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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-1"> ¤ Dans un style « dark fantasy », la mangaka Mako Oikawa développe avec « Grendel » un monde chevaleresque et magique graphiquement très réussi.
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Manga : « Grendel », la bonne surprise « dark fantasy »

Dans un style « dark fantasy », la mangaka Mako Oikawa développe avec « Grendel » un monde chevaleresque et magique graphiquement très réussi.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 09h57
 • Mis à jour le
31.05.2018 à 11h04
    |

            Bernard Monasterolo








                        



   


L’heroic fantasy est un genre à part dans l’univers du manga, malgré la popularité récente et atypique que lui a apporté Fairy Tail. Et dans ce secteur déjà relativement confidentiel, le périmètre de la dark fantasy l’est encore plus. Quelques titres célèbres ont marqué le genre, comme Berserk, ou les magnifiques Claymore et Uber Blatt. Autant dire qu’avec son Grendel, la jeune auteure Mako Oikawa s’aventure sur un terrain dont les adeptes sont exigeants, surtout dans la catégorie seinen qui fédère une population souvent experte.

   


A ce titre, Grendel s’en sort plutôt bien, même si on doute parfois de sa classification seinen – le récit est plutôt sombre mais saupoudré de quelques naïvetés sur les traductions et l’usage d’onomatopées un peu infantiles. Grendel, c’est le nom du premier monstre combattu par le roi Hroðgar dans la poésie épique anglo-saxonne Beowulf. Pourtant, difficile de voir à quoi cela fait référence dans ce manga qui ne fait pas d’économies en matière de créatures monstrueuses.
Dans ce monde, Camélia, une guerrière en difficulté dans son pays, se voit offrir un marché pour éponger sa dette : convoyer un jeune dragon vers une destination lointaine. Affublée d’une tare mystérieuse qui lui fait éprouver la souffrance des adversaires qu’elle tue, l’héroïne se lance dans un long et périlleux parcours où les dangers sont nombreux. Aux ennemis croisés sur son chemin s’ajoutent les trahisons de ses commanditaires et les magouilles et arrangements politiques de son royaume.

   


C’est une aventure fantastico-médiévale dans un univers marqué de quelques éclairs de poésie. On y retrouve du Square Enix et du Final Fantasy, et le dessin très travaillé de Mako Oikawa donne quelques bonnes surprises stylistiques. Excellente dans la représentation des personnages et des combats, la dessinatrice délaisse peut-être un peu les paysages et les ambiances, mais l’ensemble est très cohérent.
Peu connue, la jeune mangaka qui a sorti deux autres mangas édités au Japon, signe chez Komikku une première collaboration française.
Grendel, de Mako Oikawa, série en trois tomes en cours, volume 1, le 31 mai, éditions Komikku, 240 pages, 8,5 euros.

   





                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-2"> ¤ Dans « Les Survivants. Les juifs de Pologne depuis la Shoah », l’historienne Audrey Kichelewski rappelle la récurrence des persécutions envers les juifs dans le pays depuis 1945.
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Histoire. L’ornière antisémite polonaise

Dans « Les Survivants. Les juifs de Pologne depuis la Shoah », l’historienne Audrey Kichelewski rappelle la récurrence des persécutions envers les juifs dans le pays depuis 1945.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
31.05.2018 à 10h36
    |

                            Antoine Flandrin








                        



                                


                            
Les Survivants. Les juifs de Pologne depuis la Shoah, d’Audrey Kichelewski, Belin, « Contemporaines », 448 p., 25,50 €.

En Pologne, le parti nationaliste Droit et Justice, au pouvoir, poursuit son offensive visant à empêcher toute discussion sur la manière dont la société polonaise envisage, depuis la Shoah, son rapport avec ses concitoyens juifs. Après l’entrée en vigueur le 1er mars de la loi rendant passible d’une peine de prison le fait « d’attribuer à la nation ou à l’Etat polonais (…) la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes nazis », certains médias polonais accusent désormais les responsables du Mémorial d’Auschwitz-Birkenau de minimiser le sort des prisonniers polonais non juifs. Une campagne calomnieuse qui n’est pas exempte de sous-entendus antisémites.

Cette actualité inquiétante, on ne peut en mesurer les enjeux qu’en retraçant l’histoire des juifs de Pologne depuis la Shoah. Un travail salutaire et inédit mené avec une grande rigueur par Audrey Kichelewski dans Les Survivants, qui prolonge sa thèse sur « La place des juifs dans la société polonaise (1944-1949) », soutenue à l’université Paris-I en 2010. L’historienne, en s’appuyant sur une vaste documentation en polonais, montre comment, de la sortie de guerre à nos jours, les juifs de Pologne ont continué d’être persécutés, notamment à l’occasion des crises politiques.
La chasse aux « sionistes » de 1968
Selon elle, l’occupation de la Pologne pendant la seconde guerre mondiale a conduit à une brutalisation de la société qui se traduit en particulier dans la circulation de rumeurs, d’abord en milieu rural, parmi les personnes peu ou pas alphabétisées. Ainsi les juifs exsangues de l’immédiat après-guerre sont-ils accusés d’anthropophagie sur des enfants chrétiens, une résurrection de fantasmes très anciens qui sera à l’origine des pogroms de Rzeszow, Cracovie et Kielce...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-3"> ¤ Dans « Histoire d’un mensonge. Enquête sur l’expérience de Stanford », Thibault Le Texier invalide la fameuse expérience psychologique. Sommes-nous tous des bourreaux potentiels ? Cela reste à prouver.
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Sciences sociales. L’enfer carcéral de Stanford revisité

Dans « Histoire d’un mensonge. Enquête sur l’expérience de Stanford », Thibault Le Texier invalide la fameuse expérience psychologique. Sommes-nous tous des bourreaux potentiels ? Cela reste à prouver.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 07h45
    |

            Stéphane Foucart








                        



                                


                            
Histoire d’un mensonge. Enquête sur l’expérience de Stanford, de Thibault Le Texier, Zones, 296 p., 18 €.

L’« expérience de Stanford sur la prison » est l’une des expériences de psychologie sociale qui ont le plus profondément marqué l’opinion et la culture populaire. Conduite en 1971 par Philip Zimbardo, alors jeune professeur de psychologie à l’université Stanford (Californie), elle tendait à montrer que tout individu peut, dans les conditions déshumanisantes de l’univers carcéral, devenir un cruel tortionnaire. Est-ce réellement le cas ? Cette idée est débattue, mais un fait est désormais certain : l’expérience de Stanford ne peut plus être citée comme un indice ou un élément de preuve en ce sens. Car, une fois achevée la lecture d’Histoire d’un mensonge, l’enquête que lui consacre Thibault Le Texier, chercheur en sciences sociales, il ne demeure plus le moindre doute : la fameuse expérience n’a, pour rester poli, aucune valeur scientifique.
Simuler l’univers carcéral
Rappelons l’histoire. A l’automne 1971, Philip Zimbardo recrute par petites annonces une vingtaine de volontaires, tous étudiants, pour participer à une expérience ambitieuse : simuler l’univers carcéral en distribuant des rôles de gardiens et de détenus aux participants. L’enfermement, réel, des « prisonniers » est supposé durer deux semaines. Mais l’expérience est interrompue après seulement six jours, l’état de santé psychologique des détenus se détériorant face aux traitements inhumains imposés par leurs gardiens. En moins d’une semaine, des étudiants sans antécédents se seraient donc transformés en bourreaux impitoyables, sous l’effet déshumanisant de la prison.
L’expérience de Stanford a, depuis, largement alimenté le débat public, notamment aux Etats-Unis, sur la violence du milieu carcéral – comme en 2004, après la découverte des sévices infligés à leurs prisonniers par les gardiens de la prison d’Abou...




                        

                        


<article-nb="2018/05/31/17-4">
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤ La chronique de Roger-Pol Droit, à propos des « Héritiers contrariés. Essai sur le spirituel républicain au XIXe siècle », de Julien Pasteur.
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Figures libres. Du spirituel au cœur du politique

La chronique de Roger-Pol Droit, à propos des « Héritiers contrariés. Essai sur le spirituel républicain au XIXe siècle », de Julien Pasteur.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
31.05.2018 à 09h59
    |

                            Roger-Pol Droit








                        



                                


                            
Les Héritiers contrariés. Essai sur le spirituel républicain au XIXe siècle, de Julien Pasteur, Les Belles Lettres, « Essais », 504 p., 25,90 €.

Avec les Lumières, nous nous sentons à l’aise. Ce siècle nous parle et nous séduit. Ironie et tolérance de Voltaire, indignations vertueuses de Rousseau, coups d’œil aigus de Montesquieu… tout, ou presque, nous semble proche. En revanche, avec le XIXe siècle, c’est une autre affaire. La plupart de ses penseurs nous paraissent surannés. Ou même carrément inaudibles.
Leurs propos traitent pourtant de crises où nous débattons, d’impasses où nous sommes encore. Leurs interrogations portent en effet sur l’articulation du politique et du religieux, les principes de la démocratie, les liens problématiques du passé et de l’avenir.
Malgré tout, le XIXe siècle demeure globalement délaissé. Il fait l’objet d’une éclipse d’attention. Mieux : d’une « élision », comme le dit finement Julien Pasteur. Il compare ce siècle prolixe à une sorte de « e muet » qui ne servirait qu’à nous rendre les Lumières plus proches. Illusoirement, cela va de soi.

L’impressionnant et passionnant travail de Julien Pasteur scrute un aspect crucial de l’immense chantier négligé du XIXe siècle, et permet de mieux comprendre la désaffection dont il fait l’objet. Issu d’une thèse soutenue en 2015, ce gros ouvrage – Les Héritiers contrariés, titre fort peu explicite – visite nombre de monuments célèbres mais pas vraiment fréquentés. Ils se nomment Joseph de Maistre, Auguste Comte, Alexis de Tocqueville, ­Edgar Quinet, Jules Michelet, Pierre Leroux…
Fil directeur de l’enquête : le ­spirituel et la République. Ne pas confondre avec l’Eglise et l’Etat, ni avec les religions et le politique, qui sont des registres distincts. Au cœur du « spirituel républicain » se tient un faisceau d’interrogations :...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-5"> ¤ Claro se joint à l’hommage de Dominique Fourcade à Paul Otchakovsky-Laurens, « Deuil ».
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Le feuilleton. Emotion lente, émotion rapide

Claro se joint à l’hommage de Dominique Fourcade à Paul Otchakovsky-Laurens, « Deuil ».



Le Monde
 |    31.05.2018 à 07h15
    |

                            Claro (Ecrivain et traducteur)








                        



                                


                            
Deuil, de Dominique Fourcade, P.O.L, 64 p., 9 €.

On ne sait pas toujours que faire de la mort de l’autre. Celle-ci vous frappe à la nuque, comme une barre d’acier, vous vous retournez – rien, plus personne – hormis une douleur qu’on ne connaissait pas, qui semble vouloir noyer l’absent dans ses eaux crayeuses, une douleur qui se rappelle à vous au moindre mouvement intempestif de la pensée, à la moindre immobilité suspecte des émotions. Il va falloir faire avec. Entrer en deuil, sans qu’on sache de quelle étoffe est fait ce deuil, s’il s’étend ou nous contracte, de quelle nuit il se nourrit, si un accroc de joie ne risque pas de l’effilocher à la longue, et quelle langue parle ce deuil, est-il une nouvelle demeure, une forme qu’il va falloir entretenir, une montagne Sainte-Geneviève ou une pomme intouchée ?
Celui qui vit d’écriture se retrouve d’autant plus démuni – nu – quand disparaît celui qui lui a permis de faire de l’écriture une vie. Mort accidentellement au tout début de cette année, l’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens laisse derrière lui, ici-bas, une tribu d’auteurs proprement « sous le choc », ceux qu’il a publiés et accompagnés dans leurs œuvres mais aussi tous ceux qui voyaient en lui un des rares qui « font » la littérature à égale mesure avec les auteurs qu’ils publient, et après lui le déluge…
Mais « sous le choc » ne suffit pas, bien sûr, à décrire le sentiment de perte ressenti à l’annonce de cette mort. Aussi convient-il de lire Deuil, de Dominique Fourcade, non seulement comme une élégie inquiète mais comme une tentative pour maintenir à flot, à travers le geste élégiaque, le rapport à l’écriture. En apprenant la mort de Paul Otchakovsky-Laurens, Fourcade a le sentiment que, peut-être, c’en est fini pour lui de l’écriture, que la disparition de cet ami, tel un trou noir, va engloutir son désir d’écrire, son plaisir de faire des livres. Deuil est donc...




                        

                        


<article-nb="2018/05/31/17-6">
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-6"> ¤ Dans « La Diagonale du désir », son troublant premier roman, Sinziana Ravini, critique d’art, se joue des codes de l’érotisme comme de ceux de la fiction.
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« Madame X » ne cède pas sur son désir

Dans « La Diagonale du désir », son troublant premier roman, Sinziana Ravini, critique d’art, se joue des codes de l’érotisme comme de ceux de la fiction.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 07h15
 • Mis à jour le
31.05.2018 à 07h20
    |

                            Florence Bouchy (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
La Diagonale du désir, de Sinziana Ravini, Stock, 368 p., 20,50 €.

Critique d’art, commissaire d’exposition et enseignante en esthétique, Sinziana Ravini écrit comme on élabore un dispositif dans le champ de l’art contemporain. Son premier roman, La Diagonale du désir, relève de la performance. Il inclut la possibilité de son propre échec, le frôle sans cesse, contournant ou enjambant tous les obstacles, zigzaguant avec élégance entre les écueils que l’auteure a elle-même placés sur sa route. Le moindre n’étant pas le risque du ridicule, qu’elle assume si frontalement qu’il disparaît aussitôt entrevu.
Le projet de départ ne pouvait que laisser sceptique, et inviter le lecteur à guetter le faux pas, attendre la faute de goût, anticiper le grotesque que ne manquerait pas de susciter l’alliance d’une forme de snobisme et de la plus complète naïveté. Nourrie de psychanalyse lacanienne, la narratrice décide de partir « à la recherche de son propre désir ». Car, comme le prétend l’un des personnages masculins du roman, « le désir est devenu obsolète, quelque chose que l’on ne mentionne que lorsqu’on parle de Lacan. (…) En même temps, tout le monde rêve de partir à la recherche de son véritable désir, mais ils n’osent pas se l’avouer ».
Situations de transgression sexuelle
Pour « ne pas céder sur son désir », selon la célèbre formule du psychanalyste, encore faut-il le connaître. Semblant prendre au pied de la lettre l’injonction du « maître », la narratrice se met en scène dans différentes situations de transgression sexuelle et teste des pratiques variées, comme pour trouver celle qui la révélera à elle-même. Mais le roman n’est pas la simple mise en acte d’une phrase entendue dans son sens le plus littéral. Il la travaille comme un cliché, moteur d’une expérience esthétique dont pourront surgir quelques bribes de vérité si on ne le prend ni trop au sérieux,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-7"> ¤ Avec « Etre en vie », l’écrivaine et réalisatrice italienne poursuit dans la fournaise athénienne son exploration libératrice des meurtrissures de l’enfance.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-7"> ¤                     
                                                   
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Danser le sirtaki avec Cristina Comencini

Avec « Etre en vie », l’écrivaine et réalisatrice italienne poursuit dans la fournaise athénienne son exploration libératrice des meurtrissures de l’enfance.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 07h15
    |

                            Florence Courriol-Seita (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Etre en vie (Essere vivi), de Cristina Comencini, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, Stock, « La cosmopolite », 244 p., 20,50 €.

« Mais as-tu déjà vu plus belle catastrophe ? » Les paroles inoubliables de Zorba le Grec dans le film de Michael ­Cacoyannis (1964), la fournaise athénienne en été, le balcon d’un hôtel face au Parthénon illuminé : non, cela n’est pas le récit d’idylliques vacances méditerranéennes. Si Cristina Comencini, talentueuse réalisatrice et écrivaine, fille du cinéaste Luigi Comencini (1916-2007), nous convie à un voyage, c’est plutôt celui, douloureux, qui mène en soi-même. Et cherche à répondre à cette interrogation : « Qu’est-ce que ça veut dire, être en vie ? » – en italien « essere vivi », titre de ce huitième roman traduit.
D’entrée, la protagoniste, Caterina, est confrontée au suicide de sa mère adoptive, Graziella. Etre en vie s’ouvre en effet sur la mort : Graziella s’est tuée à Athènes, avec son compagnon, Sebastiano. Tout au long du roman, les paroles de Zorba dansant sur la plage – cette scène du sirtaki qui était, pour Sebastiano, le « sommet de la virilité » – tissent en sourdine un subtil réseau de signifiants autour de la thématique de la révélation, clé d’interprétation du roman : catastrophe, explique la narratrice, « ça vient de kata, qui veut dire “bas”, “terme”, et ­stréphein, qui signifie “retourner”, “bouleversement”. C’était la conclusion d’une aventure, la résolution de l’intrigue, qui contenait souvent une révélation ».

Caterina, en effet, cherche à comprendre le geste de cette femme, partie sans laisser de lettre d’adieu. Par là même, elle tente de résoudre une intrigue qui est d’abord et avant tout la sienne : celle d’une enfant ayant vécu deux vies. Jusqu’à l’âge de 6 ans, Caterina n’a connu que la misère. Elle était une fillette « différente », incapable de...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-8"> ¤ Correspondante britannique en Afrique, l’écrivaine a couvert les guerres civiles en Angola et en Côte d’Ivoire. Il y a du Perec dans « Là où tout se passe », ses Mémoires.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-8"> ¤                     
                                                   
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L’anecdotique, l’atroce et le désir de vie de Lara Pawson

Correspondante britannique en Afrique, l’écrivaine a couvert les guerres civiles en Angola et en Côte d’Ivoire. Il y a du Perec dans « Là où tout se passe », ses Mémoires.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 07h15
    |

                            Eric Loret








                        



                                


                            
Là où tout se passe (This Is the Place to Be), de Lara Pawson, traduit de l’anglais par Yoko Lacour, L’Observatoire, 160 p., 18 €.

Lara Pawson a « bientôt 50 ans et toujours pas de sac à main ». Elle est habituée à être prise pour un homme ou une transsexuelle : « Mon frère me surnommait “la lesbienne à Baader”. » Elle vit dans le nord-est de Londres, ville où elle est née. Mais surtout, elle a été correspondante du BBC World Service en Afrique, et en particulier en Angola, de 1996 à 2007. Elle a fait de cette expérience un premier livre en 2014, In the Name of the People. Angola’s Forgotten Massacre (« Au nom du peuple. Angola : le massacre oublié », non traduit), qui raconte les purges communistes ayant suivi la tentative de coup d’Etat du 25 mai 1977 et comment celles-ci ont instauré une « culture de la peur » dans le pays.
Deux ans plus tard, elle publie Là où tout se passe, des Mémoires en fragments qui reviennent sur ses années africaines, chantent la nostalgie de Luanda, la capitale de l’Angola, mais tracent surtout le portrait drôle et terrifiant d’une femme qui traverse la vie, l’Histoire et leurs horreurs mêlées en notant qu’« une chose imaginée demeure une chose vue un jour ». 

Lara Pawson montre en particulier comment l’anecdotique se fixe à l’atroce, comment des moments de l’existence a priori sans rapport se font écho dans les méandres de la psyché : ainsi un fœtus de porc en bocal offert dans l’enfance par le père médecin, et dont la petite fille est très fière, fait un retour obsédant quand l’adulte s’« apprête à manger des oignons au vinaigre ». Il faut dire que, comme le note François Guillaume, l’éditeur français du texte, Pawson procède un peu comme Joe Brainard et Georges Perec avec leurs Je me souviens (1970 ; Actes Sud, 1997, et Hachette, 1978) : par accumulation de « faits » à la fois intimes...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤ La chronique de Leïla Slimani, à propos de « La femme qui ressuscite. Vies d’Anastasia Romanov », de Nadia Oswald.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤                     
                                                   
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Premier roman. Le vertige de l’illusion

La chronique de Leïla Slimani, à propos de « La femme qui ressuscite. Vies d’Anastasia Romanov », de Nadia Oswald.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 07h15
    |

                            Leïla Slimani (Ecrivaine)








                        



                                


                            
La femme qui ressuscite. Vies d’Anastasia Romanov, de Nadia Oswald, Le Nouvel Attila, 176 p., 17 €.
C’est l’un des mystères les plus exaltants, les plus romanesques du XXe siècle. Et pour moi, qui aime la Russie, Zweig et les atmosphères crépusculaires, c’est sans doute celui qui me touche le plus. En 1920, à Berlin, une femme intègre l’asile de Dalldorf. Elle ne parle pas, n’a pas de nom ni de souvenirs. Elle est surnommée « Fraülein ­Unbekannt », « madame Inconnue ». Et puis, on croit la reconnaître. Cette patiente mutique n’est pas n’importe qui ; elle serait la tsarine Anastasia, fille de Nicolas II, échappée des mains de ses tueurs, mariée à l’un de ses tortionnaires avant de s’enfuir vers la Roumanie… Dans un très beau premier roman, La Femme qui ressuscite, Nadia Oswald ne se contente pas de raconter cet épisode incroyable. Elle agit en romancière et creuse les consciences, elle met au jour des émotions confuses. Elle analyse surtout, avec une extrême sensibilité, les mécanismes de l’illusion et du mensonge. Qui sont les manipulateurs ? Ceux qui veulent faire croire ou ceux qui rêvent de croire en une réalité ? Ceux qui ne nient pas ou ceux qui enferment les autres dans leurs propres fantasmes ?
« La communauté russe de Berlin s’empare d’elle et la brandit comme l’espoir d’une restauration. » Parmi eux, l’étrange nécromancienne Anna Vyroubova, qui achèvera de faire d’Anastasia un jouet dans la main des autres : « J’ai connu la vraie histoire, laisse-moi t’aider et tu seras la bonne histoire. » Voilà ce qu’était Anna Anderson (le nom que prend cette femme aux Etats-Unis) : une bonne histoire, un roman sur pattes qui a incarné les désirs, les haines et les illusions d’une époque. Ecrit au présent, dans un style à la fois simple et poétique, le roman embrasse magnifiquement ces années d’entre-deux-guerres, des cabarets de Berlin aux Etats-Unis de la prohibition...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-10"> ¤ Romans, récits, humour, histoire, essais… Les brèves critiques du « Monde des livres » du 1er juin 2018.
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Livres en bref

Romans, récits, humour, histoire, essais… Les brèves critiques du « Monde des livres » du 1er juin 2018.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 07h15
    |

                            Lucie Geffroy, 
Nicolas Weill, 
                                André Loez (Historien et collaborateur du « Monde des livres »), 
Raphaëlle Leyris, 
                                Stéphanie Dupays (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Pierre Deshusses (Collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Ariane Singer (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Xavier Houssin (Collaborateur du « Monde des livres ») et 
                            Macha Séry








                        



                                


                            Histoire. Dans les pas des partisans soviétiques
Les Enfants de Staline. La guerre des partisans soviétiques (1941-1944), de Masha Cerovic, Seuil, « L’univers historique », 384 p., 25 €.
L’enquête de Masha Cerovic emmène, pour la première fois, les lecteurs français en un lieu singulier : derrière les lignes allemandes du front de l’Est, auprès des partisans soviétiques. Tandis que les populations civiles des zones conquises au cours de l’opération « Barbarossa » (déclenchée le 22 juin 1941) subissent la brutalité inouïe des nazis, des milliers d’hommes décident d’y reprendre le combat, à partir de 1942, avec des armes de fortune, abrités par les immenses marais et forêts de Biélorussie, où l’occupant peine à s’aventurer. L’auteure restitue les spécificités de ces espaces, de ces groupes d’hommes traqués, affamés, qui déploient à leur tour une violence impitoyable envers les Allemands et leurs collaborateurs ou présumés tels. Elle montre la singularité, aussi, de leur place dans la « grande guerre patriotique » que mène l’URSS de Staline : les partisans sont des héros célébrés, mais des éléments incontrôlables. Doté d’une réelle puissance d’écriture, qui manque parfois de mesure, le livre est surtout, chose rare, documenté par un recours symétrique aux sources russes et allemandes. Cela le rend désormais incontournable pour qui veut comprendre ces régions méconnues, où fut abolie de façon si cruelle la frontière entre civils et militaires. A. Lo.
Roman. Chalumeau en colère
VNR, de Laurent Chalumeau, Grasset, 192 p., 17,50 €.
Pour son treizième roman, ­Laurent Chalumeau délaisse son genre de prédilection, la comédie policière, pour le monologue d’un insurgé. Alain est un chômeur en fin de droits, salement en pétard, qui séquestre et tue ceux qu’il estime responsables de son malheur : le cadre sup qui a harcelé sexuellement sa femme au travail ; l’homme politique qui a prétendu...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-11"> ¤ Dans « Et filii », le romancier raconte un coin de France en déshérence, où un jeune séminariste écoute les habitants amers et, parallèlement, se reconstruit.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-11"> ¤                     
                                                   
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Patrick Da Silva, plein de grâce

Dans « Et filii », le romancier raconte un coin de France en déshérence, où un jeune séminariste écoute les habitants amers et, parallèlement, se reconstruit.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 07h15
    |

                            Xavier Houssin (Collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Et filii, de Patrick Da Silva, Le Tripode, 296 p., 17 €.
Dans la liturgie catholique, le temps ordinaire désigne les semaines de célébrations du courant de l’année, celles qui encadrent l’Avent et le temps de Noël, puis ensuite le Carême, Pâques et le temps pascal jusqu’à la Pentecôte. Calendrier du culte, du rite, du profond mystère. Et filii, le nouveau roman de Patrick Da Silva, s’étend d’un mois de septembre à un mois de mars. D’un dimanche « ordinaire » au dimanche des Rameaux. C’est en effet ainsi qu’il ponctue son texte, qu’il l’avance. L’approfondissant au fur et à mesure pour l’amener à son accomplissement. Et filii est une histoire d’écoute, de recueillement.
« Pointer chez Fout-rien »
Cela se passe quelque part, au lointain, dans une France qu’on semble ne plus voir et qui n’intéresse, au fond, que ceux qui y habitent encore. Une France rurale de villages désertés, de bourgs qu’on abandonne. Les terres n’y rapportent plus. L’industrie est partie. Justement, tiens, cette usine familiale, une institution, que le patron avant de prendre sa retraite voulait laisser à ses salariés ; ils n’en ont pas voulu. Les repreneurs n’avaient pas attendu longtemps pour la trouver peu rentable et la fermer. Du coup, « les trois quarts du pays se retrouvaient à pointer chez Fout-rien ». La vie lasse, inquiète, a tourné à l’aigre et à l’amer. Pas étonnant qu’il y ait eu des drames. Un suicide, un meurtre sanglant, un incendie criminel. Elie, au nom de prophète, s’est laissé déborder par sa rage. Il s’est pendu. Ce sont des gamins du pays, parce qu’ils pensaient trouver un magot, qui ont massacré ce vieux couple de Hollandais qu’on aimait bien. Et puis le feu a ravagé l’école.
Il en est un qui cherche à comprendre. A séparer le grain de la paille. A « désemberlificoter le malheur du pays ». Il arrive bien après les médecins, les gendarmes, les juges. Patiemment, il...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-12"> ¤ L’écrivaine et journaliste signe « L’Assignation. Les Noirs n’existent pas », un essai sur l’obsession de la race et ses conséquences, nationalisme et communautarisme.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-12"> ¤                     
                                                   
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Tania de Montaigne : « Me reconnaître comme “noire” n’allait pas de soi »

L’écrivaine et journaliste signe « L’Assignation. Les Noirs n’existent pas », un essai sur l’obsession de la race et ses conséquences, nationalisme et communautarisme.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 06h45
 • Mis à jour le
31.05.2018 à 10h06
    |

                            Gladys Marivat (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
L’Assignation. Les Noirs n’existent pas, de Tania de Montaigne, Grasset, 96 p., 13 €.

Dans L’Assignation, Tania de Montaigne s’empare du racisme en France. Un court essai, pédagogique et pétillant, où, mêlant histoire, actualité et vécu, la romancière et journaliste française propose une expérience à ses lecteurs : « Faisons un tour dans notre maison hantée, ouvrons les placards, les tiroirs, les dossiers, et regardons la Race en face. »
Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce livre ?
Pour Noire [Grasset, 2014], mon livre sur Claudette Colvin [cette Afro-Américaine qui a refusé de céder sa place à un Blanc, dans un autobus d’Alabama, en 1955], j’ai participé à des conférences où des gens m’ont dit soit que je ne parlais pas comme une Noire, soit qu’ils adoraient les Noirs. Il y a aussi eu des personnes noires pour s’offusquer de voir une journaliste blanche m’interviewer. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à penser.
« Les Noirs n’existent pas », dit le sous-titre. Qu’existe-t-il alors ?
Deux choses. La première, ce sont les adjectifs, tout ce qui ne prend pas de majuscule – les personnes juives, noires, arabes, etc. –, en partant du principe que l’on ne peut pas définir la nationalité française ni, a fortiori, une personne à partir d’une couleur et d’une origine. L’autre, et c’est sur cela que je travaille, est ce qui vient se plaquer sur cette réalité dès qu’on change ces adjectifs en noms : les Juifs, les Noirs, les ­Arabes, etc.
Quelque chose de figé apparaît, qui soumet les personnes à des critères eux-mêmes figés, pour permettre une reconnaissance facile. Mais la simplicité n’existe pas. Quand on met ces majuscules, on croit créer une identité, alors qu’en fait on l’efface. On transforme quelqu’un en quelque chose. Il n’y a plus de société, mais seulement des blocs qui s’affrontent....




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-13"> ¤ Un essai fulgurant sur la question du racisme signé de la Prix Nobel de littérature afro-américaine.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-13"> ¤                     
                                                   
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Toni Morrison regarde autrui en face

Un essai fulgurant sur la question du racisme signé de la Prix Nobel de littérature afro-américaine.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 06h45
    |

                            Florent Georgesco








                        



                                


                            
L’Origine des autres (The Origin of Others), de Toni Morrison, avant-propos de Ta-Nehisi Coates, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière, Christian Bourgois, 96 p., 13 €.

Il serait plus simple, et moins coûteux en haine, en stupidités de toute sorte, de commencer par là : non seulement « le racisme précède la race », comme l’écrit le journaliste et essayiste Ta-Nehisi Coates dans son avant-propos, mais « il n’existe pas d’étrangers, martèle Toni Morrison, il n’existe que des versions de nous-mêmes », dont, pour la plupart, « nous voulons nous protéger ». L’étranger est quelque chose qui se fabrique : tel est le sens du titre et le cœur conceptuel de cette Origine des autres, reprise d’une série de conférences données en 2016 à l’université Harvard par la grande romancière et intellectuelle américaine.

Il y a des couleurs de peau, c’est un fait. L’artifice commence quand on identifie des individus à l’essence qu’on croit déceler en elles, manipulation qui, selon la Prix Nobel de littérature 1993, prend sa source dans l’angoisse, la pauvre frousse des humains face à la question la moins susceptible de trouver une réponse apaisante : qui suis-je ? Le moi résiste au vertige d’être « étranger à lui-même » en le reportant sur ceux que distingue leur couleur ou l’on ne sait quel trait. Autrui n’est dès lors transformé en Autre (la majuscule sied aux êtres mythologiques) que parce qu’il y a en nous cette faille ontologique, dont Morrison explore les traductions infinies pour arracher à leur racine l’infériorisation, la violence identitaire qui en procèdent.
Elle réunit pour cela une matière hybride, mêlant archives médicales ou juridiques, récits d’esclavagistes et d’esclaves, œuvres littéraires, retour sur ses propres livres, bribes de souvenirs. L’abondance de l’ensemble forme la richesse et la limite de ce court texte...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤ La nouvelle édition de ce livre mythique ressurgi des années 1930, conçu par l’égérie des surréalistes Nancy Cunard, rappelle la force des préjugés, et l’urgence d’en sortir.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤                     


Article sélectionné dans La Matinale du 30/05/2018
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La « Negro Anthology » : ce qu’être noir de peau veut dire

La nouvelle édition de ce livre mythique ressurgi des années 1930, conçu par l’égérie des surréalistes Nancy Cunard, rappelle la force des préjugés, et l’urgence d’en sortir.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 06h33
 • Mis à jour le
31.05.2018 à 10h33
    |

                            Philippe Dagen








                        



                                


                            
Negro Anthology, édité par Nancy Cunard, préface de Mamadou Diouf, introduction de Sarah Frioux-Salgas, Nouvelles Editions Place, 912 p., 119 €.

Ce livre n’est ni une encyclopédie ni un dictionnaire, mais il en possède quelques-unes des caractéristiques, le format et l’épaisseur, le nombre et la variété des sujets comme des auteurs. Ce n’est pas un pamphlet, et c’est néanmoins un ouvrage de combat des plus résolus. Ce n’est ni une somme historique, ni un traité de science politique ou de sociologie, ni une chronique artistique, bien que ces disciplines y soient toutes largement présentes. Et, bien qu’il ait été peu diffusé au moment de sa publication, il est devenu légendaire. Ce monument de l’édition, c’est la Negro Anthology, en abrégé la Negro.
Elle paraît le 15 février 1934 chez l’éditeur londonien Wishart & Co. Le projet a été engagé en 1931 par Nancy Cunard (1896-1965), qui est elle aussi une figure légendaire. Héritière par son père de l’entreprise maritime Cunard, elle rallie le milieu le plus novateur d’une Grande-Bretagne encore victorienne, le Bloomsbury Group, qui se réunit autour de Virginia Woolf (1882-1941) et de son mari Leonard (1880-1969). Ce sont eux qui publient, en 1925, Parallax, recueil poétique dont Nancy est l’auteure.
Aussi souvent parisienne que londonienne dans l’entre-deux-guerres, elle apparaît dans les histoires du surréalisme pour sa liaison, entre 1926 et 1928, avec Aragon (1897-1982), sa participation à la diffusion de L’Age d’or (1930), de Luis Buñuel (1900-1983), et surtout pour les portraits photographiques que fait d’elle Man Ray (1890-1976). On l’y voit en extravagante, regard magnétique, bras chargés des poignets aux coudes de bracelets d’ivoire africains. A cette date, ce goût n’a rien de surprenant ; l’égérie d’Aragon pouvait n’être que l’une de ces nombreuses mondaines fortunées participant à la « mode nègre »...




                        

                        


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<filnamedate="20180531"><AAMM="201805"><AAMMJJ="20180531"><AAMMJJHH="2018053117">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤ Chaque jeudi dans « La Matinale », la rédaction du « Monde des livres » propose une liste de romans et d’essais pour tous les goûts.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤                     


Article sélectionné dans La Matinale du 30/05/2018
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Six idées de lecture avant le week-end

Chaque jeudi dans « La Matinale », la rédaction du « Monde des livres » propose une liste de romans et d’essais pour tous les goûts.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 06h32
 • Mis à jour le
31.05.2018 à 07h15
   





                        


LES CHOIX DE LA MATINALE
Du « Bleu de Prusse » au « Bleu du lac », suivez-nous dans une promenade littéraire haute en couleur.
Polar. « Bleu de Prusse », de Philip Kerr
Mort en mars, l’écrivain écossais Philip Kerr a laissé derrière lui un legs considérable : avec le personnage de Bernie Gunther, enquêtant tant bien que mal dans l’Allemagne nazie, il a réinventé le genre du polar historique. Bleu de Prusse est le douzième ouvrage à lui être consacré. Cette fois, refusant de devenir un tueur à la solde de la Stasi, la police politique d’Allemagne de l’Est, en 1956, Bernie Gunter est traqué par d’anciens collègues. Parmi eux, Korsch, qu’il avait choisi comme adjoint, en 1939, pour partir en Bavière enquêter sur le meurtre d’un ingénieur abattu par un sniper sur la terrasse du Berghof, le « nid d’aigle » d’Hitler dans les Alpes.
Oscillant entre deux époques, 1956 et 1939, Bleu de Prusse décrit deux courses contre la montre, deux chasses à l’homme où, chaque fois, Gunther joue sa tête. Qu’il s’agisse de percer le mystère d’une disparition, de poursuivre un tueur en série ou d’identifier un sniper, le drame de Gunther réside dans sa passion de la vérité. Et la force de Philip Kerr, dans sa capacité à allier polar et roman historique sans que jamais la fiction dénature l’histoire. Macha Séry

   


« Bleu de Prusse » (Prussian Blue), de Philip Kerr, traduit de l’anglais (Ecosse) par Jean Esch, Seuil, 672 p., 22,50 €.
Essai. « L’Origine des autres », de Toni Morrison
« Il n’existe pas d’étrangers, martèle Toni Morrison, il n’existe que des versions de nous-mêmes », dont « nous voulons nous protéger. » L’étranger est quelque chose qui se fabrique : tel est l’axe de cette Origine des autres, reprise d’une série de conférences données en 2016 à l’université Harvard par la grande romancière et intellectuelle américaine. Il y a des couleurs de peau, c’est un fait. L’artifice commence quand on identifie des individus à l’essence qu’on croit déceler en elles, manipulation qui, selon la Prix Nobel de littérature 1993, prend sa source dans la pauvre frousse des humains face à la question la moins susceptible de trouver une réponse apaisante : qui suis-je ?
Autrui n’est transformé en Autre que parce qu’il y a en nous cette faille ontologique, dont Morrison explore les traductions infinies pour arracher à leur racine l’infériorisation, la violence identitaire qui en procèdent. Un livre souvent fulgurant, parfois désordonné, porté par une obsession unique : qu’il soit enfin rendu possible de voir en quiconque se tient devant moi non plus l’altérité, ni la similitude, ni aucune des idées que je peux me faire de lui, mais lui-même. Florent Georgesco

   


« L’Origine des autres » (The Origin of Others), de Toni Morrison, avant-propos de Ta-Nehisi Coates, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière, Christian Bourgois, 96 p., 13 €.
Roman. « Etre en vie », de Cristina Comencini
« Mais as-tu déjà vu plus belle catastrophe ? » Les paroles inoubliables de Zorba le Grec, dans le film de Michael Cacoyannis, la fournaise athénienne en été, le balcon d’un hôtel face au Parthénon illuminé : non, cela n’est pas le récit d’idylliques vacances méditerranéennes. Si Cristina Comencini, talentueuse réalisatrice et écrivaine, nous conviait à un voyage, ce serait plutôt celui qui mène en soi-même.
D’entrée, Caterina est confrontée au suicide de sa mère adoptive, Graziella, qui s’est tuée à Athènes avec son compagnon. Tout au long du roman, les paroles de Zorba dansant sur la plage tissent un subtil réseau de signifiants autour de la thématique de la révélation, clé d’interprétation du roman. Caterina, en effet, cherche à comprendre le geste de cette femme, partie sans laisser de lettre d’adieu. Par là même, elle tente de résoudre une intrigue qui est d’abord et avant tout la sienne : celle d’une enfant ayant vécu deux vies.
Dans une langue délicate, Cristina Comencini n’a de cesse d’explorer sans tabou les meurtrissures de l’enfance. Avec Zorba, ce vieillard réchappé de la dictature, elle partage finalement une ambition simple : nous apprendre à nous sentir enfin vivants et émerveillés. Florence Courriol-Seita

   


« Etre en vie » (Essere vivi), de Cristina Comencini, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, Stock, « La cosmopolite », 244 p., 20,50 €.
Roman. « La Diagonale du désir », de Sinziana Ravini
Pour « ne pas céder sur son désir », selon la célèbre formule de Lacan, encore faut-il le connaître. Prenant au pied de la lettre cette injonction, la narratrice se met en scène dans différentes situations de transgression sexuelle, comme pour trouver celle qui lui dévoilera son véritable désir. Mais ce premier roman n’est pas la simple mise en acte d’une phrase entendue dans son sens le plus ­littéral. Il la travaille comme un cliché, moteur d’une expérience esthétique dont pourront surgir quelques bribes de vérité si on ne le prend ni trop au sérieux, ni trop à la légère. L’auteure traverse ainsi avec grâce et finesse des scènes évoquées d’une plume aussi précise que teintée d’onirisme.
Peinant à se résoudre au divorce, alors qu’elle forme avec son mari un couple moribond, la narratrice décide d’inventer un personnage, « Madame X », et de demander à des femmes qu’elle admire d’assigner à celle-ci des tâches, pour lui permettre d’explorer son désir. Pour comprendre ce que vit « Madame X », la narratrice demande à un psychanalyste de prendre en séances ce double littéraire, dont elle vient régulièrement lui relater les aventures.
S’il y a quelque chose d’un peu ambitieux à se fixer pour objectif, dès les premières pages, d’« enfin répondre à Freud », et à son fameux « Que veut la femme ? », Sinziana Ravini atteint celui, plus modeste, mais prometteur, de découvrir et d’assumer son propre désir d’écriture avec ce roman qui se joue des codes de l’érotisme et de la fiction. Florence Bouchy

   


« La Diagonale du désir », de Sinziana Ravini, Stock, 368 p., 20,50 €.
Essais. « Histoire d’un mensonge. Enquête sur l’expérience de Stanford », de Thibault Le Texier
L’« expérience de Stanford sur la prison » est l’une des expériences de psychologie sociale qui ont le plus profondément marqué l’opinion et la culture populaire. Conduite en 1971 par Philip Zimbardo, elle tendait à montrer que tout individu peut, dans les conditions déshumanisantes de l’univers carcéral, devenir un cruel tortionnaire. Avec une minutie extrême, Thibault Le Texier a passé en revue l’ensemble des débats qu’elle a alimentés et a comparé ce corpus aux documents d’archives conservés à l’université Stanford, en Californie.
Le résultat est saisissant. Contrairement à la manière dont Philip Zimbardo a présenté les résultats de son expérience, celle-ci n’a en aucune manière montré que l’environnement prétendument déshumanisant auquel étaient soumis les participants les a transformés en bourreaux. Elle n’a, d’ailleurs, rien montré du tout, car, d’expérience au sens scientifique du terme, il n’y en a, en réalité, jamais eu. Il s’est plutôt agi d’une « tragédie grecque » dont le scénario était écrit par avance. Stéphane Foucart

   


« Histoire d’un mensonge. Enquête sur l’expérience de Stanford », de Thibault Le Texier, Zones, 296 p., 18 €.
Roman. « Le Bleu du lac », de Jean Mattern
Quand s’ouvre, avec ce roman, le long monologue de Viviane, celle-ci, pianiste reconnue, part enterrer son amant. Dans son testament, il lui a demandé de jouer à ses obsèques. Alors elle se souvient. De cet homme libre à la « gueule d’ange » et au « sexe majestueux ». De cet homme qui lui a prouvé « qu’il était possible d’être parfaitement à sa place dans les bras d’un autre être humain », et ce malgré un mariage fait d’amour tendre. Mais qui pourrait vraiment comprendre ce que fut leur lien, et qu’être « en dehors de toute considération morale ne signifie pas être sans moralité » ?
Livre résolument charnel sur le bonheur, aussi bleu qu’un ciel de Cézanne, Le Bleu du lac est aussi un subtil hommage à tout ce qui compte pour Jean Mattern : la musique et la littérature, la psychanalyse et l’eau, au pouvoir réparateur. Emilie Grangeray

   


« Le Bleu du lac », de Jean Mattern, Sabine Wespieser, 120 p., 16 €.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-16"> ¤ L’écrivain et militant nationaliste était récemment dans une Rome en pleine déliquescence politique pour la promotion de l’un de ses ouvrages. « Le Monde » l’a suivi.
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Article sélectionné dans La Matinale du 30/05/2018
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Limonov, rouge-brun, Russe, et comme chez lui en Italie

L’écrivain et militant nationaliste était récemment dans une Rome en pleine déliquescence politique pour la promotion de l’un de ses ouvrages. « Le Monde » l’a suivi.



Le Monde
 |    31.05.2018 à 03h59
 • Mis à jour le
31.05.2018 à 10h43
    |

                            Margherita Nasi








                        



                                


                            

Si Pier Paolo Pasolini (1922-1975) devait réécrire aujourd’hui son premier roman, Les Ragazzi (Buchet-Chastel, 1958 et 2016), ode aux borgate – les banlieues pauvres romaines –, peut-être viendrait-il traîner au Corviale. Posé sur une colline à mi-chemin entre la ville et la mer, ce long serpent en béton est un quartier à part entière : la barre HLM s’étire sur près d’un kilomètre et accueille dans ses entrailles 6 000 habitants. Autour, une station de police, des terrains vagues et quelques moutons.
En cette matinée de mai, cependant, la scène qui se joue devant l’édifice se révèle moins pasolinienne que fellinienne. Une camionnette déverse une équipe de tournage, façon Huit et demi : pleins feux sur Edouard Limonov. Car c’est ici, loin des touristes et des monuments historiques, que l’écrivain et activiste russe commence la tournée de présentation de son roman, V Syrakh (2012), paru le 10 mai en Italie sous le titre Zona industriale.
Rendu célèbre par le récit d’Emmanuel Carrère
« Je suis un banlieusard d’origine, j’ai toujours aimé les quartiers populaires, et je serai toujours du côté des marginaux, des ratés, des perdants », explique, quand on le rencontre au pied de la barre, celui qui, à sa sortie de prison en 2003, s’est installé dans l’ancienne zone industrielle de Syry, à Moscou. Dans V Syrakh (« A Syry »), l’endroit est décrit comme « un quartier vieillot et plutôt étrange, où le soleil poussiéreux réchauffe de redoutables chiens errants ». Au Corviale, en guise d’animaux sauvages, l’écrivain sera poursuivi par le crépitement des appareils photo et les questions incessantes de la presse.
Difficile, il est vrai, de retenir sa curiosité : voilà vingt-trois ans que cet intellectuel trouble, rendu mondialement célèbre par le récit d’Emmanuel Carrère (Limonov, P.O.L, 2011), n’avait pas mis les pieds en Europe occidentale. Clochard et soldat, majordome...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-17"> ¤ Avec « Bleu de Prusse », le romancier écossais, mort en mars, hisse le polar historique au plus haut en envoyant le fameux Bernie Gunther enquêter au Berghof en 1939.
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Philip Kerr vole au-dessus du nid d’aigle d’Hitler

Avec « Bleu de Prusse », le romancier écossais, mort en mars, hisse le polar historique au plus haut en envoyant le fameux Bernie Gunther enquêter au Berghof en 1939.



Le Monde
 |    30.05.2018 à 16h00
 • Mis à jour le
30.05.2018 à 16h55
    |

                            Macha Séry








                        



                                


                            
Bleu de Prusse (Prussian Blue), de Philip Kerr, traduit de l’anglais (Ecosse) par Jean Esch, Seuil, 672 p., 22,50 €.

Considérable est son legs. Aussi, lorsque Philip Kerr a disparu, le 23 mars, à l’âge de 62 ans, un sentiment de gratitude a dominé, au-delà de la tristesse. Le romancier britannique, diplômé de philosophie et de droit allemands, s’était rivé à l’écritoire malgré les difficultés et les écueils de son sujet, le nazisme. Face à l’insistance de ses lecteurs, épris du personnage de Bernie Gunther, il avait donné une suite à la « Trilogie berlinoise » (1989-1991) et consenti, en 2006, à redescendre dans la mine et les cauchemars vert-de-gris. Chemin faisant, il avait réinventé le genre du polar historique et accompli ce prodige propre aux grands écrivains : redonner au passé ses couleurs, son relief, sa vertigineuse réalité.
En trente ans, une fresque glaçante a pris corps. Elle s’est déployée par spires et par voltes, avec des sauts dans le temps et des retours en arrière, entre les années 1930 et les années 1950. Cette œuvre noire a imposé son antihéros : Bernie Gunther, donc, esprit tranchant et humour mordant, le meilleur enquêteur de sa génération, contraint de travailler pour ceux qu’il déteste. Surtout, un paradoxe fait homme. « Ancien inspecteur à la Kripo de Berlin [la police criminelle], j’avais appris une ou deux choses utiles pour échapper à la police, lit-on dans Bleu de Prusse, qui vient de paraître, le douzième volume de la série à laquelle s’ajouteront deux inédits posthumes. N’importe quel flic vous dira qu’il n’y a pas de meilleure école pour devenir un fugitif. Ce que j’étais désormais. »
Témoin de l’horreur gagné par la détestation de soi
Correction : depuis que le socialiste Bernie Gunther s’est démis de ses fonctions de Komissar, en 1933, devançant la purge annoncée par les nazis, il n’a cessé d’être sollicité par les...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-18"> ¤ L’écrivain congolais raconte son amitié avec le romancier américain disparu le 22 mai et qui lui avait permis, en 1998, de se réfugier aux Etats-Unis.
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Récit

Emmanuel Dongala : « Philip Roth m’a sauvé de la guerre au Congo »

L’écrivain congolais raconte son amitié avec le romancier américain disparu le 22 mai et qui lui avait permis, en 1998, de se réfugier aux Etats-Unis.

Par                                            Séverine Kodjo-Grandvaux (contributrice Le Monde Afrique)




LE MONDE
              datetime="2018-05-28T12:19:00+02:00"

        Le 28.05.2018 à 12h19






    
Les écivains congolais Emmanuel Dongala et américain Philip Roth.
Crédits : Philippe Merle/AFP et Eric Thayer/Reuters


Emmanuel Dongala est intarissable dès qu’il s’agit de se remémorer les bons moments passés en compagnie de Philip Roth, décédé mardi 22 mai. Les écrivains congolais et américain se sont rencontrés pour la première fois au début des années 1990. « Je rendais visite à la famille Huvelle, qui m’avait accueilli lorsque je faisais mes études à Oberlin College, dans l’Ohio. Philip était un patient et un ami du docteur Huvelle, qui me l’a présenté. Par la suite, à chacun de mes séjours aux Etats-Unis, je n’ai jamais manqué de revoir Philip Roth et sa femme d’alors, Claire Bloom », raconte Emmanuel Dongala.

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C’est cette amitié qui le sauvera de la guerre civile congolaise, en 1997. A cette époque, l’auteur d’Un fusil dans la main, un poème dans la poche et du Feu des origines est directeur des affaires académiques et de la scolarité de l’université de Brazzaville, où il enseigne la chimie. Quand la guerre éclate, Emmanuel Dongala se tourne naturellement vers Paris, qui l’a fait chevalier des arts et des lettres en 1989, à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française. La France lui refuse finalement son visa et l’abandonne dans l’enfer congolais. C’est Philip Roth qui l’en sortira, lui et sa famille.
Une lettre à Bill Clinton
Dès qu’il apprend la situation, l’auteur de Good Bye, Columbus contacte Leon Botstein, le président du Bard College, qui cherchait un professeur de chimie pour le campus de Simon’s Rock, dans le Massachusetts, et n’a guère de mal à le convaincre de recruter Emmanuel Dongala. En 1990, Leon Botstein avait offert un poste à l’écrivain Chinua Achebe après qu’un accident de voiture dans des conditions suspectes au Nigeria l’avait cloué dans un fauteuil roulant pour le reste de son existence.
« Philip a tout fait pour que je puisse venir aux Etats-Unis. Il m’a trouvé un poste, obtenu un visa et des billets d’avion pour toute ma famille et moi-même. Mais je ne le savais pas. Pendant que nous fuyons les combats à Brazzaville, sur la route de Pointe-Noire, un colonel en fuite lui aussi me reconnaît et me dit qu’un de ses amis, qui travaille à l’ambassade des Etats-Unis, lui a confié qu’une université américaine m’a offert un poste et qu’on me cherche. J’ai regagné Brazzaville, puis Kinshasa en pirogue, où les Etats-Unis s’étaient installés après que leur ambassade de Brazzaville avait été brûlée, relate Emmanuel Dongala. Un matin de janvier 1998, j’atterris à New York, sous la neige et dans le froid. Devinez qui m’attend à côté du vice-président de l’université ? Philip Roth lui-même ! Le même qui, quelques jours plus tard, m’apportera une télé et une radio avec lecteur CD. »

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« Mais ce n’est pas tout, poursuit, ému, l’écrivain congolais. Ma fille Assita avait alors 18 ans. Majeure, elle était considérée comme ne faisant plus partie de notre famille et elle n’a pu obtenir un visa pour venir avec nous. Elle pensait que nous l’avions abandonnée. Philip a repris sa plus belle plume et a écrit une lettre de recours auprès du président Bill Clinton. Quelques semaines plus tard, il n’avait pas de réponse mais il avait appris qu’un de ses amis, l’écrivain William Styron, devait dîner à la Maison Blanche. Il lui a donné une copie de la lettre pour qu’il la remette en main propre au président. Le lendemain, le bureau Afrique centrale du département d’Etat m’appelait et, quinze jours plus tard, ma fille était dans l’avion pour nous rejoindre. Un véritable conte de fées ! »
Clin d’œil dans « La Tache »
Ce n’était pas la première fois que Philip Roth témoignait son amitié à Emmanuel Dongala. Déjà en 1994, quand il avait reçu le prix Karel-Capek du PEN Club tchèque conjointement avec Günter Grass, Philip Roth, qui ne pouvait se déplacer pour des problèmes de santé, avait chargé Emmanuel Dongala de recevoir le prix en son nom et de prononcer son discours de remerciement. « Du coup, c’est moi qui me suis retrouvé sur la photo parue dans les journaux praguois, entre Günter Grass et Vaclav Havel. On en a longtemps rigolé avec Philip, qui me lançait : “Usurpation d’identité, Emmanuel !” En tant qu’écrivain, Philip Roth a pu laisser l’image d’un homme distant, cynique, un peu froid, mais au quotidien, c’était un tout autre homme, chaleureux, convivial. Il savait aussi être facétieux. Quand mon roman Les petits garçons naissent aussi des étoiles a été traduit en hébreu, il m’a dit, d’une voix solennelle : “Emmanuel Dongala, je te déclare juif honoraire” ! »
« Je lui dois beaucoup », reconnaît simplement celui qui s’amusait de voir la tête des étudiants de Bard College quand ils apercevaient l’auteur de Portnoy et son complexe descendre de sa voiture pour venir chercher leur professeur de chimie. « Il faisait la route depuis le Connecticut juste pour que nous allions déjeuner ensemble ! »

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Une amitié qui aura laissé sa trace dans l’œuvre de chacun d’eux. Si Johnny chien méchant a pu voir le jour, c’est grâce aux conseils avisés et au soutien de l’auteur d’Opération Shylock. En effet, en 1999, Emmanuel Dongala a été récipiendaire d’un Guggenheim Fellowship grâce aux lettres de recommandation que lui ont écrites, entre autres, Philip Roth et Chinua Achebe, ses deux amis qui, chaque année, se retrouvaient, sans succès, sur la liste des nobélisables. Emmanuel Dongala a ainsi disposé du temps libre nécessaire à l’écriture de ce roman qui sera adapté au cinéma en 2008.
Quant à Philip Roth, il aura glissé un clin d’œil à celui avec qui il aimait converser et rire dans La Tache, publié en 2000. « Philip Roth y évoque un écrivain francophone d’Afrique, confie Emmanuel Dongala. Quand je lui ai demandé de qui il s’agissait, il m’a répondu amusé : “A ton avis ? Combien d’auteurs africains francophones penses-tu que je connaisse ?” »


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-19"> ¤ Cette auteure emblématique, à l’origine de la saga « L’Assassin royal », explique comment la fantasy a fini par gagner ses lettres de noblesse.
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Robin Hobb : « Désormais, vous pouvez lire un bouquin de fantasy dans le bus »

Cette auteure emblématique, à l’origine de la saga « L’Assassin royal », explique comment la fantasy a fini par gagner ses lettres de noblesse.



Le Monde
 |    28.05.2018 à 12h07
 • Mis à jour le
28.05.2018 à 15h09
    |

                            Elisa Thévenet








                        



   


Robin Hobb était l’invitée d’honneur de la 17e édition des Imaginales, qui se tenait du jeudi 24 au dimanche 27 mai à Epinal. Les œuvres de cette auteure incontournable de la fantasy, comme L’Assassin royal, Les Aventuriers de la mer ou encore Le Fou et l’Assassin ont été traduites dans 22 langues et ont séduit des dizaines de millions de lecteurs dans le monde. Pour la première fois depuis plus de vingt ans, l’auteure américaine, qui a vendu plus de 4 millions de livres en France, n’a ni contrat ni échéance. L’occasion pour elle de réfléchir à d’autres projets. Et, pour Pixels, d’établir avec elle un état des lieux de la fantasy.
Vous venez de mettre un point final à votre saga L’Assassin royal, qui a séduit des millions de lecteurs dans le monde. En tant qu’auteure de fantasy, comment expliquez-vous le succès de ce genre ?
Robin Hobb : C’est le genre universel par excellence. Les récits mythologiques grecs, romains, chinois, les fables d’Esope : ce sont des histoires que l’on se raconte aux quatre coins du monde. On se laisse plus facilement entraîner par un roman de fantasy parce qu’on découvre un nouveau monde dans lequel nos cultures et nos préjugés sont balayés. Chaque lecteur peut s’identifier aux personnages et faire de cette histoire la sienne.
Malgré les succès récurrents des œuvres de fantasy en librairie, le genre continue à avoir mauvaise presse…
Robin Hobb : Aux Etats-Unis, on a l’habitude de dire que nous [les auteurs de fantasy] « vivons dans le ghetto ». Pendant des années, le New York Times a refusé de faire la critique d’un roman de fantasy. Pour avoir du succès, certains auteurs rejetaient même l’étiquette.
Que répondez-vous aux critiques qui considèrent la fantasy comme de la littérature jeunesse ?
Que Game of Thrones est sans aucun doute un livre pour enfants ! [Rires.]
Justement, la fantasy se démocratise depuis quelques années, notamment grâce aux nombreuses adaptations sur petits et grands écrans…
C’est vrai, désormais vous pouvez lire un bouquin de fantasy dans le bus ! Je pense que les gens commencent à réaliser qu’ils peuvent trouver dans les livres les mêmes histoires que celles qu’ils aiment regarder à la télé.
Il y a eu récemment plusieurs débats sur la relative absence de diversité dans les séries et films de fantasy. C’est une question qui traverse plus largement la littérature de l’imaginaire. Est-ce que vous y prêtez attention lorsque vous écrivez ?
J’ai toujours été capable de me mettre dans la peau des personnages dont je lisais l’histoire. Je ne me suis jamais dit que Mowgli était un garçon à la peau foncée. Malgré la description que je fais de FitzChevalerie [le personnage principal de L’Assassin royal], mat avec des cheveux noirs et bouclés, les fans le représentent à leur image. Et ça ne m’embête pas du tout. Nos histoires appartiennent aux lecteurs. Si vous vous sentez obligé d’insérer de la diversité dans le récit, ça se voit. C’est comme compléter un puzzle avec une pièce qui ne lui appartient pas. Vous ne pouvez pas vous dire : « chapitre 4 : je n’ai toujours pas de personnage lesbien, il faut que j’en mette un. » Ce sont les personnages qui choisissent qui ils sont. Ça doit avoir l’air un peu mystique, mais ce sont eux qui me racontent leur histoire et c’est à partir de cela que j’écris un livre.
La fantasy permettrait donc au lecteur de gommer son bagage culturel ?
Si j’écris l’histoire d’un esclave noir aux Etats-Unis, il y a tout un contexte qui s’impose. Tout le monde ne pourra pas s’identifier à ce vécu. Mais si je vous raconte la vie d’une femme à Anabastar réduite à l’esclavage parce qu’elle a les cheveux vert pâle, n’importe qui peut s’approprier ce récit. Il n’y a plus de barrières.
On reproche souvent à la fantasy sa surabondance de clichés : le jeune garçon d’origine modeste promis à un grand destin, la présence de magie, les dragons… Ce sont des éléments que l’on retrouve dans vos livres.
Ces clichés sont l’une de mes inspirations pour L’Assassin royal. Ce sont des archétypes universels. Prendre ces poncifs et les retravailler pour leur donner une nouvelle jeunesse, c’était un défi. De Shakespeare aux grands mythes, ils sont incontournables, autant en être conscient et les utiliser à fond.
On voit de plus en plus d’héroïnes dans les romans de fantasy. En a-t-on fini avec les personnages féminins sans substance ?
Toutes les femmes des livres qui m’ont précédée ne sont pas des potiches. Bien sûr, on peut en trouver, on trouve de tout. Aux origines de la fantasy, dans les contes, il y a beaucoup de personnages féminins forts : Cendrillon est coriace, dans Le Bal des douze princesses, les jeunes filles s’échappent toutes les nuits malgré les gardes et l’interdiction de leur père… Essayez de trouver un conte qui a pour nom celui d’un prince, en dehors de Sinbad, ce n’est pas facile. Les contes sont principalement des récits de femmes, cela montre qu’elles ont toujours raconté des histoires.
Est-ce que le fait d’être une femme a changé quelque chose dans votre manière d’écrire et de travailler ?
Je déteste cette question ! On me la pose à chaque fois comme si j’appartenais à une minorité opprimée. Tout au long de ma carrière, les hommes du monde de la fantasy et de la science-fiction m’ont soutenue. Depuis le début, la plupart de mes éditeurs sont des éditrices, et j’écris depuis 1982. Je ne veux pas nier les histoires d’écrivaines qui ont eu à surmonter les préjugés, mais c’est n’est pas ce que j’ai vécu.
Vous écrivez depuis vingt ans sous un pseudonyme androgyne, Robin Hobb, et sous le nom de plume de Megan Lindholm, pourquoi avoir choisi deux alias ?
C’est très courant pour les auteurs de genre. Megan Lindholm et Robin Hobb n’écrivent pas le même style de fantasy. J’ai choisi Robin Hobb juste avant la publication de L’Assassin royal. Je voulais un nom court qui apparaisse en gros sur la couverture. Je suis allée dans des librairies voir quelle étagère était à portée de vue. C’était celle des « H ». Celle de Barbara Hambly, Robert Heinlein et Franck Herbert. Un super coin ! Comme mon narrateur était un personnage masculin, j’ai choisi un prénom sans connotation féminine ou masculine pour que le lecteur rentre plus facilement dans l’histoire et que le genre de l’auteur ne constitue pas un problème.
Est-ce que vous écrirez un jour sous votre nom, Margaret Ogden ?
Non. De nombreux lecteurs pensent qu’on m’a forcée à changer de nom. Au contraire, on m’a permis de jouer. Quand vous contez une histoire que vous a racontée votre grand-mère irlandaise, vous allez prendre sa voix, son vocabulaire, son accent. C’est exactement la même chose pour moi. Je suis comme une productrice de film, sauf que je joue tous les personnages, je dessine tous les décors et les costumes, et j’ai un budget illimité ! J’ai toujours vécu en dehors de moi-même, au travers des personnages dont je lisais les aventures, donc me créer un troisième pseudonyme serait très amusant.

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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-20"> ¤ « La Matinale du Monde » publie tous les dimanches le strip « Leumonde.fr », d’Antoine Marchalot.
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Article sélectionné dans La Matinale du 26/05/2018
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Leumonde.fr, par Antoine Marchalot (épisode 103)

« La Matinale du Monde » publie tous les dimanches le strip « Leumonde.fr », d’Antoine Marchalot.



Le Monde
 |    27.05.2018 à 06h34
 • Mis à jour le
27.05.2018 à 21h14
   





                        



   





                            


                        

                        

