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Pierre Nora : "le nationalisme nous a caché la nation"

   dimanche 25 mars 2007
   par luette
   popularité : 100%

   Pierre Nora, Historien, membre de l’Académie française. Il est l’auteur
   des Lieux de mémoire, en trois volumes, chez Gallimard.

   Nicolas Sarkozy a surpris, voire choqué, en proposant de créer un
   ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Comment réagit
   l’historien que vous êtes ?

   Parler ouvertement des problèmes de l’immigration et lancer une
   discussion sur le thème de l’identité nationale sont deux choses
   excellentes. Mais les lier est soit un calcul, soit une maladresse,
   soit une idée à courte vue, car l’ébranlement de l’identité nationale
   n’est pas lié seulement, loin de là, à l’immigration. Il tient à des
   raisons beaucoup plus vastes et beaucoup plus profondes, même s’il est
   vrai que l’immigration est concomitante à certains de ces problèmes et
   sert souvent de bouc émissaire. Parmi les facteurs de crise de
   l’identité nationale, il y a d’abord la réduction de la puissance de la
   France depuis la fin de l’empire colonial ; l’altération des paramètres
   traditionnels de la souveraineté : territoire, frontières, service
   militaire, monnaie, avec la disparition du franc ; l’insertion dans un
   espace européen où la puissance moyenne est ravalée au rang des autres,
   l’affaiblissement du pouvoir d’Etat qui a été, en France, une dimension
   fondamentale de la conscience nationale, la poussée décentralisatrice.
   Toujours dans les mêmes années, toutes les formes d’autorité se sont
   désagrégées dans cette France qu’on a pu dire "terre de commandement" -
   l’expression est de Michel Crozier - avec la hiérarchie des familles,
   des Eglises, des partis. Et peut-être le principal facteur de cette
   crise, c’est la paix.

   Pourquoi la paix ?

   L’identité française avait été très liée à l’idée de la guerre. La paix
   qui s’installe à partir du retrait d’Algérie est l’une des sources de
   la confrontation avec soi-même que connaît la France. Les modes de vie
   changent : le taux de la population active engagée dans l’agriculture
   tombe au-dessous de 10 %, alors que la France était encore au lendemain
   de la guerre profondément paysanne. A partir de Vatican II, c’est
   l’assiette chrétienne ancestrale qui a commencé à se réduire. Tous ces
   changements sont perturbants. On passe dans la douleur d’un modèle de
   nation à un autre, qui ne s’est pas encore trouvé. L’arrivée d’une
   nouvelle immigration, la plus difficile à soumettre aux normes des lois
   et des coutumes françaises, est un élément supplémentaire de ces
   bouleversements.

   Comment définiriez-vous le modèle national français ?

   Le modèle classique français a longtemps été universaliste,
   providentialiste, messianique. Il s’est sédimenté au cours du temps. La
   France a connu plusieurs identités nationales. Après l’identité royale
   féodale, l’identité monarchique. Viennent ensuite l’identité
   révolutionnaire et enfin l’identité républicaine, qui a essayé de faire
   la synthèse entre les précédentes. C’est le socle sur lequel nous avons
   vécu et qui a débouché sur l’identité démocratique qui est à l’ordre du
   jour.

   Cette construction vous paraît-elle remise en question ?

   Oui, elle s’est progressivement délitée, pour des raisons liées à
   l’histoire. Les trois guerres de la France au XXe siècle ont été trois
   défaites : la fausse victoire de 1918 est en réalité une défaite
   européenne globale ; 1945 est une défaite masquée par de Gaulle qui
   entretient l’illusion que la France a regagné sa place parmi les
   grands ; et avec la défaite de 1962 en Algérie, les Français ont
   intériorisé leur dépossession du monde. C’est une crise très profonde.
   A ce remaniement de la conscience française a correspondu sur le plan
   politique l’évanouissement du nationalisme tel que la République
   l’avait fixé depuis un siècle. Ce nationalisme avait une version de
   gauche, jacobine patriotique, et une version de droite, conservatrice,
   réactionnaire, barréso-maurrassienne, qui ont longtemps constitué les
   deux France antagoniques. Elles nous paraissent aujourd’hui plutôt
   complémentaires. C’est ce qu’on appelle le patrimoine, et dans
   patrimoine il y a patrie...

   Comment cette césure, qui remontait à la Révolution française,
   s’est-elle résorbée ?

   Le gaullisme et le communisme ont représenté l’apogée du modèle
   national français classique et probablement sa fin. Tous deux étaient
   un cocktail d’ingrédients nationaux et révolutionnaires. On ne peut pas
   comprendre la crise de l’identité nationale sans comprendre cet acmé,
   ce moment très fort d’illusion - et de réalité - d’une projection de la
   France au-delà d’elle-même qu’ont constitué ensemble le gaullisme et le
   communisme : leur déclin a été vécu comme une retombée. Le socialisme
   mitterrandien a prolongé quelque temps le projet collectif national,
   mais lui aussi s’est épuisé : la date de 1983 est très importante, car
   la conversion au marché marque la fin de l’utopie socialiste. La
   trouvaille de Nicolas Sarkozy et les réactions violentes qu’elle a
   suscitées sont un aspect du drame français qui est de lier toujours la
   pensée de la nation au seul nationalisme. Je regrette que la gauche ait
   abandonné à la droite - et la droite à l’extrême droite - le thème de
   la nation. Le projet national et plus largement la nation française
   reposent sur une continuité exceptionnelle, qui a été à la fois
   dynastique, territoriale, historique. Il y a eu la France
   révolutionnaire contre la France d’Ancien Régime, la France laïque
   contre la France religieuse, la France de gauche contre la France de
   droite. Il ne reste pas grand-chose de ces affrontements : de Gaulle a
   converti la droite à la République ; le conflit sur l’école a été le
   dernier accès de fièvre entre laïques et catholiques ; quant à la
   gauche et à la droite, en dépit de leurs oppositions, elles ont perdu
   leur désir d’extermination réciproque.

   Que reste-t-il alors du projet national français tel que nous l’avons
   connu ?

   l y a eu au moins trois tentatives idéologiques pour retrouver un sens
   collectif. La percée de Jean-Marie Le Pen, d’abord, mais qui est une
   forme de régression nationaliste, réactionnaire, cantonnée à des
   secteurs archaïques de l’opinion ; la percée des écologistes, porteurs
   d’un grand projet qui consiste à noyer la culture dans la nature, et
   qui n’est ni de droite ni de gauche puisqu’il ne pose pas la question
   sociale ; la percée de l’idéologie des droits de l’homme, enfin.
   Celle-ci me paraît assez contradictoire avec un projet purement
   national, on peut même dire qu’elle porte en elle la destruction du
   roman national. L’histoire de la nation française est criminelle au
   regard des droits de l’homme. Le projet "droits-de-l’hommien" comporte
   un élément accusateur des péripéties les plus sombres du roman
   national. Il est par définition peu intégrable à la vision classique de
   la nation. Depuis le XVIIIe siècle, cette dernière avait été associée à
   l’idée de civilisation. Les Lumières avaient vu dans la nation le
   véhicule du progrès de la civilisation, parce qu’elle était le lieu de
   la raison : nation, raison et civilisation marchaient du même pas. La
   poussée de la pensée des droits de l’homme dans sa forme récente, très
   individualiste, dissocie cette trilogie. Elle se réclame de la
   civilisation, mais plus de la nation.

   On peut comprendre le sentiment de perte qu’éprouvent beaucoup de
   Français...

   Nous sommes dans une phase de recomposition et la volonté y joue son
   rôle. On a cru longtemps que l’Europe pouvait servir de substitut à la
   nation, on voit maintenant que ce n’était pas vrai. Le nationalisme, de
   droite ou de gauche, nous avait caché la nation. La fin du marxisme a
   contribué a nous rendre cette conscience de l’ampleur, de la profondeur
   historique de l’imprégnation nationale.

   Mais le discours sur la nation ne peut pas rester le même. On ne cesse
   de citer Renan dans Qu’est-ce qu’une nation ? (Bordas, 1992) : le culte
   des ancêtres, la volonté de vivre ensemble, avoir fait de grandes
   choses ensemble et vouloir en faire encore... Mais pour moi la nation
   selon Renan est morte. Cette vision, sur laquelle nous vivons encore,
   correspond à l’ancienne identité nationale, celle qui associait le
   passé et l’avenir dans un sentiment de continuité, de filiation et de
   projet. Or ce lien s’est rompu, nous faisant vivre dans un présent
   permanent. J’y vois l’explication de l’omniprésence du thème de la
   mémoire, et de son corollaire, l’identité. Lorsqu’il n’y a plus de
   continuité avec le passé, la nouvelle trilogie est : mémoire, identité,
   patrimoine.

   La crise de l’identité aurait partie liée avec la modernité ?

   De fait, le thème de l’identité est mondial. Mais il a pris en France
   une intensité particulière en raison du caractère étatique et
   centralisateur de notre pays et de la force coercitive qu’y a pris le
   rapport à l’histoire. En France, nous avons une histoire nationale et
   des mémoires de groupe. Vous pouviez être aristocrate descendant de
   nobles guillotinés, fils de Polonais de la première génération,
   petit-fils de communard fusillé, à partir du moment où vous étiez à
   l’école vous étiez un petit Français comme les autres. "De la Gaule à
   de Gaulle", le roman national déployait une vaste fresque, avec ses
   Saint-Barthélemy et ses Ponts d’Arcole, qui offrait un lien collectif à
   chaque parcelle de la population française, peu homogène.

   L’insertion des minorités - religieuses, régionales, sexuelles - dans
   la collectivité nationale les a désenlisées de leur propre histoire.
   Mais elles ont du coup valorisé leur mémoire, faite de récupération
   d’un passé, vrai ou faux. L’émancipation mémorielle est un puissant
   corrosif de l’histoire, qui était au centre de l’identité française.
   Nous avons intérêt à ce que les politiques prennent conscience des
   nouvelles données. La succession des identités nous en donnera de
   nouvelles. La nation de Renan, funèbre et sacrificielle, ne reviendra
   plus. Les Français ne veulent plus mourir pour la patrie, mais ils en
   sont amoureux. C’est peut-être mieux. Au fond, ce n’est pas la France
   qui est éternelle, c’est la francité.

   LE MONDE | 17.03.07 | 11h35 Propos recueillis par Sophie Gherardi
   Le Monde

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