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Édition du 19 novembre 2009 (N°3351)

 

Qu’est-ce qu’être français ?

Esther Benbassa : « Un rêve qu’il faut faire renaître »

En lançant la proposition d’une réflexion nationale autour de ce qui nous fait français, Éric Besson, ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, souhaitait un vaste échange. Des débats vont se tenir partout en France jusqu’à fin janvier. Non dénuée d’arrière-pensées politiques, la proposition mérite qu’on s’y arrête, sentiment partagé par 60 % des Français. La Vie y apporte sa contribution.

Née à Istanbul dans une famille espagnole issue de juifs expulsés d’Espagne au Moyen Âge, pour moi, la France, c’était d’abord la culture française. J’en ai été pétrie. Il fallait l’acquérir pour être des personnes cultivées, des gens bien. Je connais d’ailleurs encore aujourd’hui par cœur des tirades de Racine ou de Corneille. La France était un mythe. Petite, mon père, les larmes aux yeux, me parlait de l’affaire Dreyfus en me disant : « Tu te rends compte, c’est la France qui a réhabilité le capitaine Dreyfus ! La France est un grand pays. Il faut que tu apprennes bien le français, et que tu ne fasses pas de fautes d’orthographe. » 

À Tel-Aviv, où je poursuivais mes ­études, j’ai eu le choix de partir étudier soit en France, soit aux États-Unis. J’ai choisi la France pour tout cela, et à cause du Mont-Saint-Michel ! J’avais vu, à l’école des sœurs à Istanbul, un petit film où l’on montrait la mer se retirer dans la baie. Cela m’avait fascinée. Moi qui suis une fille de la Méditerranée, je n’avais jamais vu une telle marée ! Une fois en France, j’y suis allée. Il y a dix-neuf ans, j’ai même acheté une maison qui donne sur la baie, où, en été, je regarde tous les jours la mer se retirer !

Mais je regrette un peu mon coup de cœur pour la France, à l’heure où s’ouvre ce débat sur l’identité nationale. Quand ce gouvernement parle d’identité nationale, il présuppose l’existence d’une identité franco-­française figée, il exclut ceux qui, comme moi, ont participé à la construction de cette France. Très modestement, je suis venue avec mes diplômes, je n’ai pas coûté cher à la France. Hier, on reprochait aux juifs autochtones ou immigrés leur incapacité à s’intégrer, leur défaut de patriotisme, leur cosmopolitisme. Il y a peu, on promulguait une loi contre le port de signes religieux ostensibles à l’école, en fait contre le voile, une pratique concernant au plus 1 500 jeunes filles scolarisées. Aujourd’hui, on glose sans fin sur une burqa qui ne serait pourtant portée que par 367 femmes. Moins de 2 000 musulmanes suffiraient donc à mettre en danger non seulement l’émancipation des femmes, mais la République et l’identité de la France !

Pourquoi penser que ces gens n’aiment pas la France ? Lorsqu’il y a un match France-Tunisie, certes, la Marseillaise est sifflée. Mais lorsque la France joue contre le Portugal, par exemple, ils viennent assister au match avec des drapeaux français ! Tout cela est complexe. Personne n’a qu’une seule identité. Les identités sont en construction. Les identités de nos grands-parents n’ont rien à voir avec les nôtres. Aujourd’hui, nous construisons même parfois notre identité selon nos régimes alimentaires, nos modes d’habillement ! Un Français, disons « de souche », même si je n’aime pas cette expression, se dira français et gay, français et breton ; ce qui ne l’empêche pas d’aimer la France.

Alors, bien sûr, il y a des résistances, des problèmes d’adaptation dans les banlieues. Il y a également des revendications de mémoire, comme celles de l’esclavage ou de la colonisation. Elles cachent la vraie lutte qu’il y a à mener pour préparer un avenir à ses enfants, qui doit sans doute moins s’exprimer dans une forme de rejet de la France. Mais ce sont des forces qui s’affrontent. En temps de crise économique, ce n’est pas le moment de donner une vitrine à cet affrontement, alors que le chômage monte et que certains, blessés, pourraient se saisir de cette idée d’« identité nationale » comme d’une bouée.

Lancer ce débat, c’est ouvrir la boîte de Pandore. Je ne sais pas si ceux qui l’ont fait y ont pensé. Il va en sortir beaucoup de vieux fantômes dont on aurait préféré qu’ils restent dans leur boîte. Les tabous vont sauter. D’autant qu’aujourd’hui, avec Internet, tout le monde se considère autorisé à dire n’importe quoi. Parler de l’identité nationale aujourd’hui est une façon de voir l’avenir avec les yeux du passé et d’un passé qui n’est pas des plus glorieux. Qui dit « identité nationale » dit « sang », dit « terre », dit « mort ». Ce sont des termes barrésiens. Nous savons à quoi cela a abouti lors de la Seconde Guerre mondiale. La France a peur et elle se referme, elle se replie sur son passé. Le gouvernement lance ce débat au moment où l’Europe, où Internet effacent nos frontières ! Qu’est-ce que nous cherchons ? À réveiller les vieux démons. Ce débat est, pour moi, le signe même d’une régression, d’une revendication nationaliste.

Pourquoi ne pas poser la bonne ­question, qui serait celle de savoir s’il existe encore un rêve français ? Celui-ci a bien existé. Dans les années 1920, 1930, les juifs venus d’Europe de l’Est, issus des catégories sociales les plus démunies, disaient : « Être heureux comme Dieu en France ! » Il s’agissait de petites gens qui pensaient que les valeurs de la République signifiaient quelque chose. « Liberté, Égalité, Fraternité » était pour eux une vérité. Qui peut imaginer aujourd’hui une phrase pareille dite par un immigré ? Aujourd’hui, nous utilisons le mot « intégration » pour des descendants d’immigrés qui sont là depuis deux ou trois générations, qui sont nés sur le sol français. Ils n’ont pas besoin d’être intégrés ! Ils ont besoin de rêves ! Ils ont besoin de pouvoir se tourner, confiants, vers l’avenir, de penser que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Ces descendants d’immigrés attendent de prendre leur place dans une société plus équitable, qui leur revient naturellement, comme à tout Français.

C’est parce que nous manquons de rêve qu’il n’y a plus de patriotisme. En Amérique, où le communautarisme est pourtant présent, une personne peut parler un anglais parfait, discuter avec sa copine en espagnol et manger un plat mexicain, tout en gardant ce patriotisme exceptionnel qui est celui des Américains. Pourquoi ? Parce que le rêve américain fonctionne encore dans l’imaginaire, même si ce n’est pas forcément le cas dans la réalité. Et il ne fonctionne pas seulement chez les plus défavorisés. Les États-Unis attirent les élites du monde entier ! Preuve que la machine américaine n’est pas grippée. Il faut faire renaître ce rêve français, celui de mon père qui croyait à une France des droits de l’homme. La France est un rêve à réaliser.

Esther Benbassa, née en Turquie dans une famille juive d’origine espagnole, est directrice d’étude à l’École pratique des hautes études, spécialiste de l’histoire des juifs et d’histoire comparée des minorités. Elle vient de publier Être juif après Gaza (CNRS éditions).









 

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