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L'instinct maternel est-il inné ?
Par Ingrid Seyman
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Certes, l'amour maternel illumine les unes avec la force de l'évidence, mais
il en laisse beaucoup d'autres juste au seuil en proie aux questions et à la
culpabilité. Des experts décryptent et des mères s'expliquent.
Nous avons toutes entendu parler de l’instinct maternel : ce sixième
sens, quasi divinatoire, qui permettrait à toutes les mères du monde de
percevoir et donc de satisfaire les besoins exprimés par leur
progéniture dès sa naissance. C’est ce même instinct qui serait
responsable de l’attachement des femmes à leurs bébés, et leur ferait
invariablement déclarer, lorsqu’elles évoquent l’accouchement du petit
dernier : "C’est le plus beau jour de ma vie. "
Si tout cela peut paraître caricatural, il est clair que Dame Nature a
fait, depuis la fin des années 90, son grand retour dans les discours
autour de la maternité. A Elisabeth Badinter, qui avait osé remettre en
cause la réalité d’un tel instinct, l’anthropologue et primatologue
américaine Sarah Blaffer Hardy répondit, en 2010 : " La réalité, c’est
qu’au cours de la grossesse se met en place une chaîne de changements
physiologiques considérables et qu’à la naissance des
neurotransmetteurs comme l’ocytocine sont libérés, qui favorisent la
transformation de la mère… Ses circuits neuronaux se modifient et
l’encouragent à répondre aux signaux et aux demandes émis par son
enfant. "
Un lien naturel entre la mère et l'enfant ?
Biologiquement programmée, la mère frappée d’instinct maternel est
logiquement une mère nourricière. En témoigne le retour en force des
mouvements pro-allaitement qui, en l’espace d’une quinzaine d’années,
sont parvenus à convaincre une immense majorité des Françaises… et à
culpabiliser toutes les autres, au nom de la nature, qui fait si bien
les choses. Car, comme l’écrit la Leche League sur son site internet :
"Le maternage par l’allaitement est le moyen le plus naturel et le plus
efficace pour comprendre et satisfaire les besoins du bébé ."
Sauf qu’à l’image de la mère aimante et allaitante, sachant "
instinctivement " répondre aux besoins de son enfant, s’oppose une
autre réalité, si taboue qu’elle est le plus souvent passée sous
silence : de plus en plus de femmes vivent l’arrivée et les premiers
mois de leur bébé dans la douleur, et ont besoin de temps, parfois
d’aide, pour tisser un lien qui de fait ne va pas toujours de soi.
Selon Nadège Beauvois-Temple, coprésidente de l’association Maman
Blues, 10 % des mères éprouveraient des difficultés maternelles. Bien
plus profondes et durables qu’un simple baby-blues, celles-ci se
manifestent par une incapacité, totale ou partielle, à créer le lien
(supposé naturel) avec leur nouveau-né. Si la plupart d’entre elles
apparaissent comme indifférentes, certaines vont éprouver des
sentiments de fusion ou, au contraire, de rejet vis-à-vis de leur
enfant, voire de déni de maternité ("Ce n’est pas mon bébé ") dans les
cas les plus graves.
La mère comme l’enfant sont alors en danger. N’en déplaise aux tenants
de l’instinct maternel, le nombre de structures de soin destinées à ces
femmes est en augmentation constante. Rares sont pourtant celles qui
osent parler de leur problème ou demander de l’aide. Car dans une
société où devenir une (bonne) mère semble aller de soi, le fait de
s’en sentir incapable est vécu dans la honte et la culpabilité.
"Suis-je vraiment une mère indigne ?"
" Il m’arrive de regretter ma vie d’avant la naissance de mon fils, et
je m’en veux énormément. Je me trouve épouvantable car je devrais me
sentir comblée ", témoigne ainsi, anonymement, une jeune femme sur
le forum internet de Maman Blues.
Une autre s’interroge : " Suis-je vraiment une mère indigne ? A la
naissance de mon bébé, je n’ai pas ressenti ce bien-être dont tout le
monde parle. " Une troisième avoue se forcer à jouer et à parler avec
sa fille âgée de quelques mois, et conclut, lapidaire : "Elle serait
certainement mieux sans moi. Je ne l’aime pas comme une mère aime son
enfant. "
Si ces témoignages semblent remettre en cause l’existence d’une
aptitude innée à la maternité, ils en font pourtant tous mention, comme
le souligne justement la psychanalyste Sophie Marinopoulos : " Le
mythe de l’instinct maternel est en train de faire des ravages. Comme
les femmes ne s’imaginent pas que la construction du lien avec leur
enfant peut prendre plus ou moins de temps, elles culpabilisent si
elles ne voient pas d’étoiles au moment de l’accouchement, ou se
sentent incapables de comprendre les besoins de leur nouveau-né.
Certaines femmes, plus fragiles que d’autres, s’engagent alors dans une
spirale de dévalorisation narcissique, se mettent en danger et mettent
en danger la relation à leur bébé. "
Un avis partagé par la sociologue de la famille Sylvie Cadolle, qui
rappelle que la sacralisation de la maternité est une invention aussi
récente que dangereuse : " A la fin du XIXe siècle, 95 % des petits
Parisiens étaient placés en nourrice, loin de leur mère, et personne ne
se souciait de l’instinct maternel. Je ne pense pas que cet instinct
soit une invention sociale, mais notre époque a érigé cette notion en
absolu. Aujourd’hui, devenir maman est considéré comme une évidence, et
en même temps une œuvre d’art : la pression qui pèse sur les femmes,
sommées de réussir professionnellement, socialement et maternellement,
est trop difficile à supporter pour un certain nombre d’entre elles. "
Mais comment expliquer que certaines femmes supportent cette pression,
et pas les autres ? Que la plupart des mères aient gentiment fini leur
baby-blues au moment de quitter la maternité, quand d’autres vont
mettre des mois à sortir d’une dépression post-partum ou à nouer des
liens épanouissants avec leur enfant ?
Il est d’autant plus difficile d’établir le portrait-robot des mamans
en difficultés maternelles que rien ne les distingue a priori : "De
nombreuses patientes hospitalisées à l’unité mère-bébé de La Pomme ne
présentent pas d’antécédents psychiatriques et n’ont jamais pris
d’antidépresseurs, souligne la psychiatre et pédopsychiatre Rafaèle
Cammas. Il y a certes des facteurs aggravants : être jeune, accoucher
de son premier enfant. Mais j’ai déjà eu des patientes qui n’avaient
rencontré aucun problème auparavant et qui perdent complètement les
pédales à la naissance du troisième enfant… qu’elles désiraient tout
autant que les précédents. Tout dépend, en fait, de la place que ces
femmes avaient elles-mêmes dans leur fratrie, et du contexte, toujours
particulier, de chacune des naissances. "
Les difficultés d'attachement proviennent d'un décalage
La plupart des professionnels de santé psychique s’accordent en effet à
dire que les difficultés d’attachement proviennent d’un décalage entre
le désir de grossesse, le désir d’enfant et l’enfant réel, dont on fait
connaissance après l’accouchement. Confrontées à ce décalage, la
plupart des femmes entreprennent le deuil de l’enfant « fantasmé » et
sont alors en mesure d’engager une relation de qualité avec leur
nouveau-né.
Celles qui n’y parviennent pas doivent généralement interroger leur
propre histoire (et la construction de leur image de la maternité) pour
comprendre ce qui fait obstacle à cette rencontre. Si la première unité
mère-bébé a été créée en 1979 à Créteil (Val-de-Marne), on dénombre
aujourd’hui une quinzaine de structures d’accueil de ce genre, ainsi
qu’un service de maternologie à l’hôpital Jean-Martin-Charcot de
Saint-Cyr-l’Ecole (Yvelines).
Ici et là, les femmes sont hospitalisées avec leur bébé, suivies
quotidiennement par des thérapeutes et accompagnées par des
spécialistes de la petite enfance dans les soins aux bébés. En fonction
de leur état de fatigue, elles peuvent faire, laisser faire ou se faire
aider pour donner un biberon, changer une couche, etc. Le service de
maternologie de Saint-Cyr a même mis en place un système de vidéo
clinique qui permet d’étudier l’évolution des comportements des femmes
vis-à-vis de leur enfant, notamment pendant qu’elles allaitent.
Un travail d’observation d’autant plus fondamental que de nombreuses
femmes en difficultés maternelles nient les affects qu’elles ressentent
réellement pour le bébé. Comme l’explique Rafaèle Cammas : « Toutes les
mamans sont ambivalentes avec leur enfant : on passe par des moments
d’amour et par d’autres où on a juste envie de le jeter par la fenêtre
! Comme ces sentiments de rejet ne sont pas acceptés socialement,
certaines, honteuses de les éprouver, préfèrent s’enfermer dans une
pseudo-indifférence, décréter ne rien sentir et ne rien faire plutôt
que de faire mal. »
Sortir de l'isolement
A côté de ces prises en charge lourdes, qui impliquent une
hospitalisation, il existe de multiples lieux d’accueil destinés aux
femmes et à leur enfant de moins de 3 ans : consultations gratuites
dans les centres de protection maternelle et infantile et les centres
médico-psychologiques, antennes spécialisées dans la petite enfance,
accueil dans le réseau des « maisons vertes ».
« Une culture de la prévention est enfin en train d’émerger, assure
Dominique Brengard, chef de service au troisième secteur de psychiatrie
infanto-juvénile de Paris : face à l’augmentation du nombre de femmes
en difficulté, nous avons mis en place une unité mobile de soutien à la
parentalité. Nous travaillons en étroite collaboration avec les
sages-femmes des maternités, qui peuvent nous alerter dès qu’une maman
leur paraît en danger. Une équipe pluri-disciplinaire, composée de
professionnels de la santé psychique et de la petite enfance, se rend
alors au domicile des mamans qui le souhaitent. »
Mais les mères qui n’oseraient pas consulter dans un premier temps
peuvent également rejoindre des groupes de parole, de plus en plus
nombreux sur l’ensemble du territoire français, dédiés à leur écoute et
au partage de leur expérience commune. « Le plus important, c’est de se
rendre compte qu’on n’est pas folle, pas anormale, pas toute seule »,
assure Nadège Beauvois-Temple. Les mères en difficulté, comme les
autres, sont en effet de plus en plus nombreuses à se plaindre de
l’isolement qui est le leur au sortir de la maternité.
« Il y a moins de cinquante ans, la naissance était une affaire de
famille : les parents, les grands-parents, tout le monde aidait la
mère. Aujourd’hui les grossesses sont hyper-médicalisées, mais
d&egegrave;s que l’enfant paraît, la maman est oubliée. Elle sort de la
maternité au bout de trois jours, et ce n’est pas au gynécologue qui la
reçoit un mois plus tard en dix minutes chrono qu’elle va aller
raconter ses difficultés », s’emporte Sophie Marinopoulos.
La psychanalyste nantaise a d’ailleurs créé le lieu d’accueil "Les
Pâtes au beurre", qui, outre des consultations psychologiques sans
rendez-vous, offre aux femmes l’occasion de se raconter et de s’épauler
sans se juger : « Notre culture de la performance a créé des mamans qui
se pensent incapables de changer une couche selon les règles de l’art.
Lorsqu’elles se retrouvent face à une autre mère qui leur dit : “Moi
non plus je ne sais pas, et je pensais être la seule à ne pas savoir”,
leur soulagement est intense. »
On sait désormais qu’il en va des couches comme du lien que toutes les
mamans finiront par tisser avec leur bébé, si elles surmontent leurs
peurs et acceptent leur imperfection. Car comme l’écrivait déjà
Elisabeth Badinter en 1980 : « L’amour maternel n’est qu’un sentiment
humain. Et comme tout sentiment, il est incertain, fragile et
imparfait. »
Où en parler ?
Il existe une liste des unités mère-bébé disponible sur Internet ainsi
qu'un forum dédié aux difficultés maternelles.
CMP périnatalité-petite enfance des 9e et 10e arrondissements de Paris:
01 42 81 05 41.
Association nantaise Les Pâtes au beurre: 02 40 16 06 52.
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Article publié dans le magazine Marie Claire, septembre 2011
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le 23/11/2012 à 13:51
Excellent article ! Pourriez-vous envisager un article sur la relation
d'un père avec son bébé, son enfant voire son adolescent. Un père ne
peut-il aimer éperdument son bébé ?
anonyme
le 02/11/2011 à 23:00
Dans la nature les jeunes mères sont très sauvages. Dans notre monde
moderne, on ne permet pas aux femmes d'exprimer cet aspect qui est en
fait ressenti comme une violence. on nous prive souvent des premières
heures de notre bébé...
Toute douleur trop difficile à digérer va se traduire par un état
dépressif et donc à un désintérêt pour tout et donc aussi son enfant.
Voila ma vision du problème évoqué... Je pense que les femmes
concernées aiment en réalité beaucoup leur enfant. Pour ma part j'aime
éperdument mon bébé. Au début je ne savais pas depuis quand, mais
maintenant je sais que c'est depuis la première écho. Pour les mamans
qui ont du mal avec un nouveau né, sachez qu'il grandira ! Et puis pour
être heureuse en étant mère, je crois que la meilleure solution est de
rire de toutes les conneries qu'on entend !!!
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