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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-1"> ¤ Dès l’été 1968, des penseurs ont tenté d’analyser le mouvement qui venait à peine de s’achever. Voici des extraits de textes de l’époque.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-1"> ¤                     
                                                   
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Edgar Morin, Paul Ricœur, Raymond Aron, Alain Touraine... ce qu’ils ont écrit à chaud sur Mai 68

Dès l’été 1968, des penseurs ont tenté d’analyser le mouvement qui venait à peine de s’achever. Voici des extraits de textes de l’époque.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 14h50
 • Mis à jour le
15.03.2018 à 18h49
   





                        



                                


                            

Comment les intellectuels ont-ils analysé, sur le moment, le mouvement qui a secoué la France en mai et juin 1968 ? Réponses avec quatre textes publiés entre le printemps et l’été qui a suivi les événements.
Raymond Aron : « Cette révolution a été à la fois anachronique et futuriste »
« Un psychodrame », c’est ainsi que le philosophe (1905-1983) a interprété la révolte étudiante de Mai dans La Révolution introuvable (Fayard), publié en juillet 1968. Mais s’il moque l’« anachronisme » de la « commune estudiantine », il voit un « contenu moderne », donc selon lui légitime, dans les aspirations des cadres d’entreprise à une « décentralisation du pouvoir de décision ».
Edgar Morin : « Une extase de l’histoire »
Le sociologue, qui enseigne brièvement à l’université de Nanterre au printemps 1968, observe les événements avec sympathie. Dans une série d’articles écrit pour Le Monde pendant les événements, par la suite repris dans l’ouvrage collectif Mai 1968 : la brèche (Fayard), il salue notamment la « commune étudiante », « riche, folle, géniale comme une révolution », et s’interroge sur son devenir : finira-t-elle en s’étiolant dans la confusion ou en trouvant la force de sa métamorphose ?
Paul Ricœur : « L’Occident est entré dans une révolution culturelle »
En 1968, le philosophe enseigne à la faculté de Nanterre et suit de près les événements. « Cette révolution attaque le nihilisme d’une société qui, tel un tissu cancéreux, n’a pas d’autre but que sa propre croissance », écrit-il notamment dans l’une des trois contributions qu’il livre au Monde en juin 1968. Nous republions un extrait de ces textes, qui ont été par la suite repris dans la revue Esprit.
Alain Touraine : « Une nouvelle lutte des classes »
Le sociologue, alors professeur à l’université de Nanterre,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-2"> ¤ L’écrivain et réalisateur franco-américain, très remarqué pour son prix Goncourt en 2006, « Les Bienveillantes », signe un nouveau roman, « Une vieille histoire ».
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Jonathan Littell : « Je m’intéresse aux pulsions, sous toutes leurs formes »

L’écrivain et réalisateur franco-américain, très remarqué pour son prix Goncourt en 2006, « Les Bienveillantes », signe un nouveau roman, « Une vieille histoire ».



Le Monde
 |    15.03.2018 à 12h43
 • Mis à jour le
15.03.2018 à 16h19
    |

                            Florence Bouchy (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Une vieille histoire. Nouvelle version, de Jonathan Littell, Gallimard, 384 p., 21 €.

Douze ans après Les Bienveillantes (Gallimard, 2006), dont la noirceur n’avait pas rebuté le million de lecteurs qui avaient accepté d’adopter, durant quelque 900 pages, le point de vue d’un officier SS durant la seconde guerre mondiale, il signe Une vieille histoire (nouvelle version). En sept chapitres, le roman reprend, revisite et redéploie la matrice d’un texte sorti en 2012 aux éditions Fata Morgana.
Prolongeant et approfondissant la structure obsessionnelle de celui-ci, le roman propose sept variations sur une même trame narrative. Au début de chaque chapitre, un narrateur nage dans une piscine. Quand il en sort, c’est pour s’engouffrer dans un couloir obscur, et franchir les portes que le hasard, ou son inconscient, le conduisent à pousser. Chacune d’elle ouvre sur un territoire (une maison, une chambre d’hôtel, un studio, un espace plus vaste, une ville ou une zone sauvage), dans lequel se remettent en jeu, selon des modalités chaque fois différentes, les relations humaines fondamentales (ou leur absence), telles que la famille, le couple, la solitude, le groupe ou la guerre.
Roman fascinant par sa capacité à relancer sans cesse la curiosité du lecteur à l’égard d’un récit dont les motifs ne cessent de se charger d’une valeur nouvelle, Une vieille histoire ne ménage, pas plus que ne le faisaient Les Bienveillantes, la sensibilité du lecteur. Des relations sexuelles sous toutes leurs formes à la guerre selon toutes ses modalités, il explore et met en lumière les formes obscures de violence et de domination qui mettent le monde en mouvement, et dont le métier de vivre exige de s’accommoder.
Pourquoi avez-vous éprouvé le besoin de proposer une « nouvelle version » d’un livre déjà publié ?
Ce n’est pas si original que cela. D’autres...




                        

                        


<article-nb="2018/03/15/19-3">
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-3"> ¤ L’exposition « Malmaison, un jardin d’expérience » fait revivre les grandes heures du domaine à l’époque de l’impératrice Joséphine
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-3"> ¤ 
<article-nb="2018/03/15/19-4">
<filnamedate="20180315"><AAMM="201803"><AAMMJJ="20180315"><AAMMJJHH="2018031519">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤ En 2008, le philosophe montrait que la « pensée anti-68 » attribuait aux événements de Mai la crise des valeurs occidentales. Dix ans plus tard, il constate dans ces milieux une surenchère conservatrice.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤                     
                                                   
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Serge Audier : « Le discours anti-68 s’est radicalisé »

En 2008, le philosophe montrait que la « pensée anti-68 » attribuait aux événements de Mai la crise des valeurs occidentales. Dix ans plus tard, il constate dans ces milieux une surenchère conservatrice.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 12h00
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15.03.2018 à 14h23
    |

            Anne Chemin








                        



                                


                            

Serge Audier enseigne la philosophie morale et politique à l’université Paris-IV. Dernier ouvrage paru : La Société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation (La Découverte, 2017).
Vous avez publié en 2008 « La Pensée ­anti-68 », un ouvrage dans lequel vous étudiez la genèse de la critique des événements de Mai. Dix ans plus tard, ce discours a-t-il beaucoup changé ?
Dans les milieux conservateurs de la droite et de l’extrême droite françaises, le discours s’est radicalisé. Sous le quinquennat de François Hollande, La Manif pour tous s’est voulue un Mai 1968 à l’envers : semblant parfois mimer l’activisme subversif soixante-huitard, elle a accentué la rhétorique conservatrice sur le déclin des valeurs, de l’autorité et des cadres familiaux.
La croisade « anti-genre » a instrumentalisé la cause de la nature, avec la revue Limite et son « écologie intégrale ». S’ils se réclament du pape François, certains de ses protagonistes ont des affinités avec les milieux catholiques intégristes et d’extrême droite, qui n’ont jamais digéré l’émancipation des femmes. Enfin, le contexte international pèse en ce sens, avec l’élection de Donald Trump, incarnation d’un « virilisme » haïssant les luttes des années 1960 des Noirs, des femmes et des homosexuels.
Il suffit en outre de parcourir la littérature monotone des milieux conservateurs pour saisir leur détestation de ce qu’ils appellent parfois le « libéralisme libertaire », fruit empoisonné de Mai 1968. Le philosophe catholique Pierre Manent voit ainsi dans Mai 1968 une catastrophe individualiste décomposant l’Etat-nation, l’intellectuel François-Xavier Bellamy fustige la mise à mort de la transmission culturelle contenue dans la sociologie de Pierre Bourdieu, l’essayiste Bérénice Levet, proche d’Alain Finkielkraut, accuse la génération de 68 d’avoir décomposé la famille, l’école et la nation.
« Le parti Les Républicains...



                        

                        


<article-nb="2018/03/15/19-5">
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-5"> ¤ Claro est fasciné par le mystère Babouillec.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-5"> ¤                     
                                                   
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Le feuilleton. L’invention des étincelles

Claro est fasciné par le mystère Babouillec.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 09h32
    |

                            Claro (Ecrivain et traducteur)








                        



                                


                            
Rouge de soi, de Babouillec, préface de Julie Bertuccelli, Rivages, 142 p., 15 €.

Les livres vont et viennent, ils semblent parfois aller de soi, et même y retourner, dans ce petit soi établi, s’avançant l’air de rien et n’ayant souvent que cet air à fredonner, l’air du rien, qu’ils entonnent sans complexe, satisfaits que l’encre ait fini par sécher comme un ersatz de sang sorti d’aucune blessure. Pour la plupart, on le sent bien, l’enjeu est de papier, leur horizon une table de libraire où faire pile, le nirvana un frisson télévisé. A l’origine de leur apparition, on sent, quoi ? Une molle envie de dire, un petit besoin d’exprimer, le goût gracieux de raconter, bref, l’impérieuse inutilité de réciter quelque chose de vaguement déjà rédigé.
A force de voir déferler sur l’écran de nos boîtes crâniennes tous ces romans-plumes (la décence nous interdit de préciser où exactement ces plumes semblent s’être logées…), on finirait par oublier que certains livres sont travaillés, eux, par des forces abrasives, des pulsions ignées – par une urgence. Une urgence qui les rend uniques, les irrigue et nous contraint à questionner notre rapport au langage. C’est le cas de l’extraordinaire Rouge de soi, premier roman de Babouillec, une jeune trentenaire autiste, de son vrai nom Hélène Nicolas, révélée au grand public par des spectacles adaptés de ses textes (A nos étoiles et Forbidden di sporgersi) et un film de Julie Bertuccelli (Dernières nouvelles du cosmos, 2016).
Il y a un mystère Babouillec, dans la mesure où l’auteure ne « parle » pas, n’a jamais appris à lire et à écrire. Grâce à sa mère, elle est parvenue, au moyen de petites lettres plastifiées, à former des mots, des phrases, des textes. A surgi alors un univers mental incroyablement complexe, formidablement articulé, riche en images et pétri de pensées, au lexique foisonnant, dénotant une expérience ontologique...




                        

                        


<article-nb="2018/03/15/19-6">
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-6"> ¤ La chronique de Roger-Pol Droit, à propos d’« Eloge de l’hypocrisie », d’Olivier Babeau.
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Figures libres. Pour une société protectrice de l’hypocrisie

La chronique de Roger-Pol Droit, à propos d’« Eloge de l’hypocrisie », d’Olivier Babeau.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 09h30
 • Mis à jour le
15.03.2018 à 09h37
    |

                            Roger-Pol Droit








                        



                                


                            
Eloge de l’hypocrisie, d’Olivier Babeau, Le Cerf, « Idées », 312 p., 20 €.

Se souvient-on de Rousseau, de La Nouvelle Héloïse (1761) ? De cette lettre où Saint-Preux, qui ressemble à Jean-Jacques comme un frère, a quitté Julie, la douceur du Léman, et découvre Paris ? Il s’offusque d’y voir tout un chacun promettre monts et merveilles à ses semblables sans jamais rien tenir. Qu’apprend-on, dans cette ville si policée, si aimable ? Rien qu’à « plaider avec art la cause du mensonge, à ébranler à force de philosophie tous les principes de la vertu, à colorer de sophismes subtils ses passions et ses préjugés, et à donner à l’erreur un certain tour à la mode selon les maximes du jour ». Bref, à être hypocrite, c’est-à-dire inauthentique, artificieux, fourbe et faux.
Olivier Babeau, professeur à l’université de Bordeaux, pourrait faire se retourner Jean-Jacques dans sa tombe au Panthéon. Car il ose, carrément, faire l’éloge de l’hypocrisie. En toute franchise, si l’on ose dire. Il ne propose en effet aucun de ces éloges paradoxaux, fréquents de l’Antiquité jusqu’à Molière, où l’on jouait à célébrer le parasite, la mouche ou le tabac. Olivier Babeau plaide pour l’hypocrisie, vraiment : à ses yeux, elle ne constitue pas un défaut, moins encore un vice. Il s’agit en fait pour lui du « socle même » de la société, de son assise. Et ce « fondement de la civilisation » se trouve aujourd’hui mortellement menacé par la dictature de la transparence.
Evidemment, quelques éclaircissements s’imposent. D’abord, c’est bien à une extension du domaine de l’hypocrisie, à un élargissement considérable de sa définition, que convie cet économiste libéral, pas vraiment politiquement correct, auquel on doit déjà, entre autres, La Nouvelle Ferme des animaux et L’Horreur politique (Les Belles Lettres, 2016 et 2017). « Hypocrisie », selon Olivier Babeau, est le nom du voile...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-7"> ¤ Alain Boyer et Jean-Fabien Spitz reviennent chacun dans un essai sur les liens entre liberté et justice, propriété et redistribution. Stimulant.
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Philosophie. L’autre visage du libéralisme

Alain Boyer et Jean-Fabien Spitz reviennent chacun dans un essai sur les liens entre liberté et justice, propriété et redistribution. Stimulant.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
15.03.2018 à 09h39
    |

                            Serge Audier (Philosophe et collaborateur du "Monde des livres")








                        



                                


                            
Apologie de John Rawls, d’Alain Boyer, PUF, 336 p., 29 €.
La Propriété de soi. Essai sur le sens de la liberté individuelle, de Jean-Fabien Spitz, Vrin, « Philosophie concrète », 232 p., 19 €.

Une des évolutions idéologiques les plus spectaculaires, dans la France des dernières décennies, est la démonisation du mot « libéralisme ». Alors que la critique frontale du capitalisme reste minoritaire, le rejet du libéralisme fédère des milieux divers, de la gauche radicale aux catholiques conservateurs. Exploitant cette tendance, quelques éditeurs ont multiplié les essais à succès contre cet épouvantail, catégorie fourre-tout où sont amalgamés le libéralisme culturel et la financiarisation de l’économie.
Il se pourrait que ces procès reposent sur des confusions conceptuelles et historiques. Outre le fait qu’ils dissimulent parfois un fantasme de restauration traditionaliste, ils risquent de nous priver des outils pour comprendre et transformer le capitalisme. C’est en tout cas ce que suggèrent deux livres importants. Leurs auteurs, Alain Boyer et Jean-Fabien Spitz, sont des philosophes rigoureux qui se méfient des effets de manches. Tous deux démontrent que la famille libérale est clivée sur des questions cruciales comme l’inviolabilité absolue de la propriété. Les implications n’en sont rien de moins que l’avenir de l’Etat social, du partage et de la redistribution des richesses.
Tirs croisés
Un bon point de départ est la Théorie de la justice (Seuil, 1987), du philosophe américain John Rawls (1921-2002). Ce classique du libéralisme social définit une société juste selon deux principes : celui des libertés égales, correspondant aux droits fondamentaux, et celui pour lequel, dans le cadre de l’égalité des chances, les inégalités sociales et économiques doivent être agencées de manière à apporter le bénéfice maximal aux moins bien lotis. Car...




                        

                        


<article-nb="2018/03/15/19-8">
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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-8"> ¤ Il est temps de repenser le temps, montre le physicien dans un essai défiant nos certitudes.
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Les horloges affolées de Carlo Rovelli

Il est temps de repenser le temps, montre le physicien dans un essai défiant nos certitudes.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 07h45
    |

                            Céline Henne (Collaboratrice du "Monde des livres")








                        



                                


                            
L’Ordre du temps (L’Ordine del tempo), de Carlo Rovelli, traduit de l’italien par Sophie Lem, Flammarion, 288 p., 21 €.

Qu’est-ce que le temps ? « Si personne ne me pose la question, je le sais ; si quelqu’un pose la question et que je veuille expliquer, je ne sais plus », écrivait saint Augustin à l’orée du Ve siècle. Quelque 1 600 ans et combien de révolutions scientifiques plus tard, difficile de savoir si la confusion s’est dissipée ou si elle n’en est que plus grande. Dans un essai à la fois exigeant, didactique et poétique, le physicien Carlo Rovelli, auteur du best-seller mondial Sept brèves leçons de physique (Odile Jacob, 2015), nous offre un bel aperçu de ce que la science actuelle répond, quand la question lui est posée.
L’essai se présente comme un voyage initiatique en trois étapes. Il commence par « l’effritement du temps », ou plutôt de nos intuitions les plus familières sur sa nature. Il n’y a pas un seul « maintenant » mais une infinité de présents locaux ; le temps ne s’écoule pas uniformément ; aucun cadre temporel absolu ne permet de mesurer le changement. De là, on débouche sur « l’étrange paysage de la physique relativiste », sans toutefois s’arrêter à Einstein. Ce qui entraîne – dans un chapitre parfois ardu pour le novice – jusqu’à la toute récente « théorie de la gravitation quantique à boucles », dont Rovelli est l’un des pères fondateurs. C’est l’un des principaux modèles prétendant aujourd’hui unifier mécanique quantique et relativité générale, sans qu’un consensus soit encore atteint dans la communauté scientifique.

Rovelli dépeint ensuite le « monde sans temps » imaginé par cette théorie. Attention, tout, dans cette deuxième étape, n’est pas « gelé et immobile » comme dans « l’Univers-bloc » de la cosmologie éternaliste. Selon cette conception, défendue par Bertrand Russell (1872-1970) ou Stephen...




                        

                        


<article-nb="2018/03/15/19-9">
<filnamedate="20180315"><AAMM="201803"><AAMMJJ="20180315"><AAMMJJHH="2018031519">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤ Souillure et propreté obsèdent le héros de l’âcre nouveau roman de l’écrivain. Dans Paris occupé, il doit bientôt choisir l’une ou l’autre.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤                     
                                                   
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Sébastien Rutés rouvre une vespasienne

Souillure et propreté obsèdent le héros de l’âcre nouveau roman de l’écrivain. Dans Paris occupé, il doit bientôt choisir l’une ou l’autre.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 07h30
    |

                            François Angelier (Collaborateur du "Monde des livres")








                        



                                


                            
La Vespasienne, de Sébastien Rutés, Albin Michel, 224 p., 17 €.

De même que « c’est avec les beaux sentiments, André Gide dixit, que l’on fait de la mauvaise littérature », c’est bien souvent avec les mauvais lieux qu’on fait de surprenants romans. Dont acte avec La Vespasienne ouverte chez Albin Michel par le romancier et hispanisant Sébastien Rutés, à qui l’on doit déjà Mélancolie des corbeaux (Actes Sud, 2011), étonnante fable policière animalière, et Monarques (avec Juan Hernandez Luna, Albin Michel, 2015), sur le Mexique de l’entre-deux-guerres, ses catcheurs, ses espions et sa femme fatale.
Emblème d’une époque enfuie du besoin urgent, du voyeurisme décontracté et du touche-pipi fugace, facteur de brassage social, icône, s’il en fut, du mobilier urbain, la vespasienne, le mot puis la chose, remonte au règne de l’empereur romain Vespasien (9-79), qui décréta non de taxer les pissoirs, mais d’imposer la collecte des urines citoyennes dont usaient les teinturiers romains pour dégraisser la laine et préparer les tissus à teindre.
4 000 vespasiennes sur l’asphalte parisien
Comme nous l’apprennent ­Rutés et ceux qui s’en sont fait les historiens, de Claude Maillard (auteure, en 1967, de l’historique Les Précieux Edicules, La Jeune Parque) à Marc Martin (photographe et commissaire de l’exposition « Fenster zum Klo. Toilettes publiques, affaires privées », qui s’est achevée récemment au Schwules Museum de Berlin), la geste des vespasiennes débute en 1834, année où le préfet Rambuteau engage l’érection d’abris dévolus à l’assouvissement du Parisien. Le branle était donné d’une histoire qui allait marquer la vie de la capitale. Jusqu’aux années 1980, en années hautes, ce sont pas moins de 4 000 vespasiennes qui fleurissent sur l’asphalte parisien, petits palais armoriés de publicités pouvant accueillir entre 3 et 16 usagers, tant halte...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-10"> ¤ La chronique de Céline Minard, à propos de « Le Capital sympathie des papillons », de Nadia Porcar.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-10"> ¤                     
                                                   
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Poésie réactive. Dire ce qui ne peut l’être

La chronique de Céline Minard, à propos de « Le Capital sympathie des papillons », de Nadia Porcar.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 07h30
    |

                            Céline Minard (Ecrivain)








                        



                                


                            
Le Capital sympathie des papillons, de Nadia Porcar, Isabelle Sauvage, 116 p., 16 €.

Pas de pathos dans ce récit fragmentaire, seulement des souvenirs et des faits.
Pas de gras, juste l’os, pas de voyeurisme, pas de complaisance, voilà qui est déjà un bon tour de force pour n’importe quel témoignage. Et plus encore pour celui-ci, le viol d’une enfant de 8 ans, répété, en famille comme souvent.
C’est donc une gageure, un défi relevé, un essai qu’a réussi Nadia Porcar d’avoir évité ces écueils, la laideur et la plainte, mais c’est une autre paire de manches encore d’avoir porté son récit vers la grâce.
Tous ceux qui s’y sont essayés le savent, il n’y a rien de plus difficile que de rendre le langage parlé, c’est une construction à part entière, une création, une recréation, jamais une transcription littérale. Rien de plus difficile non plus que d’explorer le territoire de l’enfance, sans l’affadir ni l’idolâtrer. Or, la magie du Capital sympathie des papillons, ensemble de textes brefs, très composés, très simples, tient précisément dans la justesse de tous ces rendus. Les gens, les liens, les lieux sont évoqués avec une acuité débarrassée de toute pré-vision. Comme si l’auteure, sans rien oublier de sa culture d’adulte, se remettait à niveau, au niveau de ses 8 ans, pour dire quand même ce qui ne peut pas l’être, et pour nous rappeler que la naïveté n’est pas un tapis de roses ou une vague disposition à la bienveillance, mais une crudité, une façon d’être jeté(e) dans le monde, foncièrement désarmé(e) certes, sans préjugés, sans expérience, et qu’il y a néanmoins dans cette exposition, cette fragilité, une force irréductible et sauvage.
Un monde
On voit tout passer d’une enfance ­ordinaire, la banlieue, le PMU, la grenadine, les meubles en Formica « d’époque », le patin à roulettes sur l’esplanade rose. On voit aussi passer une enfance pas ordinaire, pas malheureuse,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-11"> ¤ Romans, contes, essais, récits… les brèves critiques du « Monde des livres » du 16 mars 2018.
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Livres en bref

Romans, contes, essais, récits… les brèves critiques du « Monde des livres » du 16 mars 2018.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 07h30
    |

            Lucien Jedwab, 
                                Antoine Flandrin, 
                            André Loez (Historien et collaborateur du "Monde des livres"), 
                            Florent Georgesco, 
Raphaëlle Leyris, 
                                Monique Petillon (Collaboratrice du "Monde des livres"), 
                            Ariane Singer (Collaboratrice du "Monde des livres") et 
                            Stéphanie Dupays (Collaboratrice du "Monde des livres")








                        



                                


                            Essai. Cartographier la vie
Archipel des passions, de Charlotte Casiraghi et Robert Maggiori, Seuil, 336 p., 20 €.
En suivant une courbe qui, de l’amour à la haine, traverse quarante affects, sentiments ou attitudes – la camaraderie, la joie, la douceur, la médisance, la cruauté… –, deux auteurs tissent ensemble… Quoi, au juste ? Il n’est pas aisé de définir le genre d’un texte écrit à deux qui, sans adopter la forme du dialogue philosophique, se présente cependant comme la suite naturelle d’« infinies discussions, débats, conversations débridées, fous rires ». Dans ce qu’ils nomment eux-mêmes, faute de mieux, « une cartographie des passions », quelle est la part de Charlotte Casiraghi, nièce du prince Albert de Monaco, fondatrice, en 2015, des Rencontres philosophiques de la Principauté, et celle de Robert Maggiori, philosophe, critique littéraire à Libération, qui fut son professeur ? Comment la conversation s’est-elle transformée en texte ? Comment les auteurs se sont-ils modifiés en se confrontant ? En somme, que lit-on ? Nous ne le saurons pas mais, plus le livre avance, plus s’imposent l’évidence et l’intérêt du procédé, quel qu’il soit. Plus, aussi, on se convainc du charme de ces genres mêlés, indécidables, qui permettent le mouvement, l’errance, le plaisir de parcourir l’expérience humaine comme une terre inconnue. Fl. Go
Roman. Mortelles rumeurs
Bouche creusée, de Valérie Cibot, Inculte, 140 p., 14,90 €.
« D’autres bruits sont arrivés encore. Des bruits chuchotés de bouche en bouche, de murmure à oreille tendue. Sitôt entendus, je me mettais à les regretter, mais c’était trop tard, je les avais entendus et jamais ces bruits ne pourraient être oubliés. » Tandis qu’elle regarde par la fenêtre, comme le reste de son village de montagne, un voisin avaler de la terre, une poignée après l’autre, la narratrice raconte comment une rumeur...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-12"> ¤ Avec « Je suis le genre de fille », la romancière raconte une femme ordinaire, tellement digne d’intérêt.
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L’humaine comme les autres de Nathalie Kuperman

Avec « Je suis le genre de fille », la romancière raconte une femme ordinaire, tellement digne d’intérêt.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 07h30
 • Mis à jour le
15.03.2018 à 09h46
    |

            Christine Rousseau








                        


                                                        
Je suis le genre de fille, de Nathalie Kuperman, Flammarion, 220 p., 18 €.
Son prénom, Juliette, est trop répandu pour vous évoquer qui que ce soit en particulier. Vous préciser que cette femme de 50 ans, divorcée, vit seule avec Valentine, une ado de 14 ans, ne vous éclairera pas davantage. Pourtant, il est impossible que vous n’ayez pas croisé, au moins une fois, la piquante narratrice du nouveau roman de Nathalie Kuperman.
Souvenez-vous, il y a quelques semaines, lors d’une soirée chez des amis, cette femme assise au bord du canapé, tenant un verre d’une main, une cigarette de l’autre pour se donner une contenance, et acquiesçant à vos propos d’un sourire, d’un « D’accord », à défaut d’autre chose. Ou encore ce matin, parmi les voyageurs pressés, cette personne qui a pris le temps de vous tenir la porte à la sortie. Ou encore, hier soir, au supermarché où vous étiez passé pour acheter trois fois rien, cette cliente, chariot rempli à ras bord, vous cédant sa place, de bonne grâce, dans la file d’attente. C’était elle.
Accommodante, conciliante, prête à se mettre à votre place, à garder ses opinions pour elle, estimant qu’elles sont infiniment moins brillantes que les vôtres ; mais aussi prompte à se plaindre juste pour démontrer que sa vie est moins heureuse que la vôtre… Elle est ainsi, Juliette, aussi arrangeante que charmante. Et, surtout, désarmante de sincérité dans ce monologue où cette célibataire, qui jongle entre son travail, ses collègues de bureau, son ex-mari et sa fille, s’effeuille à coups de « Je suis le genre de fille ».
Un gimmick qui ouvre chaque chapitre sur un inventaire existentiel fait de désir perdu, de lassitude, de solitude et d’un chapelet de petites névroses. L’hypocondrie de cette fumeuse invétérée, qui ne dédaigne pas un petit verre en passant, n’étant pas la moindre.
Cesser de dire oui
Peuplé tout à trac d’instantanés de vie, d’anecdotes, de déconvenues,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-13"> ¤ Le choix du « Monde des livres » parmi les parutions récentes, alors que s’ouvre le salon Livre Paris, le 16 mars, dont la Russie est le pays ­invité d’honneur.
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Sélection. Récits et romans russes

Le choix du « Monde des livres » parmi les parutions récentes, alors que s’ouvre le salon Livre Paris, le 16 mars, dont la Russie est le pays ­invité d’honneur.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 07h00
 • Mis à jour le
15.03.2018 à 09h27
    |

                            Elena Balzamo (Collaboratrice du "Monde des livres")








                        



                                


                            
L’Echelle de Jacob (Lestnitsa Iakova), de Ludmila Oulitskaïa, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, « Du monde entier », 624 p., 20 €.
Auteure notamment de Sonietchka, prix Médicis étranger, et du magnifique Chapiteau vert (Gallimard, 1996 et 2014), Ludmila Oulitskaïa part ici sur les traces de ses propres grands-parents. Le point focal de ce roman, qui embrasse trois générations de Russes, se situe dans les années 1970, époque de torpeur où l’histoire semble s’être à jamais figée. Pourtant, des forces souterraines sont à l’œuvre. Des changements se préparent. En apparence toute à son quotidien laborieux et à ses déboires sentimentaux, Nora, une jeune artiste moscovite, le sent. Peu à peu, elle distingue ce qui contribue à expliquer l’amnésie du présent. Arrestations, relégations, prisons : le douloureux passé familial acquiert ainsi une densité qui projette sur son propre destin une lumière nouvelle. En explorant la (petite) histoire de ses aînés, l’héroïne évolue sans s’en rendre compte. De sorte que, quand l’histoire (la grande) se remet en marche, dans les années 1980, elle dispose de ressources inattendues pour faire face aux nouveaux défis. Un roman de grande envergure, dans la meilleure de tradition de Vassili ­Grossman ou d’Iouri Trifonov.


Croix rouges (Krasni krest), de Sacha Filipenko, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, Les Syrtes, 210 p., 15 €.
A Minsk, la capitale biélorusse, le passé et le présent se rencontrent sur le palier d’un immeuble. Le jeune héros y fait la connaissance d’une voisine nonagénaire. A son corps défendant, car ivre du chagrin causé par la perte d’un être cher, le voilà initié à l’histoire des soldats soviétiques faits prisonniers durant la seconde guerre mondiale : le régime les considère comme des traîtres et persécute leurs proches. Un lien se tisse entre les deux personnages meurtris, qui feront un peu...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤ Il est un moderne écrivain combattant. « Patriote », il s’est battu en Tchétchénie et soutient les séparatistes prorusses en Ukraine, pour lesquels il signe « Ceux du Donbass ». Il est invité au salon Livre Paris, qui ouvre le 16 mars.
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Sous la cuirasse de Zakhar Prilepine

Il est un moderne écrivain combattant. « Patriote », il s’est battu en Tchétchénie et soutient les séparatistes prorusses en Ukraine, pour lesquels il signe « Ceux du Donbass ». Il est invité au salon Livre Paris, qui ouvre le 16 mars.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 07h00
 • Mis à jour le
15.03.2018 à 09h48
    |

            Nicolas Weill








                        



                                


                            

Quand on rencontre Zakhar Prilepine à Paris, on sent qu’on incarne à ses yeux tout ce que rejette ce « patriote », hier engagé volontaire en Tchétchénie, aujourd’hui soutien inconditionnel des sécessionnistes prorusses du Donbass, en guerre avec l’Ukraine depuis 2014 : un conformisme libéral, occidental et proeuropéen, tel aussi que se l’imagine une longue tradition intellectuelle russe.
Il faut donc s’efforcer de percer une double couche de stéréotypes, celle de nos préjugés sur la Russie et celle nourrie par les « nazbol », les nationaux-bolchévistes d’Edouard Limonov, dont Zakhar Prilepine a été proche, pour lever l’énigme de ce gaillard déroutant, né en 1975, aux apparences rugueuses, à l’allure de videur, condescendant parfois, chaleureux à l’occasion, écrivain prodige, sans doute l’un des plus marquants de la Russie actuelle, comme lui-même le pense sans trop de fausse modestie.
Un provincial peu attiré par l’existence moscovite
Jusqu’en 2015, Zakhar Prilepine avait surtout la réputation d’être le chroniqueur incroyablement prolifique et sans concession d’une Russie sinistrée par l’après-perestroïka et d’une jeunesse à la ramasse (San’kia, Des chaussures pleines de vodka chaude, Actes Sud, 2009 et 2011). Avec coquetterie, il assure ne rien inventer dans ses ouvrages. On lui doit du reste des récits assez crus sur ses propres campagnes dans le Caucase (Pathologies, Les Syrtes, 2007, et Je viens de Russie, La Différence, 2014). Pourtant, avec L’Archipel des Solovki (Actes Sud, 2017), un roman historique de 800 pages consacré à ce qui fut, dans les années 1920, le laboratoire du goulag, il change de genre en adoptant la fiction historique et a produit peut-être « son » chef-d’œuvre.
Ce livre s’est vendu à 150 000 exemplaires dans son pays, alors même que le centenaire de la révolution d’Octobre suscitait le malaise des élites du Kremlin. Il inscrit son auteur dans la constellation des grands...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤ Etat des lieux de l’édition russe alors que s’ouvre le salon Livre Paris, le 16 mars, dont la Russie est le pays ­invité d’honneur, et à ­l’approche de l’élection ­présidentielle.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤                     
                                                   
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Russie  : le livre entre deux soubresauts de l’histoire

Etat des lieux de l’édition russe alors que s’ouvre le salon Livre Paris, le 16 mars, dont la Russie est le pays ­invité d’honneur, et à ­l’approche de l’élection ­présidentielle.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 07h00
 • Mis à jour le
15.03.2018 à 09h34
    |

            Isabelle Mandraud (Moscou, correspondante)








                        



                                


                            

Cent ans après la révolution, la statue de Lénine trône encore dans la grande salle de lecture, tout juste rénovée, de la prestigieuse bibliothèque qui porte son nom à Moscou. Depuis son piédestal, ou plutôt sa chaire devrait-on dire, tant il paraît faire la lecture au public avec son livre posé sur les genoux, il écrase les étudiants, jeunes et moins jeunes, venus consulter ici l’un des volumes extirpés des quelque 275 kilomètres de rayonnages de l’institution.
Lénine figure aussi en couverture d’un des ouvrages les plus en vue en ce moment. Une savoureuse biographie de Lev Danilkine (2017, non traduite) le dépeint comme il ne l’avait encore jamais été en Russie, sous les traits d’un politicien rusé, amateur de vélo et de virées en montagne. Mais le succès de ce livre a été l’un des rares marqueurs du centenaire de la révolution bolchevique de 1917. Celui-ci, en effet, a été superbement ignoré, en particulier par l’actuel chef du Kremlin, Vladimir Poutine.
Une formidable capacité d’adaptation
Le livre russe a vu passer bien d’autres révolutions. « Vous imaginez lire Tolstoï sur un smartphone ? », soupire Boris Essenkine en jetant un regard navré sur son téléphone portable. Directeur depuis 1989 de la librairie Biblio Globus, l’une des plus importantes de la capitale russe, cet homme a tout vu, tout enduré : la disparition de la littérature soviétique, l’effondrement du marché, les crises financières de 1998 et 2008, l’intrusion du livre électronique, le piratage des œuvres sur Internet (lire ci-dessous)…
A chaque soubresaut de l’histoire, il a fallu s’adapter. Créé en 1957 à deux pas de la place Loubianka, où siègent les services de sécurité soviétiques puis russes, son magasin a d’abord abandonné son nom soviétique, Knigi Mir (« Le monde des livres »), pour une version plus ­ « moderne », Biblio Globus. Même le nom de la rue a changé après la chute de l’URSS : autrefois baptisée Kirov, du nom du révolutionnaire dont...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-16"> ¤ Tous les jeudi, « La Matinale du Monde » publie en exclusivité un strip de la série « Pop corn », signée Eric Salch.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-16"> ¤                     


Article sélectionné dans La Matinale du 14/03/2018
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« Pop corn », par Salch (épisode 26)

Tous les jeudi, « La Matinale du Monde » publie en exclusivité un strip de la série « Pop corn », signée Eric Salch.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 06h37
 • Mis à jour le
15.03.2018 à 07h03
   





                        



   





                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-17"> ¤ Le premier livre de l’écrivaine turque, aujourd’hui en exil, était paru sans qu’elle ait pu le parfaire. Près de vingt-cinq ans après, elle a accepté qu’il soit traduit en français.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-17"> ¤                     


Article sélectionné dans La Matinale du 14/03/2018
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Le roman orphelin d’Asli Erdogan

Le premier livre de l’écrivaine turque, aujourd’hui en exil, était paru sans qu’elle ait pu le parfaire. Près de vingt-cinq ans après, elle a accepté qu’il soit traduit en français.



Le Monde
 |    15.03.2018 à 06h35
 • Mis à jour le
15.03.2018 à 09h21
    |

            Marc Semo








                        



                                


                            

L’Homme coquillage (Kabuk Adam), d’Asli Erdogan, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, 208 pages, 19,90 €.
S’il nous parvient près de vingt-cinq ans après avoir été écrit, ce premier roman, tour à tour lyrique, impudique et ironique, est l’un des plus bouleversants de la grande écrivaine turque Asli ­Erdogan – en exil depuis six mois.
Récit d’un amour intense, L’Homme coquillage est aussi celui d’une relation jamais consommée. « L’histoire d’une force qui rend fou, d’une passion faite des rêves les plus secrets et de désirs jamais assouvis, d’une amitié miraculeusement scellée aux frontières de la vie et de la mort, et l’histoire de cette peur par où commencent tous les désastres, cette peur si représentative de l’être humain, et de sa lâcheté, sa solitude désespérée », explique la narratrice.

Cette dernière – une jeune et névrosée chercheuse en physique nucléaire qui, à l’occasion d’un séminaire sur une île caraïbe, découvre la sensualité avec un rasta couturé de cicatrices et vendeur de coquillages – ressemble beaucoup à l’auteure.
Interrogée au téléphone par « Le Monde des livres », Asli Erdogan le reconnaît volontiers. Comme son personnage, elle a été cette adolescente surdouée, folle de ballet, qui écrivait des nouvelles avant de devenir une physicienne brillante. Première étudiante turque accueillie dans l’équipe des doctorants du CERN de Genève, elle était encore physicienne lorsqu’elle a écrit L’Homme coquillage, à son retour à Istanbul, enseignant à l’université le jour avant de se plonger, la nuit, dans le monde des migrants africains clandestins qui affluaient alors dans la métropole du Bosphore.
« Il est né sans mère »
Pourtant, Asli Erdogan n’a jamais vraiment aimé ce roman publié à 27 ans. Jamais, même, elle n’a voulu le relire depuis sa sortie en turc, en 1994, dans une petite maison d’édition d’Istanbul, Mythos,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-18"> ¤ Chaque jeudi, « Le Monde des livres » partage ses conseils de lecture avec les abonnés de « La Matinale ».
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Article sélectionné dans La Matinale du 14/03/2018
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Voyage en littérature russe : notre sélection de livres

Chaque jeudi, « Le Monde des livres » partage ses conseils de lecture avec les abonnés de « La Matinale ».



Le Monde
 |    15.03.2018 à 06h35
 • Mis à jour le
15.03.2018 à 08h27
    |

                            Elena Balzamo (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        


LES CHOIX DE LA MATINALE
A l’occasion du Salon Livre Paris, qui s’ouvre vendredi 16 mars à la porte de Versailles, et dont la Russie est le pays invité d’honneur, nous vous proposons une sélection d’ouvrages entièrement consacrée à la littérature de ce pays. Elle vous plongera dans l’épaisseur historique d’un territoire vaste comme le monde.
ROMAN. « L’Echelle de Jacob », de Ludmila Oulitskaïa
Auteure notamment de Sonietchka, prix Médicis étranger, et du magnifique Chapiteau vert (Gallimard, 1996 et 2014), Ludmila Oulitskaïa part ici sur les traces de ses propres grands-parents. Le point focal de ce roman, qui embrasse trois générations de Russes, se situe dans les années 1970, époque de torpeur, où l’histoire semble s’être à jamais figée.
Pourtant, des forces souterraines sont à l’œuvre. Des changements se préparent. En apparence toute à son quotidien laborieux et à ses déboires sentimentaux, Nora, une jeune artiste moscovite, le sent. Peu à peu, elle distingue ce qui contribue à expliquer l’amnésie du présent. Arrestations, relégations, prisons : le douloureux passé familial acquiert ainsi une densité qui projette sur son propre destin une lumière nouvelle.
En explorant la (petite) histoire de ses aînés, l’héroïne évolue sans s’en rendre compte. De sorte que, quand l’histoire (la grande) se remet en marche, dans les années 1980, elle dispose de ressources inattendues pour faire face aux nouveaux défis. Un roman de grande envergure, dans la meilleure tradition de Vassili Grossman ou de Iouri Trifonov.

   


« L’Echelle de Jacob » (Lestnitsa Iakova), de Ludmila Oulitskaïa, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, « Du monde entier », 624 pages, 20 €.
ROMAN. « Croix rouges », de Sacha Filipenko
A Minsk, la capitale biélorusse, le passé et le présent se rencontrent sur le palier d’un immeuble. Le jeune héros y fait la connaissance d’une voisine nonagénaire. A son corps défendant, car ivre du chagrin causé par la perte d’un être cher, le voilà initié à l’histoire des soldats soviétiques faits prisonniers durant la seconde guerre mondiale : le régime les considère comme des traîtres et persécute leurs proches.
Un lien se tisse entre les deux personnages meurtris, qui feront un peu de chemin ensemble : aussi différentes que soient leurs blessures, ils se découvrent un devoir commun, celui de conserver la mémoire collective afin de prolonger l’existence de ceux qui ne sont plus. Une préoccupation qui n’est pas toujours du goût des nouveaux maîtres de la Biélorussie post-soviétique. Né en 1984, Sacha Filipenko signe ici un attachant roman, son quatrième, et le premier à être traduit en français.

   


« Croix rouges » (Krasni krest), de Sacha Filipenko, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, Les Syrtes, 210 pages, 15 €.
ROMAN. « Voleur, espion, assassin », de Iouri Bouïda
Kaliningrad, autrefois Königsberg, ville natale d’Emmanuel Kant, est devenue l’avant-poste surarmé de l’Union soviétique. Pour le petit garçon qui y grandit dans les années 1950, cette ville est un palimpseste : à travers la laideur et la misère ambiantes, les stigmates omniprésents de la guerre, se dessine en filigrane une autre réalité, une autre époque.
Son monde est peuplé d’êtres qui se retrouvent dans cette enclave par hasard, tels des débris échoués sur le rivage après la tempête de la seconde guerre mondiale. Des personnages aux histoires grotesques et glaçantes. Le regard de l’enfant qui évolue dans cette ambiance improbable donne un sens à ce qui, au début, ressemble à un sabbat de sorcières déguisées en bâtisseurs du socialisme. Un nouveau monde se crée, un être humain se forme. Cette chronique d’un lieu est en même temps un Bildungsroman au sens le plus noble du terme.

   


« Voleur, espion, assassin » (Vor, chpion i oubitsa), de Iouri Bouïda, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, « Du monde entier », 330 pages, 22 €.
ROMAN. « Camarade Anna », d’Irina Bogatyreva
Une histoire simple, presque banale – celle d’un amour entre un jeune gars natif de Kazan, sur la Volga, et une Moscovite –, sert ici de toile de fond à une autre histoire : l’attrait de cette même jeune fille, la « camarade Anna », pour une idéologie que l’on croyait à jamais révolue, le communisme. Car Anna incarne une nouvelle jeunesse. Celle qui, idéaliste, s’oppose à l’« embourgeoisement » de la société post-soviétique. En se réappropriant les anciens modes de pensée et les anciens symboles, cette jeunesse-là est à nouveau prête à sacrifier l’homme réel au profit de l’homme idéal. Le présent imparfait à celui de l’avenir radieux.
Dans ce roman, le premier traduit en français, Irina Bogatyreva (née en 1982) livre une radioscopie captivante d’une génération pathétique dans son idéalisme et effrayante dans son dogmatisme. Une génération qui ne veut savoir du passé que ce qui l’arrange.

   


« Camarade Anna » (Tovaritch Anna), d’Irina Bogatyreva, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs, Albin Michel, 274 pages, 22 €.
ROMAN. « Qu’est-ce que vous voulez ? », de Roman Sentchine
Une fois n’est pas coutume : l’action du nouveau livre de Roman Sentchine (né en 1971), chantre de la province russe, se déroule dans la capitale, Moscou. Son héroïne, une lycéenne issue d’une famille d’intellectuels, a du mal à trouver sa place dans ce milieu qui est pourtant le sien. Ennuyeux, éreintant, son quotidien – une suite de corvées, école, cours de musique, tâches ménagères – l’exaspère.
Nous sommes en 2011, à la veille de l’élection présidentielle, et elle n’arrive pas à comprendre l’agitation fébrile des adultes, leur engagement politique – y croient-ils vraiment ? Derrière cette agitation, elle sent grandir le vide et la frustration. Qu’est-ce que vous voulez ? est certes la peinture d’une société démoralisée. Mais il n’est pas nécessaire de partager la vision de l’auteur pour saluer sa finesse d’analyse et la qualité de sa prose.

   


« Qu’est-ce que vous voulez ? » (Tchego vy hotite ?), de Roman Sentchine, traduit du russe par Maud Mabillard, Noir sur blanc, 226 pages, 20 €.
RÉCIT. « Le Temps gelé », de Mikhaïl Tarkovski
A 4 000 kilomètres à l’est de Moscou, dans la région de Krasnoïarsk, le climat n’a pas changé (en hiver, il fait facilement – 30 °C). La vie non plus : les villages sont dispersés, les routes mauvaises, la taïga partout ; on se chauffe au bois, on va puiser l’eau au puits.
Mikhaïl Tarkovski (né en 1958), neveu du cinéaste Andreï Tarkovski (1932-1986) et petit-fils du poète Arseni Tarkovski (1907-1989), est un des rares écrivains russes qui ont troqué la capitale pour la province. Depuis plus de trente ans, il vit de la chasse au bord du fleuve Ienisseï. C’est cette vie qui nourrit sa prose, une chronique attentive et bienveillante du quotidien des petites gens, loin de l’agitation globalisée.
D’une minutie quasi ethnographique (cartes dessinées par l’auteur et glossaire compris), à mi-chemin entre reportage et fiction, Le Temps gelé dépayse heureusement.

   


« Le Temps gelé » (Zamorojennoe vremia), de Mikhaïl Tarkovski, traduit du russe par Catherine Perrel, Verdier, 160 pages, 17 €.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-19"> ¤ Les œuvres complètes de l’écrivain russe qui a défié Staline, et en est mort en 1938, paraissent. On y saisit la cohérence d’une voix qui a su magnifiquement exalter le vivant.
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Ossip Mandelstam, un poète contre la terreur

Les œuvres complètes de l’écrivain russe qui a défié Staline, et en est mort en 1938, paraissent. On y saisit la cohérence d’une voix qui a su magnifiquement exalter le vivant.



Le Monde
 |    14.03.2018 à 16h00
 • Mis à jour le
15.03.2018 à 09h24
    |

                            Eric Marty (Ecrivain et universitaire)








                        



                                


                            
Œuvres complètes, d’Ossip Mandelstam, traduit du russe par Jean-Claude Schneider, édité par Jean-Claude Schneider et Anastasia de La Fortelle, deux tomes sous coffret (Tome I : Œuvres poétiques, bilingue ; tome II : Œuvres en prose), Le Bruit du temps/La Dogana, 1 520 p., 59 €.

L’âpre XXe siècle n’a cessé de lancer de cruels défis à la poésie. Le plus redoutable a sans doute été celui dont s’est passionnément emparé Ossip Mandelstam (1891-1938) : vérifier la validité de l’acte poétique à même la terreur de l’histoire. Celle de la révolution soviétique et du système stalinien dont il fut le contemporain, mais aussi l’un des revenants majeurs.
En octobre 1917, Mandelstam a 26 ans, il n’a publié qu’un recueil de poèmes – La Pierre (1916) – et, jusqu’à sa mort, le 27 décembre 1938 dans un camp de transit vers le goulag, il aura donc fait du stalinisme, ce déloyal adversaire, une passion négative à la mesure du poète, « l’ami de tout vivant », comme il se définit lui-même en mars 1937, alors qu’il était exilé à Voronej pour avoir écrit une épigramme contre Staline, « Le montagnard du Kremlin ». ­Ultime provocation du poète au tyran dans ce duel sans merci dont il aura fait son destin.
Livrer la poésie aux Enfers
Il faut saluer les éditions Le Bruit du temps (au nom mandelstamien) et La ­Dogana, qui publient aujourd’hui ses œuvres complètes, en deux magnifiques volumes de prose et de poésie. Cette parution ne donne pas seulement l’occasion de se réjouir de nouvelles traductions (après celle d’Henri Abril, limitée à la poésie, chez Circé). Mais aussi, par l’unité verbale d’un unique traducteur, Jean-Claude Schneider, de mesurer la cohérence d’une décision poétique qui, alors, se révèle dans toute son amplitude comme verbe. La méthode ? Celle d’Orphée : livrer la poésie aux Enfers et la ramener au monde sous la forme préservée d’une absence, d’une exténuation, d’un...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-20"> ¤ Ce roman a inspiré le prochain film de Steven Spielberg, en salles le 28 mars. La première a été ce week-end l’un des temps forts du festival South by Southwest (SXSW) d’Austin au Texas.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-20"> ¤                     
                                                

Ernest Cline, auteur de « Ready Player One » : « J’ai grandi à l’époque parfaite »

Ce roman a inspiré le prochain film de Steven Spielberg, en salles le 28 mars. La première a été ce week-end l’un des temps forts du festival South by Southwest (SXSW) d’Austin au Texas.



Le Monde
 |    13.03.2018 à 18h18
    |

            Pauline Croquet (Austin (États-Unis), envoyée spéciale)








                        



   


« Quand j’ai écrit Ready Player One, j’ai admis dès le départ que cela ne deviendrait pas un film car c’était un pêle-mêle de références de pop culture que j’aimais : Atari, Pac Man, Godzilla, Duran Duran… Et au cinéma, il faut payer des droits. A vrai dire, c’était mon premier roman et je ne l’ai même pas écrit en pensant être publié. » Doublement perdu. Non seulement le récit de science-fiction d’Ernest Cline est devenu un best-seller à sa sortie en 2011, mais il a ensuite fait l’objet d’une adaptation sur grand écran par Steven Spielberg lui-même, qui arrivera en salles le 28 mars. La première mondiale du film a eu lieu au festival South by Southwest (SXSW) d’Austin (Texas), dimanche 11 mars.
Un happy end qui ne manque pas de charme : cet auteur geek – il préfère dire « enthousiaste » –, a été biberonné aux films Amblin, la société de production de Steven Spielberg. A l’image des héros des Goonies ou de la bande de Stranger Things, il raconte son enfance dans l’Ohio des années 1980 occupée par les jeux vidéo et les aventures entre copains. « J’ai grandi à l’époque parfaite, je fais partie de la première génération d’enfants à avoir eu un ordinateur et une console à la maison. Il y avait tant de films déterminants destinés aux jeunes et Star Wars m’a ouvert au monde de la science-fiction », a-t-il expliqué lors d’une conférence au festival d’Austin, sa ville de résidence.
« Ces nouvelles technologies inquiétaient mes parents. Ils disaient “les jeux vidéos vont te pourrir le cerveau”. Tu n’iras nulle part si tu continues à jouer. J’aimerais qu’ils soient encore là pour voir comment cela a tourné. » 
Œufs de Pâques
Dans sa dystopie, qui se déroule en 2044, l’auteur présente un magnat excentrique multimilliardaire qui a créé un univers de réalité virtuelle, l’Oasis, permettant aux utilisateurs d’échapper à un monde en crise économique et écologique. Lorsque ce personnage meurt, il laisse un message : quiconque trouvera l’« easter egg » (un œuf de Pâques, qui désigne dans les jeux vidéo une fonction cachée) qu’il a inséré dans son jeu héritera de sa fortune. Un adolescent, Wade Wyatt, part à sa recherche.

« Au début des années 1980, j’ai trouvé un easter egg dans le jeu Adventure d’Atari. Cela m’a profondément influencé et cela a nourri mon imagination », explique le romancier, qui estime avoir appris à raconter des histoires en jouant plus jeune au jeu de rôle Donjons et Dragons.
Ernest Cline a aussi été invité par Steven Spielberg à travailler comme scénariste sur l’adaptation de son livre, lui permettant de se réconcilier avec l’industrie du cinéma après un épisode difficile. « Au début des années 2000, j’ai commencé à écrire le script d’un film indépendant, Fanboys, dans lequel j’ai mis beaucoup de choses personnelles. » Cette histoire d’un ado en phase terminale, fan de Star Wars, dont les amis vont tenter de pénétrer chez George Lucas pour voir l’épisode 1 avant sa sortie en salles, a fini par intéresser des producteurs. « Et c’est la partie la plus triste de Fanboys : il a fini dans les mains des pires personnes d’Hollywood : Kevin Spacey était producteur, Harvey Weinstein aussi… » Ricanements dans la salle du festival SXSW. L’auteur précise : « Ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour ruiner le film. Ils l’ont vidé des éléments essentiels, puis ils l’ont confié à un autre réalisateur. » Le long-métrage ne rencontrera pas le succès. C’est ce déchirement qui l’a conduit à écrire Ready Player One.
« Je ne voulais plus être scénariste et perdre le contrôle de mes créations. Avec le roman, il n’y a rien qui s’immisce entre toi et ton public. » 
« Se balader dans son livre »

   


Avec l’adaptation en film, l’écrivain ne pense pas toutefois avoir perdu le contrôle sur Ready Player One, bien que des scènes ont dû être réinterprétées pour des raisons cinématographiques. « Steven Spielberg m’a fait me sentir comme un collaborateur à part entière », assure l’auteur. Il s’est pourtant senti tout petit le jour de leur rencontre. « J’avais été chez le coiffeur, ma tenue était calculée avec soin, j’étais nerveux et les mots ne me venaient pas. Et là je me suis dit que, depuis trente ans, tous les gens qui ont dû le rencontrer devaient se comporter ainsi. Le pauvre gars devait se retrouver systématiquement devant des gens qui bafouillent. Et lui, il arrive simplement, avec décontraction. » 
Mais c’est avant tout sur le plateau du tournage à Londres que le romancier a réalisé qu’il ne s’agissait plus d’un rêve de gosse, mais d’une affaire bien concrète. « Jusqu’à présent les décors, les vêtements n’existaient que dans ma tête. Et là les techniciens avaient tout construit d’après mes écrits. J’étais littéralement en train de me balader dans mon livre. »



                            


                        

                        

