Misère du prétendu « grand débat sur l’identité nationale »
Le lancement du débat sur l’identité nationale est-il un acte politique ou seulement politicien ?
Dans le contexte de la campagne pour les élections régionales de 2010 et de l’accumulation de
sondages d’opinion qui lui sont défavorables, chacun devine que le gouvernement cherche à
exploiter les peurs des Français en reliant les thèmes de l’étranger et de la sécurité, de même
que ceux du communautarisme et de la condition des femmes. Mais n’y aurait-il pas par
ailleurs un débat politique de fond qu’on ne saurait refuser par principe ? Beaucoup le
pensent. Mais ils risquent de le regretter quand ils découvriront la façon dont ce débat aura été
organisé concrètement.
Pour le comprendre, il faut lire la circulaire envoyée aux préfets le 2 novembre 2009 par le
ministre de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale, Eric Besson, leur
demandant « d’organiser et de présider » partout en France des débats locaux sur l’identité
nationale, et dont la synthèse sera ensuite imposée par le gouvernement comme le résultat de
cette vaste consultation des Français. On y découvre une liste de préjugés et de fausses
évidences définissant par avance l’identité nationale alors que l’on prétend la mettre en débat.
Beaucoup de sujets sont abordés, mais le thème de « l’étranger » est en réalité central. Et
certaines questions formulées à ce sujet sont totalement orientées, choquantes et
inacceptables. Détaillons celle-ci : « comment éviter l’arrivée sur notre territoire d’étrangers
en situation irrégulière, aux conditions de vie précaires génératrices de désordres divers
(travail clandestin, délinquance) et entretenant, dans une partie de la population, la suspicion
vis-à-vis de l’ensemble des étrangers ? ». On trouve ici, condensés dans une même phrase,
tous les poncifs du discours xénophobe.
1. Les sans-papiers seraient nécessairement arrivés irrégulièrement. En réalité, l’irrégularité
du séjour ne suppose pas l’entrée illégale. Les dernières réformes ont précarisé le statut des
étrangers résidant en France, les faisant basculer dans l’irrégularité pour des motifs de plus en
plus nombreux (polygamie, séparation du couple, fin du contrat de travail, rejet de la demande
d’asile, fin des études, etc.).
2. Les sans-papiers auraient nécessairement des conditions de vie précaires. C’est la fameuse
« misère du monde » et ce n’est pas totalement faux. Toutefois, en réalité, si leur situation
administrative est nécessairement précaire, les sans-papiers peuvent aussi être qualifiés,
intégrés, travailler, avoir un logement et payer des impôts.
3. Cette précarité serait forcément source de travail clandestin. Ce n’est pas totalement faux.
Toutefois, en réalité, nombre de sans-papiers travaillent avec un vrai contrat de travail et sont
déclarés. Au demeurant, le « travail au noir » n’est pas réservé aux étrangers irréguliers. Il est
au contraire assez répandu (garde d’enfants, cours du soir, ménage, couture et repassage, aide
à domicile, etc.).
1
4. Cette précarité serait forcément source de délinquance. C’est le vieux thème d’extrême
droite, étrangers = délinquance, dissimulé sous le masque de l’apitoiement sur la pauvreté. En
réalité, les clandestins sont bien sûr tous délinquants au sens administratif
(absence de
papiers). Mais pour le reste, leur particularité est généralement d’être au contraire très
respectueux de l’ordre public pour ne pas se faire remarquer.
5. Ceci entretient la suspicion de la population à l’égard de l’ensemble des étrangers. Cette
idée que la lutte contre les immigrés clandestins permettrait aux immigrés légaux d’être
acceptés et de s’intégrer tranquillement est une idée fausse. D’abord le discours xénophobe
même limité aux clandestins ne peut qu’alimenter une xénophobie plus générale (il n’est qu’à
voir les discours sur la religion musulmane et ses
« signes ostensibles »). Ensuite, les
pratiques policières qui découlent de la lutte contre l’immigration clandestine touchent en
réalité tous les Français dont la peau n’est pas blanche. L’exemple le plus évident est le
contrôle d’identité sur la voie publique, autrement dit le contrôle au faciès.
Ainsi, ce débat sur « l’identité nationale » n’est pas seulement contestable sur le fond, il l’est
aussi et d’abord sur la méthode. La lecture de la circulaire Besson montre que les conclusions
sont largement écrites d’avance. Non seulement la circulaire formule les questions qui seront
débattues, mais elle se termine de surcroît par une liste de 15 propositions précises qui,
comme par hasard, concernent dans 11 cas sur 15 les étrangers ! (le reste consiste en cours
d’instruction civique, en obligation pour les enfants de chanter régulièrement la Marseillaise
et pour les bâtiments publics d’arborer le portrait de Marianne et le drapeau tricolore). Ceci
indique bien le niveau réel du débat qui est proposé et le fond de la pensée de ceux qui l’ont
conçu. Et qui pourrait élever ce débat, le sortir de ces cadres étriqués aux accents
xénophobes ? A aucun moment, il n’est requis la présence des chercheurs spécialistes de la
société française, capables d’aider à objectiver son histoire et sa composition actuelle, pas
plus que la présence de représentants des divers partis politiques, syndicats professionnels,
grandes associations nationales, institutions religieuses ainsi que les diverses
« communautés » pourtant évoquées dans la circulaire. Dans ces débats, il est seulement
demandé aux intendants du Prince de recueillir attentivement les peurs du « bon peuple » pour
pouvoir ensuite le rassurer en lui parlant de la « fierté d’être Français ». Non, décidément, les
dés sont pipés, il s’agit une manipulation et nous appelons nos concitoyens à contester ces
procédés politiciens rétrogrades qui menacent davantage qu’ils ne servent la cohésion sociale
en réactualisant le bon vieux manichéisme opposant deux entités mythiques : la
« communauté nationale » et les « corps étrangers » qui la menaceraient.
Christophe DAADOUCH, juriste, formateur
Laurent MUCCHIELLI, sociologue, chercheur au CNRS
2
Signataires :
Véronique LE GOAZIOU, sociologue, consultante
Laurent OTT, éducateur, formateur
François DUBET, sociologue, professeur à l’université de Bordeaux
Jérémie WAINSTAIN, chef d’entreprise
Philippe RIGAUT, sociologue, enseignant
François GEZE, éditeur
Serge SLAMA, juriste, enseignant à l’université Evry-Val-d'Essonne
Alexis SPIRE, sociologue, chercheur au CNRS
Vincent TIBERJ, politiste, chercheur à Sciences-Po
Pierre PIAZZA, enseignant à l’université de Cergy-Pontoise
Antoine MATH, chercheur à l’IRES
Alain MORICE, chercheur au CNRS
Marwan MOHAMMED, sociologue, chercheur au CNRS
Claire Levy Vroelant, sociologue
Marie Ndiaye, écrivain
Jean-Pierre Dubois, professeur de droit, président de la Ligue des droits de l’homme.
Gérard Marle, prêtre ;
Fatma Boukada, éducatrice spécialisée
Stéphane Maugendre, président du GISTI ;
Richard Moyon, co-fondateur de RESF ;
Pierre Tritz, prêtre.
3