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Discours politique

Nicolas Sarkozy, Discours à Strasbourg (21/02/2007)

   Mes chers amis,

   Me voici une fois encore à Strasbourg, la plus européenne de toutes les
   villes françaises et la plus française de toutes les villes
   européennes. Strasbourg qui n'est pas française par les hasards de
   l'histoire mais parce qu'elle l'a voulu.

   Strasbourg qui fit résonner jusqu'en Egypte le rire du grand Kléber et
   entendre aux quatre coins du monde ce chant de guerre de l'armée du
   Rhin devenu la Marseillaise qui est pour tous les hommes le chant de la
   liberté.

   Strasbourg dont la figure resta couverte d'un voile noir pendant 50 ans
   parce que la France ne voulait pas faire son deuil de cette ville sans
   laquelle elle ne se sentait plus tout à fait elle-même, de cette ville
   dont la libération symbolise celle de toute la France.

   On m'avait dit que Strasbourg était une ville où il était difficile de
   mobiliser pour une réunion publique. Et pourtant vous êtes là ce soir
   plus nombreux que jamais, et votre foule immense témoigne qu'une fois
   encore les Alsaciens veulent être au rendez-vous de l'histoire, au
   rendez-vous de la France.

   Avant de venir à Strasbourg je me suis arrêté à Verdun, sur ce champ de
   bataille se déroula le plus long, le plus meurtrier, le plus atroce
   combat de toutes les guerres, peut-être aussi le plus absurde.

   Des milliers de vies détruites chaque jour pour faire bouger de
   quelques mètres la ligne de front.

   Les amis qui tombaient les uns après les autres.

   Les corps déchiquetés qui n'avaient plus de visage et qui n'avaient
   plus de nom.

   Les hommes enterrés vivants.

   Les soldats qui se noyaient dans la boue des tranchées.

   Relève après relève, presque toute la jeunesse de France et d'Allemagne
   montant en ligne en piétinant les morts.

   Un héroïsme inouï, une sauvagerie sans pareille.

   Ce fut cela, Verdun.

   Dans ce lieu où le silence se fait d'autant plus pesant qu'il fut un
   jour rempli de la fureur et du fracas des armes, on a l'impression
   d'entendre, sortant de la terre où furent versés tant de larmes et de
   sang, ce cri qui fut celui de tous les survivants de cet enfer : "plus
   jamais ça !"

   Plus jamais un tel carnage !

   Plus jamais deux peuples parmi les plus civilisés du monde, deux
   peuples européens dressés l'un contre l'autre, cherchant à se détruire
   jusqu'à l'extrême limite de leurs forces !

   Mais à Verdun, déjà, au fond des tranchées, se nouait le drame futur.

   Comme une tragédie antique, implacablement, chaque guerre appelait la
   suivante, le meurtre appelait le meurtre, la vengeance appelait la
   vengeance.

   L'Europe que la guerre a si souvent meurtrie. L'Europe ravagée par la
   guerre de Trente Ans qui lui coûta 20 ou 30 millions de morts. L'Europe
   qui par deux fois au XXe siècle faillit être anéantie par les guerres
   mondiales qu'elle avait engendrées. L'Europe qui à force de violence
   avait fini par faire naître au milieu de la civilisation la pire des
   barbaries.

   L'Europe un jour a décidé de surmonter les haines qui l'entraînaient
   vers l'abîme.

   La paix perpétuelle, l'Europe y pensait depuis le XVIIIe siècle. Les
   nationalismes en avaient décidé autrement. Les idéologies s'en étaient
   mêlées avec leurs affrontements sans merci qui ressemblaient aux
   anciennes guerres de religions. Puis le totalitarisme était né et il
   avait failli emporter toute la civilisation. L'homme européen avait
   failli disparaître.

   En un temps où une guerre de plus venait de s'achever, où l'Europe
   découvrait, effarée, qu'elle avait pu engendrer l'horreur des camps, où
   un autre totalitarisme étendait son emprise sur la moitié du continent,
   où la troisième guerre mondiale paraissait inévitable, des hommes de
   bonne volonté décidèrent que le moment était venu de rompre avec le
   cycle de la vengeance et de montrer au monde qu'un idéal de paix et de
   fraternité pouvait être plus fort que la soif de revanche et le
   souvenir du malheur.

   "Il ne faut pas que ce malheur se répète" déclara Churchill en 1946, et
   il ajouta : "nous n'avons pas beaucoup de temps". Cet homme qui fut si
   grand dans la guerre fut le premier à proclamer la nécessité de
   l'Europe parce qu'il ne voyait de grandeur que dans la paix.

   À ce moment est né l'idéal européen.

   Car l'Europe est un idéal. Un idéal que j'ai fait mien. Je suis un
   Européen de coeur, de raison, de convictions. Et je n'ai pas
   l'intention de renoncer le moins du monde à cet idéal au prétexte qu'il
   y a une incompréhension entre l'Europe et tant de nos compatriotes.

   L'Europe c'est d'abord la volonté que les valeurs de la civilisation
   européenne ne soient pas anéanties par la guerre civile européenne.

   Cette volonté fut d'abord une volonté française.

   Il fallait que de la France vînt le geste qui allait permettre d'en
   finir avec la fatalité de la haine et d'espérer de nouveau.

   La France en prenant l'initiative de la réconciliation franco-allemande
   signait l'acte de fondation de l'Europe.

   Qu'il me soit permis de rendre ici hommage à trois Français d'exception
   qui furent, contre les sentiments, contre l'opinion encore marquée par
   les souffrances de la guerre, les artisans de cette réconciliation qui
   allait changer le cours de l'histoire.

   Je veux rendre hommage à Jean Monnet, qui le premier fit entrer le rêve
   européen dans la réalité en scellant la réconciliation franco-allemande
   autour du charbon et de l'acier.

   Il dort au Panthéon où François Mitterrand l'accueillit par ces mots :
   "L'Europe restera, quoi qu'il advienne, celle de Jean Monnet".

   Je veux rendre hommage à Robert Schuman, cet homme de la frontière
   comme il se définissait lui-même. Cet Européen qui avait trois patries
   et qui choisit d'être Français sentit le premier que Monnet avait
   raison. Lui qui vivait depuis l'enfance l'antagonisme franco-allemand
   comme une déchirure de tout son être mit dans le combat européen toute
   sa raison, tout son coeur, toute sa foi. Et sa foi souleva les
   montagnes.

   Je veux rendre hommage au Général de Gaulle pour avoir accompli la
   vraie réconciliation franco-allemande, celle qui unit les coeurs et les
   âmes. Celui qui avait été l'esprit de la Résistance, celui qui
   incarnait l'indépendance de la nation, celui que l'on n'attendait pas
   là, fut celui qui trouva les mots et les gestes qui touchèrent les
   coeurs allemands et élevèrent les âmes françaises au-dessus du
   ressentiment.

   Fait exceptionnel, il accueillit chez lui le Chancelier d'Allemagne et
   il lui dit : "C'est avec honneur que la France vous reçoit". Il alla
   dire ensuite à la jeunesse allemande : "Je vous félicite d'être de
   jeunes Allemands".

   Le Général De Gaulle voulait que l'Europe fût européenne, c'est-à-dire
   indépendante. Il voulait qu'elle respectât les nations. Il voulait
   qu'elle existât par elle-même sur la scène du monde. Et que
   voulons-nous d'autre au fond ? Chaque fois que nous nous sommes
   éloignés de cet idéal nous avons affaibli l'Europe.

   Le Général De Gaulle honora la signature par la France du traité de
   Rome. Il inséra son économie dans l'économie européenne. Il mit en
   oeuvre le marché commun et la politique agricole commune.

   De Gaulle fut un grand Européen en même temps qu'il fut un grand
   Français.

   Monnet, Schuman, De Gaulle n'ont pu accomplir ce qu'ils ont accompli
   que parce qu'ils ont trouvé en face d'eux d'autres hommes d'État
   d'exceptionnelle stature qui voulaient en finir eux aussi avec la
   guerre civile.

   Je pense à Conrad Adenauer, à Alcide de Gasperi, à Paul-Henri Spaak,
   Pierre Pfimlin et à tous ceux qui après eux ont fait de l'Europe le
   combat de leur vie.

   Ils ont, comme le disait le Général De Gaulle, "voulu reprendre sur des
   bases modernes, économiques, sociales, stratégiques, culturelles,
   l'entreprise de Charlemagne".

   Car il existe une conscience européenne qui vient de l'histoire la plus
   ancienne, qui vient de la civilisation, qui vient de la religion.

   Le grand dessein de l'unité européenne n'est pas une chimère parce que
   l'Europe rêve depuis toujours de cette unité que les souvenirs de Rome
   et de la chrétienté font vivre dans l'esprit de chaque Européen tout à
   la fois comme une nostalgie et comme un projet.

   Dans la formation de la conscience européenne il y a eu le rêve brisé
   de Charlemagne et celui du Saint Empire, les Croisades, le grand
   schisme entre l'Orient et l'Occident, la gloire déchue de Louis XIV et
   celle de Napoléon, la grande tourmente de la Révolution Française qui
   voulait renverser les trônes pour faire l'Europe des peuples. Il y a eu
   les grands cauchemars totalitaires et le rideau de fer. Il y a eu le

   Printemps de Prague et la chute du Mur.

   L'unité de l'Europe, les savants et les artistes n'ont jamais cessé de
   la faire dans leurs oeuvres. D'un bout à l'autre du continent, l'Europe
   fut tour à tour romane, gothique, baroque, romantique, surréaliste.
   Elle fut tour à tour scolastique, humaniste, rationaliste. Elle
   s'incarna tour à tour dans Saint Bernard, Erasme, Galilée, Newton,
   Kant, Pasteur, Einstein.

   Descartes, Voltaire, Goethe furent partout chez eux en Europe comme
   chacun d'entre nous aujourd'hui s'y sent chez lui.

   L'Europe a toujours été une civilisation commune à tous les Européens.
   Mais pendant des siècles toutes les tentatives pour transformer cette
   unité de civilisation en unité politique ont échoué.

   Pendant des siècles les plus grands génies politiques n'ont pas réussi
   à forger l'unité de l'Europe parce qu'ils ne croyaient qu'à la force.

   L'unité de l'Europe a commencé à devenir possible quand les Européens
   se sont mis à croire pour eux-mêmes à la force des principes qu'ils
   avaient enseignés aux autres hommes.

   L'unité politique de l'Europe a commencé à devenir possible quand les
   Européens se sont mis à croire davantage au droit qu'à la force.

   La grande idée des pères fondateurs a été de créer pas à pas, par
   l'économie et par le droit, les conditions qui permettraient à la
   personnalité de l'Europe de s'exprimer chaque jour davantage.

   Leur coup de génie a été de commencer par la mise en commun d'intérêts
   parfaitement identifiables, d'aller vers l'idéal en partant de ce qu'il
   y avait de plus matériel.

   En choisissant le long effort de l'économie pour tisser peu à peu entre
   les peuples des liens indéfectibles et des coopérations sans cesse plus
   étroites, Monnet s'était souvenu du patient travail de la terre de son
   enfance et c'est sans doute par-là qu'il a été le plus grand.

   On a souvent critiqué cette politique du pas à pas et ce choix de
   mettre l'économie avant la politique. Mais c'est cette démarche humble
   et patiente qui a permis d'aller du marché commun jusqu'à la monnaie
   unique sans heurter le sentiment national sur lequel le rêve européen
   pouvait à chaque instant se briser.

   L'Europe aurait-elle pu se faire autrement ? Qui le saura jamais ? Elle
   s'est faite ainsi et personne ne peut refaire l'histoire.

   Nous devons prendre l'histoire de la construction européenne comme
   l'histoire de France là où elles en sont et les continuer. Ce qui ne
   veut pas dire que nous sommes obligés d'imiter ceux qui nous ont
   précédés. Mais ce qui veut dire que, pour l'Europe comme pour la
   France, la table rase est impossible. Nul ne peut repartir de zéro.

   Ce qui a été accompli est immense. Ne serait-ce que parce que, sur
   notre continent, les peuples ont perdu l'habitude de se faire la
   guerre, et parce que depuis plus d'un demi-siècle ils ont pris celle
   d'appeler Europe leurs valeurs et leurs intérêts communs.

   L'Europe comme idéal de paix et de fraternité s'est inscrite dans les
   consciences. Au sortir de la dernière guerre, au milieu de tant de
   ruines et de tant de victimes, nul n'aurait jamais cru qu'un tel
   miracle put un jour s'accomplir.

   La construction européenne ce fut la paix.

   Ce fut la reconstruction.

   Ce furent les Trente Glorieuses.

   Ce fut l'ouverture des frontières.

   Ce fut la liberté plus forte que la dictature.

   Ce fut la réunification du continent.

   L'Europe en cinquante ans a plus accompli qu'aucun Européen aurait pu
   l'espérer.

   La crise actuelle de l'Europe est d'autant plus douloureuse que ses
   succès furent grands.

   Car il nous faut regarder la réalité en face : l'Europe traverse une
   crise, cette crise est grave, cette crise est profonde, cette crise
   doit être résolue sans attendre.

   Et, je veux le dire à tous ceux qui aiment l'Europe, à tous ceux qui
   partagent avec moi le même idéal européen, la même conviction que
   l'Europe est, pour tous les Européens, une nécessité vitale. Je veux le
   dire à tous nos partenaires : ce n'est pas le "non" néerlandais et
   français à la Constitution européenne qui est responsable de la crise
   de l'Europe. C'est la crise de l'Europe qui est responsable du rejet de
   la Constitution.

   Cette crise n'est pas néerlandaise ou française. Elle est européenne.

   Cette crise n'est pas conjoncturelle. Elle vient de loin.

   Cette crise n'est pas institutionnelle. Elle est politique, elle est
   morale, elle est culturelle.

   Cette crise est une crise de la civilisation européenne.

   Après avoir été si longtemps le moyen de résoudre la crise de la
   conscience européenne confrontée aux crimes inouïs qu'elle avait
   laissés commettre, la construction européenne en est devenu le facteur
   aggravant.

   Comment en est-on arrivé là ?

   Comment s'est installée dans les esprits cette idée que l'Europe n'est
   plus une promesse mais une menace ?

   Comment ce qui avait pour but de rapprocher les peuples s'est-il mis à
   creuser un fossé de plus en plus profond entre le peuple et les élites
   ?

   Comment ce qui était ressenti comme l'expression d'une volonté commune
   s'est-il mis à être ressenti comme l'alibi d'un renoncement collectif ?

   Comment ce qui était aux yeux de tous un levier pour agir a-t-il pu
   donner le sentiment à chacun qu'il était obligé de subir ?

   Malraux disait : "L'Europe sera volonté ou mort". Où est la volonté de
   l'Europe ?

   Aucune Constitution européenne, quelle que fût sa qualité, ne saurait
   répondre à cette question.

   Et si nous ne sommes pas très vite capables d'y répondre, l'Europe
   risque de mourir. Et avec elle une certaine idée de la France. Je veux
   dire ma tristesse devant la réunion de Madrid où pour la première fois
   depuis 1945 18 pays européens se sont réunis pour parler de l'avenir de
   l'Europe sans la France. Ce n'est pas l'idée que je me fais de
   l'Europe. Ce n'est pas l'idée que je me fais de la France.

   La fuite en avant de résoudra rien. Se voiler la face non plus.

   Répéter que tout va bien et qu'il ne faut surtout rien changer nous
   conduirait tout droit à la catastrophe.

   Je veux l'Europe, je la veux de toutes mes forces, de toute mon âme, de
   tout mon coeur et de toute ma raison. Je la veux parce que je veux la
   paix. Je la veux parce que je veux que l'homme européen continue de
   vivre, parce que je veux que l'humanisme européen prenne toute sa place
   dans la civilisation mondiale.

   Je la veux parce que j'aime mon pays. Je la veux parce que j'aime la
   France et parce que la France ne peut pas s'en sortir sans l'Europe,
   parce que la France ne peut pas peser sur les affaires du monde sans
   l'Europe, parce que la France ne pourra rien sans l'Europe.

   Mais je veux que l'Europe change, parce que si elle ne change pas il
   n'y aura plus d'Europe.

   J'ai toujours dit oui à l'Europe, j'ai dit oui à l'Acte Unique, à la
   monnaie unique, à la Constitution européenne. Et parce que j'ai
   toujours dit oui à l'Europe j'ai le devoir de dire aujourd'hui à tous
   les Européens sincères que nous ne pouvons pas continuer comme cela.

   Nous avons fait l'Europe pour agir, pas pour subir.

   Nous avons fait l'Europe pour vouloir, pas pour renoncer.

   Nous avons fait l'Europe pour mettre en commun nos forces, non pour
   partager nos faiblesses.

   Nous avons fait l'Europe pour mieux protéger les Européens, non pour
   les rendre plus vulnérables.

   Nous avons fait l'Europe pour la démocratie et non pour la
   bureaucratie.

   Nous avons fait l'Europe pour que les pays travaillent ensemble et non
   pour tenir le peuple à l'écart.

   Je veux l'Europe, mais je ne veux pas d'une Europe au rabais, d'une
   Europe médiocre, d'une Europe sans ambition qui se contenterait
   d'empêcher les États d'agir sans s'en donner à elle-même les moyens.

   Je veux l'Europe, mais je ne veux pas d'une Europe paralysée par ses
   contradictions, d'une Europe immobile, quand dans le monde tel qu'il
   est l'immobilité est mortelle.

   Je crois à l'ordre et au mouvement pour la France. J'y crois aussi pour
   l'Europe. Et je suis convaincu que l'un n'est pas possible sans
   l'autre.

   Je crois à l'identité nationale et à l'identité européenne. Et je suis
   convaincu que l'une a besoin de l'autre.

   Je crois que nous devons cesser de faire de l'Europe le bouc émissaire
   de tous nos malheurs et la cause de toutes nos défaillances. C'est une
   question d'honnêteté et de courage. Mais je crois que l'Europe doit
   cesser d'ignorer le cri de révolte des peuples qui se sentent
   dépossédés de leur destin.

   D'où vient ce sentiment sinon d'un abandon des principes fondamentaux
   de la construction européenne. Dans l'esprit des pères fondateurs il
   s'agissait de produire ensemble, d'inventer ensemble, de travailler
   ensemble, de vivre ensemble. Qu'en reste-t-il dans une Europe qui ne
   voudrait parler de rien d'autre que de la concurrence, du libre-échange
   et de la force de sa monnaie ?

   En élargissant l'Europe sans réformer auparavant ses institutions on
   l'a diluée et dépolitisée. Cette dépolitisation est allée trop loin.
   Trop de politique tue la politique, mais pas assez de politique tue la
   liberté.

   Depuis 25 ans on dit qu'il n'y a qu'une seule politique possible,
   qu'une seule pensée possible, qu'une seule Europe possible. Depuis 25
   ans on répète aux Européens qu'ils n'ont pas le choix. Mais quand on ne
   donne pas à un peuple la liberté de choisir, il finit toujours par la
   prendre. Un jour il se lève et il dit "non" !

   On comprend mieux la force du "non" à la Constitution européenne quand
   on se rend compte qu'il est paradoxal de parler de l'Europe politique
   alors que dans le même temps on dépolitise l'Europe.

   Il est paradoxal de vouloir organiser une démocratie européenne et de
   nier en même temps la liberté de choix.

   Il est paradoxal de vouloir donner une Constitution à l'Europe et en
   même temps de dissoudre son identité et sa cohésion en augmentant sans
   cesse le nombre des États membres.

   Je veux une Europe qui ait une existence politique, et qui ait une
   identité, et par conséquent une Europe qui ait des frontières.

   Je veux une Europe où tous les pays du monde, fussent-ils
   démocratiques, n'aient pas vocation à entrer. La Turquie, qui n'est pas
   un pays européen, n'a pas sa place à l'intérieur de l'Union Européenne.
   L'Europe sans frontière c'est la mort de la grande idée de l'Europe
   politique. L'Europe sans frontière c'est le risque de la voir condamner
   à devenir une sous-région de l'ONU. Je ne l'accepte pas.

   Je veux une Europe où le chacun pour soi soit banni.

   Je veux une Europe où un pays qui a signé les accords de Schengen ne
   puisse pas procéder à des régularisations massives de clandestins sans
   demander l'avis de ses partenaires ou alors pourquoi construire un
   espace commun.

   Je veux une Europe à l'intérieur de laquelle aucun État ne puisse
   pratiquer de dumping social.

   Je veux une Europe où les aides européennes ne puissent pas servir à
   financer du dumping fiscal au détriment des autres États membres.

   Maintenant que la paix est assurée et le continent réunifié, c'est au
   regard de la mondialisation qu'il faut concevoir l'avenir de l'Europe.
   La mondialisation est un fait. Un fait aussi plein d'espoir que lourd
   de menaces.

   C'est une partie de l'humanité qui s'arrache à la misère, une autre qui
   s'enfonce dans la pauvreté.

   C'est la détresse au milieu de l'abondance. C'est la misère matérielle
   et morale de l'ouvrier du Tiers-Monde exploité jusqu'au bout de ses
   forces.

   La mondialisation c'est la croissance économique mondiale plus forte
   que jamais. C'est aussi le réchauffement climatique et les émigrants
   qui s'entassent dans des pirogues pour traverser la mer.

   La mondialisation c'est les droits de l'homme et la démocratie. C'est
   aussi le terrorisme et le fanatisme religieux.

   La mondialisation c'est l'ouverture des frontières. C'est aussi les
   murs qui un peu partout s'élèvent pour séparer les peuples.

   La mondialisation c'est l'avènement de la première civilisation
   mondiale. C'est aussi la plus grande menace qui ait jamais pesé sur la
   diversité culturelle.

   La mondialisation c'est la raison trop sûre d'elle-même qui provoque le
   retour en force de l'irrationnel et de l'obscurantisme.

   La mondialisation c'est l'occidentalisation du monde confrontée au
   rejet de l'Occident.

   On ne peut pas continuer de répondre à la souffrance sociale et à des
   angoisses légitimes : "c'est triste mais on n'y peut rien".

   On ne peut pas continuer de répondre à l'angoissante question de
   l'avenir que "le marché est tout et la politique rien".

   Je n'accepte pas cette idée.

   L'accepter ce serait faire le lit de tous les extrémismes.

   Je n'accepte pas l'idée que le combat politique ne serve à rien.

   Je n'accepte pas l'idée que la mondialisation soit le nouveau nom de la
   fatalité.

   La politique est impuissante quand elle ne veut rien.

   Quand on ne veut rien, on ne peut rien. Voilà ma conviction.

   Seule la politique peut mettre la mondialisation au service de l'homme.
   Seule la politique peut prévenir la révolte de l'homme contre une
   mondialisation dont il a le sentiment qu'elle l'asservit au lieu de le
   libérer.

   L'avenir n'est écrit nulle part.

   Le pire serait de subir.

   C'est pour cela que l'Europe doit se construire.

   Je veux une Europe qui ne reste pas les bras croisés face à la
   mondialisation.

   Je crois aux vertus de la concurrence mais je ne crois pas que la
   concurrence soit une religion, ni qu'elle soit efficace en toutes
   circonstances. Je crois que trop de concurrence tue la concurrence
   comme trop d'impôt tue l'impôt. Au minimum je veux une concurrence
   loyale.

   Je crois aux avantages du libre-échange mais un libre-échange maîtrisé,
   régulé, où l'État intervient pour compenser les dumpings monétaires,
   sociaux ou écologiques.

   Je crois à la nécessité d'une gestion rigoureuse de la monnaie, mais au
   service de l'économie et non l'inverse.

   La France ne peut rien toute seule. Face à la mondialisation et aux
   forces immenses qu'elle met en oeuvre, la France a besoin de l'Europe.
   L'Europe est aujourd'hui la seule force capable de contrebalancer toute
   tentation hégémonique dans le monde. La seule capable de s'opposer à la
   toute-puissance du marché. La seule capable transformer la
   mondialisation de l'intérieur. La seule en mesure de porter un projet
   de civilisation.

   L'unité de l'Europe, la France la veut. Mais que veut l'Europe ?

   Nous avons fait la PAC, nous avons fait le marché unique, nous avons
   fait l'euro pour pouvoir mieux agir ensemble dans le monde. Regardons
   la réalité telle qu'elle est aujourd'hui.

   Au lieu de progresser, l'Europe s'enlise. Quand l'économie mondiale
   connaît une croissance sans précédent la zone Euro alterne de longues
   périodes de stagnation et de brèves périodes de reprise en forme de feu
   de paille.

   Quand face à la mondialisation tous les pays ont une stratégie tournée
   vers la croissance, l'Europe s'enferme dans des politiques
   restrictives.

   Quand les autres cherchent à se protéger, l'Europe se désarme.

   Je veux que l'Europe redevienne un projet.

   Je veux remettre la volonté politique au coeur de l'Europe.

   Je veux que l'on refasse l'Europe des politiques communes plutôt qu'une
   Europe sans politique.

   Les Français ont dit non à la Constitution européenne parce qu'ils
   avaient le sentiment que l'Europe ne les protégeait plus et qu'elle
   faisait d'eux non des acteurs mais des victimes de la mondialisation.

   La conséquence de ce qui s'est passé c'est qu'avant de refonder
   politiquement l'Europe nous devons la refonder économiquement et
   socialement. Dans la situation actuelle, l'ambition de tous les
   Européens qui veulent l'accomplissement du rêve européen devrait être
   de redéfinir les principes et les règles de l'union économique et
   monétaire en les inscrivant dans cette dimension humaniste et sociale
   qui fait aujourd'hui tant défaut à l'Europe. La priorité doit désormais
   être donné à la croissance, à l'emploi, à la stratégie industrielle et
   disons le tout net, à la protection de nos intérêts. Si nous ne le
   faisons pas personne ne le fera à notre place.

   Car nul ne fera aimer l'Europe si celle-ci est perçue comme un facteur
   d'appauvrissement et non de prospérité, si elle est perçue
   économiquement et socialement comme une cause de régression et non de
   progrès, si le sentiment ne s'y retrouve pas autant que la raison.

   Nous devons être capables de proposer aux peuples européens une Europe
   dotée d'un gouvernement économique qui défende les intérêts des
   Européens, qui ait son mot à dire sur la politique monétaire et sur la
   politique de change.

   Nous devons être capables de proposer aux peuples européens une Europe
   où la politique monétaire ait aussi pour objectifs la croissance et
   l'emploi et pas seulement l'inflation.

   Nous devons être capables de leur proposer une Europe qui se donne les
   moyens de se protéger contre les abus de ses concurrents et contre les
   dumpings asiatiques, et, qui exige en toutes circonstances la
   réciprocité.

   Nous devons être capables de leur proposer une Europe où la commande
   publique puisse être utilisée pour soutenir les PME et les industries
   naissantes.

   Nous devons être capables de leur proposer une Europe qui protège ses
   activités stratégiques contre les prédateurs.

   Nous devons être capables de leur proposer une Europe où le droit de la
   concurrence n'empêche pas l'émergence de champions européens de
   dimension mondiale.

   Nous devons être capables de leur proposer une Europe où un
   rapprochement européen d'entreprises ne puisse pas être interdit parce
   qu'il est présumé pouvoir engendrer un abus de position dominante.

   Nous devons être capables de leur proposer une Europe où les dogmes de
   la concurrence n'interdisent pas les politiques industrielles.

   Nous devons être capables de leur proposer une Europe où l'économie de
   la connaissance puisse être encouragée par tous les moyens. Une Europe
   qui crée, qui invente, qui innove.

   Nous devons être capables de leur proposer une Europe qui aide à
   maîtriser l'immigration et non une Europe qui l'empêche.

   Nous devons être capables de leur proposer une Europe qui se donne au
   moins les moyens de faire ce que font les États-Unis qui savent
   parfaitement protéger et promouvoir leurs intérêts. Quand nous avons
   sauvé Alstom nous aurions dû trouver la Commission européenne avec
   nous. Nous l'avons eue contre nous. C'est cette Europe qui à la
   tentation de passer l'agriculture et l'industrie par pertes et profits
   qui ne peut pas durer.

   Je ne veux pas d'une Europe sans usine et sans paysan.

   Ce qui est en jeu ce n'est pas seulement de l'économie, c'est aussi une
   idée de l'homme. C'est aussi un problème de valeurs.

   Il y a une culture ouvrière, une façon d'être des ouvriers, un rapport
   particulier des ouvriers à la vie et au travail. Je ne veux pas que
   cette culture ouvrière se perde. Je ne veux pas d'une France sans
   usine. Si les usines partaient, le reste partirait aussi... Il y a une
   culture paysanne. Il y a un rapport particulier des paysans au travail
   et à la terre. Je ne veux pas que cette culture se perde.

   Il y a une culture des artisans. Un rapport particulier des artisans
   avec la perfection du geste, avec la précision de la technique. Je ne
   veux pas que cette culture se perde.

   L'Europe sans paysan, sans artisan, sans ouvrier serait une Europe
   appauvrie moralement, culturellement, économiquement. Je pense aussi
   aux employés, aux techniciens, aux ingénieurs, aux cadres qui aiment
   leur métier, qui en sont fiers. Ils considèrent qu'ils doivent le faire
   le mieux qu'ils peuvent. Ils ont un sens du devoir, un sens moral, un
   courage qui force l'admiration. À leur manière ce sont des résistants.
   Des résistants contre la disparition d'un type de civilisation et d'un
   type d'homme qui respectent le travail comme une condition de la
   liberté, qui pensent que l'honneur c'est toujours s'efforcer de faire
   le mieux possible ce qu'on a à faire, que la dignité c'est de ne rien
   devoir qu'à soi-même et que le premier devoir d'un homme c'est de
   transmettre ses valeurs à ses enfants.

   Aux ouvriers qui ont tant de savoir-faire, aux paysans qui depuis des
   générations font fructifier leur terre, aux artisans qui n'aiment que
   ce qui est parfait et dont les secrets se transmettent de génération en
   génération depuis des siècles, aux ingénieurs qui subissent eux aussi
   la concurrence des ingénieurs de l'Inde ou de la Chine dix fois moins
   payés, je me refuse à dire que tout est fini, qu'il n'y a plus de place
   pour eux, qu'ils doivent disparaître, qu'ils ne servent plus à rien. Je
   veux leur dire que rien n'est perdu. Un métier qui disparaît, un
   village qui se vide, un bassin industriel qui s'effondre, c'est un
   drame. Aucune nécessité économique ne justifie que la politique soit
   indifférente à ce drame et à la souffrance qu'il cause. Nulle
   impuissance publique n'oblige à accepter sans rien faire ce gâchis
   humain qu'un petit effort d'imagination, de volonté et de morale
   suffirait à éviter. À quoi sert l'Europe si elle ne permet pas de
   donner sa chance à chacun, à chaque homme, à chaque territoire, à
   chaque pays ?

   En ce début du XXIe siècle, entre le progrès technique et la
   concurrence des pays à bas salaires, le travailleur européen
   s'interroge avec angoisse sur son avenir et se désespère de son pouvoir
   d'achat.

   Tout concourt à la dévalorisation du travail : la concurrence déloyale,
   la dégradation des conditions de travail, le chantage aux
   délocalisations, la surévaluation de la monnaie qui est une
   dépréciation du travail, il n'est pas jusqu'à la réforme de la
   politique agricole qui ne contribue à saper la valeur travail en
   rémunérant les agriculteurs non pour faire leur métier de producteurs
   mais pour entretenir le paysage.

   Si je suis élu je proposerai à nos partenaires de rouvrir le dossier de
   la politique agricole commune avec l'objectif de garantir
   l'indépendance alimentaire de l'Europe, mais aussi la sécurité
   sanitaire, le respect de l'environnement et un revenu décent pour les
   agriculteurs qui passe par des prix qui respectent le savoir faire des
   agriculteurs. Repenser la politique agricole est une nécessité. La
   supprimer serait une catastrophe pour l'indépendance de l'Europe. Elle
   mettrait le sort de l'agriculture entre les mains de la spéculation.

   En ce début du XXIe siècle où ce n'est plus l'acier et le charbon qui
   comptent mais l'énergie, je proposerai à nos partenaires l'instauration
   d'une politique commune de l'énergie pour que nous nous préparions
   ensemble à affronter la raréfaction du gaz et du pétrole.

   Il y a tant à faire pour l'Europe en matière d'indépendance
   énergétique, tant d'enjeux, tant d'urgence en matière d'achats de gaz,
   d'énergies renouvelables, de nucléaire, de réchauffement climatique qui
   ne peuvent être abordés qu'à l'échelle de l'Union. Nous ne pouvons pas
   confier l'avenir énergétique de l'Europe à une poignée de traders à
   Londres, à New York ou à Singapour. Nous ne pouvons pas laisser
   s'accumuler des rentes colossales, des profits gigantesques et des
   retards d'investissement qui se paieront très cher dans l'avenir.

   Si je suis élu, je proposerai à nos partenaires d'assigner comme
   missions à la zone euro la moralisation du capitalisme financier et la
   promotion d'une économie de production contre une économie de
   spéculation et de rente.

   Je crois dans la force créatrice du capitalisme mais je suis convaincu
   que le capitalisme ne peut pas survivre sans une éthique, sans le
   respect d'un certain nombre de valeurs spirituelles, sans l'humanisme,
   sans le respect de la personne.

   Je suis convaincu que l'économie a besoin de souplesse et qu'empêcher
   de licencier empêche d'embaucher. Mais je ne peux pas admettre que
   quelqu'un puisse être licencié sans qu'on lui dise pourquoi.

   Je trouve normal que celui qui prend des risques et qui réussit puisse
   être bien payé. Mais je trouve inadmissible les parachutes en or pour
   ceux qui échouent.

   Je ne crois pas à la pérennité d'un capitalisme dans lequel l'homme ne
   compterait pas, dans lequel le chef d'entreprise n'aurait de
   responsabilité que vis-à-vis de ses actionnaires sans en avoir aucune
   vis-à-vis de ses salariés, de la société, de son pays, des générations
   futures.

   Je ne crois pas à la survie d'un capitalisme financier qui exige des
   rendements tellement exorbitants qu'aucun investissement à long terme
   n'est possible.

   Je ne crois pas à l'efficacité d'un capitalisme où m'on s'enrichit plus
   en spéculant qu'en entreprenant et en travaillant.

   Je ne crois pas à l'efficacité d'un capitalisme où l'on s'enrichit par
   la rente sans rien faire ni prendre aucun risque.

   Je ne crois pas à la survie d'un capitalisme déshumanisé où toute la
   propriété est diluée dans la Bourse, où l'actionnaire n'a plus aucun
   lien avec l'entreprise et avec ceux qui y travaillent, où l'entreprise
   n'est plus une communauté humaine.

   Je veux l'Europe, mais une Europe qui contribue à rééquilibrer le
   capitalisme financier dans un sens plus favorable à l'entrepreneur et
   au capitalisme familial.

   Je veux l'Europe, mais une Europe qui travaille à humaniser et à
   moraliser la mondialisation.

   Je veux l'Europe, mais une Europe qui revalorise le travail et qui
   rende plus équitable le partage des richesses entre le capital et le
   travail.

   Si je suis élu je proposerai à nos partenaires qu'ensemble nous
   décidions de moins taxer le travailleur. De moins taxer le producteur
   de richesse et davantage la richesse produite. De moins taxer le
   travail et davantage la pollution et la consommation. Ce serait le
   premier pas vers l'harmonisation fiscale européenne et vers une forme
   de préférence communautaire. J'ose le mot : être Européen c'est
   préférer l'Europe.

   Je veux l'Europe mais une Europe qui s'efforce de fonder l'ordre du
   monde sur les valeurs spirituelles et morales qu'elle incarne aux yeux
   de tous les hommes et qu'elle doit continuer d'incarner.

   Je veux l'Europe mais une Europe qui donne au monde l'exemple d'un
   nouvel humanisme par lequel l'homme, cessant de vouloir dominer la
   nature, forgera avec elle une alliance d'où naîtra la civilisation du
   futur.

   Je veux être le Président d'une France qui comprenne que l'Europe est
   la seule chance pour éviter la mort d'une certaine idée de l'homme,
   pour que cette idée demeure vivante dans le dialogue des civilisations
   et des cultures

   Je veux être le Président d'une France qui fera comprendre à l'Europe
   que son avenir, son destin même, se trouve en Méditerranée.

   Je veux être le Président d'une France qui engagera la Méditerranée sur
   la voie de sa réunification après douze siècles de division et de
   déchirements.

   Jamais peut-être n'a-t-il été aussi nécessaire, aussi vital pour
   l'Europe et pour le monde de poser à l'homme méditerranéen la même
   grande question que Jean Monnet posait il y a plus d'un demi-siècle à
   l'homme européen. Jamais sans doute il n'a été aussi nécessaire, aussi
   vital d'engager la construction de la Méditerranée comme fut engagée il
   y a plus d'un demi-siècle la construction européenne.

   Car à cet endroit et à ce moment précis où le choc des civilisations
   devient une menace réelle pour l'humanité, là, autour de cette mer
   baignée de lumière où depuis deux mille ans la raison et la foi
   dialoguent et s'affrontent, là sur ces rivages où l'on mit pour la
   première fois l'homme au centre de l'univers, là se joue une fois
   encore notre avenir.

   Là si nous n'y prenons garde les valeurs communes à toutes les
   civilisations dont nous sommes les héritiers perdront la bataille de la
   mondialisation. Là nous pouvons tout gagner ou tout perdre. Nous
   pouvons avoir la paix ou la guerre, la meilleure part de la
   civilisation mondiale ou le fanatisme et l'obscurantisme, le dialogue
   des cultures le plus fécond ou l'intolérance et le racisme, la
   prospérité ou la misère. Dans le monde se dessinent de vastes
   stratégies continentales qui enjambent les hémisphères. Entre le
   continent américain d'un côté et l'Asie de l'autre, la géographie de la
   mondialisation pousse l'Europe à imaginer une stratégie euro-africaine
   dont la Méditerranée sera fatalement le pivot.

   Il ne s'agit pas de faire seulement du bassin méditerranéen un pont
   entre le Nord et le Sud. Il s'agit d'en faire un foyer de paix, de
   culture, de démocratie, de développement durable d'où naîtra dans le
   creuset des siècles et des civilisations le destin commun de l'Europe,
   du Moyen-Orient et de l'Afrique. L'Amérique et la Chine ont déjà
   commencé la conquête de l'Afrique. Jusqu'à quand l'Europe
   attendra-t-elle pour construire l'Afrique de demain ? Pendant que
   l'Europe hésite, les autres avancent. La mondialisation n'attendra pas
   que l'Europe se décide enfin à en être un acteur et pas seulement à la
   subir.

   Le grand tort de la France et de l'Europe est d'avoir longtemps, trop
   longtemps, tourné le dos à la Méditerranée.

   Le drame algérien, l'occultation du passé colonial, la mode de la
   repentance ont contribué à nous rendre étrangers à ce qui avait été si
   longtemps et si naturellement un prolongement de nous-mêmes.

   Que tous nos regards se soient tournés exclusivement vers le Nord et
   vers l'Est, que le Sud ainsi fût oublié intellectuellement,
   culturellement, moralement, politiquement, économiquement, que la
   Méditerranée cessât d'être un lieu d'où jaillissait pour nous la
   richesse, la culture et la vie, qu'elle cessât de représenter une
   promesse pour ne plus constituer qu'une menace, n'est pas pour rien
   dans la crise d'identité et la crise morale que nous traversons.

   Il faut dire les choses comme elles sont : en tournant le dos à la
   Méditerranée, l'Europe et la France ont cru tourner le dos au passé.
   Elles ont en fait tourné le dos à leur avenir. Car l'avenir de l'Europe
   est aussi au sud.

   Le rêve européen a besoin du rêve méditerranéen. Il s'est rétréci quand
   s'est brisé le rêve qui jeta jadis les chevaliers de toute l'Europe sur
   les routes de l'Orient, le rêve qui attira vers le sud tant d'empereurs
   du Saint Empire et tant de rois de France, le rêve qui fut le rêve de
   Bonaparte en Egypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc.
   Ce rêve qui ne fut pas tant un rêve de conquête qu'un rêve de
   civilisation.

   Il faut refonder l'Europe économique, sociale, culturelle. Mais pour
   que cette refondation s'accomplisse, encore faut-il sortir du blocage
   politique actuel. Car l'Europe est bloquée. Elle est bloquée
   institutionnellement parce qu'il y a trop de pays pour que l'unanimité
   puisse fonctionner et parce que les intérêts sont de plus en plus
   divergents. Elle est bloquée parce que dans beaucoup de pays les
   peuples ne suivent plus et parce qu'aucun État n'a désormais de force
   d'entraînement suffisante.

   Débloquer l'Europe institutionnellement, telle est à mes yeux la
   priorité absolue si nous ne voulons pas que très vite l'Union ne se
   transforme en une simple zone de libre-échange où viendront s'affronter
   les spéculateurs et les prédateurs du monde entier.

   Débloquer l'Europe institutionnellement, ce sera le sens de ma première
   initiative européenne si je suis élu. Dans ce but je proposerai à nos
   partenaires de nous mettre d'accord sur un traité simplifié qui
   reprendra les dispositions du projet de traité constitutionnel
   nécessaires pour que l'Europe puisse se remettre en marche qui n'ont
   pas suscité de désaccord majeur durant la campagne référendaire.

   Je proposerai notamment de mettre fin à la règle de l'unanimité qui
   interdit tout à la fois d'avancer et de revenir sur des décisions déjà
   prises. Je souhaite que soit posé le principe que ceux qui veulent agir
   ne puissent pas en être empêchés par ceux qui ne veulent rien faire. Et
   qu'à l'inverse nul ne soit obligé d'agir quand il ne le souhaite pas.
   Je proposerai que l'Europe se dote d'un président élu pour 2 ans ½ qui
   parlera au nom de l'Union et qui défendra ses intérêts à la table de
   l'OMC.

   Ce traité simplifié, de nature institutionnelle, sera soumis pour
   ratification au Parlement. Il permettra de faire en sorte que nous
   puissions de nouveau parler ensemble, décider ensemble, construire
   ensemble.

   Je veux l'Europe politique parce que l'Europe politique est la seule
   solution pour faire exister l'Europe face aux géants du monde, face aux
   États-Unis, à l'Inde, à la Chine, au Japon. Le retour à l'esprit des
   fondateurs, à leur rêve d'une Europe qui veut et qui agit sur la scène
   du monde, de l'Europe comme l'expression d'une volonté commune, de
   l'Europe des politiques communes qui est le contraire de l'Europe du
   laissez faire qui s'offre comme une victime expiatoire à la
   mondialisation.

   C'est pour l'Europe de de Gaulle, de Monnet, de Schuman, d'Adenauer que
   je me battrai, parce que c'est la seule Europe qui ait vraiment une
   signification politique et une signification morale. Elle était en
   vérité plus ambitieuse qu'il n'y paraissait. Cette ambition européenne,
   elle est pour moi le prolongement et non le contraire d'une ambition
   française.

   Elle est ce par quoi la jeunesse française se réconciliera avec le
   monde.

   Elle est ce par quoi la jeunesse européenne retrouvera l'espérance.

   Elle est ce par quoi toutes les jeunesses d'Europe pourront avoir des
   rêves plus grands que ceux de leurs parents.

   Quel plus bel objectif assigner à la politique que celui de permettre à
   la jeunesse d'avoir de grands rêves et de les vivre ? Parce que ce sont
   les rêves qui poussent la jeunesse à aller jusqu'au bout d'elle-même et
   parce que c'est après les rêves de sa jeunesse que l'homme court toute
   sa vie.

   Vive l'Europe !

   Vive la République !

   Vive la France !

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