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Discours politique

Nicolas Sarkozy, Discours de M. le Président de la République française
(12/11/2009)

   Mes chers compatriotes,

   Tout à l'heure, en me recueillant devant le mur des fusillés de La
   Chapelle-en-Vercors, j'ai pensé aux seize otages exécutés par
   l'occupant. J'ai pensé à la population du plateau du Vercors prenant
   fait et cause pour les maquis et s'exposant aux plus terribles
   représailles. J'ai pensé aux villages bombardés, aux maisons brûlées au
   lance-flammes, aux maquisards massacrés, aux civils assassinés··· Le
   Vercors a payé cher son engagement dans la Résistance. En soutenant les
   maquis, ses habitants savaient qu'ils risquaient le pire. Mais pas un
   de ces hommes, pas une de ces femmes, durs à la peine, dont une nature
   rude avait trempé le caractère, n'hésita. Pas un, pas une ne recula.
   Retranchés dans leur montagne, ils défièrent pendant des mois la plus
   puissante armée du monde. Le Vercors devint le point de ralliement de
   ceux qui ne voulaient pas subir. Un instant, le coeur de la France se
   mit à battre ici. Et, dans ce paysage magnifique et austère, se mit à
   renaître une fierté française.

   Pourquoi tant d'hommes et de femmes se sont-ils engagés dans ce combat
   inégal dont l'issue tragique ne faisait à leurs yeux aucun doute ? La
   force étrange qui les poussait à risquer leur vie s'imposait à eux
   comme une évidence. Ils se battaient pour une cause dont ils savaient
   seulement qu'elle était plus grande qu'eux et qu'elle les rattachait à
   une multitude d'autres hommes et d'autres femmes poussés par la même
   force et dévoués à la même cause. " Ils se battaient, disait André
   MALRAUX à propos des Résistants, pour cette fierté mystérieuse dont ils
   ne savaient au fond qu'une chose, c'est qu'à leurs yeux, la France
   l'avait perdue. " Ils la lui rendirent. Ils avaient tellement envie
   d'être fiers de leur pays. La France ? Elle était en eux. Chacun à sa
   façon exprimait par ses actes ce sentiment profond que la France était
   leur bien commun, ce qu'ils avaient de plus précieux, ce qu'ils avaient
   de plus beau à transmettre à leurs enfants. Ils se sentaient comme les
   maillons d'une longue chaîne qui avait commencé bien avant eux et qui
   continuerait bien après eux, s'ils ne la laissaient pas mourir, non pas
   matériellement mais spirituellement.

   Des chefs du maquis jusqu'au plus humble des maquisards qui mourut en
   chantant La Marseillaise, des infirmières déportées à Ravensbrück
   jusqu'aux blessés regardant le visage du bourreau qui allait les
   achever, tous avaient au fond d'eux-mêmes cette certitude qu'une Nation
   est un principe spirituel qui se nourrit de la noblesse des coeurs, de
   la beauté des âmes, de la fermeté des caractères. Ils aimaient leur
   Patrie parce qu'ils aimaient ce qu'elle avait fait d'eux. Ils aimaient
   les hommes et les femmes qu'ils étaient devenus grâce à elle. Ce qu'ils
   appelaient la France, c'était ces valeurs qui les unissaient, cette
   conception de l'honneur et de la dignité qui les portait tous.

   Ici, au moment où leur destin rejoignait celui des soldats de l'An II
   et de Bir Hakeim, les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité
   avaient cessé pour eux d'exprimer une devise abstraite pour devenir la
   plus authentique et la plus profonde des expériences humaines -- comme
   elle l'était pour tous les Résistants, pour tous les Français libres,
   pour tous ceux qui avaient protégé des proscrits, pour toutes les mères
   qui avaient caché des enfants juifs parmi leurs propres enfants, pour
   tous ceux qui, face à la barbarie, avaient compris tout à coup ce que
   pouvait bien signifier le mot civilisation, pour tous ceux qui avaient
   découvert que la France avait une âme au moment même où elle allait la
   perdre. C'est toujours au moment où l'on va les perdre que l'on mesure
   la signification et l'importance de ces choses indéfinissables avec
   lesquelles on a tellement l'habitude de vivre que l'on a l'impression
   qu'elles sont aussi naturelles que l'air que l'on respire.

   Nous vivons peut-être l'un de ces moments où les repères s'effacent, où
   l'identité devient incertaine, où naît le sentiment que quelque chose
   qui nous est essentiel pour vivre est en train de se perdre. Tout
   semble concourir à l'aplatissement du monde. À force de vouloir effacer
   les Nations par peur du nationalisme, on a ressuscité les crispations
   identitaires. C'est dans la crise de l'identité nationale que renaît le
   nationalisme qui remplace l'amour de la patrie par la haine des autres.
   À force d'abandon, nous avons fini par ne plus savoir très bien qui
   nous étions. À force de cultiver la haine de soi, nous avons fermé les
   portes de l'avenir.

   On ne bâtit rien sur la haine de soi. Voilà pourquoi nous devons parler
   de notre identité nationale. Ce n'est pas dangereux, c'est nécessaire.
   Ce qui serait dangereux, ce serait de ne pas en parler, de faire comme
   si tout allait bien en se disant : " À quoi bon ? " Ce serait laisser
   le champ libre à tous les extrémismes. C'est pourquoi j'ai voulu ce
   débat. C'est pourquoi j'ai voulu que nous discutions ensemble, que nous
   réfléchissions ensemble.

   L'identité nationale, cela nous concerne tous, cela concerne tous les
   Français.

   Notre conscience nationale, elle s'est forgée dans l'épreuve. Depuis la
   guerre de cent Ans jusqu'aux maquis du Vercors, de Corrèze ou des
   Glières, depuis Valmy jusqu'au Chemin des Dames, depuis Lazare
   PONTICELLI, le dernier poilu engagé à seize ans en trichant sur son âge
   parce qu'il voulait dire merci à la France qui l'avait accueilli,
   jusqu'à ceux que MALRAUX appelait " les clochards épiques de LECLERC ",
   depuis les pêcheurs de l'île de Sein jusqu'aux Cadets de Saumur, la
   France a vécu d'abord dans l'esprit et dans le coeur de ceux qui
   avaient le sentiment de lui devoir tant qu'ils étaient prêts à se
   battre pour elle et peut-être à mourir. Qu'avaient-ils donc le
   sentiment de lui devoir ? Si on le leur avait demandé, chacun aurait
   sans doute donné sa réponse qui eût été bien différente de celle des
   autres. Le pêcheur de l'île de Sein ou le paysan du Vercors n'auraient
   pas répondu la même chose que Jean MOULIN ou d'ESTIENNE d'ORVES.

   Tous pourtant avaient le sentiment de se battre pour la même chose.
   C'est cela l'identité nationale. Marc BLOCH, le plus grand historien
   peut-être du XXe siècle, assassiné par la Gestapo, n'avait pas la même
   connaissance de l'histoire de France que le cheminot qui risque sa vie
   en se livrant au sabotage. Mais ils avaient conscience d'appartenir à
   la même histoire, comme l'immigré italien, espagnol ou polonais qui
   entra en résistance et qui se sentait tellement français qu'il
   interdisait à ses enfants de parler une autre langue que le français.

   Pour nous Français, l'identité nationale ne saurait être une chape de
   plomb intellectuelle et morale pesant sur les consciences. La France
   est diverse. Elle l'a toujours été. La France, c'est une multitude de
   petites patries, de terroirs. C'est une multitude de coutumes, de
   traditions, de croyances. La France, ce sont d'innombrables histoires,
   d'innombrables généalogies qui s'entremêlent. La France, c'est l'un des
   pays les plus divers au monde. Cette diversité est inscrite dans les
   coeurs et dans les esprits, un pays où aucun village ne ressemble à un
   autre, où chacun s'efforce d'être différent de son voisin. Cette
   diversité est une richesse. Chaque culture, chaque tradition, chaque
   langue a une valeur infinie. Les laisser disparaître serait une faute ;
   nous nous appauvririons. Nous ne serions pas ce que nous sommes sans ce
   que nous ont donné et continuent à nous donner les cultures provençale,
   bretonne ou alsacienne, sans l'Outre-mer, sans ce que nous ont apporté
   les Antilles, la Réunion ou Tahiti, l'ouverture qu'elles nous ont
   donnée sur le monde, sans ce que nous ont apporté l'Afrique ou le
   Maghreb.

   Regardez ce que la langue française doit à CÉSAIRE et à SENGHOR. Songez
   aux trésors que la langue d'Oc a déposé dans notre culture nationale.
   Notre identité -- c'est le miracle français -- est à la fois singulière
   et plurielle. Rien n'est plus étranger au génie de notre peuple que
   l'uniformité, l'embrigadement. Mais une culture millénaire, par des
   voies mystérieuses, imprègne tout. Elle est dans la pensée, dans la
   langue, dans l'architecture, dans l'art de vivre, dans le paysage···
   Si, en France, chacun a sa théorie et sa doctrine, si chaque ville a sa
   personnalité, si chaque commune est un monde en soi, si chaque région a
   son climat, son ambiance, ses traditions, un Français reconnaît
   d'instinct une pensée française, une région française et il s'y sent
   chez lui.

   Dans ce vieux pays où depuis si longtemps ceux qui croient au ciel se
   disputent avec ceux qui n'y croient pas, il n'y a pas un seul homme,
   pas une seule femme qui ne reconnaisse dans les cathédrales une
   expression de ce génie français auquel il a le sentiment de participer.
   Le Français qui ne croit pas en Dieu n'imagine pas la France sans le
   mont Saint-Michel, Notre-Dame de Paris ou la cathédrale de Reims ni son
   village sans le clocher de son église qui le surplombe depuis dix
   siècles. Pas un libre-penseur, un franc-maçon, un athée qui ne se sente
   au fond de lui l'héritier de la Chrétienté qui a laissé tant de traces
   profondes dans la sensibilité et dans la pensée. Regardons ce que la
   morale laïque des instituteurs de jadis doit à la morale chrétienne
   qu'on enseignait au catéchisme.

   Regardons ce que la République doit à l'Ancien Régime. Regardons
   comment la République a accompli le vieux rêve capétien d'une France
   une et indivisible et d'un État dominant les féodalités. Discernons
   dans le débat sans cesse recommencé entre Jacobins et Girondins, entre
   les centralisateurs et les décentralisateurs, la tension multiséculaire
   qui, depuis Hugues CAPET, oppose les provinces au pouvoir central et
   autour de laquelle s'est construite pas à pas l'unité française.
   Derrière la diversité, derrière les oppositions, les contradictions,
   les conflits dans lesquels notre peuple a trop souvent épuisé ses
   forces, il y a l'unité profonde de notre culture, de notre
   civilisation. Passant sans cesse de la désunion à l'union, le peuple
   français sait au fond de lui-même que ce qui le rassemble est plus fort
   que ce qui le divise.

   On comprend l'histoire de France quand on accepte de vibrer avec le
   souvenir du sacre de Reims et d'être ému par le récit de la fête de la
   Fédération. On est pleinement français quand on prend conscience que la
   France girondine et la France jacobine sont les deux visages d'une même
   réalité nationale. On est Français parce que l'on regarde la chrétienté
   et les Lumières comme deux versants d'une même civilisation dont on se
   sent l'héritier. Mais on est Français aussi parce que l'on ne se
   reconnaît pas dans une race, parce que l'on ne se laisse pas enfermer
   dans une origine et pas davantage dans une religion.

   Si l'on cherchait quelles sont les principales institutions, les
   principaux lieux où se fabrique depuis des siècles l'identité
   française, on verrait d'abord tous les lieux de la vie et du travail
   quotidiens où artisans, ouvriers, agriculteurs, ingénieurs se
   transmettent de génération en génération des cultures et des
   savoir-faire que la science et la technique modernes enrichissent
   chaque jour. Ce qui se joue dans l'industrie, dans l'agriculture, dans
   la ruralité, dans l'artisanat, ce n'est pas qu'économique, c'est aussi
   la disparition d'une forme de civilisation, d'un héritage de valeurs,
   d'une culture du travail. Notre génie national s'exprime aussi dans le
   TGV, Ariane, l'aéronautique et le nucléaire. Mais on trouverait aussi
   l'école, le Louvre, le Collège de France, l'Académie, la
   Comédie-Française··· parce qu'être français, c'est croire que la
   raison, la science, l'art, la culture peuvent transcender les
   différences et, oserai-je le dire, parce que l'on croit plus ou moins
   consciemment à la toute puissance de la littérature. En ce sens, le
   prix unique du livre exprime une part profonde de notre identité
   nationale au même titre que notre système si particulier d'aide à la
   création cinématographique ou l'aide qui est apportée à la chanson
   française ou à la création audiovisuelle.

   La France est une Nation littéraire. Elle se parle à elle-même à
   travers la littérature. N'est-ce pas au fond en entendant un vers de
   RACINE ou de BAUDELAIRE ou en lisant une page des Misérables que nous
   nous sentons le plus français ? Dans quel autre pays au monde un tel
   miracle serait-il possible ? Nous conforterons l'identité française en
   apprenant à nos enfants à aimer la littérature et la poésie, à aimer la
   langue française, ce qu'elle est capable d'exprimer de beauté,
   d'intelligence, de profondeur de sentiment. Si nous voulons que demain
   la France continue de signifier quelque chose pour nos enfants, nous
   devons être fiers de notre histoire et la leur apprendre. Je retiens la
   belle idée de créer un musée de l'Histoire de France que tous les
   enfants des écoles iront visiter, qui sera le Musée le plus moderne qui
   soit, qui ne sera pas figé dans le passé mais qui sera vivant, qui
   apprendra l'Histoire au nom de l'avenir. Ce musée, nous devons
   l'inventer ensemble.

   Si demain nous voulons que la France continue de signifier quelque
   chose pour nos enfants, il nous faut permettre à chacun d'accéder à la
   culture. Il nous faut réinventer, en les adaptant à notre époque, les
   Maisons de la culture et le TNP de Jean VILAR qui voulait que le
   théâtre soit accessible à un public populaire, aux ouvriers des usines.
   Nous avons besoin d'une politique culturelle qui soit à la hauteur de
   la place qu'occupe la culture française dans la culture universelle, de
   ce que, dans son histoire, la France a été capable d'accomplir dans le
   domaine des oeuvres de l'esprit. Nous avons besoin d'une politique
   culturelle qui soit à la hauteur des défis de l'ère de la
   globalisation. Car la culture aujourd'hui a deux ennemis redoutables :
   l'utilitarisme et la transformation en marchandises de tous les
   produits de l'intelligence et du travail humains. Une politique du
   patrimoine s'impose. Quand on a un patrimoine comme celui de la France,
   on ne le laisse pas s'abîmer et on aide ceux qui en possèdent une
   parcelle à l'entretenir, parce que c'est l'intérêt de tous, parce que
   c'est un investissement collectif. Avec MALRAUX nous avons été capables
   jadis d'inventer une politique du patrimoine. Mais il ne s'agit pas
   juste de conserver notre patrimoine. Il s'agit de le faire vivre. Il
   s'agit aussi de créer, d'inventer.

   Notre culture ne vivra que si elle est encore capable d'étonner le
   monde. Notre langue et la vision du monde qu'elle porte en elle ne
   restera vivante que si elle est utilisée par des artistes, des savants,
   des ingénieurs, des entrepreneurs, que si nos lycées à l'étranger, nos
   universités, nos écoles attirent les meilleurs élèves du monde entier,
   si nos laboratoires attirent les meilleurs chercheurs, si le meilleur
   de notre jeunesse part à l'étranger pour conquérir le monde, non pour
   fuir un pays sclérosé qui ne leur laisse plus aucune chance de réaliser
   leurs rêves.

   Si nous voulons que la France continue de signifier quelque chose pour
   nos enfants, nous devons travailler à ce qu'il y ait encore demain une
   pensée, une science, une création artistique, une littérature,
   françaises. En plaçant l'éducation et la culture au coeur de son
   identité, la France s'est forgé une prédisposition à l'universalisme et
   à l'ouverture. Si la France s'est faite à partir des liens
   indissolubles qui se sont tissés entre ses provinces, elle s'est faite
   aussi en accueillant tous ceux qui l'aimaient et qui voulaient partager
   son destin. De siècle en siècle, elle n'a cessé de mélanger, de
   métisser, d'assimiler et dans ce mélange, dans ce métissage, dans cette
   assimilation, de se transformer elle-même, de s'enrichir.

   La France ne demande à personne d'oublier son histoire ou sa culture.
   Mais elle demande à ceux qui veulent lier leur sort au sien de prendre
   aussi son histoire et sa culture en partage. La France ne se pense pas
   comme une juxtaposition de communautés ou d'individus. La France n'est
   pas seulement une communauté d'intérêts. Devenir français, c'est
   adhérer à une forme de civilisation, à des valeurs, à des moeurs. La
   France est une terre de liberté et d'égalité. La France est un pays
   d'émancipation où chacun aspire à s'élever selon ses talents, ses
   mérites, son travail, où la femme est libre. La France est un pays où
   l'Eglise est séparée de l'État, où les croyances de chacun sont
   respectées. Mais la France est un pays où il n'y a pas de place pour la
   burka, où il n'y a pas de place pour l'asservissement de la femme. La
   France est un pays où il n'y a pas de place pour la confusion du
   spirituel et du temporel.

   La France est un pays de tolérance et de respect. Mais elle demande
   aussi qu'on la respecte. On ne peut pas vouloir bénéficier des droits
   sans se sentir obligé par les devoirs. On ne peut pas vouloir
   bénéficier de la sécurité sociale sans jamais se demander ce que l'on
   peut faire pour son pays. On ne peut pas vouloir bénéficier des
   allocations chômage sans se sentir moralement obligé de tout faire pour
   retrouver du travail, parce que les allocations sont payées par le
   travail des autres. On ne peut pas vouloir profiter de la gratuité des
   études, qui est l'une des plus belles conquêtes de la République, et ne
   pas être assidu aux cours, ne pas témoigner de la considération pour
   ses professeurs, ne pas respecter les bâtiments. On ne peut pas vouloir
   tous les avantages de la République si l'on ne respecte aucune de ses
   lois, aucune de ses valeurs, aucun de ses principes. Mais pour faire
   partager un idéal, encore faut-il y croire soi-même. Pour s'ouvrir aux
   autres, il faut avoir suffisamment confiance en soi, être sûr de ses
   valeurs, de son modèle.

   La France n'a jamais été plus ouverte que lorsqu'elle croyait en elle,
   en son universalité, en ce qu'elle avait à dire et à donner au monde.
   Jamais la France ne fut plus fraternelle que lorsqu'elle a cru à la
   force de ses principes, de sa pensée, de sa langue. Le creuset français
   prenait ensemble des fils de paysans, d'ouvriers, d'immigrés et il en
   faisait un peuple de libres citoyens. Dès lors que la République
   donnait à chacun le sentiment qu'il avait sa chance, que la promotion
   sociale dépendait du mérite et du talent, la confiance nourrissait la
   confiance et la France pouvait s'ouvrir sans se dissoudre, conjuguer
   sans problème son universalisme et sa singularité. C'était le temps
   d'une exception française évidente, assumée, qui ne procédait pas d'un
   sentiment de supériorité mais de la conscience d'avoir un message
   particulier à délivrer, un exemple à donner.

   D'où vient que la France qui avait triomphé de tant de difficultés au
   cours de son histoire se soit mise à douter à ce point d'elle-même
   qu'elle se mette à vivre l'ouverture non plus comme une chance mais
   comme une menace ? D'où vient que la République, qui avait surmonté
   tant d'épreuves dont elle était sortie toujours plus forte, se soit
   mise à ce point à ne plus tenir ses promesses ? D'où vient que le
   sentiment d'injustice, au lieu de se réduire, n'ait cessé à ce point de
   croître ? D'où vient ce sentiment de partager de moins en moins de
   culture commune, d'imaginaire commun, de morale commune ? D'où vient ce
   sentiment de désintégration sociale et civique sinon d'une forme de
   renoncement ? En renonçant à la valeur travail, nous avons renoncé au
   mérite. En renonçant à demander à l'élève de travailler pour apprendre,
   en renonçant à lui faire découvrir la joie de la connaissance en
   récompense du long travail de la pensée, en renonçant à exiger de
   l'assisté qu'il fasse tous les efforts qu'il peut pour trouver un
   emploi, en choisissant la voie des 35 heures, nous avons ouvert dans la
   méritocratie républicaine des brèches morales qui n'ont cessé de
   s'élargir. Que les choses soient claires, ces renoncements, je ne les
   accepterai jamais. C'est parce que je ne les accepte pas que j'ai voulu
   qu'à l'école primaire on revienne au savoir, que j'ai voulu instaurer
   le RSA ou mettre fin aux effets délétères des 35 heures. En renonçant à
   l'autorité, nous avons pris un risque énorme. En sapant l'autorité du
   maître sur l'élève, nous n'avons pas rendu service à l'élève qui, en se
   prenant pour l'égal du maître, n'est même plus conscient de la
   nécessité d'apprendre. On ne peut pas prétendre forger des âmes de
   citoyens avec de tels principes. En sapant l'autorité de la police, on
   n'a fait qu'encourager les voyous. En sapant l'autorité de l'État, on
   n'a fait qu'ouvrir le champ libre à de nouvelles féodalités.

   Ces renoncements, je ne les accepterai jamais ! C'est pourquoi j'ai
   fait du rétablissement de l'autorité l'une de mes priorités. En
   laissant croire que tout se vaut, que toutes les valeurs, tous les
   comportements, toutes les oeuvres se valent, on a porté un coup très
   dur à l'idée de civilisation et même à celle de société. Car dans une
   société, tous les comportements et tous les actes ne se valent pas. Que
   reste-t-il de la République si l'on se met à considérer de la même
   manière le délinquant et la victime, celui qui fait son devoir et celui
   que ne le fait pas, celui qui fait son travail et celui qui ne fait
   rien ? Que reste-t-il de la République quand on place sur le même plan
   l'intérêt particulier et l'intérêt général, le principe d'égalité et le
   droit à la différence ? En confondant trop souvent l'égalité avec
   l'égalitarisme, nous avons sapé l'égalité des chances parce qu'en
   donnant la même chose à tout le monde, on a renoncé à corriger les
   inégalités les plus criantes liées à la naissance, à l'origine, au
   milieu social dans lequel on est né, au territoire ou au quartier dans
   lequel on habite. Au bout du compte, l'égalitarisme a renforcé
   l'injustice au lieu de la réduire.

   Ces renoncements, je ne les accepterai jamais ! Pour lutter contre
   l'injustice, il faut donner plus à ceux qui ont moins pour compenser
   les handicaps du départ. On ne répare pas l'injustice par le
   nivellement. C'est pour cela que j'ai souhaité que 95 % des Français
   puissent transmettre à leurs enfants le fruit de leur travail sans
   droit de succession. C'est pour cela que j'ai voulu que nul ne puisse
   se voir prélever plus de la moitié de son revenu en impôt. C'est pour
   cela aussi que j'ai voulu que les droits soient les mêmes, que l'on ait
   plus ou moins vingt-cinq ans. Il n'y a pas de raison que les jeunes de
   moins de vingt-cinq ans qui ont travaillé aient moins de droits que les
   autres simplement parce qu'ils sont jeunes.

   En confondant trop souvent la laïcité avec le refus de toutes les
   religions, on n'a pas non plus rendu service à la République. Car la
   laïcité, ce n'est pas le refus de toutes les religions. C'est le
   respect de toutes les croyances et la neutralité de l'État. Il y a dans
   le sentiment religieux qui vient du fond des âges quelque chose de
   profondément respectable. Et ce que nous avons aujourd'hui à
   construire, c'est bien une société où chacun s'efforce de comprendre et
   de respecter l'autre. C'est pour cela que seront expulsés tous ceux qui
   viendront en France pour appeler à la violence et à la haine de
   l'autre.

   La République est au coeur de notre identité nationale. Elle est
   forcément un rêve inaccompli, un idéal inachevé. La République, c'est
   la souveraineté de la Nation. La République, c'est l'autorité et
   d'abord l'autorité de l'État. La République, c'est l'égalité des
   chances. La République, c'est le mérite, c'est le travail. La
   République, c'est la laïcité. La République, c'est la compréhension, le
   respect et la solidarité. C'est la primauté de l'intérêt général sur
   l'intérêt particulier. Si l'on ne veut pas de la Nation, de l'autorité,
   de l'égalité des chances, du mérite, de la laïcité ou de la solidarité,
   alors on ne veut pas non plus de la République. La vérité, c'est que,
   depuis quelques décennies, nous n'aimons plus assez la République et
   que nous en avons fait le bouc émissaire de tous nos échecs.

   Mais si notre modèle d'intégration ne semblait plus fonctionner, ce
   n'était pas parce qu'il y avait trop de République mais parce qu'il n'y
   en avait plus assez. Ce ne sont pas nos valeurs qui sont en cause,
   c'est leur oubli et, parfois, leur reniement. On avait fini par nous
   faire croire que la République menaçait la démocratie. Mais quelle
   démocratie pourrions-nous construire dans une société où chacun serait
   enfermé dans sa communauté, sa bande ou sa tribu ? Rien n'est moins
   dangereux pour la démocratie et pour la liberté que la République,
   fût-elle une et indivisible. Depuis deux cents ans, à part l'expérience
   sanglante de la Terreur, nul totalitarisme n'a menacé nos libertés.
   C'est que la culture française est irréductible au totalitarisme.

   Il y a vingt ans tombait le mur de la honte. Les valeurs de la
   démocratie et de la République triomphaient. Je vois bien depuis à
   quels excès peut conduire une démocratie d'opinion débridée où les
   nouveaux moyens de communication s'affichent comme des zones de
   non-droit. C'est vrai que c'est un problème que nous n'avons pas encore
   résolu et qui prend une ampleur croissante. C'est un défi pour la
   démocratie et pour la République. Mais je préfèrerai toujours ce genre
   d'excès à ce que fut le totalitarisme communiste qui, de l'autre côté
   du rideau de fer, faisait peser une chape de plomb sur toutes les
   consciences. Dois-je dire aussi que je persiste et je signe s'agissant
   du droit à la caricature ? Je préférerai toujours les excès de la
   caricature à l'absence de droit à la caricature, qui est la marque de
   tous les régimes totalitaires. Dans l'affaire des caricatures du
   Prophète, j'ai choisi le camp de la liberté d'expression parce que,
   pour moi, c'est cela le coeur de l'identité française. Au pays de
   VOLTAIRE et de Victor HUGO, chacun veut penser librement. Le besoin de
   liberté est, en France, dans l'air que l'on respire. Trop de confiance
   accordée à la raison, trop d'héritage venu des Lumières et de la
   chrétienté nous font un antidote efficace au totalitarisme.

   Ce que nous appelons notre modèle républicain est-il alors condamné par
   l'économie, par la mondialisation ? Il est vrai que la République doit
   être réelle et pas seulement formelle. Quel que soit l'attachement aux
   grands principes, que valent-ils face à la montée du chômage et de
   l'exclusion ? Comment parler de République si au lieu de continuer à
   trouver sa place dans la société les études ne permettent pas de
   trouver un emploi décent, si les sacrifices des parents et les efforts
   des enfants ne débouchent que sur le chômage ou la précarité ? Quand le
   modèle individualiste semblait triompher partout, quand la finance
   imposait partout sa logique spéculative, quand l'économie de rente
   prospérait, notre modèle républicain ancré dans notre histoire
   nationale pouvait paraître condamné. Il semblait bien que les marchés
   financiers auraient le dernier mot sur la politique.

   La crise a fait éclater le mythe de l'uniformisation inéluctable et de
   l'avènement d'une civilisation de nomades connectés avec le monde
   entier mais sans ancrage national. Les grandes entreprises qui
   n'avaient plus de nationalité ont trouvé tout de suite à quel État
   elles devaient s'adresser pour être secourues. Les grandes banques qui
   étaient internationales quand tout allait bien se sont retrouvées
   nationales au bord du gouffre. La catastrophe évitée de justesse a fait
   ressurgir des vérités essentielles. Les entreprises, comme les
   personnes, ont un ancrage national. Personne n'est de nulle part. On
   peut se sentir citoyen du monde, mais cela ne suffit pas pour être un
   citoyen à part entière. Ceux qui cherchaient à théoriser l'oubli de la
   nationalité ne cherchaient pas tant à effacer les frontières qui
   séparent les peuples qu'à se libérer de toute exigence de solidarité.

   La création de valeur pour l'actionnaire servait d'alibi à
   l'exonération de toute responsabilité morale et sociale. Ne soyons pas
   naïfs, le but était d'abord d'échapper à ce premier devoir du citoyen
   qui s'appelle l'impôt.

   La fin programmée des paradis fiscaux, la naissance d'une gouvernance
   mondiale pour lesquelles la France a tant oeuvré, le retour de l'État
   dans l'économie changent la donne. Mais surtout le citoyen revient sur
   le devant de la scène. Il exige des comptes. Il ne veut plus se sentir
   seul au monde face à la toute puissance supposée des marchés. Il exige
   d'être davantage protégé.

   Il veut davantage de solidarité, davantage de morale, davantage de
   démocratie, davantage de politique. Le moment est venu de redécouvrir
   que l'identité nationale n'est pas un repliement sur soi mais qu'elle
   peut être un atout dans la compétition mondiale. On n'est jamais
   concurrentiel en imitant les autres mais en tirant le meilleur parti de
   soi-même. Jouer la carte de notre identité nationale, c'est refuser que
   la France devienne une sorte de grand fond spéculatif cherchant sans
   cesse à saisir les opportunités du moment, allant et venant sans cesse
   d'une mode à une autre, n'inscrivant rien dans la durée.

   Je ne veux pas d'une France sans usines, sans industries, sans
   agriculture. La meilleure chance de la France est aux côtés de ses
   artistes, de ses entrepreneurs, de ses savants, de ses ouvriers, de ses
   agriculteurs, de ses artisans, de ses ingénieurs, avec leurs
   savoir-faire qui viennent de si loin. Ils vont enfanter le monde de
   demain. Forte de ses valeurs, de sa culture, de ses savoirs, la France
   peut devenir le laboratoire de l'avenir. Nous mettre au clair avec
   nous-mêmes sur ce que nous sommes, sur ce à quoi nous aspirons, sur ce
   qui nous fait vivre ensemble, ce n'est pas regarder vers le passé mais
   vers l'avenir.

   Demain comme hier, nous n'accomplirons de grandes choses que si nous
   sommes unis, si nous sommes fiers de notre pays, si nous sommes prêts,
   chacun d'entre nous, à voir en lui une cause qui nous dépasse. Nous
   avons beaucoup de leçons à apprendre des autres, beaucoup de choses à
   changer. Notre pays a besoin de se réformer en profondeur. Je me suis
   attelé à cette tâche et rien ne m'en détournera. Mais la France n'est
   pas une page blanche. " Cher et vieux pays ", disait le général DE
   GAULLE. Oui, " cher et vieux pays " qui doit se transformer, " cher et
   vieux pays " qui doit accomplir une fois de plus tant de révolutions.
   Que deviendrait-il s'il ratait la révolution écologique ? Que
   deviendrait son identité si le traitement de toutes ses données
   numériques ou la numérisation de tous ses livres devaient entièrement
   lui échapper ? Que deviendrait son idéal hérité des Lumières si l'école
   devait échouer à donner à ses enfants les moyens intellectuels et
   moraux d'exercer librement leur jugement face aux médias de masse et à
   Internet ? Que deviendrait son modèle d'intégration républicaine s'il
   ne retrouvait pas la compétitivité qui lui permettrait d'offrir un
   emploi à chacun ?

   Quand je regarde ce drapeau qui s'est couvert de gloire au nom de la
   liberté sur tous les continents, quand j'entends La Marseillaise
   chantée avec ferveur, quand je lis les noms inscrits sur les monuments
   aux morts de nos villages, quand je vois dans l'armée française qui
   défile magnifiquement le 14 Juillet le long travail des siècles, quand
   je rencontre des ouvriers dans les usines ou quand j'entre sous la
   coupole de l'Académie, je me sens honoré d'être Français. Être Français
   est un honneur. Il nous appartient à tous de le mériter. C'est de tout
   cela que je voudrais que nous parlions dans les mois qui viennent. J'ai
   voulu aujourd'hui vous livrer avec sincérité le fond de ma pensée non
   pour clore la discussion mais pour y apporter ma contribution. Il vous
   appartient maintenant, mes chers compatriotes, de vous emparer de ce
   débat pour qu'il soit réellement le vôtre. La France, nous en avons
   hérité. La France, nous la transmettrons à nos enfants. La seule
   question qui vaille est : serons-nous à la hauteur des générations qui
   nous ont précédés ? Leur laisserons-nous un pays à nul autre pareil ?
   Défendrons-nous nos valeurs, notre civilisation, nos idées ou nous
   laisserons-nous emporter par des effets de mode successifs ? Ce débat
   est un débat noble. Il est fait, pour les femmes et les hommes qui
   aiment leur pays, qui veulent en être fiers. Ceux qui ne veulent pas de
   ce débat, ceux qui en ont peur, ceux qui ont peur de parler de
   l'identité nationale, au fond, cette identité, ils ne la connaissent
   pas, sinon au lieu d'en avoir peur ils en seraient fiers. Raison de
   plus pour ouvrir le débat, pour que chacun réfléchisse à ce que c'est
   l'identité, nationale française.

   Vive la République. Vive la France.

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