que lui inspirent les Innus. Cette proximité l’a d’ailleurs aidé à renouveler l’anthropologie en l’arrachant au regard condescendant qu’elle a longtemps jeté sur les Amérindiens, rupture épistémologique qui s’est produite dans les années 1960-1970 et dont il a été l’un des pionniers au Canada. Il revient sur les amitiés qu’il a pu nouer, qui lui ont donné accès à des réalités que la recherche ne percevait...




                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-12">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-12"> ¤ Pramoedya Ananta Toer a conçu le « Buru Quartet » dans le camp où il a été détenu près de quinze ans sous la dictature de Suharto. Le troisième tome paraît.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-12"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Le grand roman indonésien libéré

Pramoedya Ananta Toer a conçu le « Buru Quartet » dans le camp où il a été détenu près de quinze ans sous la dictature de Suharto. Le troisième tome paraît.



Le Monde
 |    05.07.2018 à 07h30
    |

                            Florence Noiville








                        



                                


                            
Une empreinte sur la terre (Jejak Langkah), de Pramoedya Ananta Toer, traduit de l’indonésien par Dominique Vitalyos, Zulma, 672 p., 24,50 €.

« J’avais été emprisonné un certain nombre de fois. J’avais visité Ravensbrück, Buchenwald, et vu de mes propres yeux des Japonais détenus dans d’autres camps. J’avais lu Anna Seghers sur Ausch­witz et Souvenirs de la maison des morts, de Dostoïevski. J’étais même allé jusqu’en Sibérie. Mais cette fois, c’était moi qui, à mon tour, m’en allais vers l’enfer. »
C’est dans « Soliloque d’un muet », autobiographie non traduite en français, que l’on peut lire ces mots. Celui qui les écrit s’appelle Pramoedya Ananta Toer, plus connu sous le nom de Pram, et internationalement salué comme l’auteur indonésien ayant le plus marqué le XXe siècle. Grand humaniste, Pram – né à Java en 1925 et mort en 2006 – est l’auteur d’une œuvre considé­rable. Une cinquantaine de livres traduits en plus de quarante ­langues. Il a été comparé à un ­Soljenitsyne asiatique – mais un ­Soljenitsyne très engagé à gauche et qui aurait, en l’occurrence, combattu une dictature foncièrement anticommuniste.
Goulag tropical
C’est précisément cet engagement qui lui a valu d’être envoyé dans ce goulag tropical qu’était à son époque l’île de Buru, dans l’est de l’Indonésie. Nous sommes au milieu des années 1960. A Djakarta, l’armée a renversé le président Soekarno. L’arrivée au pouvoir du général Suharto s’accompagne, en 1965-1966, d’une purge de grande ampleur et de massacres de masse. Plusieurs centaines de milliers – certains historiens parlent même de un à trois millions – de militants communistes et d’intellectuels sont assassinés, un à deux millions de personnes sont emprisonnées. Pram, lui, est envoyé au bagne. Enfermé pendant quatorze ans (1965-1979) sans jamais être jugé, il tâche de lutter contre la folie. Il fait moins froid à Buru qu’à la ­Kolyma, mais les...




                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-13">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-13"> ¤ Trois livres de poésie, on vit avec et on choisit des vers. On se laisse porter ; on tresse alors les œuvres pour composer un tout nouveau poème.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-13"> ¤                     
                                                   
      

Trans|Poésie. We two

Trois livres de poésie, on vit avec et on choisit des vers. On se laisse porter ; on tresse alors les œuvres pour composer un tout nouveau poème.



Le Monde
 |    05.07.2018 à 07h30
    |

                            Didier Cahen








                        



   


… mon amour
Ancien mon amour
Chaleur mon amour
§
… les morceaux d’une mémoire
Plus ancienne plus fraîche
Que celle de nos gestes
§
… quelques pas de danses
Aucune chasse à courre
Et toutes les perles de sable d’huîtres
Même les poètes succombent à l’appétit des listes ! Mais si Pierre Mabille (né en 1958) cède au goût du jour, c’est pour organiser l’inventaire du désordre, offrir à chacun de nous une forme lisse où nous pourrons accrocher notre monde.
On a connu François Rannou (né en 1963) plus indiscipliné… Sa parole amoureuse ne perd rien de sa verve et s’il « file, fonce et double », on devine, avant tout, l’envie de séduire le lecteur avec son écriture rythmée, habitée par le jazz.
Magnifique édition, qui associe poèmes et peintures. Albane Gellé (née en 1971) attrape les traits de l’enfance, Patricia ­Cartereau (née en 1970) répond avec ses images et ses encres ; un dialogue elliptique pour renouer avec l’imaginaire.
C’est cadeau, de Pierre Mabille (textes et dessins), Unes, 88 p., 20 €.
La Pierre à 3 visages (d’Irlande), de François Rannou, Lanskine, 48 p., 12 €.
Pelotes, averses, miroirs, de Patricia Cartereau et Albane Gellé, L’Atelier contemporain, 168 p., 25 €.



                            


                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-14">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤ Romans, récit, nouvelles, philosophie, anthologie, essais, poésie, BD, jeunesse, fantasy… Les brèves critiques du « Monde des livres » du 6 juillet 2018.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Livres en bref

Romans, récit, nouvelles, philosophie, anthologie, essais, poésie, BD, jeunesse, fantasy… Les brèves critiques du « Monde des livres » du 6 juillet 2018.



Le Monde
 |    05.07.2018 à 07h15
    |

                            Florence Noiville, 
Frédéric Potet, 
                                Jean-Louis Jeannelle (Spécialiste des études littéraires et collaborateur du « Monde des livres »), 
Nicolas Weill, 
                                André Loez (Historien et collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Céline Henne (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Monique Petillon (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Agathe Moissenet, 
                            Ariane Singer (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Xavier Houssin (Collaborateur du « Monde des livres ») et 
                            Florence Bouchy (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            Essai. La race impensée
Mythologies postcoloniales. Pour une décolonisation du quotidien, sous la direction d’Etienne Achille et Lydie Moudileno, Champion, 148 p., 29 €.
Dans ses Mythologies (1957), Roland Barthes accordait une place centrale au colonialisme comme vecteur de l’idéologie bourgeoise. Soixante ans plus tard, deux spécialistes d’études francophones observent à sa suite l’« impensé de la race » qui, selon eux, structure encore la République. L’effacement de l’altérité dans la comédie aux plus de 12 millions d’entrées Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? (2014) ou la tentative de récupération d’Aimé Césaire, promu « grantécrivain » noir à l’occasion de funérailles nationales en 2008 dans un contexte de déclin culturel de la France… Etienne Achille et Lydie ­Moudileno offrent quelques exemples particulièrement éclairants de la place ambiguë réservée, au XXIe siècle, à la « France noire ». J. -L. J.
BD. Brazza au Congo
Congo 1905. Le rapport Brazza. Le premier secret d’Etat de la « Françafrique », de Vincent Bailly et Tristan Thil, Futuropolis, 144 p., 20 €.

L’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905) est envoyé par le gouvernement français au Congo, en 1905, afin d’enquêter sur des exactions dont sont victimes les populations locales. Paris gronde alors d’échos de faits intolérables, comme l’exécution d’un indigène à la dynamite par deux coloniaux. Brazza et ses collaborateurs restent quatre mois sur place. Son rapport, aux airs de brûlot, est alors édulcoré par l’administration, puis enterré en grande pompe. Il faudra attendre soixante ans avant qu’une historienne, Catherine ­Coquery-Vidrovitch, ne mette la main dessus, puis quatre décennies supplémentaires pour le voir publier (au Passager clandestin, en 2014). Le documentariste Tristan Thil s’est appuyé sur ce texte et sur les notes de la mission Brazza....




                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-15">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤ Un homme vit dans une maison à l’insu de ces occupants, et s’occupe bientôt d’influer sur leurs vies… « Où l’on apprend le rôle joué par une épingle à cravate », caustique.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Juan José Millas réinvente l’esprit du foyer

Un homme vit dans une maison à l’insu de ces occupants, et s’occupe bientôt d’influer sur leurs vies… « Où l’on apprend le rôle joué par une épingle à cravate », caustique.



Le Monde
 |    05.07.2018 à 07h15
    |

                            Ariane Singer (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Où l’on apprend le rôle joué par une épingle à cravate (Desde la sombra), de Juan José Millas, traduit de l’espagnol par Hélène Melo, Plon, « Feux croisés », 170 p., 19,90 €.

Il y a mille façons de disparaître aux yeux du monde. Entre toutes, Damian Lobo, le héros du septième roman traduit en français de Juan José Millas, a choisi la plus enfantine, la plus régressive qui soit : se cacher dans une armoire. Fraîchement licencié d’une entreprise qui l’employait depuis vingt-cinq ans, ce quadragénaire célibataire, on ne peut plus ordinaire, se retrouve enfermé par hasard dans ce meuble imposant, après avoir volé une épingle à cravate dans une brocante, à Madrid. Dissimulé au fond de la penderie pour échapper à un agent de sécurité, Damian a fini sa cavale dans la maison de la famille qui venait de l’acheter.
D’un quidam un monstre
Mais au lieu de retrouver sa liberté, une fois le danger passé, il a décidé de rester dans ce nouveau foyer sans manifester sa présence, et de s’occuper en faisant le ménage et la cuisine à l’insu des propriétaires. Il y devient un fantôme et, paradoxalement, tire de ce nouveau rôle le sentiment d’être plus utile qu’il ne l’a jamais été. « Lui qui jusque tout récemment était resté soumis aux servitudes du commun des mortels, s’étendait désormais bien au-delà de son corps en agissant comme une espèce de daïmôn sur l’univers des vivants », écrit Juan José Millas.
S’immisçant dans la vie intime du couple que Lucia forme avec Federico, et de leur fille adolescente, Damian va découvrir leurs failles inavouées, leurs souffrances tues – le deuil d’un jeune frère pour la mère, des troubles alimentaires pour la jeune fille – mais aussi leurs écarts de conduite. Il fera en sorte d’améliorer ce qui peut l’être, au point deprovoquer l’irréparable.
Dans ce livre à l’intensité croissante, variant imperceptiblement du cocasse au dramatique, du banal à l’extraordinaire,...




                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-16">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-16"> ¤ Avec « Power Play », l’écrivain réécrit « Titus Andronicus » version guerre des gangs dans l’Afrique du Sud du XXIe siècle. Saignant.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-16"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Roman noir. Le Cap tragique de Mike Nicol

Avec « Power Play », l’écrivain réécrit « Titus Andronicus » version guerre des gangs dans l’Afrique du Sud du XXIe siècle. Saignant.



Le Monde
 |    05.07.2018 à 07h15
    |

                            Macha Séry








                        



                                


                            
Power Play, de Mike Nicol, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Jean Esch, Seuil, « Cadre noir », 384 p., 22 €.

Shakespeare, not dead. Alors que paraîtra, à la rentrée, une réinterprétation de Macbeth en chef de gang signée par le Norvégien Jo Nesbo, le Sud-Africain Mike Nicol livre, avec Power Play, une version contemporaine de Titus Andronicus, la plus sanglante pièce du répertoire élisabéthain. Des luttes de pouvoir, des trahisons, un viol indescriptible suivi de mutilations, un acte de cannibalisme, un total de quinze meurtres… Transposée dans les Flats, la zone de tous les trafics dans la métropole du Cap, la tragédie prend un relief à la fois plus sombre – elle est vouée à se répéter – et plus ensoleillé.
Les deux ennemis de Power Play portent donc pour prénom Titus et Tamora. Au XXIe siècle, celle-ci n’est plus la reine des Goths, mais la chef des Mongols, un réseau mafieux désireux de rafler le territoire de la vallée de l’Abondance, au nord du Cap, à la bande des Pretty Boyz. Pour la drogue et la contrebande d’ormeaux, ces mollusques appréciés en Asie pour leurs prétendues vertus aphrodisiaques. Au point que 95 % de cette pêche illégale est exportée en Chine. Le marché est lucratif : 1 kg de chair séchée vaut aujourd’hui environ 1 200 dollars.
Les enfants vont pâtir
Lorsque débute le cycle de vengeance au cours duquel se croiseront gangs de rue et services secrets, psychopathes et diplomates, deux investisseurs chinois débarquent en ville. Leur mission : négocier un nouveau contrat, désavantageux pour la main-d’œuvre locale (plongeurs, douaniers, écaillers, ouvriers) puisque la transformation du produit se ferait à destination. « Vous autres, vous débarquez ici en pensant que vous pouvez nous prendre nos boulots et acheter mon héritage au rabais », déplore un chef de la pègre.
Signe du passage de relais entre...




                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-17">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-17"> ¤ Avec « Le Siège de Vienne », le romancier roumain livre un beau roman sur les ultimes désillusions de ses compatriotes après la chute de Ceausescu.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-17"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Le long hiver transylvanien d’Horia Ursu

Avec « Le Siège de Vienne », le romancier roumain livre un beau roman sur les ultimes désillusions de ses compatriotes après la chute de Ceausescu.



Le Monde
 |    05.07.2018 à 07h15
    |

            Nicolas Weill








                        



                                


                            
Le Siège de Vienne (Asediul Vienei), d’Horia Ursu, traduit du roumain par Florica Courriol, Xénia, 368 p., 20 €.

Telle qu’elle nous parvient en français, la littérature de l’Est européen chemine apparemment à contre-courant de la vague de populisme actuelle, et Le Siège de Vienne, le beau roman de l’écrivain roumain Horia Ursu, en fournit une preuve supplémentaire. Né en 1948, professeur à l’université de Cluj, ce dernier a beaucoup fréquenté les universités françaises et a consacré sa thèse à Milan Kundera. Le titre de son livre, couronné des prix les plus prestigieux en Roumanie, concentre toute la nostalgie d’un univers perdu, celui d’une avant-guerre dont Vienne aurait représenté la capitale rêvée, mythique symbole d’une diversité culturelle abattue sous les coups successifs du nationalisme et du socialisme réel, tous deux adeptes, à leur manière, de l’homogénéisation forcée.
La mémoire d’une pluralité évanouie
N’y a-t-il plus que les écrivains pour entretenir la mémoire d’une pluralité évanouie, pour constater les « places vides » qui se multiplient, là où jadis cohabitaient, d’ailleurs difficilement, ­Allemands, Slaves, juifs, Hongrois, etc. ? En tout cas, ce souci habite le roman, qui tente de la saisir au moment de son ultime dissolution, alors que la Roumanie des années 1990, après la révolution qui a mis fin au règne de Ceausescu, s’apprête à basculer dans la mondialisation, sans y être encore. L’un des personnages, le jeune Fabius-Tiberius (la prolifération des noms à consonance latine contribue à donner à ce récit sa saveur particulière), ne troque-t-il pas significativement sa profession de traducteur pour celle de vendeur d’antennes paraboliques ?
L’action a pour cadre une ville moyenne de Transylvanie, aux confins de la Hongrie et de la Roumanie, Apud (qui en latin désigne la proximité, le local), et occupe les trois journées précédant le Nouvel An 1995. Elle...




                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-18">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-18"> ¤ Claro a lu ce « livre de lecteur » qu’est « Soupirs de bêtes en rut », de Fred Léal.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-18"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Le feuilleton. Souvenirs de têtes en brut

Claro a lu ce « livre de lecteur » qu’est « Soupirs de bêtes en rut », de Fred Léal.



Le Monde
 |    05.07.2018 à 07h15
 • Mis à jour le
05.07.2018 à 14h56
    |

                            Claro (Ecrivain et traducteur)








                        



                                


                            
Soupirs de bêtes en rut, de Fred Léal, P.O.L, 160 p., 17 €.

Il est facile de se croire l’auteur d’un livre sous prétexte qu’on l’a écrit. De se persuader que, parce qu’on a ordonné tous ses mots et agencé toutes ses phrases, il est né de nous, et reflète, ne mégotons pas, notre moi profond. Tout ce qu’il contient viendrait de nous, ne serait que le résultat d’un transvasement plus ou moins laborieux, inspiré, dicté. Il est facile d’accréditer cette chimère, et certes séduisant de penser que le fait d’en revendiquer la paternité rend le rejeton plus authentique, plus sincère. Mais ce n’est pas l’arbre, ­a-t-on envie de dire, qui produit le reflet, mais l’eau. Et l’eau, vous l’avez compris, c’est le langage, qui s’engouffre dans nos cervelles avec la vigueur d’un vent de propagande, guidant nos mains sur le clavier plus sûrement qu’un adjudant à la parade. « Une-deux », crie le langage, et nous faisons deux pas comme si nous venions d’inventer la marche. Heureusement que certains écrivains, à la suite de certains peintres, ont inventé le collage, histoire de nous rappeler que c’est moins le matériau que le choix et l’organisation du matériau qui fonde, en écriture, la liberté. Faisons donc confiance à Fred Léal pour que « son » nouveau livre, Soupirs de bêtes en rut, vive sa vie de livre sans se préoccuper du fantasme de l’auteur-souverain-lampion.
Dans un post-scriptum intitulé à juste propos « La fièvre du Klondike » – filon oblige, pépite possible –, Léal nous prévient (un peu tard, puisque c’est un post-scriptum, mais sinon ça serait moins drôle) : « Ceci est un livre. Un livre de lecteur. » La limpidité de la formule laisse néanmoins songeur. Mais on comprend vite (et mieux) : il l’a composé en chinant, en piochant, tel un gai chiffonnier, grattant ici et là le compost des « documents non grata », ou plutôt tel un « orpailleur » puisque le Klondike, la ruée. « Travail...




                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-19">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-19"> ¤ La chronique de Céline Minard, à propos des « Petites Vertus », de Natalia Ginzburg.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-19"> ¤                     
                                                   
édition abonné


Poésie réactive. Le métier d’écrire

La chronique de Céline Minard, à propos des « Petites Vertus », de Natalia Ginzburg.



Le Monde
 |    05.07.2018 à 07h15
    |

                            Céline Minard (Ecrivain)








                        



                                


                            
Les Petites Vertus (Le piccole virtu), de Natalia Ginzburg, traduit de l’italien par Adriana R. Salem, Ypsilon, 136 p., 20 €.

Son métier est d’écrire, et comme pour Cesare Pavese, auquel elle consacre quatre pages aussi factuelles que touchantes, ce métier d’écrire est profondément intriqué au métier de vivre. Chacun des onze courts essais qui constituent Les Petites Vertus sont des morceaux de la vie de Natalia Ginzburg (1916-1991), de sa vie concrète, aux chaussures trouées, de sa vie d’enfant, d’adolescente, de femme mariée, d’exilée, de mère, et de sa vie spirituelle et littéraire en acte. Tout y est intime et distancé, pensé dans la langue avec une mesure de poète, sobre, une mesure d’avance.
La grande simplicité de sa prose est comme une eau vive, astringente, elle resserre les chairs. Son métier d’écrire est moral, éthique, il guide et tient sa vie, son rapport aux autres, au monde et avant tout à elle-même. Elle a pensé l’oublier, le mettre de côté, n’en plus vouloir mais il est revenu, elle a pensé s’en faire une consolation ou une distraction mais il s’est éloigné. Car ce métier n’est pas une compagnie, c’est un maître, « un maître capable de nous fustiger jusqu’au sang (…). Il nous oblige à ravaler notre salive et nos larmes, à serrer les dents et essuyer le sang de nos blessures, et à le servir. Le servir lorsqu’il le demande ». Et ce ne sont pas là des paroles de poète romantique, mais des faits.
Natalia Ginzburg a bien connu la douleur, comment aurait-elle pu y échapper dans l’Italie des années 1930-1940, en étant juive, communiste, antifasciste, mariée à l’éditeur Leone Ginzburg, juif, antifasciste, torturé et assassiné par la Gestapo dans les prisons de Regina Coeli. Elle l’a bien connue et se contente de la qualifier, « une vraie douleur, irrémédiable, incurable, qui a brisé toute ma vie », et d’admettre que son métier n’en est pas resté inchangé,...




                        

                        


<article-nb="2018/07/08/21-20">
<filnamedate="20180708"><AAMM="201807"><AAMMJJ="20180708"><AAMMJJHH="2018070821">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-20"> ¤ Avec « Je ne sais pas », l’écrivain continue de débusquer ses souvenirs, jusqu’au cœur des plus épais ronciers.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-20"> ¤                     
                                                   
édition abonné


André Rollin arpente sa mémoire, hors sentier

Avec « Je ne sais pas », l’écrivain continue de débusquer ses souvenirs, jusqu’au cœur des plus épais ronciers.



Le Monde
 |    05.07.2018 à 07h15
    |

                            Xavier Houssin (Collaborateur du « Monde des livres »)








                        


                                                        
Je ne sais pas, d’André Rollin, Phébus, 112 p., 11 €.
C’est un peu comme une longue marche à travers les herbes folles. Une prairie d’avant la fenaison. On avance à mi-cuisses dans une marée verte, souple, ondoyante. Un pas suit l’autre, et cela depuis longtemps. On ne sait plus très bien quand on est parti. Impossible aussi de retrouver ses traces. Au fur et à mesure, derrière soi, les tiges des graminées se redressent et effacent le passage. Devant, il reste un lointain, une ligne d’horizon, mais dont on ne sait pas mesurer la distance. Pour un rien, on se perdrait. D’ailleurs, on est probablement perdu. « Regardez mon chemin./ Il n’y a pas de chemin », écrivait, dans son recueil Multiphages (Corti, 1988), le poète Paul Valet (1905-1987).
Moments sens dessus dessous
Cette injonction lucide, désemparée et grinçante pourrait accompagner, tout au long, les pages de Je ne sais pas, le nouveau roman d’André Rollin. Les pistes, en effet, sont plus que brouillées. A bientôt 80 ans, voilà qu’il tente, à nouveau, de partir à rebrousse-mémoire, de dégager des lignes, retrouver des visages, des noms, des lieux. Et de faire de ces bribes, de ces impressions fugitives, de ces oublis même, une pâte à modeler sa propre existence. Souvenirs, vie rêvée, vie inventée, tous les moments sont sens dessus dessous. A quel fil s’accrocher ? « Je veux simplement raconter une histoire pour que tout revienne. Que tout surgisse, y écrit-il. (…) Il était une fois : ce serait mieux. Plus simple. »
La mémoire est la grande affaire d’André Rollin. Libraire, éditeur, journaliste (il a collaboré à la revue Etudes, a travaillé au service étranger de France-Soir et a chroniqué les livres au Canard enchaîné de 1980 à 2015), il en a fait un singulier millefeuille dont il n’a cessé de faire voltiger les miettes. Pas étonnant que, comme le Poucet du conte, les drôles d’oiseaux qu’il...




                        

                        

