Quel dommage que ce débat sur l’identité ait été si mal introduit et si sottement conduit. Il restera comme une occasion perdue. Pourquoi ? Parce que la question « identitaire » est l’une des plus actuelles et des plus urgentes. Et elle ne concerne pas que la France, loin s’en faut.
Certes, il faut tenir à l’œil la pulsion identitaire. Elle peut conduire très vite (on l’a vu) à la clôture haineuse, au refus de l’autre, à l’enfermement craintif et à l’intolérance. Par les temps qui courent, les identités se font plus meurtrières que jamais. Ce sont elles qui nourrissent les micronationalismes obtus et les sectarismes armés. L’époque saigne des crimes religieux, racistes ou xénophobes dont la responsabilité est imputable à l’identité. Nous faisons bien de la tenir en suspicion, et de plaider sans relâche pour son envers : échange, ouverture, partage, accueil, métissage...
Il n’empêche qu’on ne peut rester sourd au « soupir de la créature accablée », pour paraphraser Marx, que ce « manque » identitaire révèle. Chacun de nous, au fond, se sent concerné. En elle-même, l’identité n’est pas criminelle. Au contraire, elle est au commencement de la conscience. Sa tiédeur, comme le sein d’une mère, permet à la sensibilité humaine d’éclore. Je touche le monde du bout de mes doigts avant même d’avoir une idée de sa vastitude. Le particulier, et lui seul, m’ouvre un chemin vers le général. Le « local » est un bivouac à la lisière de l’universel. En apprenant qui je suis – et d’où je viens –, je me rends capable de regarder plus loin. Par le terme « local », j’entends bien sûr tout ce qui accompagne ce mot et contribue à fixer la particularité d’un être humain, ou d’un groupe. Les coutumes en font partie.
Pour toutes ces raisons, nous aurions tort d’évoquer la revendication identitaire en termes seulement dédaigneux ou méprisants. Or nous jugeons volontiers de haut ceux qui gardent les pieds posés sur le sol et tiennent leur esprit à l’abri des « anciens parapets ». Nous voudrions les arracher à la glèbe, symbole de la servitude. La mondialisation fait prévaloir une vulgate cosmopolite qui, sans toujours l’avouer, affecte de ridiculiser les « pays », les coutumes et, du même coup, les peuples qui s’y cantonnent. Nous préférons exalter le nomadisme, le virtuel et les appartenances plurielles, en nous désintéressant des « ploucs » qui n’y ont pas – encore – accès. Nous avons tort. À trop parler de l’Homme, on néglige les hommes ; à exalter la Liberté, on oublie les libertés. S’il est impératif de combattre les pathologies guerrières de l’identité, il est absurde – voire irresponsable – de ne pas prendre en compte le désarroi qui les enfante.
Ce débat sur l’identité, décidément, méritait mieux que des empoignades hâtives et des calculs politiciens.
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