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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-1"> ¤ L’écrivain américain, Man Booker Prize en 2016 pour « Moi contre les Etats-Unis d’Amérique », a le don de mettre au jour les contradictions du monde dans lequel il évolue – et de s’en amuser. « Tuff », extravagant roman de formation, en témoigne.
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Paul Beatty, la vigilance du satiriste

L’écrivain américain, Man Booker Prize en 2016 pour « Moi contre les Etats-Unis d’Amérique », a le don de mettre au jour les contradictions du monde dans lequel il évolue – et de s’en amuser. « Tuff », extravagant roman de formation, en témoigne.



Le Monde
 |    24.02.2018 à 09h00
    |

                            Gladys Marivat (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            

Dans le brouhaha d’une brasserie parisienne retentit le rire de Paul Beatty. Un rire doux et grave qui souffle tout, dès notre première question. L’écrivain américain rit comme il écrit, à double tranchant. Il ne recherche pas l’adhésion et avance tel un bulldozer, mettant au jour les contradictions de ce monde. Ces choses qu’il trouve « funny ». Ça sera son premier et son dernier mot. Qui ne désigne pas uniquement ce qu’il trouve drôle, mais ce qu’il a envie de creuser dans ses livres – des livres dont on sort alerte et hilare d’avoir vu nos certitudes chavirer.
Paul Beatty ne slame pas
En vingt ans, quatre romans dont un Man Booker Prize, l’écrivain né à Los Angeles en 1962 et professeur à l’université Columbia, à New York, s’est forgé une réputation de maître de la scansion et de la satire politique. Première révélation de la rencontre : il ne slame pas. Celui dont on loue le phrasé, depuis sa découverte en France avec Slumberland (Seuil, 2009), « déteste » le slam. Il ne relit même pas ses textes à voix haute. Certes, Beatty est monté sur scène au début du mouvement, ce qui lui a permis de publier son premier recueil de poésie, en 1991, mais ça le mettait mal à l’aise. La performance recherche les applaudissements. Ce n’était pas lui. Et il ne rappe pas non plus. Même si la presse salue son flow et si le chanteur Biggie Smalls, alias The Notorious B.I.G. (1972-1997), lui a inspiré Tuff, héros du roman du même nom, qui paraît en France. « Quand Tuff est sorti aux Etats-Unis, raconte-t-il, en 2000, des journalistes se sont écriés : “Il n’existe aucun jeune Noir-Américain comme ce personnage, aucun Noir ne peut être passionné de films étrangers !” » Avant de conclure, rieur : « Il faut être sacrément étroit d’esprit et prétentieux pour décider qui peut être quoi ! » Et dire qu’on pensait que Paul Beatty forçait le trait dans ses satires féroces. Hélas, la réception critique...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-2"> ¤ Dans sa chronique, Frédéric Potet, journaliste au « Monde », raconte la rencontre et les liens qui unissent désormais Fabien Vehlmann, auteur de bande dessinée, et Fodé Condé, jeune migrant guinéen.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-2"> ¤                     
                                                   
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« Fabien Vehlmann n’en revient toujours pas d’avoir “rencontré un personnage qu’il a créé” »

Dans sa chronique, Frédéric Potet, journaliste au « Monde », raconte la rencontre et les liens qui unissent désormais Fabien Vehlmann, auteur de bande dessinée, et Fodé Condé, jeune migrant guinéen.



Le Monde
 |    24.02.2018 à 07h08
 • Mis à jour le
24.02.2018 à 07h32
    |

            Frédéric Potet








                        



                                


                            

Chronique. Fabien Vehlmann est un auteur de bande dessinée à succès. On lui doit le scénario de Seuls (Dupuis, avec Bruno Gazzotti), une série mettant en scène des enfants livrés à eux-mêmes dans un monde sans adultes. Depuis 2009, il a repris le personnage de Spirou, héros iconique de la BD franco-belge, avec le dessinateur Yoann. Cette position lui permet d’avoir accès aux médias. Médias qu’il s’est résolu à contacter pour relater une histoire dont il n’est pas, pour une fois, le narrateur, mais l’acteur direct, aux côtés d’un jeune migrant guinéen qu’il abrite sous son toit : Fodé Condé, 18 ans, élève en BTS « management des unités commerciales », à Nantes.
« Son seul tort est d’avoir fui la misère et de ne pas venir d’un pays en guerre. » Fabien Vehlmann
Menacé d’expulsion, ce dernier fait partie de ces nombreux exilés qui n’ont pas quitté leur pays pour des raisons politiques ou de conflit armé. Classés « migrants économiques », ces hommes et ces femmes ont beaucoup moins de chances que les autres de pouvoir rester légalement en France ; et ce n’est pas le projet de loi sur le droit d’asile et l’immigration, présenté mercredi 21 février par le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb – texte qui durcit le droit des étrangers (Le Monde du 21 février) –, qui devrait faciliter leurs démarches.
« Fodé possède pourtant un dossier idéal. Peu de migrants peuvent se prévaloir d’être logés à l’année dans une famille d’accueil, de faire des études, de jouer dans un club de foot… Son seul tort est d’avoir fui la misère et de ne pas venir d’un pays en guerre, ni d’être surdiplômé, selon la distinction qui est faite aujourd’hui entre les “bons” et les “mauvais” migrants », se désole Fabien Vehlmann, qui héberge chez lui le jeune homme depuis 14 mois. Le 16 janvier dernier, la préfecture de Loire-Atlantique a rejeté sa demande de titre de séjour.
Un attachement...



                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-3"> ¤ Les moines bénédictins, trappistes, cisterciens, prémontrés ou chartreux que Nicolas Diat a interrogés ne se présentent pas comme des superhéros du bond dans le Ciel. Ils parlent avec simplicité, humilité, de la douleur de perdre leurs frères et de la tristesse des agonies.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-3"> ¤                     
                                                   
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Moine ou mécréant, « chacun meurt comme il peut »

Les moines bénédictins, trappistes, cisterciens, prémontrés ou chartreux que Nicolas Diat a interrogés ne se présentent pas comme des superhéros du bond dans le Ciel. Ils parlent avec simplicité, humilité, de la douleur de perdre leurs frères et de la tristesse des agonies.



Le Monde
 |    23.02.2018 à 19h15
    |

                            Florent Georgesco








                        



                                


                            

Le livre. « Les hommes ne savent plus comment mourir », écrit Nicolas Diat au début de son récit, sentence qui inquiète un peu sur la nature de cette exploration des rapports que les moines catholiques entretiennent avec la mort : l’art de trépasser mérite-t-il vraiment qu’on lui consacre un guide pratique ? Mais certains livres, par bonheur, valent mieux que l’idée que leur auteur s’en fait.
Et si Nicolas Diat, connu pour les essais qu’il a coécrits avec le cardinal guinéen Robert Sarah et pour sa somme sur le pontificat de Benoît XVI, L’Homme qui ne voulait pas être pape (Albin Michel, 2014), reprend sporadiquement, au long d’Un temps pour mourir, cette position de surplomb au-dessus de nos petites vies et de nos morts brouillonnes, un virage est vite pris, et le livre décolle, pour atterrir dans des zones plus mouvantes et plus riches.
Toute la question est au fond de savoir si le fait de croire en un au-delà – d’y croire assez profondément pour tout envoyer balader et y consacrer sa vie – transforme la mort en un simple passage, aplanissant l’angoisse, la révolte charnelle contre la destruction. C’est la question qui hante le Dialogue des carmélites de Georges Bernanos (1949), cité en exergue, où la peur, la pauvre et commune peur de mourir, conduit mystérieusement à la sainteté.
La joie présente aussi
Les moines bénédictins, trappistes, cisterciens, prémontrés ou chartreux que Nicolas Diat a interrogés ne se présentent pas comme des superhéros du bond dans le Ciel. Ils parlent avec simplicité, humilité, et souvent une sorte de force poétique brute, de la douleur de perdre leurs frères, de la tristesse des agonies, de la souffrance, de la frayeur. « La mort est une rupture violente, explique le père Joseph-Michel Lemaire, infirmier de Solesmes. L’âme et le corps sont faits pour être ensemble. »
La joie est présente aussi, bien sûr, voire l’exaltation à l’idée...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤ Yuhki Kamatani aborde tout en finesse et en poésie le coming out d’un adolescent victime d’homophobie.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-4"> ¤                     
                                                

« Eclat(s) d’âme » : un manga beau et subtil sur l’homosexualité

Yuhki Kamatani aborde tout en finesse et en poésie le coming out d’un adolescent victime d’homophobie.



Le Monde
 |    23.02.2018 à 09h15
    |

            Pauline Croquet








                        



   


Dans un paysage où le manga évoquant l’homosexualité se résume le plus souvent aux styles Boys Love et Girls Love, des romances gays aussi appelées Yaoi et Yuri, la sortie de Le Mari de mon frère en 2016 en France avait agréablement surpris. Saluée au Festival international de BD d’Angoulême l’année suivante, cette courte série grand public en quatre tomes s’attachait à démonter des préjugés homophobes en relatant la rencontre entre un Japonais et sa fillette avec l’époux canadien de son défunt frère.
L’éditeur Akata poursuit son exploration dans le manga LGBT+ avec une pépite, Eclat(s) d’âme, sorti jeudi 22 février en France. Dans ce récit mais aussi avec son dessin, Yukhi Kamatani sonde la psyché de Tasuku, un adolescent provincial victime d’homophobie depuis que ses camarades ont surpris des vidéos de porno gay sur son smartphone.

   


Il suffit des premières pages pour se convaincre du fait que Yuhki Kamatani connaît et aborde avec délicatesse la question du coming out. Ce(tte) mangaka trentenaire qui se revendique du genre neutre (ni féminin ni masculin) s’est pourtant fait connaître en France dans un tout autre registre avec Nabari, un manga shonen d’action et de surnaturel.
Avant de questionner sa place dans la société, Yuhki Kamatani met son héros face à lui-même. Tasuku, solitaire et rejeté, monologue. Une introspection retranscrite par des dessins de songes et malaises de l’adolescent. Des planches fragmentées, des éclats d’âme en somme.

   


Mais c’est aussi le sentiment de submersion que Yuhki Kamatani met merveilleusement en scène : il revêt dans ce premier tome toutes ses formes, des quolibets incessants à l’envie de se jeter dans le vide. Loin d’acculer le personnage, il s’agit de le placer sur le chemin de l’acceptation au travers de rencontres bienveillantes ou mystérieuses. C’est notamment « l’hôte », jeune femme lunaire et grave, sorte de mentor chimérique qui, en ouvrant sa maison à des personnes en marge, va offrir des perspectives inattendues à Tasuku.
Ce manga tout en nuances tant dans son propos que dans ses dessins, avec des paysages lumineux qui contrastent avec le malaise du héros, exploite également avec finesse la frontière entre réalité et imaginaire. Tasuku a-t-il rêvé « l’hôte » ? Avance-t-il dans un état second ? S’est-il réfugié dans un recoin, un éclat de son âme pour se protéger ?

   


Eclat(s) d’âme, de Yuhki Kamatani, traduction de Aurélien Estager, tome 1 le 22 février, éditions Akata, 176 pages, 7,95 euros.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-5"> ¤ Dans une série empreinte de violence et de bons sentiments, Takumaru Sasaki raconte la relation entre un ancien flic solitaire et une fillette menacée par la pègre.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-5"> ¤                     
                                                

Flic déchu, course contre la mort et autres ficelles au service du manga « Re: Load »

Dans une série empreinte de violence et de bons sentiments, Takumaru Sasaki raconte la relation entre un ancien flic solitaire et une fillette menacée par la pègre.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 10h02
 • Mis à jour le
23.02.2018 à 10h25
    |

            Pauline Croquet








                        



   


Ce sont des ressorts classiques que Takumaru Sasaki met au service de sa série Re: Load, éditée depuis le début de février en France chez Doki Doki. L’intrigue se noue en effet autour d’un duo qui se forme au hasard et au cœur du danger : Makoto, une enfant menacée par le clan mafieux Gomon, et Shokichi Inui, un ancien flic borderline. La ficelle n’est pas sans rappeler des films comme Le Client (1994), de Joel Schumacher, ou tout simplement Léon (1994), de Luc Besson, que le mangaka cite comme référence.
A la manière de Léon, le flic paumé et à vif qu’incarne Shokichi Inui va d’abord envisager comme une gêne cette petite voisine qui lui demande de l’aide alors que sa famille vient d’être abattue par la pègre, avant d’embrasser sa cause et de lui vouer une indéfectible amitié. Il faut dire que c’est aussi à cause du clan Gomon, qui traque ce témoin embarrassant, que la vie de l’inspecteur a basculé. L’innocente Makoto porte une considération nouvelle à l’homme désocialisé et enragé, lui redonnant un soupçon d’humanité. Toutefois, la nature de la relation qui se noue entre les deux héros passe trop rapidement du badinage à une amitié à la vie-à la mort. Un défaut imputable, probablement, au format manga, qui oblige les auteurs à appuyer sur les enjeux dès les premiers chapitres pour convaincre.

   


Le dessinateur japonais écule également un autre code du polar et des récits d’action en mettant en scène un héros torturé en marge de la loi et en quête de vengeance. A ce titre, Shokichi Inui en est une représentation parfaite, tant dans ses propos nihilistes que dans ses actions suicidaires. L’ex-flic n’a rien à perdre et verse sans sourciller dans la violence la plus pure.
Un personnage bien mis en scène qui rend d’autant plus dommage le fait que la menace que fait peser le clan Gomon, décrit comme une famille mafieuse très dangereuse, n’est qu’esquissée. Seul un des hommes de main s’avère véritablement néfaste ; les chefs yakuzas ne sont, eux, qu’évoqués.
Le manga n’édulcore pas, cependant, les scènes de violences, nombreuses. La brutalité, que l’auteur rend savamment au travers de plusieurs doubles pages sombres et nerveuses, éloignera de ce manga les lecteurs les plus sensibles.

   


Re: Load, de Takumaru Sasaki, traduction d’Aurélien Estager, tome 1 le 7 février, éditions Doki Doki, 200 pages, 7,50 euros. Série complète en trois volumes.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-6"> ¤ Trois livres de poésie, on vit avec et on choisit des vers. On se laisse porter ; on tresse alors les œuvres pour composer un tout nouveau poème.
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Trans|poésie. Flûte enchantée…

Trois livres de poésie, on vit avec et on choisit des vers. On se laisse porter ; on tresse alors les œuvres pour composer un tout nouveau poème.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 07h45
    |

                            Didier Cahen








                        



   


Dans tes doubles jumelles
J’ai deux langues
Tu ne vois pas que j’ai deux langues ?
§
Comme l’oiseleur du temps
Je capture au matin
Les paroles qui ont encore des ailes
§
Nous bâtissons des palais de papier
Wir bauen, pflanzen
Des forêts de mots sur le terrain de chasse
Lola et son fantôme Lilou partagent toutes leurs phobies avec l’étrange « Docteur ès peur ». Qui est-il ? Psychiatre, exorciste, deus ex machina ? Et que vient faire Johnny ? Allez savoir… En auteure avisée, Violaine Schwartz (née en 1969) donne sa langue au chat.
André Velter (né en 1945) nous fait aimer le souffle du grand large. On suit avec bonheur ce « fils des solitudes » dans ses voyages en compagnie de Gongora, Garcia Lorca, Nerval et quelques autres, « nombreux à être seuls et en ­rupture de ban ».
Rose Ausländer (1907-1988), Rose « l’étrangère », a écrit son dernier livre dans un lit d’invalide de la maison de retraite Nelly-Sachs. Comme si, mutatis mutandis, les noms propres avaient scellé le destin de cette immense poète…
J’empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte, de Violaine Schwartz, P.O.L, 176 p., 16 €.
Les Solitudes, d’André Velter, Gallimard, 176 p., 18 €.
Ich spiele noch. Je joue encore, de Rose Ausländer, traduit de l’allemand par Alba Chouillou, édition bilingue, Le Bousquet-la Barthe, 184 p., 13 €.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-7"> ¤ Romans, récit, poésie, histoire, BD, polar, thriller… Les brèves critiques du « Monde des livres » du 23 février.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-7"> ¤                     
                                                   
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Livres en bref

Romans, récit, poésie, histoire, BD, polar, thriller… Les brèves critiques du « Monde des livres » du 23 février.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 07h45
    |

            Frédéric Potet, 
Abel Mestre, 
                                Serge Audier (Philosophe et collaborateur du « Monde des livres »), 
                            André Loez (Historien et collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Xavier Houssin (Collaborateur du « Monde des livres »), 
                            Elena Balzamo (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Eric Loret, 
                            Cécile Dutheil (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Ariane Singer (Collaboratrice du « Monde des livres »), 
                            Philippe-Jean Catinchi et 
                            Florent Georgesco








                        



                                


                            Roman. La société des invisibles
L’Homme qui est tombé dans l’oubli (Mannen som föll i glömska), de Mia Ajvide, traduit du suédois par Johanna Chatellard-Schapira, Actes Sud, 380 p., 23 €.
Depuis les contes et légendes populaires, en passant par la fantasy et la science-fiction, l’idée d’une possible invisibilité de l’être humain a toujours été source de fantasmes. Et de création. Dans son premier roman, la Suédoise Mia Ajvide (née en 1950) met en scène un personnage qui s’efface de la mémoire des gens à l’instant même où il quitte leur champ visuel. Même ses proches n’arrivent plus à se souvenir de lui ni à le reconnaître. Tombé dans l’oubli et donc devenu « invisible » sur le plan social et affectif, ce héros découvre alors une société parallèle, faite d’êtres semblables à lui, un groupe dont les racines remontent à un passé séculaire. Une idée féconde qui donne lieu à de multiples péripéties, tantôt originales, tantôt plus conventionnelles, mais dont l’ensemble forme un récit que l’on suit avec plaisir. E. Ba.
Roman. 6 ans, objet
Simon, de Jocelyne Desverchère, P.O.L, 128 p., 9 €.
Un enfant décrit son quotidien. Dès le début, quelque chose cloche dans son niveau de maturité : « J’ai 6 ans et ce sentiment d’être responsable m’exalte. » L’auteure a choisi non pas, comme il est de coutume, d’imaginer ce que pense un enfant, mais de mettre dans sa bouche ce que les adultes pensent de lui, comme s’il était leur objet. Ce faisant, elle met au jour un des fantasmes de l’époque : notre désir de régression et d’infantilisation (dont la face médiatique est l’obsession pédophilique). Né dans un couple apparemment dysfonctionnel, l’enfant connaîtra un malheur terrible, qu’il ne ressent pas comme tel et qu’il surmontera en apprenant à embaumer un oiseau tombé du nid. C’est donc un récit de « réparation », qui reprend les codes du mélo mais en les positivant : toutes les épreuves...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-8"> ¤ Claro est renversé par l’Eurydice ­d’Elfriede Jelinek.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-8"> ¤                     
                                                   
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Le feuilleton. Femme douleur fantôme

Claro est renversé par l’Eurydice ­d’Elfriede Jelinek.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 07h45
    |

                            Claro (Ecrivain et traducteur)








                        



                                


                            
Ombre (Eurydice parle) (Schatten (Eurydike sagt)), d’Elfriede Jelinek, traduit de l’allemand (Autriche) par Sophie Andrée Herr, L’Arche, 120 p., 14 €.

Parce qu’ils ne sont souvent liés à aucun texte princeps, les mythes nous parviennent pour ainsi dire par la voie des airs ou la voix des arias, celles des variantes et de la tradition orale, condamnés à survivre au gré des réécritures, livrés en pâture aux poètes ou mitonnés à la sauce romanesque. On les presse comme des citrons sacrés, on les dilue dans l’ironie, on en tire le suc narratif ou le jus symbolique, on les tord, les écourte ou les prolonge. Ils sont parfois de faciles synopsis, propices à d’habiles adaptations, des rêves confus appelant l’analyse. Réduits à leur fibre première, ils livrent une saveur immanquablement contemporaine.
On a pu le constater dans ces colonnes, où il a été question ces derniers mois de Calypso (avec Anne Luthaud), de Télémaque (avec Constantin Alexandrakis), de Godzilla (avec Jim Shepard). Le mythe d’Orphée ne fait guère exception, loin de là. Ovide, Gluck, Cocteau, Anouilh, Rilke. Nick Cave, Jacques Demy… longue est la liste. Ajoutons-y aujourd’hui le nom d’Elfriede Jelinek, qui, avec Ombre (Eurydice parle), fait mieux que relancer la donne puisque, à sa façon en apparence nihiliste, elle broie le mythe dans l’œuf.
Créé il y a deux ans à la Schaubühne, à Berlin, le spectacle mis en scène par la Britannique Katie Mitchell à partir du texte de Jelinek, spectacle qu’on a pu voir à Paris en janvier, au Théâtre de la Colline, a capté avec une inventivité scénique redoutable le long monologue écrit par l’auteure de La Pianiste (Jacqueline Chambon, 1988), en traduisant littéralement la descente aux enfers par une mise en abyme, puisque la quête d’Orphée nous était rendue à la fois sur scène et à l’écran, dans le présent affolé de sa transmission filmée. Traduit au plus...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤ A l’origine de « Détour », road-movie fatal de 1945, un roman signé Martin M. Goldsmith, que voici traduit. Mal au cœur garanti.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-9"> ¤                     
                                                   
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Noir. La route est longue jusqu’à Hollywood

A l’origine de « Détour », road-movie fatal de 1945, un roman signé Martin M. Goldsmith, que voici traduit. Mal au cœur garanti.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
22.02.2018 à 09h38
    |

                            François Angelier (Collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Détour (Detour), de Martin M. Goldsmith, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Simon Baril, Rivages, « Noir », inédit, 250 p., 6,90 €.

Dites Détour et fermez les yeux. Ce qui, dans l’instant, vous saute à la mémoire et à celle de tous les fondus de films noirs, c’est l’image rayée d’un costaud, suant et poussiéreux, donnant du pouce en bordure d’une route écrasée de soleil. Celle, ensuite, d’une furie sexy, le cinglant de lazzis et se jouant de lui comme d’un chien de cirque, un tandem qu’accompagnent des visions de corps morts et de comptoirs d’un soir, d’arnaque à l’héritage et de motels sans lendemain. Personnages iconiques campés par Tom Neal et Ann Savage, vedettes mythiques d’une série B d’Edgar G. Ulmer, 68 mi­nutes de pure noirceur tournées en six jours pour 30 000 dollars, et sortie en 1945.
A l’origine de ce classique du cinéma précaire et du road-movie tragique, un livre signé Martin M. Goldsmith (qui signa également le scénario du film d’Ulmer), paru en 1939, une rareté désormais lisible en français grâce à l’éditrice Jeanne Guyon, chez Rivages, et au traducteur Simon Baril. Et la découverte n’est pas mince, car le roman de Gold­smith égale largement le film d’Ulmer, lui rendant coup pour coup en termes de dialogues teigneux, de monologues dépressifs, de coups de blues et de coups du sort.
Implacable enchaînement
Né à New York en 1913, finançant son errance et ses voyages grâce à la publication de nouvelles, à l’écriture de scénarios et d’histoires originales (notamment L’Enigme du Chicago Express, de ­Richard Fleischer, 1953, qui lui vaut une nomination aux Oscars), Martin M. Goldsmith s’inspira pour ce récit de sa propre expérience de convoyeur automobile, transbahutant en Buick familiale, d’une côte à l’autre, pour 25 dollars, des fournées de six personnes. ­Souvenirs de conversations entre passagers de rencontre, silences, somnolences et arrêt, d’étape ont nourri...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-10"> ¤ La chronique de Pénélope Bagieu, à propos de « Serena », de Terkel Risbjerg et Anne-Caroline Pandolfo.
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C’est graphique. Rapace

La chronique de Pénélope Bagieu, à propos de « Serena », de Terkel Risbjerg et Anne-Caroline Pandolfo.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 07h45
    |

                            Pénélope Bagieu (Dessinatrice)








                        



                                


                            
Serena, de Terkel Risbjerg (dessin) et Anne-Caroline Pandolfo (scénario), Sarbacane, 216 p., 23,50 € (en librairie le 7 mars).
Serena est un excellent roman de Ron Rash, paru aux éditions JC Lattès en 2011. C’est désormais également une bande dessinée passionnante et magnifique d’Anne­-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg, chez Sarbacane.
Nous sommes dans les Smoky Mountains, dans le vieux Sud des Etats-Unis, en 1930, au lendemain du krach boursier qui a jeté sur les routes des milliers de malheureux et leur famille, prêts à tout pour survivre dans cette société tourmentée qui ne sait plus quoi faire de ses paysans. En échange d’un salaire de misère, ils coupent du bois dans l’immense propriété forestière du riche George Pemberton. Le travail est pénible, dangereux, souvent fatal. Armés de leurs pauvres outils, de leur foi et occasionnellement d’une patte de lapin, ces hommes vivent dans la boue, sous la neige, entre deux attaques de serpents à sonnette et de pumas. Mais tout cela n’est rien comparé au péril bien plus grand qui les guette : la nouvelle épouse de Pemberton, la mystérieuse Serena.
A la descente du train qui l’amène de Boston, tous s’attendent à découvrir la nouvelle femme-trophée, douce et réservée, de leur patron. Mais elle donne immédiatement le tempo à ce boys club de vieux bûcherons en privant l’un d’eux de sa paye pendant deux semaines pour l’avoir contredite. Serena paraît, dans un premier temps, ne chercher qu’à arracher un peu de respect à ces ouvriers bornés et rustres, mais c’est une fausse impression. Sorte de croisement entre Cersei Lannister (personnage de Game of Thrones) et de l’essayiste libertarienne Ayn Rand (1905-1982), bien plus cupide et cruelle que son mari, elle voit en cette période sombre une occasion bénie d’étendre l’empire d’un entrepreneur pas assez ambitieux et trop tendre à son goût.
Le blanc, le noir, le rouge
Qu’elle...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-11"> ¤ La chronique de Roger-Pol Droit, à propos de « Si près, tout autre. De l’écart et de la rencontre », de François Jullien.
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Figures libres. Trouver de l’inouï dans la vie banale

La chronique de Roger-Pol Droit, à propos de « Si près, tout autre. De l’écart et de la rencontre », de François Jullien.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 07h45
 • Mis à jour le
22.02.2018 à 10h23
    |

                            Roger-Pol Droit








                        



                                


                            

La philosophie, somme toute, n’a qu’un objectif : penser autrement. D’Héraclite à Derrida, de Platon à Foucault, en passant par Hegel et par Nietzsche, entre tant d’autres, elle s’y efforce de mille façons. Ces tentatives si diverses mettent toutes en jeu les questions de l’autre et de l’altérité – multipliant définitions, usages, attraits et défiances.
Il ne s’agit, pour penser, que de discerner les opposés, de repérer les similitudes, de séparer ou de combiner les contraires… Accoutumés à ces stratégies, nous les jugeons légitimes et pertinentes. Mais il se pourrait que nous nous trompions, obnubilés que nous sommes par des évidences illusoires, piégés par des mots insuffisamment questionnés. Voilà ce que suggère le philosophe François Jullien (né en 1951) dans son nouvel essai.
Ce livre, pas loin d’être son quarantième, possède la qualité remarquable de renouveler, une fois encore, le regard. Car ce penseur est aussi surprenant qu’il est fécond. Intitulé Si près, tout autre, le texte est lui-même très proche et très différent des précédents. Il s’inscrit dans le cadre du travail conduit par François Jullien au sein de sa chaire « altérité » à la Fondation Maison des sciences de l’homme. Son ambition : « penser l’autre » – indiquer du moins comment s’y prendre, en commençant par défaire les principaux malentendus empêchant d’avancer.
En scrutant la langue et ses usages, en critiquant leurs présupposés, François Jullien défait les illusions qui nous font croire que l’autre est forcément synonyme d’opposé, de lointain, de contraire. Il montre combien les opposés (joie-tristesse, vie-mort, etc.) sont dépendants parce qu’appariés, comment les contraires se révèlent, en fait, partenaires. Et c’est là qu’il convient de creuser, sans se laisser démonter par les caprices des vocables : « Qu’un mot qui paraît si proche d’un autre par le sens puisse se retourner contre lui au point de laisser paraître un tout autre sens,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-12"> ¤ Avec « Composition », Michel Charles se replonge dans les classiques (La Fayette, Balzac…) pour déployer une théorie de la lecture qui ne force jamais le sens du texte.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-12"> ¤                     
                                                   
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Poétique. Comment ne pas lire entre les lignes

Avec « Composition », Michel Charles se replonge dans les classiques (La Fayette, Balzac…) pour déployer une théorie de la lecture qui ne force jamais le sens du texte.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 07h30
    |

                            Jean-Louis Jeannelle (Spécialiste des études littéraires et collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Composition, de Michel Charles, Seuil, « Poétique », 480 p., 26 €.

Quatre essais marquants, publiés à quelque dix ans d’intervalle chacun dans la collection « Poétique » au Seuil : Michel Charles poursuit, depuis Rhétorique de la lecture (1977), une entreprise théorique d’une cohérence et d’une rigueur exemplaires. Composition en offre aujourd’hui l’aboutissement. Indifférent à l’égard des modes critiques, Charles fonde une théorie de la lecture capable de fonctionner comme une rhétorique, autrement dit comme un ensemble organisé de règles valant pour tout texte, écrit ou à écrire.
Cette rhétorique se doit d’être aussi simple qu’efficace, tout en étant adaptée à notre culture du commentaire, où, par méfiance à l’égard de la théorie (la peur de l’abstraction…), l’accent est entièrement mis sur les œuvres dans leur singularité et sur l’élucidation de leur sens. La rhétorique dit comment se compose un texte ; le commentaire, ce qu’il signifie : une rhétorique de la lecture, ce serait donc une forme de commentaire partageable par tous, qui s’en tienne à la composition des textes et s’interdise (enfin) d’en forcer le sens.
Nul jargon n’est à craindre chez Michel Charles, qui prend appui sur des exemples très classiques, de Madame de La Fayette à Marcel Proust, et s’attache à en déceler les « possibles ». Car, de chaque œuvre, il est de multiples interprétations, qui tiennent à ce que les lecteurs en agencent les unités de manières différentes.
« La Princesse de Clèves », intrigue amoureuse ou chronique de cour
Soit La Princesse de Clèves (1678) : que faire du long tableau de la cour d’Henri II par lequel débute le récit ? Est-il pure mise en situation historique, retardant d’autant l’entrée en scène de l’héroïne et le spectacle de ses amours malheureuses, ou le cœur du propos ? Dans ce cas, l’histoire de Madame de Clèves et de Nemours ne serait que...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-13"> ¤ Dans « Colonies de peuplement. Afrique XIXe-XXe siècle », Joël Michel retrace l’histoire de ces Européens qui ont tenté de faire souche, d’Algérie en Afrique du Sud, au détriment des populations locales.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-13"> ¤                     
                                                   
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Histoire. Dans le sillon de violence creusé par les colons blancs en Afrique

Dans « Colonies de peuplement. Afrique XIXe-XXe siècle », Joël Michel retrace l’histoire de ces Européens qui ont tenté de faire souche, d’Algérie en Afrique du Sud, au détriment des populations locales.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 07h30
 • Mis à jour le
22.02.2018 à 10h48
    |

                            André Loez (Historien et collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            

Voici un livre qui fait sentir avec force les contradictions de la colonisation européenne en Afrique. Et d’abord le contraste entre l’ampleur supposée de la mainmise coloniale, ces vastes plages de couleur bleue, rose ou jaune fièrement affichées sur les cartes du siècle dernier, et la réalité ténue, ambiguë, des rares groupes d’agriculteurs européens installés dans la durée sur le continent africain.
Par une démarche comparative très bienvenue, Joël Michel place en regard différentes « îles blanches » aux dimensions réduites, établies, pour l’essentiel, par les Français en Algérie, les Britanniques et les Boers sur les hauts plateaux d’Afrique australe, les Portugais en Angola, les ­Italiens en Libye.
Dans un contexte d’« européanisation du monde » qui voit aussi l’essor des grandes migrations transatlantiques, des colons, peu nombreux, « pauvres bougres » généralement, s’y installent au cours du XIXe siècle, avant même la grande phase de compétition impériale des années 1880-1914, et s’y approprient le sol. Cette dimension agraire est la clé de l’étude, suivant une conception de la colonisation que l’auteur fait dériver de celles des Grecs ou des Romains dans l’Antiquité.
Loin des côtes, loin des vitrines urbaines des empires, les colons qu’il étudie sont avant tout des paysans, des fermiers – les settlers, très étudiés dans l’historiographie anglophone de ces dernières années. L’ouvrage analyse donc finement leur emprise sur la terre, permise par une spoliation des populations locales plus ou moins maquillée de formes juridiques et qui a pour corollaire leur mise au travail forcé.
« L’omniprésence du fouet »
La contradiction fondamentale réside, bien entendu, dans le rapport de ces colons blancs aux indigènes qu’ils nient autant qu’ils les exploitent, dans un « épuisant refus de l’Autre » émaillé de violences. Le « darwinisme fruste et spontané » des Britanniques...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤ Pour « Double fond », la romancière Elsa Osorio a enquêté dans la capitale française pour retracer l’histoire d’une trouble officine installée là par Buenos Aires dans les années 1970.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-14"> ¤                     
                                                   
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Histoire d’un livre. Paris, nid de tortionnaires argentins

Pour « Double fond », la romancière Elsa Osorio a enquêté dans la capitale française pour retracer l’histoire d’une trouble officine installée là par Buenos Aires dans les années 1970.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 07h15
 • Mis à jour le
22.02.2018 à 09h36
    |

                            Ariane Singer (Collaboratrice du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Double fond (Doble fondo), d’Elsa Osorio, traduit de l’espagnol par François Gaudry, Métailié, 396 p., 21 €.

Elsa Osorio s’était bien juré de ne plus écrire sur la dictature argentine (1976-1983). Après la publication de Luz ou le temps sauvage (Métailié, 2000) et de Sept nuits d’insomnie (Métailié, 2010), qui exploraient les meurtrissures héritées de ce régime militaire, la romancière, née à Buenos Aires en 1952, pensait en avoir fini avec cette époque sombre de l’histoire de son pays.
Mais les obsessions sont tenaces. Celle qui se trouve au cœur de Double fond, son nouveau roman, concerne le Centre pilote de Paris (CPP). Cette structure semi-clandestine, créée fin 1977 dans le 16e arrondissement de la capitale française, entendait redorer le blason de l’Argentine hors de ses frontières en contrecarrant la virulente campagne menée en Europe contre les violations des droits de l’homme. Dirigée par plusieurs hommes de main de la junte, dont l’amiral Emilio Massera (1925-2010), elle avait aussi pour mission de surveiller, parmi les nombreux exilés, les dissidents politiques. Elle devait enfin permettre à Massera de nouer des contacts avec les dirigeants politiques européens pour assurer son avenir.
Militante dans une association de défense des droits de l’homme
C’est dans ce cadre, dont elle fait revivre les principaux protagonistes historiques, qu’Elsa Osorio a transplanté l’héroïne de son livre, Juana, également connue sous les noms de Lucia, Maria, Marie ou encore Soledad, une opposante au régime engagée dans la lutte armée. Détenue à l’Ecole supérieure de mécanique de la marine (ESMA), le plus grand centre de détention et de torture de Buenos Aires, elle n’a dû sa survie et celle de son fils Matias qu’à un homme : Raul Radias, alias le Poulpe. Ce tortionnaire, un officier de marine, lui a proposé un marché : devenir sa maîtresse et collaborer avec la dictature,...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤ L’écrivain suédois livre le perturbant monologue d’un homme qui déshabille volontiers les femmes du regard mais se méfie d’elles.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-15"> ¤                     
                                                   
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Horace Engdahl endosse la peau d’un porc

L’écrivain suédois livre le perturbant monologue d’un homme qui déshabille volontiers les femmes du regard mais se méfie d’elles.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 07h00
    |

                            Florence Noiville








                        



                                


                            
Le Dernier Porc (Den sista grisen), d’Horace Engdahl, traduit du suédois par Elena Balzamo, Serge Safran, 112 p., 14 € (en librairie le 1er mars).

Horace Engdahl ne manque pas de souffle. Pendant dix ans – de 1999 à 2009 –, ce membre de l’Académie suédoise a été celui qui, chaque année, faisait trembler le monde des lettres en annonçant le nouveau lauréat du prix Nobel de littérature. Et puis, tout grand manitou des lettres qu’il était, il a un jour pris le risque de se soumettre lui-même au jugement des autres. Il est devenu auteur. Tâtant d’abord du petit format, il a publié des maximes (La Cigarette et le Néant, Serge Safran, 2014), puis est passé à ce qu’on pourrait appeler la « brève de comptoir littéraire », une courte histoire à forte teneur en érudition et en humour, livrée sur le zinc de son Café Existence (Serge Safran, 2015). Aujourd’hui, il récidive avec Le Dernier Porc – traduction littérale du titre suédois – que son éditeur « balance » opportunément.
Dans ce monologue théâtralisé, il met en scène « un homme d’âge incertain, ni jeune ni vieux », méditant sur cette perle trouvée dans la copie d’un écolier : « Si le porc pouvait dire : “Je suis un porc”, il ne serait plus un porc mais un être humain. » Or, au fil des pages, son personnage va apparaître au lecteur, et plus encore à la lectrice, sous un jour hélas très « humain ». Exemple : lorsqu’il s’adresse à un de ses amis qui lui montre, dans un journal, la photo d’une femme PDG venant d’être nommée à ce poste. « Tiens, je la connais, dit-il. C’est bien que des femmes compétentes puissent enfin accéder à des postes de responsabilité. » Puis, en confidence au lecteur : « [En disant cela], je triche : à vrai dire, j’aimerais simplement la voir nue. »
Agressif, condescendant ou perdu
Cet homme déshabille les femmes du regard, mais...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-16"> ¤ Dans « Je veux brûler tout mon temps », l’écrivain embrasse la vie de la comédienne, son amie, morte en 2013.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-16"> ¤                     
                                                   
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François Jonquet tout près de Valérie Lang

Dans « Je veux brûler tout mon temps », l’écrivain embrasse la vie de la comédienne, son amie, morte en 2013.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 07h00
    |

            Brigitte Salino








                        



                                


                            
Je veux brûler tout mon temps, de François Jonquet, Seuil, 354 p., 21 €.

Sur le bandeau qui enserre le livre, il y a la photo d’une femme, en noir et blanc. Les yeux sont cernés de khôl, les lèvres maquillées, les cheveux relevés sous une casquette d’homme. Ce beau visage, mélancolique et guerrier, c’est celui de Valérie Lang, dont une phrase, « Je veux brûler tout mon temps », donne son titre au livre écrit par François Jonquet. On connaît l’auteur pour son goût des êtres à part, Jenny Bel’Air, figure de la nuit parisienne des années 1980 (Jenny Bel’Air, une créature, Pauvert, 2001), ou le comédien Daniel Emilfork, dont il a relaté la dernière année (Daniel, Sabine Wespieser, 2008). Avec Valérie Lang, c’est toute une vie qu’il embrasse, comme seul un ami et un écrivain peut le faire : en racontant tout sans rien révéler.
Quand ils se sont rencontrés, en 1983, François Jonquet avait 23 ans et Valérie Lang 17. Elle arrivait de Nancy, où elle avait grandi au cœur du festival fondé par ses parents, Monique et Jack Lang. A Paris, elle découvrait les ors du pouvoir et faisait visiter à François Jonquet « le bureau de papa » au ministère de la culture. Valérie Lang désirait devenir comédienne. Elle le fit, en étudiant au Conservatoire, où elle rencontra l’homme qui allait devenir l’être de sa vie et son amour impossible, Stanislas Nordey.
Au début du livre, François ­Jonquet nous fait entrer dans l’appartement de Valérie Lang. Il n’entendra plus sa voix ; elle est morte d’une tumeur au cerveau, l’été 2013, à 47 ans. Mais elle est là, dans chaque pièce ou sur le balcon, où elle aimait mettre des roses de Noël. Les paysages enneigés offerts par Abbas Kiarostami, son regard peint par Roberto Plate, les innombrables photos de ses parents, tout parle d’elle, l’amie, la « petite sœur » qui n’avait peur de personne et fut une âme inquiète.
De l’ombre...



                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-17"> ¤ Avec « Dans nos langues », son auteure livre l’intense récit d’une émancipation, celle que lui ont procurée la littérature puis l’écriture.
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Dominique Sigaud, langue déliée

Avec « Dans nos langues », son auteure livre l’intense récit d’une émancipation, celle que lui ont procurée la littérature puis l’écriture.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 07h00
 • Mis à jour le
22.02.2018 à 07h17
    |

                            Bertrand Leclair (Collaborateur du « Monde des livres »)








                        



                                


                            
Dans nos langues, de Dominique Sigaud, Verdier, 144 p., 14,80 €.

Dans le très beau Partir, Calcutta (Verdier, 2014), Dominique ­Sigaud racontait une forme de mue : le départ était un retour sur soi ou plus exactement un retour à soi. Comme s’il s’agissait de partir aux antipodes pour se départir de ce qui entrave au quotidien et plus encore au quotidien de l’écriture ; de s’installer quelque temps dans un ailleurs résolument ailleurs afin de voir si l’on s’y (re)trouve enfin. La première phrase, magnifiquement enchâssée, donnait le ton : « Il y a dans ce que je suis, comme elle, Calcutta, des palais à l’abandon. »
S’inscrivant dans la continuité de ce récit de soi, Dans nos langues relève cependant d’un tout autre registre. Aux premières pages, une toute petite fille à peine initiée au langage tient la main de sa mère devant une porte où s’ébauche une conversation entre dames de bonne compagnie. L’enfant éprouve physiquement l’irrésistible métamorphose du corps et des mots de la mère, qui veut se montrer à la hauteur d’une invitation socialement désirable et ne s’appartient plus. Vécue comme une première séparation, si ce n’est une déchirure entre la mère et l’enfant jusqu’alors unies, la scène imprimée dans le vif de la mémoire n’a accédé à la forme d’une prise de conscience que bien plus tard : qu’est-ce donc qui fait que la langue nous parle autant que nous la parlons, au point que trop souvent nous en subissons la dictée à même nos vies, jusque dans nos rêves ? « Je suis, donc on me pense », disait magistralement l’immense poète Ghérasim Luca (1913-1994).
Marguerite Duras domine la scène
A être ainsi précipité en enfance, aux balbutiements d’un théâtre social tissé de contradictions morales, le lecteur sent bien qu’il ne s’agit plus, dans ce nouvel ouvrage, de se trouver ou se retrouver, mais de se saisir ou se ressaisir, en vérité. Comme dans...




                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-18"> ¤ Tous les jeudis, « La Matinale du Monde » publie en exclusivité un strip de la série « Pop corn » signée Eric Salch.
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« Pop corn », par Salch (épisode 23)

Tous les jeudis, « La Matinale du Monde » publie en exclusivité un strip de la série « Pop corn » signée Eric Salch.



Le Monde
 |    22.02.2018 à 06h39
 • Mis à jour le
22.02.2018 à 07h04
   





                        



   





                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-19"> ¤ Chaque jeudi, « Le Monde des livres » partage ses conseils de lecture avec les lecteurs de « La Matinale ».
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Le brasier kurde, la dictature argentine et une renaissance : notre sélection littéraire

Chaque jeudi, « Le Monde des livres » partage ses conseils de lecture avec les lecteurs de « La Matinale ».



Le Monde
 |    22.02.2018 à 06h36
 • Mis à jour le
23.02.2018 à 07h20
   





                        


LES CHOIX DE LA MATINALE
Une conversation entre deux intellectuelles sur la question kurde, un récit sur l’emprise du langage de la domination, un fait divers en Loire-Atlantique qui nous replonge dans les séquelles de la dictature argentine, une théorie de la lecture et l’histoire d’une renaissance à East Harlem sont au programme de notre sélection hebdomadaire.
RÉCIT. « Dialogues sous les remparts », d’Oya Baydar
Auteure engagée, militante de gauche, emprisonnée dans sa jeunesse pour ses idées, Oya Baydar, 77 ans, n’est pas femme à se laisser décourager. C’est pourtant ce qui lui est arrivé, le 31 décembre 2015, face aux remparts de Diyarbakir, la grande ville kurde du sud-est de la Turquie. Pétrifiée, l’auteure entend les tirs et les explosions qui émergent de Sur, le quartier historique, terrain d’affrontement des rebelles kurdes du PKK contre les forces d’Ankara. Elle en repart bouleversée. « Pourquoi suis-je là, alors que je sais très bien qu’il me sera impossible d’éteindre ce brasier ? »
De ces émotions, de ces doutes, Oya Baydar a fait un livre, Dialogues sous les remparts, une conversation entre deux intellectuelles. L’une est turque, l’autre kurde. Quel côté choisir ? Impossible d’oublier la responsabilité de « ceux qui ont ordonné à ces gosses de mourir », c’est-à-dire l’aile militaire du PKK, à l’origine de cette tactique de guérilla urbaine. Pour autant, l’auteure ne peut nier l’existence du problème kurde, dont la résolution est « fondamentale » pour l’avenir de la Turquie.
« La conversation est véridique, mais elle s’est tenue à plusieurs », assure l’écrivaine, qui nous reçoit dans son appartement d’Istanbul. Ecrire, décrire, dénoncer est encore possible, mais pour combien de temps ? « Je suis âgée, j’ai vécu trois coups d’Etat militaires, j’ai connu la prison, la torture, j’ai vécu en exil, mais jamais je n’ai vu un tel niveau d’arbitraire. On se demande, non plus si la Turquie est encore un Etat de droit, mais si la loi y a encore sa place. »
Avec 170 intellectuels, Oya Baydar a récemment fait parvenir une lettre en faveur de la paix à tous les députés du Parlement de son pays. Elle n’ignore pas qu’elle pourrait payer cher cette prise de position. « En cas d’arrestation, ma valise est prête. » Marie Jégo (Istanbul, correspondante)

   


« Dialogues sous les remparts » (Suronu diyaloglari), d’Oya Baydar, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Phébus, 160 pages, 15 €.
ROMAN. « Tuff », de Paul Beatty
Tuff, deuxième roman de Paul Beatty, s’ouvre par une renaissance. Celle de Winston Foshay, alias « Tuff », laissé pour mort après une fusillade. Grand, obèse, son physique faisait de lui un vigile très prisé par les dealeurs. Fi !
Depuis le perron de sa maison d’East Harlem, il annonce à sa femme, à son enfant et à ses amis qu’il change de vie. Mourir et renaître, tel est le cycle de ce roman de formation extravagant porté par un jeune Noir qui trouve sa vocation en rejetant le fardeau de son père, ex-Black Panther, et en refusant de faire ce qu’on attend de lui.
Tuff est en réalité un passionné de cinéma russe et japonais, et est un grand lecteur des récits de Yoshikawa (1892-1962) sur la vie des samouraïs. Ce jardin secret lui permet d’échapper aux candidats aux élections locales qui rêvent de mettre le grappin sur ce « populiste hip-hop » – avant qu’il ne se lance lui-même en politique. Car c’est bien une campagne électorale déglinguée que conduit Winston sur les conseils du rabbin Throckmorton, un Afro-Américain converti. Moins grinçant que ses autres livres, plus touchant aussi, Tuff est une porte d’entrée de choix dans l’univers pétillant de Paul Beatty. Gladys Marivat

   


« Tuff », de Paul Beatty, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Bru, Cambourakis, 320 pages, 24 €.
ESSAI. « Composition », de Michel Charles
Michel Charles poursuit, depuis Rhétorique de la lecture (Seuil, 1977), une entreprise théorique d’une cohérence et d’une rigueur exemplaires. Composition en offre aujourd’hui l’aboutissement. Indifférent à l’égard des modes critiques, Charles fonde une théorie de la lecture capable de fonctionner comme une rhétorique, autrement dit comme un ensemble organisé de règles valant pour tout texte.
Cette rhétorique se doit d’être aussi simple qu’efficace, tout en étant adaptée à notre culture du commentaire où, par méfiance à l’égard de la théorie, l’accent est mis sur les œuvres dans leur singularité. Nul jargon n’est à craindre chez Michel Charles, qui prend appui sur des exemples très classiques, de Mme de La Fayette à Marcel Proust, et s’attache à en déceler les « possibles ». Il reconnaît que s’attacher à la composition d’un texte ne permet pas d’en trancher la signification. Pas de structure cachée, pas de sens révélé.
Les lecteurs pressés en éprouveront une certaine frustration. Mais ceux qui savent patienter découvriront qu’une lecture attentive est le meilleur moyen de renouer avec des classiques dont l’école ou l’érudition avaient pu nous faire perdre le goût. Jean-Louis Jeannelle

   


« Composition », de Michel Charles, Seuil, « Poétique », 480 pages, 26 €.
ROMAN. « Double fond », d’Elsa Osorio
Des pêcheurs découvrent le cadavre d’une femme, en 2004, au large de La Turballe (Loire-Atlantique). Le corps est celui de Marie Le Boullec. Qu’est-il arrivé à cette Argentine d’origine, dont tout porte à croire qu’elle a été jetée dans la mer depuis un avion ou un hélicoptère ?
Médecin, mariée et sans histoire, était-elle vraiment la personne qu’elle disait être ? Muriel, jeune journaliste basée à Saint-Nazaire, tente d’élucider ce meurtre, dont le mode opératoire ressemble à s’y méprendre à celui des nombreux « vols de mort », perpétrés lors de la dictature argentine (1976-1983) pour se débarrasser des opposants au régime.
Dans ce roman très documenté, qui court de 1978 à 2006 et se déroule entre Buenos Aires, Paris et la Bretagne, Elsa Osorio évoque un pan méconnu de l’histoire de son pays. Entremêlant l’enquête policière et le récit en flash-back de la vie d’une ancienne militante engagée dans la lutte armée contre le régime, Double fond explore les séquelles de la dictature, trente ans après le retour à la démocratie. Un épilogue puissant et tragique à certains des crimes de l’Argentine. Ariane Singer

   


« Double fond » (Doble fondo), d’Elsa Osorio, traduit de l’espagnol par François Gaudry, Métailié, 396 pages, 21 €.
RÉCIT. « Dans nos langues », de Dominique Sigaud
Aux premières pages de Dans nos langues, une toute petite fille à peine initiée au langage tient la main de sa mère devant une porte où s’ébauche une conversation entre dames de bonne compagnie. L’enfant éprouve physiquement l’irrésistible métamorphose du corps et des mots de la mère, vécue comme une première séparation entre la mère et l’enfant jusqu’alors unies.
A être ainsi précipité en enfance, aux balbutiements d’un théâtre social tissé de contradictions morales, le lecteur sent bien qu’il ne s’agit pas, dans ce récit de soi, de se trouver ou se retrouver, mais de se saisir ou se ressaisir, en vérité. Comment se libérer de l’emprise des langages de la domination ?
Dansant autour d’un danger invisible, le texte élucide en les bousculant les normes, invisibles elles aussi, qui nous informent au quotidien de nos échanges. Il déploie une capacité à devenir, sur la page au moins, un être de parole, un être capable de la tenir, cette parole, de la donner, aussi, et de produire des effets en cascade jusqu’au sein d’ateliers d’écriture en Seine-Saint-Denis : c’est en cela qu’il touche à l’universel. Bertrand Leclair

   


« Dans nos langues », de Dominique Sigaud, Verdier, 144 pages, 14,80 €.



                            


                        

                        


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<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-20"> ¤ « Le Monde » s’est entretenu avec le grand philosophe allemand chez lui, à Starnberg, alors que Gallimard publie deux recueils et une biographie.
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Article sélectionné dans La Matinale du 21/02/2018
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Rencontre avec Jürgen Habermas, géant de la pensée mondiale

« Le Monde » s’est entretenu avec le grand philosophe allemand chez lui, à Starnberg, alors que Gallimard publie deux recueils et une biographie.



Le Monde
 |    21.02.2018 à 16h00
 • Mis à jour le
22.02.2018 à 16h03
    |

            Nicolas Weill








                        



                                


                            
« Parcours I (1971-1989). Sociologie et théorie du langage. Pensée postmétaphysique », de Jürgen Habermas, traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme, Frédéric Joly et Valéry Pratt, édité par Christian Bouchindhomme, Gallimard, « NRF Essais », 576 p., 24 €. 
« Parcours II (1990-2017). Théorie de la rationalité. Théorie du langage », de Jürgen Habermas, traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme, Frédéric Joly et Valéry Pratt, édité par Christian Bouchindhomme, Gallimard, « NRF Essais », 656 p., 26 €. 

En Allemagne, l’usage universitaire réserve l’appellation de « philosophe » à une dizaine d’auteurs éprouvés et, de préférence, disparus (Platon, Kant, Hegel, etc.). Mais comment la disputer à Jürgen Habermas tant celui-ci, à 88 ans, synthétise à lui seul toute une tradition philosophique allemande qui, en dépit de l’histoire, maintient résolument un ancrage, certes critique, dans la capacité des Lumières et de la raison à guider notre vie ?
Les deux volumes d’écrits qui paraissent aujourd’hui montrent l’extrême diversité des thèmes abordés par l’intellectuel, mais aussi la cohérence de son itinéraire
Les salles plus que combles qui accueillent chacune de ses apparitions publiques ; l’écho international de ses tribunes, parfois sarcastiques mais toujours incroyablement documentées, qu’il distille dans la presse depuis les années 1950, tout en se défendant de jouer le rôle de maître-penseur ou de praeceptor Germaniae (« précepteur de l’Allemagne ») qu’on lui prête parfois ; ses adoubements discrets aux hommes politiques qui prétendent se réclamer de lui, pourvu qu’ils se manifestent comme pro-européens ; la dureté de ses adversaires, prompts à dénier toute originalité à sa pensée et à trouver rébarbative sa rude écriture (qualifiée de « lyrisme froid » par Marcel Gauchet) ou enclins à tenir sa philosophie du consensus et...




                        

                        

