
La société française est-elle devenue trop individualiste ?
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Il est courant d’imputer les maux de notre société à la montée de l’individualisme, sans pour autant prendre la peine de définir la réalité que cette notion recouvrirait. Comme si cela allait de soi. Pourtant, l’individualisme est loin d’avoir toujours représenté une tare ou un vague synonyme de l’égoïsme. Pour les philosophes des Lumières au XVIIIe siècle, par exemple, il incarnait au contraire un idéal : celui du sujet pensant, capable d’user de sa raison de manière critique et autonome. La promotion de l’individualisme devait permettre de rompre avec l’obscurantisme, l’ignorance, le fanatisme religieux et les préjugés moraux, et de favoriser l’avènement d’une société pacifiée et égalitaire.
Cet idéal a, en particulier, profondément imprégné les mesures adoptées par les révolutionnaires, avec la volonté de libérer les individus des chaînes des ordres, mais aussi des corporations de l’Ancien Régime. Il ne devait subsister aucun corps intermédiaire entre le citoyen-individu et l’Etat, entendu comme incarnation de l’intérêt général. Telle a été la motivation notamment du décret d’Allarde et de la loi Le Chapelier de 1791, qui ont cependant longtemps obstrué le développement du syndicalisme en France.
De même, parmi les sociologues qui s’appliquent à montrer l’inanité d’une croyance dans un libre-arbitre absolu, beaucoup sont loin d’être les pourfendeurs de l’individualisme. Dans un texte mal connu, Emile Durkheim écrit ainsi que " pour faire plus facilement le procès de l’individualisme, on le confond avec l’utilitarisme étroit et l’égoïsme utilitaire (...) des économistes ". Il y promeut au contraire un individualisme " abstrait " dont l’objet est " la glorification, non du moi, mais de l’individu en général [et qui] a pour ressort non l’égoïsme, mais la sympathie pour tout ce qui est homme, une pitié pour toutes les misères humaines, un plus ardent besoin de les combattre et de les adoucir, une plus grande soif de justice ". Et d’exhorter : " Qu’on ne vienne donc pas dénoncer l’individualisme comme ennemi qu’il faut combattre à tout prix ! On ne le combat que pour y revenir, tant il est impossible d’y échapper "1. Marx lui-même, s’il dénonce l’" individualisme bourgeois " réduit à la recherche du seul intérêt égocentré, estime que celui-ci n’est pas voué à être remplacé par un collectivisme autoritaire, mais par une " association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous "2.
Les institutions
Plus près de nous, retraçant la genèse de la société salariale 3, Robert Castel souligne le rôle indispensable des supports collectifs - protection sociale en tête - pour accéder à la " propriété de soi " : les grandes assurances sociales ont en effet vocation à prémunir les individus contre les aléas de la vie et à leur assurer un minimum d’indépendance en cas de malheur. En ce sens, on peut dire que l’Etat social a soutenu une forme d’individualisme d’émancipation.
Mais son effritement depuis trois décennies marque également le développement de deux pathologies symétriques : l’" individu par défaut ", dont la précarité professionnelle expose toute l’existence à l’incertitude, et l’" individu par excès ", pris dans l’illusion narcissique de son autosuffisance. Cette dernière figure semble particulièrement polariser les inquiétudes et les critiques. Elle est souvent liée à un supposé affaiblissement des institutions.
Pour certains, tels le philosophe Gilles Lipovetski 4, l’individualisation occidentale serait ainsi entrée dans une nouvelle phase marquée par la dissolution des grands repères universels, au profit d’une consommation hédoniste et apathique érigée en fin ultime de l’existence. Pour d’autres, cette perte des cadres communs traditionnels s’accompagne d’une injonction à l’autonomie, dont les effets sont différents selon les couches de la population. Facteur supplémentaire de précarité pour les plus vulnérables 5, elle expose les autres à la dépression : cette " fatigue d’être soi " aux ressorts bien sociaux 6.
Alors, trop ou pas assez d’individualisme ? Mais surtout quel individualisme ? Telles sont les questions que nous avons posées à quatre personnalités : François Dubet, Philippe Corcuff, Marc-Olivier Padis et Jean-Hugues Déchaux. Ils ont répondu dans les pages qui suivent.
- 1. L’individualisme et les intellectuels, par Emile Durkheim, Mille et une nuits, 2002.
- 2. Manifeste du Parti communiste, par Karl Marx et Friedrich Engels, édition électronique de Jean-Marie Tremblay dans " Les classiques en sciences sociales ", 2002, p. 24 (accessible sur http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/manifeste_communiste/Ma....
- 3. Les métamorphoses de la question sociale, par Robert Castel, Fayard, 1995.
- 4. L’ère du vide, par Gilles Lipovetski, Gallimard, 1983.
- 5. Voir L’autonomie des assistés, par Nicolas Duvoux, PUF, 2009.
- 6. La fatigue d’être soi, par Alain Ehrenberg, éd. Odile Jacob, 1998.