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Discours politique

Nicolas Sarkozy, Un nouvel avenir pour notre agriculture (27/10/2009)

   Messieurs les Ministres, cher Bruno LE MAIRE, cher Alain JOYANDET, cher
   Michel MERCIER,

   Messieurs les Présidents, Christian JACOB et Jean-Paul ÉMORINE,

   Monsieur le Député-Maire, cher Jacques PÉLISSARD,

   Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

   Mesdames et Messieurs,

   et si vous me le permettez, chers amis,

   En prenant la parole devant vous aujourd'hui, je veux témoigner de la
   solidarité de la Nation française pour le travail des paysans français,
   de leurs conjoints et de leurs familles. La crise que traverse
   l'ensemble du secteur agricole est une crise absolument exceptionnelle
   car toutes les filières agricoles sont aujourd'hui touchées par une
   baisse de revenu. Dans cette belle région de Poligny, les exploitations
   de polyculture et d'élevage connaissent pour la première fois une crise
   qui concerne toutes leurs productions.

   Je pense à la souffrance des éleveurs de porcs qui sont dans
   l'incapacité de rembourser des annuités d'emprunts, à la révolte des
   producteurs de fruits et légumes qui ne peuvent obtenir de nouveaux
   prêts pour engager leurs prochaines saisons culturales, à la détresse
   des éleveurs de lait qui travaillent matin et soir sans salaire, au
   désarroi des viticulteurs et des producteurs de viande ou de céréales
   qui sont aujourd'hui dans l'incapacité de payer leurs charges.

   Cette crise impacte le premier secteur industriel de notre pays avec un
   chiffre d'affaires annuel de 163 milliards d'euros, loin devant le
   secteur automobile. Elle touche 1,6 million d'actifs et 3,6 millions de
   retraités sur l'ensemble de notre territoire. Aucun secteur n'est
   épargné, aucune région n'est épargnée. Cette crise touche donc le coeur
   de notre société, cette crise s'attaque à un secteur stratégique qui
   constitue un élément absolument incontournable de notre identité
   nationale. Cette crise touche aux valeurs mêmes de notre agriculture,
   aux valeurs mêmes de la ruralité française, celle du travail et celle
   de la récompense.

   La crise que traverse l'ensemble du secteur agricole n'est pas une
   simple crise conjoncturelle dont les traces seraient appelées à être
   vite effacées. Cette crise est une crise structurelle. Cette crise,
   nous devons donc l'affronter de face, sans mentir. Cette crise ne doit
   pas nous inciter à attendre, elle doit nous inciter à agir, à agir vite
   et à agir fort. Parce que la crise est sans précédent, notre réponse
   doit préparer un changement lui aussi sans précédent. Nous ne devons
   pas nous contenter d'essayer de passer tant bien que mal une période
   difficile. Nous devons être ambitieux, nous devons faire preuve
   d'imagination, nous devons faire preuve d'audace.

   La crise révèle en premier lieu un défaut de régulation européenne et
   mondiale auquel il est urgent de répondre. Elle révèle en second lieu
   des défaillances nationales réelles dans la répartition de la valeur au
   sein de nos filières agricoles. Entre le mois de septembre 2008 et le
   mois de septembre 2009 l'indice des prix à la production des produits
   agricoles a baissé de 20 %. Sur la même période, les prix à la
   consommation des produits alimentaires ont baissé de 1 %. Cet écart est
   sans précédent. Cet écart est inacceptable ! Il révèle une répartition
   inéquitable de la valeur ajoutée au sein des filières. Cet écart met
   notre production alimentaire en danger. Alors face à cette crise sans
   précédent, je vous propose aujourd'hui un nouvel élan pour
   l'agriculture française qui se fonde sur la stratégie suivante :

   * Mise en oeuvre d'un plan de financement ambitieux pour l'agriculture
   en France.

   * Régulation rénovée de l'agriculture et de l'agro-alimentaire en
   Europe et dans le monde.

   * Poursuite de la modernisation de notre agriculture pour préparer la
   PAC de 2013.

   Notre première réponse sera la mise en oeuvre d'un plan de financement
   ambitieux pour notre agriculture.

   Nous ne pouvons pas attendre, j'en ai parfaitement conscience. La
   crise, il faut la maîtriser ou la subir : nous avons choisi de la
   maîtriser. Je refuse -- que les mots soient clairs et entendus par tous
   -- je refuse que l'agriculture française soit emportée par la crise. Je
   ne suis pas venu vous annoncer un plan de subventions contraire aux
   règles européennes, qu'il conviendra de rembourser dans dix ans. Cela,
   on vous l'a déjà fait, ne comptez pas sur moi. Respecter les gens,
   c'est refuser de leur mentir : je ne vous mentirai pas. Je ne suis pas
   venu non plus vous proposer que nous nous mettions d'accord entre nous
   sur un système de prix pour la viande ou pour le lait, qui conduirait
   ensuite certains syndicats, dans dix ans, à payer la facture de la
   démagogie, parce que le réveil sera alors brutal.

   Je suis venu vous proposer un plan, absolument sans précédent, de
   soutien exceptionnel à notre agriculture, qui comprend un milliard
   d'euros de prêts bancaires et 650 millions d'euros de soutiens
   exceptionnels de l'État.

   Nous allons donc engager, avant la fin de cette année, un milliard
   d'euros de prêts de trésorerie, de consolidation ou de restructuration
   d'encours pour permettre à chaque agriculteur en difficulté de pouvoir
   assainir sa situation de trésorerie de 2009 et engager immédiatement
   les dépenses d'investissement pour les prochaines campagnes. Ces prêts
   bénéficieront d'un différé d'un an et l'État apportera 60 millions
   d'euros pour qu'ils soient bonifiés. Par ce soutien, le taux d'intérêt
   réel des prêts de trésorerie et de consolidation sera réduit à 1,5 %
   sur cinq ans, voire 1 % pour les jeunes agriculteurs. Ce mécanisme
   apportera une réponse immédiate à la situation d'urgence que vivent en
   ce moment tant de producteurs de porcs confrontés au prix insupportable
   d'un euro par kilogramme.

   Nous allons par ailleurs engager une enveloppe de 200 millions d'euros
   pour alléger les charges d'intérêts d'emprunts de 2009 et 2010 dues par
   certains agriculteurs en difficulté et, d'autre part, accompagner les
   restructurations des exploitations. Je pense notamment aux jeunes
   producteurs de lait ou de viande, qui ont investi des sommes
   considérables pour une mise aux normes, et qui sont aujourd'hui dans
   l'impossibilité absolue de rembourser leur mensualité. L'État prendra
   également en charge, selon la situation financière de chacun, les
   cotisations dues par les agriculteurs à la Mutualité sociale agricole
   pour un montant de 50 millions d'euros et la Taxe sur le foncier non
   bâti pour une dépense évaluée à environ 50 millions d'euros. Je pense
   notamment aux producteurs de fruits et légumes et aux viticulteurs qui
   sont aujourd'hui dans l'impossibilité de faire face à leurs échéances
   de fin d'année.

   170 millions d'euros seront consacrés au remboursement de la taxe
   intérieure de consommation sur les produits pétroliers et de la taxe
   intérieure de consommation sur le gaz naturel payée par l'ensemble des
   agriculteurs en 2010. C'est dans le même esprit que l'État remboursera,
   dès le premier trimestre, 75 % du montant de la taxe carbone de 2010,
   ce qui représentera 120 millions d'euros de plus. Ces deux mesures
   participeront à la réduction des charges des producteurs de légumes et
   de grandes cultures.

   Ce plan exceptionnel viendra soutenir en priorité les jeunes
   agriculteurs ou les récents investisseurs, car je souhaite préserver la
   priorité en faveur d'une politique d'installation sans laquelle il n'y
   aurait pas d'avenir pour notre agriculture.

   Ce plan, Mesdames et Messieurs sera engagé dans son intégralité avant
   la fin de l'année 2009. Je veillerai à ce qu'il en soit ainsi, il n'y
   aura aucun recul, il n'y aura aucune hésitation, il n'y aura aucun
   renoncement par rapport à ce que je vous annonce. Je veillerai
   également à la simplicité des mécanismes mis en oeuvre, car cette
   simplicité sera le gage de l'efficacité. Je demande à notre ministre de
   l'Agriculture, Bruno LE MAIRE, que je soutiens et que je félicite,
   d'organiser, dès la semaine prochaine, une première réunion avec les
   organisations représentatives concernées. Les préfets seront chargés,
   avec l'appui de la médiation du crédit, d'organiser un suivi et un
   pilotage précis de la mise en oeuvre de ces mesures.

   Notre ambition collective ne doit évidemment pas s'arrêter à une
   relance française de notre agriculture. Mon ambition, en tant que chef
   de l'État, est d'apporter une réponse structurelle à cette crise au
   niveau européen et au niveau mondial. Nous voulons une régulation
   rénovée de l'agriculture et de l'agro-alimentaire en Europe et dans le
   monde.

   La sécurité alimentaire, l'alimentation ressortissent à une nouvelle
   gouvernance mondiale qui ne peut se limiter à la libéralisation des
   échanges. Il faut ouvrir les yeux : aujourd'hui une personne sur six
   dans le monde souffre de la faim. Nous avons besoin de la production
   agricole. La seule réponse à cette crise alimentaire mondiale
   consistera à augmenter de 70 % la production d'ici à 2050 tout en
   préservant la planète. Il faudra investir 55 milliards d'euros par an
   pour être en mesure de nourrir 9 milliards de personnes en 2050. Nous
   avons besoin dans le monde d'une agriculture de production. Il n'est
   pas question que la France laisse tomber son agriculture. Nous devons
   investir dans cette agriculture de production en France et en Europe.

   Parallèlement, le monde assiste depuis deux ans à une volatilité sans
   précédent des prix agricoles. Après les fortes augmentations du prix de
   la poudre de lait, des fruits ou des céréales en 2007, nous avons connu
   une baisse supérieure en 2008 puis en 2009 pour l'ensemble de ces
   productions. Ces variations violentes, de 30 à 50 % des prix d'une
   année sur l'autre, n'existent dans aucun autre secteur économique.
   Cette volatilité se retrouve dans les mêmes proportions mais à
   l'inverse dans le prix des engrais, de l'alimentation animale et de
   l'énergie. L'effet combiné de cette volatilité du prix des matières
   premières agricoles et des intrants met en péril des entreprises dont
   les investissements sont parfois amortis sur le travail d'une
   génération. Évidemment, si on vous paye toujours moins cher ce que vous
   produisez, si vous-mêmes vous payez toujours plus cher ce dont vous
   avez besoin pour produire et si les intérêts à la banque sont constants
   sur une génération, on ne voit pas comment on peut s'en sortir.

   Pour remédier à cette instabilité des prix, il faut mettre en place de
   véritables outils de régulation.

   Nous avons vu, Mesdames et Messieurs, dans le domaine financier les
   conséquences dramatiques des mécanismes d'un marché laissé à lui-même.
   Nous n'accepterons pas la même folie pour les biens qui nourrissent la
   population mondiale. L'idée de la toute-puissance du marché qui ne
   devait être contrarié par aucune règle, par aucune intervention
   politique, cette idée -- j'emploie à dessein un mot simple -- est une
   idée folle. La crise du secteur agricole que nous connaissons en est le
   témoignage le plus criant. L'économie de marché, ce n'est pas la
   primauté donnée au spéculateur, c'est la primauté donnée à
   l'entrepreneur (et l'agriculteur est un entrepreneur), c'est la
   récompense du travail, de l'effort et de l'initiative.

   On ne peut permettre qu'une poignée de spéculateurs mettent en péril la
   sécurité alimentaire européenne en perturbant gravement le
   fonctionnement des marchés. C'est dans cet esprit que, dans le domaine
   des marchés de matières premières agricoles, l'Europe doit mettre en
   oeuvre une véritable régulation. Et la France demande à la Commission
   européenne de prendre l'initiative en ce domaine, afin que soit limitée
   la spéculation croissante et encadrés les produits financiers dérivés
   sur ces marchés. Que les choses soient claires, la France ne transigera
   pas avec cet impératif. Nous avons ouvert, en 2008, sous présidence
   française un débat sur les principes fondateurs de la Politique
   agricole commune de 2013 pour mieux réguler les marchés agricoles.
   Personne n'avait jusqu'alors pris une telle initiative dans l'Europe
   élargie. Il a permis de dégager un accord de vingt-quatre États membres
   sur vingt-sept autour des objectifs qui sont les nôtres.

   Notre premier objectif est d'affirmer une préférence communautaire
   renouvelée -- la préférence communautaire, ce n'est pas un gros mot --
   reposant sur le respect de normes sanitaires, sur le respect de normes
   environnementales aussi bien au sein de l'Union européenne qu'à l'OMC,
   sur un soutien justifié par le surcoût des exigences européennes, sur
   une protection tarifaire pour les produits sensibles et sur la
   protection des indications géographiques. Vous connaissez,
   particulièrement dans cette région de production du comté, l'importance
   de défendre notre alimentation dans sa diversité, dans ses goûts, dans
   ses saveurs. Je ne me résoudrai jamais à l'uniformisation de notre
   modèle alimentaire. Mais je veux poser une question : à quoi sert-il
   d'imposer à nos éleveurs, à nos agriculteurs, des normes si la même
   Europe, qui impose des normes aux siens, continue à ouvrir ses
   frontières à des produits venant de pays qui n'imposent aucune norme ?
   Cette politique n'a aucun sens. C'est dans cet esprit que la France se
   battra et convaincra ses partenaires pour mettre en oeuvre la taxe
   carbone aux frontières de l'Europe. Il ne s'agit pas de
   protectionnisme, il s'agit de raison.

   Notre second objectif consistera à créer de véritables outils de
   gestion des marchés. Il faut permettre aux agriculteurs et aux filières
   de vivre du fruit de leur travail et pour vivre du fruit de son
   travail, il faut des prix pour les produits que vous fabriquez. Cela
   suppose le maintien d'outils européens d'intervention sur les marchés
   pour préserver des filets de sécurité. Cela implique un financement
   accru des outils d'assurance contre les risques climatiques, sanitaires
   et économiques souscrits par les agriculteurs. Cela passe enfin par un
   soutien accru à une meilleure organisation économique des filières.

   Notre troisième ambition sera le maintien de l'activité de production
   dans les territoires fragiles, en particulier dans les zones herbagères
   et de montagnes. Cela passe par un soutien différencié.

   La quatrième consistera à privilégier une agriculture de production
   respectueuse de l'environnement. Il n'est pas question de ravaler les
   agriculteurs au rang de " jardiniers de la nature " ou de " cantonniers
   du canton " par des contraintes imaginées depuis Paris et absolument
   inapplicables sur le terrain.

   Ma conception de l'agriculture, c'est que les agriculteurs sont des
   producteurs, des entrepreneurs, des travailleurs qui ont un
   savoir-faire ; et le savoir-faire, cela se paye par des prix et les
   prix permettent la qualité. Voilà le cycle vertueux de la nouvelle
   régulation agricole que nous proposons à la France et en Europe. Je
   veux le dire pour être bien entendu, la France ne renoncera pas à ces
   objectifs de régulation. Mais je veux le dire avec la même force et la
   même sincérité : le combat en faveur de l'ordre ancien est un combat
   d'arrière-garde, que je ne mènerai pas, parce que ce combat est voué à
   l'échec. Je veux refonder la politique agricole comme nous sommes en
   train de refonder le capitalisme financier. C'est clair, pas de ligne
   Maginot, pas de retour en arrière catastrophique et démagogique. On
   sait où on veut aller et on ira ensemble : agriculteurs, entrepreneurs,
   producteurs, travailleurs. C'est cela la nouvelle régulation que nous
   allons porter.

   Bruno LE MAIRE a poursuivi ce chantier, en proposant les outils d'une
   régulation renouvelée pour la filière laitière. Par ce combat offensif,
   il a obtenu une très large majorité de vingt-et-un pays au sein du
   Conseil des ministres de l'Agriculture et le soutien du Parlement
   européen. Je veux remercier Bruno LE MAIRE de la qualité du travail
   qu'il engage et de son courage. Il a par ailleurs compris, parce qu'en
   plus, il est intelligent, que pour faire bouger les choses, il faut des
   alliés. La France ne gagnera que si elle n'est pas isolée. La France
   gagnera si elle est au coeur de l'Europe, pas à côté de l'Europe.

   À la demande de la France et de l'Allemagne, la Commission européenne a
   mis en place un groupe de travail pour préparer les mesures d'une
   meilleure organisation de la filière laitière. Au rythme d'une réunion
   par mois, les conclusions de la Commission devraient être rendues au
   mois de juin prochain ! Pour être bien compris, je le dis, ces délais
   sont inacceptables ! Il faut que la Commission européenne accélère ses
   travaux. Si la Commission européenne veut préserver son droit
   d'initiative, elle doit proposer des solutions opérationnelles dans des
   délais plus adaptés à la réalité du terrain. Proposer des solutions
   quand tout le monde sera mort, ce n'est pas une solution, c'est un
   faire-part. Je demanderai donc au Conseil européen du 30 octobre que la
   Commission européenne propose, dès le début de l'année 2010, un
   renforcement effectif des outils de régulation des marchés laitiers.
   J'évoquerai ce point, dès demain soir à l'Élysée, avec Angela MERKEL,
   pour que l'Allemagne et la France continuent à proposer dans le même
   sens.

   En remettant la France au coeur d'un projet européen, nous nous sommes
   donc mis dans les meilleures conditions pour proposer une régulation
   rénovée de la PAC de 2013. Vous pouvez compter sur ma détermination
   totale dans les prochaines négociations. Je ne céderai pas parce que ce
   qui est en cause, c'est stratégique pour la France, son avenir, son
   identité, sa puissance économique et même son indépendance nationale.

   Pour préparer la Politique agricole commune de 2013, il faut également
   nous projeter dans le monde d'après la crise en France même. Pour
   préparer cet avenir, notre troisième réponse à la crise du secteur
   agricole est la modernisation de nos outils nationaux de régulation.

   Alors depuis dix ans, les crises dans le secteur agricole se répètent :
   en 2000 la crise de l'ESB, en 2001 la crise viticole, en 2003 la
   sécheresse, en 2004 la crise du secteur des fruits et légumes, en 2005
   la crise du secteur laitier, en 2006 la grippe aviaire, et depuis 2007
   la crise de la filière porcine. J'en oublie certainement. Et depuis
   trente ans, chaque crise fait l'objet de mesures conjoncturelles de
   soutien, qui ont comme point commun de ne jamais empêcher les crises du
   lendemain. Je ne suis pas venu vous tenir un discours que vous avez
   déjà entendu : " Vous êtes grands, vous êtes beaux, vous avez de
   l'avenir, vous êtes jeunes -- enfin pas tous ! Voilà un plan de lutte
   contre la crise. Merci, au revoir. " Je ne ferai pas cela parce que ce
   n'est pas comme cela qu'on prépare l'avenir.

   Au coeur de mon ambition, il y a une exigence : valoriser et renforcer
   la compétitivité de notre agriculture. Là est la clé de tout. La France
   est le deuxième exportateur mondial de produits agricoles et le premier
   exportateur mondial pour les produits agricoles transformés. Il nous
   faut donc conforter nos exploitations et nos filières mais encourager
   ceux qui choisissent le métier d'agriculteur. Agriculteur, c'est
   justement un projet de vie avant d'être un projet professionnel et --
   Christian JACOB ne démentira pas -- c'est un état d'esprit avant d'être
   un métier. Chaque agriculteur doit pouvoir vivre du prix de son travail
   et de sa production. Un agriculteur est donc un entrepreneur, mais un
   entrepreneur qui ne compte pas ses heures, qui porte la responsabilité
   d'investissements importants, qui doit relever tous les jours des défis
   humains, financiers, techniques, administratifs considérables. C'est un
   chef d'entreprise qui doit s'adapter en permanence au climat, aux
   marchés, aux technologies, aux réglementations.

   Pour se lancer dans l'agriculture, il faut d'abord de l'esprit
   d'entreprise. Pour s'y maintenir, il faut de la ténacité. Pour y
   réussir, il faut du talent. Bref, pour être un agriculteur, il faut
   être un travailleur, il faut être passionné. J'ai été élu pour aider
   les Français passionnés qui veulent vivre de leur travail. Je souhaite
   donc que ce projet que j'ai porté au cours de la campagne
   présidentielle se retrouve dans la loi de modernisation de notre
   agriculture, que Bruno LE MAIRE déposera avant la fin de cette année
   devant le Parlement. Aujourd'hui, et c'est inadmissible, l'acte de
   production, même de qualité, n'est plus suffisant pour obtenir une
   bonne rémunération. Un producteur doit pouvoir garantir son revenu par
   un contrat équilibré avec son client ou par une assurance contre
   certains aléas climatiques, sanitaires ou économiques. Pour être
   entrepreneur, il faut de la visibilité sur ses débouchés et ses prix.

   Il nous faut donc une définition rénovée du métier d'agriculteur en
   tant qu'entrepreneur responsable, et cette définition du métier
   d'agriculteur sera au coeur de la loi de modernisation de notre
   agriculture. Cette définition rénovée permettra, au plus tard en 2013,
   une mise en cohérence et une meilleure orientation de nos soutiens
   publics dans les domaines fiscaux, sociaux, ruraux pour mieux protéger
   l'agriculteur. La relation contractuelle entre l'agriculteur et son
   client sera au coeur de cette définition. La contractualisation, mes
   chers amis, ce n'est pas l'intégration. Un contrat, ce n'est pas tous
   les droits donnés aux clients. Je veux des contrats équilibrés, régulés
   par l'État, qui protégeront le producteur dans sa relation avec
   l'industriel, la coopérative ou le distributeur. Ces contrats seront
   déclinés dans chaque filière par des accords interprofessionnels ou par
   des décrets.

   Les Présidents de Commission, Jean-Paul ÉMORINE, Patrick OLLIER ou
   Christian JACOB y veilleront chacun pour leur part au Sénat ou à
   l'Assemblée nationale. L'absence de relation contractuelle dans la
   filière laitière témoigne du déséquilibre croissant et inacceptable
   entre producteurs et transformateurs. Mais peut-on admettre qu'un
   producteur de lait qui travaille sans compter ses heures du 1er au 31
   janvier, ne connaisse le prix de son travail que le 10 février, et par
   une fiche de paye ? Peut-on admettre qu'un producteur de lait, un
   entrepreneur donc, ne connaisse pas le 27 octobre le prix du lait qui
   lui sera payé le 1er janvier prochain ? Sans contrat, un producteur de
   lait est un éleveur sans garantie en cas de défaillance de l'industrie
   laitière. La contractualisation doit protéger les producteurs laitiers.
   Elle doit leur donner des droits en récompense du travail fait chaque
   jour. J'ai demandé à Bruno LE MAIRE de fixer un cadre législatif pour
   encadrer la relation contractuelle entre producteurs et transformateurs
   de lait. Cette contractualisation s'appliquera dans la filière
   laitière, dès 2010, par la loi.

   Parallèlement, l'organisation économique devra être renforcée par la
   loi de modernisation de notre agriculture. Mesdames et Messieurs, la
   moitié seulement des 30 000 exploitations françaises de fruits et
   légumes adhèrent à une organisation de producteurs, la moitié. Et,
   tenez-vous bien, pour cette moitié-là, nous avons en France 285
   organisations de producteurs. Est-ce raisonnable ? Je ne l'accepterai
   pas. Le tout pour cinq enseignes de distribution ! 30 000
   exploitations, la moitié hors organisations et la moitié dans les
   organisations réparties en 285 organisations pour parler à cinq
   clients. Est-ce que c'est raisonnable ? Je respecte le monde de
   l'agriculture et les agriculteurs, je veux leur dire la vérité. L'État
   est avec vous, nous allons vous aider mais vous devrez également
   modifier un certain nombre de failles dans votre organisation. Si on ne
   vous l'a pas dit, je vous le dis. Je vous le dis par respect, je vous
   le dis parce que là se joue une partie de votre avenir. On ne peut pas
   continuer comme cela. Et nous ne pouvons pas l'accepter. Je souhaite
   donc que les soutiens octroyés aux filières favorisent davantage le
   regroupement des producteurs pour peser dans les circuits de
   commercialisation, voire pour en créer. Ce qui serait également une
   très bonne formule.

   Vivre des prix des produits que l'on vend, signifie aussi que chacun
   doit jouer le jeu de la concurrence. Un kilo de carottes vendu au mois
   de juillet dernier par un producteur au prix de 0,42 euro hors taxe a
   été revendu, la même semaine, par les grandes surfaces au prix de 1,29
   euro TTC, soit un écart moyen de 67 %. Je veux une transparence totale
   dans la répartition des marges aux différents stades de la filière. Ce
   déséquilibre est inacceptable. Nous allons donc renforcer
   considérablement l'observatoire des prix et des marges dans le secteur
   agricole par la loi de modernisation de notre agriculture.

   Nous devons également nous battre à armes égales en Europe. Si vous me
   permettez, prenons le coût du travail. Nous produisons des tomates,
   pour le coût du travail, à 12 euros de l'heure. Le problème, c'est que
   nos voisins les produisent à 7 euros de l'heure, voire à 6. Il est
   évident que les 35 heures ont été une catastrophe pour l'agriculture
   comme pour tous les secteurs économiques français. Comment peut-on
   tenir ?

   J'ai donc décidé d'exonérer la totalité des charges patronales dues à
   la Mutualité sociale agricole pour les travailleurs saisonniers. Cela
   représente un coût de 170 millions d'euros supplémentaire pour l'État.
   C'est un effort absolument considérable. Mais cet effort doit
   s'accompagner d'autres mesures structurelles. Je demande à Bruno LE
   MAIRE d'analyser l'organisation de la main d'oeuvre salariée étrangère
   chez nos partenaires européens pour me proposer avant la fin de l'année
   des mesures visant à accroître la compétitivité de nos exploitations
   agricoles. Je ne laisserai pas partir la production agricole française.
   On va vous mettre dans un combat à armes égales avec vos concurrents.

   Je veux ensuite que vos entreprises puissent renforcer leurs fonds
   propres pour mieux résister aux prochaines crises. Il nous faut
   développer les outils d'assurance contre les aléas économiques, comme
   nous avons accompagné le développement des assurances contre les aléas
   sanitaires et climatiques. Je souhaite que le dispositif de la
   Déduction pour aléas (DPA) soit adapté, par la loi de modernisation de
   notre agriculture, pour participer à la gestion des aléas économiques.

   Il nous faut également conforter le tissu d'industries
   agro-alimentaires en vous permettant d'y prendre des participations par
   l'intermédiaire de fonds. J'avais pris cet engagement au cours de la
   campagne présidentielle. La loi de modernisation de notre agriculture
   favorisera de telles initiatives.

   J'ai porté pendant la campagne présidentielle le renforcement du rôle
   des interprofessions. Leurs missions et leur fonctionnement devront
   être revus avant 2013 selon des priorités fixées par la loi de
   modernisation à venir. Afin d'accroître leur légitimité, je veux par
   ailleurs renforcer, dès 2013, leur rôle d'initiatives, de décisions et
   d'orientation des filières.

   Pendant longtemps on a voulu expliquer que la baisse des prix agricoles
   devait être compensée par une subvention. La seule chose que l'on
   compensait, en fait, c'est la pile de paperasserie que l'on mettait au
   service de ces subventions. Aux règles européennes, s'ajoutent souvent
   des exigences franco-françaises tatillonnes et inutiles. Mesdames et
   Messieurs, inutile d'accuser l'Europe de tous les maux de la
   paperasserie, nous savons, nous aussi, être détestables en la matière.
   Les contraintes administratives qui pèsent sur le métier d'agriculteur
   sont aujourd'hui absolument exorbitantes. La mise en oeuvre du bilan de
   santé de la Politique agricole commune en 2010 doit être l'occasion de
   simplifier le métier d'agriculteurs. Je demande à Bruno LE MAIRE
   d'engager, dans le respect des engagements du Grenelle de
   l'environnement, un double travail de simplification et de mise en
   cohérence des règles existantes en matière environnementale et
   sanitaire aux niveaux national et européen.

   Dans le même esprit, la loi de modernisation permettra d'engager une
   véritable refondation du mandat sanitaire dans le souci d'une plus
   grande responsabilité octroyée à l'éleveur. Et si on lui faisait
   confiance ? Ce serait tellement bien ! Mes chers amis, un département
   de terres agricoles disparaît tous les dix ans. C'est absolument
   incompatible avec une demande mondiale de produits agricoles qui va
   augmenter. C'est parfaitement incohérent. La loi de modernisation de
   notre agriculture devra participer à la protection de nos territoires
   et à leur développement durable. On ne peut pas laisser partir toutes
   nos terres agricoles, sinon, il n'y aura plus de production agricole et
   la France ferait une erreur historique.

   Enfin, pour préparer l'avenir, nous devons prendre de l'avance dans les
   biotechnologies, dans les technologies propres, dans les économies
   d'énergie, dans la société de la connaissance en agriculture.
   L'agriculture devra fournir demain à l'industrie chimique de nouveaux
   solvants, de nouveaux lubrifiants et composites, qui participeront à
   notre effort de réductions des émissions de gaz à effet de serre. Je
   souhaite que le grand emprunt soit l'occasion d'amplifier notre effort
   de recherche dans les nouveaux débouchés de l'agriculture. Ainsi, sera
   marqué que l'agriculture est bien un secteur d'avenir, en particulier,
   dans le domaine, dans lequel je crois beaucoup, de la chimie verte et
   de la chimie blanche.

   La France, mes chers compatriotes, comme tous les autres pays, doit
   affronter la crise. Croyez bien que comme toutes les autres catégories
   de population qui forment notre société, le sort des agriculteurs dans
   la crise est chaque jour au premier rang de mes préoccupations. Je sais
   parfaitement que la crise génère de la souffrance. Et si je suis si
   souvent sur le terrain, c'est parce que je dois entendre cette
   souffrance et je ne dois pas me contenter de l'entendre. Je dois
   trouver des solutions, prendre des décisions et obtenir des résultats.
   J'ai une situation particulière, avec les ministres : tout le monde
   commente, nous devons agir. C'est la notre différence et nos décisions,
   elles peuvent sauver des filières ou elles peuvent les condamner. Mais
   l'avenir de notre politique agricole, elle, dépasse la crise.

   La France a un lien charnel avec son agriculture -- j'ose le mot --,
   avec sa terre. Le mot " terre " a une signification française et j'ai
   été élu pour défendre l'identité nationale française. Ces mots ne me
   font pas peur, je les revendique. La France a une identité particulière
   qui n'est pas au-dessus des autres mais qui est la sienne et je ne
   comprends pas qu'on puisse hésiter à prononcer ces mots, " identité
   nationale française ". Ils ne sont agressifs envers personne. Ils sont
   simplement l'expression du devoir que nous devons aux générations qui
   nous ont précédés et qui ont fait, au prix de leurs vies et de leur
   sang, ce que la France est devenue. Eh bien, la terre fait partie de
   cette identité nationale française. Et cette identité nationale
   française est constituée notamment par le rapport singulier des
   Français avec la terre.

   Toutes les familles de France ont des grands-parents qui, à un moment
   ou un autre, ont travaillé la terre. L'agriculture a façonné nos
   paysages. L'agriculture a donné à la France une partie de son âme.
   C'est avec ces convictions que nous allons ensemble oeuvrer pour
   l'avenir de notre agriculture. L'agriculture n'est pas l'expression
   d'une nostalgie. Elle est un atout majeur pour la France. Les
   agriculteurs sont une partie de l'identité nationale française et la
   clé d'un secteur aussi porteur pour l'avenir que les nanotechnologies
   ou que le spatial. Je veux dire aujourd'hui aux agriculteurs de France
   que la France ne les laissera pas tomber. Je sais que dans le passé, on
   vous a souvent promis, mais je vous dis quelque chose, mes chers
   compatriotes : je ne céderai pas, je ne vous abandonnerai pas, je ne
   reculerai pas d'un millimètre parce que j'ai parfaitement conscience
   que le combat pour l'agriculture française, ce combat-là, est un combat
   stratégique. Nous n'avons qu'une solution, le gagner.

   Je vous remercie.

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