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Édition du 7 janvier 2010 (N°3358)

 

Qu’est-ce qu’être français ?

Patrick Lozès : « L’identité française a toujours été diverse »

En lançant la proposition d’une réflexion nationale autour de ce qui nous fait français, Éric Besson, ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, a ouvert une série de débats jusqu’à fin janvier. Non dénuée d’arrière-pensées politiques, la proposition mérite qu’on s’y arrête. La Vie y apporte sa contribution. Après Max Gallo et Esther Benbassa, le président du Cran nous livre sa position.

Je suis né d’un père qui a combattu pour la France, un père qui a été sénateur, puis ministre de la Santé et des Affaires étrangères du Bénin, autrefois le Dahomey, territoire français d’outre-mer jusqu’en 1960. Pour mes parents, être français, c’était une fierté. J’ai reçu cette fierté en héritage. Et je l’ai transmise à mon fils. Je n’ai pas de doute sur cette appartenance à la culture française, à une communauté de destins, aux trois valeurs cardinales de notre pays : liberté, égalité, fraternité. En revanche, je me demande si mes concitoyens, dans la rue, me considèrent comme l’un des leurs ou s’ils ne voient pas en moi un étranger, en raison de ma ­couleur de peau. Ils peuvent douter de mon appartenance à la France car je suis noir. L’impression domine encore parfois que ce qui fait un Français, c’est son apparence. Eh bien non ! Quand Renan, Lévi-Strauss ou Barrès parlent d’identité, ils évoquent des notions de passé, de terre.

L’identité française n’est pas figée. Elle s’enrichit de nouveaux apports. De nuances. Il y a des points communs autour de valeurs, de cultures. Mais cette identité a toujours été diverse. S’il s’agit de réfuter cette diversité, on va au-devant de difficultés. Le problème est qu’on prend le risque de diviser les citoyens. Ne va-t-on pas opposer les Français entre eux, en fonction de leur origine ? Je crains que parler d’identité n’amène à une division, à une cristallisation des problèmes plutôt qu’à leur résolution. Ce débat sur l’identité nationale possède une dimension politique qu’on ne peut ignorer. Il est posé de façon opportuniste à quelques mois d’une élection et après quelques polémiques, pour détourner l’attention. Mais il est intéressant, car il intervient à un moment où la société française se demande si tous ceux qui la composent vont pouvoir vivre ensemble. Or, je pense que c’est ensemble que nous définirons la France du XXIe siècle. Le message porté par la diversité n’est pas un message de division. Le monde évolue. La France ne sera plus ce qu’elle a été, c’est-à-dire essentiellement blanche. Aujourd’hui, plusieurs millions de concitoyens ont d’autres racines, et pourtant ils sont français. Ils représentent un capital humain fantastique. Quand ils voyagent, la baguette et le steak frites, Molière et la Princesse de Clèves leur manquent à eux aussi. Débattre, c’est intéressant. Mais Éric Besson soutient que, par ce débat, il veut raffermir l’identité française. Pourquoi ? Elle n’est pas en danger !
Avouons que, sur le chemin de l’identité nationale, se posent quelques obstacles. Il y a le communautarisme, une sorte de racisme, qui est une tendance au repli sur soi et permet d’amortir les difficultés. Il y a aussi la discrimination. En tant que chrétien, je suis sensible à l’aspect moral de ce problème. Mais l’aspect économique compte aussi. Ce qui importe, c’est que chacun, Blanc ou Noir, ait un emploi. Le 18 novembre, j’ai été auditionné par la commission Rocard sur le grand emprunt. Je me battrai pour permettre aux concitoyens qui sont victimes de discriminations de participer à l’essor économique de ce pays. Il faut regarder les atouts des uns et des autres, et les valoriser. Nos concitoyens jugent la prise de parole des minorités inhabituelle ; peut-être même s’en effraient-ils. Il y a parfois un préjugé négatif. Ne représentent-elles pas autre chose que nos valeurs, pensent-ils parfois ? Eh bien non. Liberté, égalité, fraternité : ces valeurs-là s’appliquent à tous. Peut-être voulons-nous plus encore que les autres l’égalité et la fraternité. Comme les femmes ou les juifs avant nous, nous nous emparons des valeurs de la République pour pointer du doigt les inégalités. Nos concitoyens n’ont peut-être pas conscience des discriminations subies. Quand on les leur désigne, ils se mobilisent contre.

La société se construit lentement. Il y a aujourd’hui une différence entre être noir et français, et noir et américain. Les États-Unis ont déjà évolué. Ils sont passés en quarante ans de Martin Luther King, un activiste noir assassiné, à Barack Obama, un Président noir. La Minority Business Development Agency, qui dépend du ministère de l’Économie, a permis de créer rapidement 4 millions d’entreprises dirigées par des membres des minorités visibles. Or, il n’y a pas si longtemps, les Blancs et les Noirs ne pouvaient pas s’asseoir les uns à côté des autres dans les autobus. Maintenant, on y compte 10 000 élus noirs, qu’ils soient maires, secrétaires d’État ou même chefs d’état-major.

En France, en revanche, les Noirs sont absents des lieux de décision. Sur 520 000 conseillers municipaux, on ne dénombre que 2 000 élus de la diversité, noirs, maghrébins ou asiatiques. À l’Assemblée nationale, sur 550 députés, une seule, George Pau-Langevin, députée de Paris d’origine antillaise, détonne. Et l’on refuse encore de louer un appartement à quelqu’un d’une autre couleur ! Les embûches demeurent pour ceux qui sont noirs et français. Il a semblé que laisser du temps au temps résoudrait la question. C’est faux. On est loin de l’égalité. Je n’aime pas l’expression « discrimination positive », je lui préfère l’« action positive ». Il faut une politique publique en faveur des minorités. Il faut se mobiliser. Ne pas escamoter la question des discriminations. Quitte à bousculer l’identité française pour progresser.
J’aime la Marseillaise. Je peux la chanter du début à la fin, et j’en éprouve même un certain frisson – de même que je suis sensible au Chant des partisans. Cet hymne appartient à notre héritage identitaire, comme nos ancêtres les Gaulois – des ancêtres symboliques. Je ne pense pas que Rouget de Lisle ait voulu écrire un chant guerrier, d’ailleurs. En revanche, je ne comprends pas l’instrumentalisation de la Marseillaise. Quand, pendant un match, des spectateurs la sifflent, je suis choqué. Je le suis toujours, pas seulement quand ce sont des Français de la diversité qui sifflent. Évitons de faire deux catégories de citoyens : ceux d’ici et les autres, venus les déranger, qui doivent prouver ad vitam aeternam leur appartenance à cette nation. Ou, sans jeu de mots, qui doivent montrer patte blanche, prouver qu’ils sont d’ici. Je refuse qu’on me demande à moi de chanter la Marseillaise, et pas à d’autres. Je refuse que l’on pousse certains à la faute antipatriotique.

Patrick Lozès a créé, en 2005, le Cran, Conseil représentatif des associations noires, afin d’« améliorer les conditions de vie des populations noires et des autres minorités ». Depuis peu, à la demande conjointe de Bernard Kouchner et de Brice Hortefeux, il préside une commission chargée de réfléchir aux moyens de lutter contre le racisme. Même si le débat lancé par le ministre de l’Immigration suscite, selon lui, des antagonismes, cet ancien pharmacien de 46 ans, auteur de Nous, les Noirs de France (Danger public), le juge utile.
 









 

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