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Discours politique

Nicolas Sarkozy, Discours devant le Parlement britannique (26/03/2008)

   Madame le Speaker de la Chambre des lords,

   Monsieur le Speaker de la Chambre des communes,

   Monsieur le Premier ministre,

   Mesdames et Messieurs les membres du Parlement,

   Pour le Président de la République française, c'est un honneur
   exceptionnel que de parler aux deux Chambres réunies du Parlement
   britannique.

   C'est dans ces murs, dans vos murs, que la vie politique moderne est
   née. Sans votre Parlement, la démocratie parlementaire n'aurait pas
   existé sous cette forme dans le monde. Et c'est grâce à la pratique
   parlementaire née dans ces lieux que vous avez imposé la démocratie
   parlementaire comme la meilleure garantie contre la tyrannie.
   L'histoire de votre institution, de votre Parlement influence
   aujourd'hui encore la plupart de nos régimes politiques contemporains.
   L'affirmation de votre Parlement s'est faite au service de la
   protection des libertés individuelles ; c'est une leçon que vous, les
   Britanniques, vous avez donnée au monde.

   Ce Parlement, le vôtre, a été le premier au monde à obtenir les
   résultats de la démocratie parlementaire qui font que vous êtes et vous
   représentez la pierre angulaire de toutes nos démocraties. C'est ici
   que des parlementaires ont peu à peu inventé ce qu'est un parti, un
   programme électoral et finalement une majorité. Et c'est par cette
   institution que la grandeur du Royaume-Uni s'est affirmée. Et si je
   suis si honoré de m'adresser à vous, c'est parce que le coeur politique
   du Royaume-Uni bat sous ce toit.

   Voyez-vous, je crois profondément en la force du mot " politique ". Je
   crois profondément en la capacité du politique à améliorer et à peser
   sur le destin des peuples. Les institutions, aussi perfectionnées
   soient elles, n'existent que pour autant qu'elles sont au service d'un
   peuple. Et la force du peuple britannique est celle d'un peuple libre
   qui se détermine par lui-même et qui est prêt aux plus grands
   sacrifices pour défendre sa liberté.

   Combien votre Nation a-t-elle vaincu d'invincibles armadas ? Combien
   votre Nation a-t-elle gagné de batailles que tout le monde croyait
   perdues ? Et si votre Nation a su relever tant de défis qui semblaient
   hors de portée, c'est parce que vous aviez la conviction que votre
   cause était juste, parce que vous aviez confiance en vous, en vos
   valeurs, et parce qu'en toutes circonstances, la Nation britannique a
   fait preuve d'une détermination et d'un courage qui a fait l'admiration
   du monde entier. La bataille d'Angleterre en fut un accomplissement
   magnifique. Et dans l'esprit et dans le coeur même de ceux qui vous ont
   combattus, la Nation britannique s'est imposée par son respect de
   l'autre, par votre tolérance, par votre art de vivre, par votre liberté
   d'esprit que vous vous êtes forgés tout au long d'une histoire pleine
   de bruit et pleine de fureur. En toutes circonstances, vous, les
   Britanniques, vous avez su rester vous-mêmes, vous avez su penser par
   vous-mêmes, et cela a suffi pour que vous incarniez aux yeux de
   beaucoup d'hommes un idéal humain et un idéal politique.

   Alors, s'il est un peuple avec lequel vous avez tissé des liens
   exceptionnels, c'est bien le peuple français. Les destins de nos deux
   pays se mêlent étroitement depuis près de mille ans. Depuis que
   Guillaume le Conquérant a débarqué de Normandie pour s'emparer du trône
   d'Édouard le Confesseur, jusqu'au chemin inverse que firent des
   centaines de milliers de jeunes Britanniques pour participer à la
   libération de l'Europe, nos destins, français et britannique, se sont
   croisés sans cesse. Alors, c'est vrai, la France et l'Angleterre, nous
   nous sommes affrontés pendant des siècles : affirmant chacune sa
   personnalité en l'opposant à l'autre, nous nous sommes combattus non
   parce que nous étions trop différents, mais parce que, sans doute, nous
   nous ressemblions trop. Et nous avons jeté ensemble, chacun à notre
   façon, les bases de l'union entre l'État et la Nation, que la France et
   le Royaume-Uni ont le mieux incarnées en Europe.

   Oui, nos Nations se sont longtemps combattues, jusqu'au jour magique
   où, enfin, les Britanniques et les Français ont compris que ce qui nous
   réunissait était plus important que ce qui nous séparait, que nous
   avions des intérêts à défendre et, plus encore, que nous avions des
   valeurs communes à incarner et à proposer au monde. Cette alliance eut
   un nom : l'" Entente cordiale ". Honnêtement, depuis le temps qu'on ne
   se bat plus, on devrait parler de l'" Entente amicale ". Après des
   siècles d'hostilité, de défiance, qui nous conduisirent à nous
   affronter dans les plus terribles épreuves, des souffrances et des
   malheurs partagés dans la fraternité des armes, naquit entre nous une
   estime profonde. Essayons de faire de cette estime, une amitié sincère.

   À ceux qui veulent opposer les cultures et les traditions des mondes
   germanique, latin et anglo-saxon, je veux dire que nous partageons
   l'essentiel : le même humanisme, la même idée de l'Homme et que ce que
   nous appelons la civilisation occidentale, ce que nous appelons le
   progrès, la démocratie, la liberté sont, par-delà toutes les
   vicissitudes de l'Histoire, le fruit de siècles de dialogue
   ininterrompu entre nos philosophes, les vôtres et les nôtres, entre nos
   responsables politiques et entre nos deux peuples. Il nous faut
   rappeler sans cesse ce qui nous unit plutôt que ce qui nous divise.

   Et je veux dire une chose au nom du peuple français : la France
   n'oubliera pas, la France n'oubliera jamais que lorsqu'elle était au
   bord de l'anéantissement, c'est l'Angleterre qui était aux côtés de la
   France. Au nom du peuple français, je suis venu vous dire un merci
   éternel. Nous n'avons pas oublié parce que nous n'avons pas le droit
   d'oublier ce que de jeunes Britanniques ont fait pour la liberté du
   peuple français. La France n'oubliera jamais, parce qu'elle n'en a pas
   le droit, le sang anglais, le sang écossais, le sang gallois, le sang
   irlandais mêlés au sang français dans la boue des tranchées de la
   Première Guerre mondiale.

   La France n'oubliera jamais l'accueil que le peuple britannique fit au
   général DE GAULLE et à la France libre. La France n'oubliera jamais
   l'héroïque résistance du peuple britannique sans laquelle tout aurait
   été perdu. La France n'oubliera jamais que la reine, alors que Londres
   était bombardée, a choisi avec sa famille d'y demeurer en signe de
   solidarité avec son peuple. La France n'oubliera jamais la belle
   jeunesse venue de tout l'Empire britannique pour se sacrifier sur les
   plages et dans les bocages de Normandie.

   Les guerres du siècle passé l'ont montré : comme deux frères, ce que le
   peuple français et le peuple britannique peuvent accomplir ensemble est
   beaucoup plus grand que ce qu'ils peuvent réaliser séparément.
   Ensemble, nous sommes plus forts que seuls l'un à côté de l'autre ou
   que seuls l'un contre l'autre. C'est le message politique que je
   voulais vous faire partager cet après-midi.

   Et peu importe que nos ressemblances prennent le pas sur nos
   différences. Un Français restera toujours un Français et un Anglais,
   toujours un Anglais. Alors, bien sûr, chacun gardait son originalité.
   Vous êtes restés une monarchie alors que nous devenions une République.
   Nous restons attachés à l'harmonie du droit romain, à la vitalité de
   nos terroirs, tout ce que tant de Britanniques aiment en France. Et
   vous avez toujours privilégié la liberté du contrat, le dynamisme des
   métropoles, la tradition qui trouve toute sa place dans le présent,
   tout ce que tant de Français aiment dans votre pays. Mais l'essentiel
   n'est plus là. Nous devons faire de nos différences des
   complémentarités. Jamais la France et le Royaume-Uni n'ont été aussi
   proches, aussi liés l'un à l'autre. Et qu'il me soit permis de saluer
   Londres devenue la septième ville française ! Aujourd'hui, le nombre de
   citoyens britanniques qui ont choisi de s'installer en France n'a
   jamais été aussi élevé.

   Nous avons appris à nous comprendre dans de nombreux domaines. Je vais
   vous dire une chose : vous, les Britanniques, vous êtes devenus pour
   nous un modèle, une référence. Et nous devons nous inspirer de ce que
   vous avez su faire quelle que soit la couleur politique de vos
   gouvernements, ces vingt ou trente dernières années. Ce que nous
   admirons peut-être le plus chez vous, c'est cette capacité qu'a
   toujours eue votre peuple de changer pour épouser et parfois pour
   précéder la marche du monde, tout en restant fidèle à lui-même. Et
   c'est ainsi que le Royaume-Uni a accompli, sans hésiter, bien des
   révolutions auxquelles tant d'autres peuples ne se sont résolus que
   lorsqu'ils y furent contraints. Et pour autant, jamais vous n'avez cédé
   à la tentation de la table rase. Jamais vous n'avez renié votre passé
   ni votre identité. Et si vous avez changé tout au long de votre
   histoire, c'est pour pouvoir rester vous-mêmes.

   Le Royaume-Uni a montré que, dans l'économie globale, il existait une
   voie pour atteindre une croissance forte, le plein emploi et la
   solidarité. Cette voie, c'est celle des réformes. Les principes qui
   permettent avec succès d'affronter la mondialisation d'un côté de la
   Manche doivent permettre de l'affronter avec le même succès de l'autre
   côté. Et je ne suis pas venu pour dire : voilà ce que la France peut
   vous apporter. Je suis venu vous dire que la France doit apprendre
   aussi à regarder chez ses voisins ce qu'ils ont réussi à faire de
   mieux, plus fort et avant elle. Ce n'est pas un pays faible qui dit
   cela, c'est un pays fort que celui qui est capable de reconnaître que
   d'autres ont fait mieux sur le chemin des réformes que soi-même.
   L'enjeu pour nous, c'est de nous inspirer des leçons d'une expérience
   réussie, la vôtre.

   La France s'est remise en marche. Et je puis vous dire une chose, c'est
   que les réformes, je les mènerai à leur terme. Parce qu'une conviction
   a inspiré toute ma vie politique, parce qu'une conviction m'anime
   depuis que les Français m'ont confié la première charge de l'État : je
   n'ai pas été élu pour m'incliner devant les fatalités. Et si la
   politique a un sens, au Royaume-Uni comme en France, c'est que nos
   peuples attendent que nous ne nous inclinions pas devant les fatalités.
   J'ai été élu pour créer des opportunités, pour changer la France à
   travers un processus continu de réformes profondes.

   Je dis oui à la mondialisation et en même temps oui à une meilleure
   protection des travailleurs. Je dis oui au libre-échange et en même
   temps oui à la défense de nos intérêts en souhaitant qu'en Europe on
   comprenne le sens du mot " réciprocité ". Je dis oui au marché et oui à
   une politique intelligente au profit de secteurs stratégiques, oui, aux
   politiques communes qui ne remettent pas en cause l'identité de nos
   Nations.

   Alors, en l'espace d'une génération, la mondialisation a pris une
   tournure nouvelle. Hier condamnés par toute une école de pensée, les
   Nations et les États -- le mot Nation ne me fait pas peur -- les
   Nations et les États doivent trouver une réponse aux inquiétudes et aux
   angoisses de nos concitoyens. Le monde traverse des changements
   considérables et les Nations ont besoin de passeurs d'une époque à une
   autre. Nous vivons le XXIe siècle avec les règles du XXe. C'est le rôle
   que doivent se fixer nos deux pays. La mondialisation qui avait apporté
   tant de réponses, ouvert tant d'espérances a fait naître d'autres
   questions, suscité d'autres souffrances qui appellent des remèdes
   radicalement nouveaux. Ces formes nouvelles, il nous appartient,
   ensemble, de les inventer.

   Face à tous les problèmes inédits qu'il va nous falloir résoudre, le
   Royaume-Uni et la France ont un rôle majeur à jouer. En additionnant
   nos forces, nous pouvons contribuer à faire émerger une nouvelle
   mondialisation, plus libre, plus équitable, plus responsable et plus
   juste. La vérité, c'est que pour être à la hauteur de nos
   responsabilités, nos deux pays ont aujourd'hui besoin l'un de l'autre.
   Au nom du peuple français, je suis venu proposer au peuple britannique
   qu'ensemble nous écrivions une nouvelle page de notre histoire commune,
   celle d'une nouvelle fraternité franco-britannique, une fraternité
   franco-britannique pour le XXIe siècle. Nous souhaitons plus d'entente,
   plus de coopération entre nous.

   Tout le justifie : nous avons le statut de membre permanent du Conseil
   de sécurité, nous sommes des puissances nucléaires, vous et nous,
   l'influence que nous exerçons chacun dans une partie du monde, notre
   appartenance commune à l'Union européenne, notre attachement viscéral à
   la démocratie et à la liberté. Nos deux pays sont comparables en
   influence et en atouts. La France et le Royaume-Uni, nous avons la même
   population, un PNB quasi identique et les mêmes priorités en matière de
   défense. Nous avons 15 000 soldats français sur tous les théâtres de
   monde, vous avez 15 000 soldats britanniques déployés sur tous les
   théâtres d'opérations. Nos deux pays doivent faire entendre leurs idées
   dans le monde entier. Nos deux pays peuvent, s'ils le veulent, être
   complémentaires.

   Pour conjurer le danger du choc des civilisations, le monde a besoin de
   nos deux vieilles Nations parce qu'elles connaissent la profondeur de
   l'Histoire, qu'elles savent l'importance de la longue durée pour
   comprendre les sentiments des peuples. Mesdames et Messieurs, si le
   Royaume-Uni et la France veulent plus de justice ensemble, alors le
   monde sera plus juste. Si le Royaume-Uni et la France luttent ensemble
   pour la paix, alors le monde sera plus pacifique.

   Si le Royaume-Uni et la France s'unissent pour affronter la tempête
   économique qui se lève et proposer ensemble les réformes nécessaires,
   alors le monde sera moins incertain et plus prospère. Si le Royaume-Uni
   et la France réfléchissent ensemble à l'avenir du capitalisme financier
   qui doit être réformé pour que l'entrepreneur prenne le pas sur le
   spéculateur, pour que l'économie mondiale ne continue pas de reposer
   sur une montagne de dettes, si le Royaume-Uni et la France parlent
   d'une même voix, qui pourra refuser de nous entendre ?

   Si le Royaume-Uni et la France parlent d'une même voix contre le
   réchauffement climatique, cette voix sera entendue même par ceux qui
   doutent de la gravité de la menace qui pèse sur notre planète. Je pense
   d'abord aux États-Unis, car pour prévenir une catastrophe écologique le
   monde a besoin de l'Amérique. Et qui mieux que les amis les plus
   sincères de l'Amérique peuvent la convaincre, lui rappeler les
   responsabilités mondiales qui sont les siennes, au nom des valeurs qui
   nous sont communes et pour lesquelles nous avons partagé tant de
   sacrifices ?

   Si le Royaume-Uni et la France, qui ont tous deux fait résolument le
   choix de l'énergie nucléaire, affirment ensemble les avantages
   incomparables de cette énergie pour lutter contre le changement
   climatique, alors cet argument aura une portée et une force nouvelles.

   Si le Royaume-Uni et la France expriment ensemble leur refus que le
   monde du XXIe siècle soit gouverné avec les institutions du XXe, en
   laissant à l'écart les principales puissances émergentes et leurs deux
   milliards et demi d'habitants, alors la voix du Royaume-Uni et celle de
   la France additionnée sera entendue dans le monde entier.

   Mesdames et Messieurs les Membres du Parlement, ce que nous ferons
   ensemble n'aura son sens que si nous l'accomplissons d'abord au sein de
   l'Europe, qui est le nom que nous donnons depuis toujours à notre
   destinée commune. Chaque fois que le sort de l'Angleterre s'est joué,
   il s'est joué en Europe. Chaque fois que le sort de la France s'est
   joué, il s'est joué en Europe. Je sais, c'est un sujet sensible. Il est
   bien que la politique ait le courage de parler des sujets sensibles car
   à force pour nous, les responsables politiques, de refuser de parler
   des sujets sensibles, c'est les peuples qui nous rappellent à notre
   devoir. Ce sujet de l'Europe est sensible au Royaume-Uni. Voyez-vous,
   je viens d'un pays où il est sensible aussi parce qu'il y a quelques
   années, la France a dit non. Et je sais bien ce qu'il en est, moi qui
   ai voté oui.

   L'Union européenne -- je veux le dire parce que c'est ma conviction la
   plus profonde -- est notre oeuvre commune à vous et à nous. C'est une
   oeuvre de paix, c'est une oeuvre de démocratie et de prospérité. C'est
   une aventure sans précédent dans l'histoire de l'Humanité, sans
   précédent après des siècles de guerres, de morts et de souffrances
   auxquelles l'Angleterre et la France ont pris une si grande part. Les
   peuples d'Europe ont décidé souverainement -- sans que personne ne les
   y oblige, seules leur raison et leur intelligence -- de bâtir ensemble
   leur avenir. Nul n'oubliera jamais que la première grande voix qui
   s'éleva après la guerre pour appeler les peuples d'Europe à s'unir fut
   celle de l'homme d'État qui avait incarné à lui seul la résistance
   farouche de la Nation britannique, je veux dire Winston CHURCHILL. Il y
   a trente-cinq ans, le Royaume-Uni a fait le choix de l'Europe.

   Je suis venu vous dire, chers amis britanniques, que l'Europe a besoin
   du Royaume-Uni et j'ai une certaine crédibilité à le dire car, mes amis
   britanniques le savent, j'ai toujours pensé cela depuis bien longtemps
   : nous ne pouvons pas construire une Europe prospère, démocratique,
   efficace, sans le Royaume-Uni. Et j'ai la faiblesse de penser que,
   quelles que soient les convictions, que je respecte, que le
   Royaume-Uni, comme la France, nous avons besoin de l'Europe. Qui peut
   penser que l'Europe serait plus forte sans le dynamisme britannique ?
   Qui peut penser que le Royaume-Uni aurait plus d'influence dans le
   monde s'il revenait au splendide isolement ? Qui peut penser que les
   défis qui se posent à nos Nations aujourd'hui pourraient être mieux
   résolus dans un cadre strictement national ?

   Alors je vais aller encore plus loin : nul ne demande au Royaume-Uni de
   renoncer aux liens si fraternels et si profonds qui l'unissent depuis
   trois siècles à l'Amérique, nul ne demande au Royaume-Uni d'abandonner
   les relations si particulières qu'il entretient avec le Commonwealth.
   Ce serait vous demander de renoncer à être vous-mêmes. Ce serait
   stupide car ce serait surtout priver l'Europe de ce que le Royaume-Uni
   peut lui apporter de plus précieux : cette ouverture au monde, ce
   rayonnement exceptionnel, cette culture de la diversité dont l'Europe a
   besoin. Nous avons besoin en Europe des Britanniques, des vrais
   Britanniques, pas de Britanniques différents.

   Et la position de l'Europe dans le monde ne tient pas seulement au
   nombre de ses habitants et à la quantité de ses ressources. Cela tient
   à notre capacité à rayonner sur tous les continents. Et je l'ai dit
   pour les britanniques, mais je le dis pour la France. Que serait
   l'Europe sans les liens de la France avec la francophonie ? Que serait
   l'Europe sans les liens de l'Espagne avec le monde hispanique ? Que
   serait l'Europe sans les liens du Portugal avec la lusophonie, et, bien
   sûr, du Royaume-Uni avec le monde anglo-saxon ? Il n'y a pas de
   contradiction. L'Europe doit se construire sur des Nations qui n'ont
   pas peur de défendre leur identité. Mais nos vieilles Nations
   européennes ne peuvent espérer jouer un rôle qui soit digne d'elles que
   si elles décident d'agir ensemble. L'Europe est ce que nos Nations ont
   construit de plus remarquable au cours du demi-siècle écoulé. Nos deux
   pays veulent une Europe respectueuse des identités nationales. Je n'ai
   pas eu peur pendant ma campagne électorale de dire que l'identité
   n'était pas une pathologie. D'ailleurs, ceux qui plaident pour la
   diversité, j'aimerais qu'ils m'expliquent ce qu'il adviendrait de la
   diversité si on supprimait les identités. Pour qu'il y ait de la
   diversité, faut-il encore qu'on ait respecté les identités...

   Nous voulons une Europe qui refuse la tentation bureaucratique, qui ne
   cherche pas à imposer les mêmes normes partout. Nous voulons une Europe
   qui soit capable d'agir. Mes chers amis britanniques, si nous voulons
   changer l'Europe, et nous le voulons, nous les Français, alors nous
   avons besoin de vous à l'intérieur de l'Europe, pas à l'extérieur, car
   qui peut espérer peser sur l'évolution de l'Europe s'il se met à
   l'extérieur de l'Europe alors que l'Europe a besoin que, de
   l'intérieur, on la change ? Voilà le message que les Français m'ont
   demandé de porter, eux qui ont voté à 55 % non lors d'une consultation.
   Trop longtemps, nous les Européens, c'est vrai, nous avons fait des
   erreurs, nous avons consacré notre énergie à des débats institutionnels
   qui nous divisaient au lieu de nous réunir, et qui ennuyaient
   profondément nos peuples et, il faut bien le dire, nous-mêmes. Alors,
   le traité de Lisbonne est imparfait mais il met fin, pour longtemps à
   ces affrontements du passé.

   Et maintenant il nous faut consacrer notre énergie à des projets
   concrets : la lutte contre le changement climatique, l'énergie,
   l'immigration, le développement, la sécurité, la défense. Sur ces
   sujets, qui seront au coeur de la présidence française à partir du 1er
   juillet, le Royaume-Uni et la France doivent agir dans la même
   direction. Et qu'il me soit permis de prendre quelques exemples.

   Le Royaume-Uni, cher Gordon BROWN, veut une Europe exemplaire dans la
   lutte contre le changement climatique et dans la protection de
   l'environnement. La France le veut aussi. L'avenir de la planète dépend
   de notre réponse à nous, Européens. À nous d'entraîner tous les autres,
   les États-Unis, la Chine, l'Inde. À nous d'inventer une croissance
   nouvelle, forte et durable. Et l'Europe a un rôle essentiel à jouer
   pour parvenir à un accord universel qui succédera au protocole de
   Kyoto. Mais pour être crédible, l'Europe doit montrer l'exemple, doit
   montrer le chemin ; et qui peut convaincre l'Europe d'aller dans ce
   chemin ? Le Royaume-Uni et la France.

   Le Royaume-Uni veut une Europe qui soit capable de maîtriser
   l'immigration. Et je crois avoir bien travaillé avec nos amis anglais
   sur la question de l'immigration et de Sangatte. Mais la France le veut
   aussi. Il serait totalement illusoire de croire que nous pouvons avoir
   encore vingt-sept politiques nationales de l'immigration, à l'heure du
   grand marché européen. La France et le Royaume-Uni le savent bien, nous
   avons développé une coopération bilatérale exemplaire. Je considère
   essentiel que nous nous dotions d'un pacte européen de l'immigration.
   Comment pouvez-vous résoudre les problèmes d'immigration qui sont les
   vôtres si la France ne résout pas les siens ? Et comment la France
   pourrait-elle résoudre les siens si, entre le Royaume-Uni et la France,
   il n'y a pas une même volonté politique ? Et à quoi servirait pour nous
   qui sommes dans l'espace Schengen d'avoir fait l'espace Schengen et de
   ne pas en tirer les conclusions en termes d'immigration commune ?

   Je sais bien que le Royaume-Uni veut que la politique agricole soit
   réformée. La France y est prête. Une première étape sera franchie d'ici
   à la fin de l'année. Je souhaite qu'elle soit l'occasion d'un débat
   apaisé, constructif, qui permette de nous réunir autour de quelques
   grands principes. La sécurité sanitaire : que vont manger demain les
   consommateurs britanniques, les consommateurs français, les
   consommateurs européens, si on continue à importer dans n'importe
   quelles conditions des produits dont on ne sait pas s'ils répondent aux
   conditions sanitaires que sont en droit d'exiger nos consommateurs ? Je
   suis sûr que, sur la qualité des produits, la protection du
   consommateur, la sécurité sanitaire (on peut en parler), on peut
   trouver un chemin commun. Bien sûr, il y aura des débats financiers, on
   les aura, mais parlons-en.

   Mesdames et Messieurs les Membres du Parlement, la France et le
   Royaume-Uni font face ensemble aux défis de la paix dans le monde. Nous
   sommes engagés ensemble dans les Balkans, nous sommes engagés ensemble
   en Afghanistan. La France et le Royaume-Uni, à nous deux, nous
   représentons les deux tiers de l'effort de défense de nos vingt-cinq
   partenaires européens et le double de leurs efforts de recherche. Alors
   je vous en prie, laissons de coté les querelles théoriques, j'allais
   dire théologiques, sur l'Alliance atlantique et l'Europe de la défense.
   Notre intérêt, et celui de nos alliés, est de renforcer les deux en
   développant, en Europe, les moyens militaires indispensables à notre
   sécurité dans le monde actuel. On dit que le Royaume-Uni et la France
   ont des conceptions opposées de l'Europe et que l'affrontement entre
   nos deux pays est une donnée structurelle de la construction
   européenne. Je ne suis pas d'accord, je pense profondément que nous
   pouvons là aussi nous allier. Je crois à la nécessité de l'OTAN. Je
   l'ai dit dans ma campagne électorale. Je crois à l'amitié historique
   avec les États-Unis d'Amérique et personne ne me fera renoncer à cette
   conviction. Et, dans le même temps, je pense que si l'Europe veut être
   digne de ce nom, elle doit être capable d'assurer sa sécurité. Elle ne
   peut pas simplement être capable d'assurer sa prospérité.

   Bien sûr, pour nous Français, l'amitié franco-allemande, c'est la base
   de la réconciliation européenne. Je suis convaincu que dans l'Europe
   d'aujourd'hui, le moteur franco-allemand est indispensable mais il
   n'est pas suffisant. Et pour rassembler les vingt-sept nous avons
   besoin d'abord de cette nouvelle entente franco-britannique.

   Mesdames et Messieurs les membres du Parlement, nos deux pays occupent
   une place éminente dans les institutions issues de la Seconde Guerre
   mondiale : Nations unies, Fonds monétaire international, Banque
   mondiale. Je pense, comme Gordon BROWN, que ces institutions doivent
   être réformées parce qu'elles ont vieilli, qu'elles ne sont pas assez
   fortes, qu'elles ne sont pas assez justes, qu'elles ne sont plus assez
   légitimes. Je me battrai pour que le G8 s'ouvre progressivement pour
   devenir un G13 ou un G14 pour mieux refléter le nouvel équilibre du
   monde. Franchement, est-ce que vous croyez qu'il est raisonnable de
   nous réunir à huit pour parler des grands problèmes du monde et
   d'inviter pour le déjeuner du dernier jour deux milliards 650 millions
   d'habitants ? Est-ce qu'il est raisonnable, que l'on soit conservateur,
   libéral ou travailliste, d'imaginer qu'on peut être efficace sur le
   réchauffement climatique sans avoir à la table la Chine, le Brésil,
   l'Inde ? Est-ce qu'on peut ignorer le G5 ? Mais un jour, si nous n'y
   prenons garde, c'est le G5 qui n'invitera plus le G8 et c'est le G8 qui
   aura vieilli sans même s'en apercevoir. C'est au Royaume-Uni et à la
   France de porter ce message qui est un message de justice, de lucidité
   et de bon sens. Le monde du XXIe siècle doit être dirigé avec les
   institutions du XXIe siècle et non pas du XXe.

   Ensemble, nos deux pays sont déterminés à rester engagés, côte à côte,
   avec tous nos alliés, en Afghanistan ; et je n'ai pas peur de le dire,
   en Afghanistan se joue une partie essentielle. La France a proposé à
   ses alliés de l'Alliance atlantique une stratégie pour permettre au
   peuple afghan et à son gouvernement légitime de construire la paix. Si
   ces propositions sont acceptées, la France proposera lors du sommet de
   Bucarest de renforcer sa présence militaire. Nous ne pouvons pas
   accepter un retour des talibans et d'Al-Qaïda à Kaboul. La défaite nous
   est interdite même si la victoire est difficile.

   Ensemble, nos deux pays doivent apporter une contribution majeure à la
   paix entre Israéliens et Palestiniens. Nous ne pouvons pas accepter
   qu'au Liban la démocratie et la paix soient bafouées. Le Liban doit
   être un pays libre, chacun doit le comprendre, et d'abord la Syrie.

   Ensemble, nos deux pays sont déterminés à arrêter les ambitions
   nucléaires militaires de l'Iran. Nous refusons le piège de
   l'alternative entre la bombe iranienne ou le bombardement de l'Iran.

   Ensemble, nous sommes déterminés à tout faire pour que cesse la
   tragédie et le scandale du Darfour. Nous ne pouvons pas accepter ce qui
   se passe là-bas.

   Ensemble, nous resterons les avocats les plus déterminés de l'Afrique
   et de son développement.

   Ensemble, nous devons nous battre pour le respect des droits de
   l'Homme, le respect des identités culturelles, le respect des identités
   religieuses. C'est le message que le Royaume-Uni et la France doivent
   porter auprès des autorités chinoises à propos du Tibet, en soulignant
   qu'il n'y aura de solution, dans le cadre de la souveraineté chinoise,
   qu'à travers un dialogue entre le Dalaï-lama et le gouvernement de
   Pékin.

   Sur tous ces sujets, nous devons agir ensemble ! Voilà, Mesdames et
   Messieurs les membres du Parlement, nous avons la même vision de
   l'avenir, nous avons la même volonté d'agir. Nos deux peuples sont
   aussi complexes à diriger et à conduire. Nous voulons les mêmes
   réformes des organisations internationales, nous voulons nous engager
   au service de la paix et de la sécurité. Les défis ont changé de nature
   mais ce qui n'a pas changé, je voudrais vous le dire du plus profond de
   mon coeur, c'est la nécessité pour nos deux vieilles Nations, nos deux
   grandes Nations, d'être côte à côte pour porter le même message de
   civilisation. Le temps pour les peuples français et britannique est
   venu d'accomplir un acte profondément politique : dépasser nos
   rivalités anciennes et construire un avenir ensemble où nous serons
   plus forts parce que nous serons ensemble.

   Qu'il soit permis à un Président français, dont la grandeur anglaise a
   souvent nourri les rêves de jeunesse, d'adresser le salut fraternel du
   peuple français au peuple britannique et de le remercier de l'accueil
   chaleureux qu'il nous a réservé, à la délégation que j'ai l'honneur de
   conduire et à mon épouse. Croyez bien que votre accueil restera gravé
   dans ma mémoire et dans mon coeur. Alors, oui, du fond du coeur, vive
   l'amitié franco-britannique ! Vive le Royaume-Uni ! Vive la France !

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