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Discours politique

François Fillon, F.Fillon : "L'identité nationale, c'est une construction
vivante" (04/12/2009)

   Monsieur le Ministre, cher Eric,

   Monsieur le Président,

   Mesdames et Messieurs,

   D'abord je voudrais vous dire que je ne connais pas de débat plus
   passionnant et en même temps plus vital que celui auquel nous nous
   consacrons aujourd’hui.

   Toute l’entreprise de modernisation que nous poursuivons depuis deux
   ans, on peut au fond la résumer à une idée simple: comment permettre à
   la France de tenir son rang dans la mondialisation.

   Et, pour relever ce défi, tout ne se réduit pas à des réformes de
   structures aussi nécessaires et aussi urgentes soient elles.

   Beaucoup, j'ai envie de dire l'essentiel, dépend de l’énergie nationale
   qui inspire nos concitoyens.

   Les 65 millions de Français doivent faire bloc.

   Mais pour cela, encore faut-il être convaincu que ce qui nous rassemble
   est plus fort que ce qui nous divise.

   Si nous en venons à douter de nous-mêmes, si nous n’inscrivons plus nos
   destinées personnelles dans un destin collectif, alors la France ne
   peut que décliner et se disloquer, faute d’être aimée et servie par les
   Français eux-mêmes.

   Nous sommes les héritiers d’une Histoire exceptionnelle dont nous
   n’avons pas à rougir.

   Nous sommes les dépositaires d’une culture brillante, dont le
   rayonnement international doit être fermement défendu.

   Nous avons nos mœurs et un certain art de vivre dont il faut bien dire
   que les observateurs étrangers le perçoivent, souvent mieux que
   nous-même.

   Alors est-ce qu'il faut négliger, est-ce qu'il faut ridiculiser, est ce
   qu'il faut balayer tout cela ? Et au profit de quoi ? D’une société
   sans âme, dominée par un individualisme forcené ? D’une Europe encore,
   malgré les efforts qui sont faits, souvent plus technocratique que
   politique ? D’une mondialisation désincarnée qui ferait de nous des
   pions anonymes ? Je pense que nous pouvons nous accorder pour dire que
   les Français ne peuvent pas souscrire à un tel déracinement.

   Vous savez que je n'ai jamais été de ceux qui pensent que le temps des
   nations est révolu.

   Notre nation c'est notre protection et c'est notre tremplin.

   Elle nous rassemble, elle nous solidarise, elle nous grandit, elle nous
   permet, dès lors que nous sommes fiers de nous-mêmes, de nous ouvrir
   sur d’autres peuples et sur d’autres horizons sans crainte de nous
   perdre.

   L’Europe politique que nous voulons, c’est l’Europe des nations qui ont
   la volonté de se placer au service d’un dessein collectif.

   Sans nations fortes, nous sommes convaincus qu'il ne peut y avoir
   d’Europe forte ! Et dans la mondialisation, c’est la richesse des
   patries, des langues, des héritages qui peuvent déjouer
   l’unilatéralisme des Etats les plus puissants et la standardisation
   appauvrissante qui guette notre humanité.

   A l’occasion de la campagne présidentielle, Nicolas SARKOZY a eu le
   courage de formuler cette analyse, et de réactualiser la question
   nationale.

   Il a identifié les menaces dont les Français s’inquiétaient:
   l’étiolement des vertus civiques; la résurgence des communautarismes;
   la puissance croissante des flux migratoires; la globalisation sans
   visage.

   Il a dénoncé la vogue de la repentance, parce que notre passé abonde en
   éclats magnifiques.

   Mais il a aussi rappelé les forces et les espoirs dont le sentiment
   national était porteur; parce que c’est bien du sentiment national que
   procèdent notre solidarité, notre conviction républicaine, notre
   confiance dans le progrès, notre estime en nous-même.

   La fierté d’être Français ça n'est pas quelque chose qui se célèbre une
   fois par an, le 14 juillet: elle conditionne, tous les jours, la
   pérennité de notre modèle politique, et la solidité de notre pacte.

   Je ne crois pas qu’on puisse être un républicain de circonstance, de
   même que je ne crois pas qu'on puisse être un patriote de hasard.

   Je ne crois pas qu’on puisse, en France, prôner un régime démocratique
   exemplaire, et en même temps entretenir par ses mots, ou par son
   incivisme, le discrédit du pays.

   Je ne crois pas qu’on puisse protéger la République en «débinant»
   constamment notre nation et ses valeurs.

   Aujourd’hui, dans nos stades, dans nos cités, parmi nos élites, émerge
   parfois la tentation de défier la République, en affichant le mépris de
   ses symboles.

   Je refuse de penser que cette tentation puisse relever d’un véritable
   rejet de la France ; mais je sais aussi que le geste stupide et
   choquant qui consiste à siffler la Marseillaise n’est pas anecdotique;
   et que si nous ignorons ces défis inconséquents, alors nous serons
   responsables de leurs suites.

   Pour raffermir nos repères historiques, civiques et moraux, le
   Président de la République a souhaité que soit ouvert un débat sur
   l’identité nationale, dont il a confié la conduite à Eric BESSON.

   Avec ce débat - dont les premières échos montrent qu’il intéresse voire
   même qu'il passionne nos concitoyens - nous avons interpellé les
   Français sur l’essentiel : qu’est-ce que la France au XXI ème siècle ?
   Quelles sont nos valeurs communes ? Qu’est-ce qu’être Français ?

   Je veux dire d'abord que l'abondance des contributions, quelles
   qu'elles soient, ne doit choquer personne.

   Ce qui compte c'est d'écouter ce que le peuple a à dire, et d'en tirer
   des conséquences.

   C'est un débat qui n’est ni de droite, ni de gauche.

   La France est notre bien commun, et chacun a le devoir de s’interroger
   sur la meilleure manière de mieux aimer et de mieux servir notre pays.

   Refuser ce débat et stigmatiser l’idée même que notre peuple puisse
   avoir une identité singulière, c’est laisser le champ libre aux
   extrémistes, eux dont justement le succès repose sur la prétendue
   faiblesse de notre sentiment national.

   Et c’est aussi baisser notre garde devant tous ceux qui contestent les
   fondements de la République.

   Certains ont pourtant rejeté d’emblée le principe même de ce débat.

   On nous a soupçonnés d’instrumentaliser la question nationale, comme si
   cette question n’était pas lancinante, et cela depuis longtemps.

   D’autres, par crainte d’évoquer le sujet, préfèrent le passer sous
   silence.

   Comme si ce silence était, à leurs yeux, la meilleure façon de vivre
   ensemble.

   Eh bien, ce mutisme assumé, je pense qu'il révèle bien des malentendus
   qu’un siècle de critiques a pu creuser entre les Français et l’idée
   même de la Nation.

   Ici où là, on a prétendu que ce débat était dangereux; qu’il allait
   raviver les défiances.

   Mais le danger c'est justement de ne pas débattre ! Le danger, c’est de
   laisser monologuer les tenants du repli national, les nostalgiques qui
   sont prêts à emboucher le clairon de Déroulède et de Vichy.

   Le danger, c’est de laisser courir de bouche à oreille les diatribes
   irrationnelles où une part de notre jeunesse apprend le mépris de la
   France.

   Le danger, c’est de croire que la notion d’identité nationale plane au
   dessus de nous et qu’il suffit de l’évoquer une fois par siècle pour la
   rendre évidente à tous.

   L’identité nationale elle n’est pas conservée au pavillon de Sèvres !
   L’identité nationale, c’est une construction vivante, et pour
   l’entretenir, il faut bien prendre le risque de nous parler, de nous
   écouter, de faire des choix et de marquer des préférences ! Je veux
   dire que ceux qui discernent dans ce débat des relents xénophobes font
   un contresens.

   La folie nationaliste atteint les peuples justement dont le patriotisme
   naturel et éclairé, a été étouffé au profit d’un individualisme
   délétère qui vire toujours à l’extrémisme.

   Un peuple uni et fier, est un peuple ouvert et généreux.

   En revanche, le poison xénophobe s’insinue dans le cœur des hommes dès
   lors que l’âme fédératrice de la nation est desséchée et qu'elle est
   brisée.

   Débattre de notre identité, et agir pour la renforcer, c’est justement
   resserrer notre pacte national, c'est raviver nos idéaux républicains.

   C’est aussi répondre à la soif de fraternité qu’expriment les jeunes
   générations.

   Diluer notre identité en pensant que ça va nous permettre de mieux nous
   intégrer dans le monde, je veux dire que cela relève d’une illusion
   naïve.

   Nous ne pouvons pas saluer les peuples qui nous entourent en leur
   disant : «Nous ne sommes personne».

   Nous ne pouvons pas intégrer ces milliers d’étrangers qui reçoivent
   chaque année la nationalité française en leur disant «Bienvenue nulle
   part».

   La France ce n’est pas une fiction sans traits et sans visage.

   Alors avec ce débat, nous ne voulons pas ressusciter évidemment le
   spectre d’une identité défunte.

   Nous voulons tracer les contours de la nôtre, en essayant de comprendre
   quels instruments et quelles références l’Histoire nous lègue ; et tout
   d’abord, comment le sentiment national s'est lui-même construit.

   Se disait-on Français à Dijon sous les comtes de Bourgogne ? Est-ce
   qu'on se sentait Français à Nantes sous les ducs de Bretagne ?
   Pouvait-on être Français à Toulouse quand on y parlait occitan, ou à
   Pau quand on y parlait béarnais ? Comment était-on Franco-anglais en
   Guyenne ? Franco-flamand à Lille ? Franco-espagnol à Besançon ? Comment
   devenir Français à Nice en 1860 ? Comment rester Français à Strasbourg
   de 1870 à 1918 ?

   Comment vivait-on sans déchirement ces chevauchements de langues et de
   frontières qui répondent si curieusement aux nationalités multiples
   d’aujourd’hui ?

   Voilà des questions qui peuvent éclairer notre époque ! Voilà des
   sujets qui importent aux historiens, aux responsables politiques, mais
   aussi aux citoyens d’aujourd’hui.

   Le débat sur l’identité nationale n’est pas de circonstance, c’est un
   débat complexe, c'est un débat passionnant, ça doit être un débat
   permanent, inséparable de la Constitution même de notre pays.

   Parce que la question de l’identité nationale est aussi vieille que la
   France et elle est aussi plurielle que les Français.

   La France n’a pas attendu l’Après-guerre pour connaître les phénomènes
   migratoires, pour connaître les affrontements religieux, pour connaître
   les scissions idéologiques.

   Ouverte à toutes les influences latines, germaniques, méditerranéennes
   et atlantiques, hispaniques et saxonnes, helléniques et scandinaves,
   elle a toujours accueilli la diversité culturelle.

   Et à aucun moment l'identité de la France ne s’est définie de manière
   spontanée.

   Jamais notre identité n’a résulté d’une géographie évidente.

   E si cette identité a duré, je pense que c’est parce qu’à chaque
   époque, elle a su opposer, elle a su organiser cette pluralité, en lui
   opposant les vertus centralisatrices d’un principe fort.

   Contre les féodaux, l’État.

   Contre les langues régionales, l’ordonnance de Villers-Côteret.

   Contre les privilèges, la loi.

   Contre les prébendes, le droit.

   Contre le communautarisme, l’école.

   Contre le sectarisme, la laïcité.

   Notre nation n'a jamais cessé de se bâtir, de s'agrandir, de s'unifier,
   fédérant des provinces rebelles, orchestrant des religions aux cultes
   distincts, recevant des vagues d’immigrants aux cultures dissonantes.

   Par la force de l'Etat, par la communion de la langue, par le prix du
   sang et par la flamme de la mémoire et des mythes, sous le sceau enfin
   d’une République démocratique et laïque, l'identité française s'est
   réalisée pas à pas.

   Nous sommes les héritiers d’une nation qui fut toujours en mouvement ;
   nous sommes les héritiers de ce roman national ; de ce jeu d’équilibre
   toujours recommencé ; de cette synthèse active que le général de GAULLE
   appelait «une certaine idée de la France».

   Au XIX ème siècle, on sent bien que l’Histoire – quel que soit le parti
   de l’historien – tend un miroir à son époque.

   Quand l’instabilité politique guette, elle explore les périodes
   fondatrices : la Révolution, chez LAMARTINE et chez GUIZOT, le haut
   Moyen-âge chez Augustin THIERRY.

   Quand l’antisémitisme et l’anticléricalisme progressent, elle inspire
   les études bibliques de Renan.

   Au XXe siècle, Marc BLOCH avec son " Etude du monde agricole " ; Pierre
   CHAUNU, avec son " Etude de la démographie " ; Fernand BRAUDEL avec sa
   " Grammaire des civilisations", ont poursuivi cette démarche.

   Aujourd’hui, ce que voulons c'est tout simplement élargir cette
   réflexion.

   Nous voulons rappeler aux Français que l’Histoire leur a constitué un
   formidable trésor de références, de pistes, de suggestions, de modèles,
   de symboles.

   C’est un trésor d’exemples lumineux, mais aussi de contre-exemples que
   nous devons regarder en face : nos guerres de religions, l’esclavage,
   la collaboration.

   Et puis, nous leur disons: choisissons ensemble ce qui nous rassemble
   et ce qui nous rend fiers d’être Français !

   Je ne souscris pas à une utilisation politique de l’histoire.

   Mais je refuse que la politique reste sourde aux voix du passé.

   Dans L’Étrange Défaite , Marc BLOCH écrivait avec un brin de
   provocation : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront
   jamais l’Histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir
   du sacre de Reims ; et ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête
   de la Fédération».

   Être Français, c’est entretenir avec l’Histoire de France un rapport
   d’émotion familière.

   C’est retrouver en elle ses marques.

   Quand quelqu’un dit «Ma nationalité s’arrête à mon passeport», il parle
   le langage de l’indifférence politique, mais aussi d'une certaine
   façon, du désintérêt de lui-même.

   Quand quelqu’un dit «Je suis Français parce que je suis né en France et
   je me refuse à me demander à quoi cela m’expose, à quoi cela m’engage,
   à quoi cela m’invite ?», il exprime une forme d’incivisme, mais aussi
   un désarroi.

   Etre Français, c’est être ensemble.

   Acquérir une nationalité ça n’est pas une formalité.

   Afficher un matricule, c’est d'une certaine façon se dire prisonnier.

   Afficher une identité, c’est revendiquer une liberté et un destin.

   Alors, qu’est-ce qu’être Français ? J’ai mes réponses.

   Et je vais les offrir pour ce qu'elles valent, parmi 65 millions
   d’autres, mais en redisant que j’y attache ma sensibilité, mon
   expérience et mes combats politiques.

   Être Français, c’est d’abord appartenir à un très vieux pays
   d'enracinement.

   Le brassage des deux derniers siècles n’a rien changé au fait que les
   Français se réclament toujours de lignées anciennes.

   La France fluctuante et mobile d’aujourd’hui recouvre, sans la
   remplacer, cette France des origines.

   Les identités se stratifient sans s’effacer.

   On vit à Paris sans cesser de se dire basque, breton, provençal ou
   auvergnat.

   Même laïque et urbaine, cette France tient aux rythmes d’une tradition
   chrétienne et rurale.

   Elle n’oublie ni ses villages, ni ses coutumes.

   Peu importe que cette France soit polonaise, portugaise, espagnole ou
   italienne de souche : elle a trouvé dans nos vallées, dans nos bourgs,
   dans nos banlieues un ancrage suffisamment durable pour que son
   sentiment d’appartenance soit profond.

   Être Français, c’est aussi participer à un système culturel qui a
   fasciné l'Europe et le monde ; système hérité, cette fois, de la
   sociabilité urbaine, et notamment parisienne.

   Je ne parle pas du luxe à la française ou de l’hédonisme un peu surjoué
   qui l’entoure ! Je parle du goût français de la conversation; d’une
   dialectique armée de gaieté, de curiosité et de scepticisme.

   Je parle de l’effervescence intellectuelle qui – du Moyen-âge courtois
   aux salons proustiens – a toujours rehaussé chez nous le divertissement
   de l’esprit.

   Je parle de l’égalité entre hommes et femmes, dont les Français ont été
   les précurseurs.

   Je parle de la distance qu’ils ont très vite adoptée vis-à-vis des
   croyances trop exclusives.

   Je parle de leur goût pour la critique, pour l'expérimentation, pour
   l'invention.

   Je parle de la considération qu’ils ont toujours manifestée pour les
   formes élevées du langage ; de leur amour de la rhétorique comme grâce
   et comme instrument ; je parle de leur plaisir de plaire, parent du
   plaisir de comprendre.

   Pendant des siècles, la langue française bien maîtrisée a permis aux
   étrangers de pénétrer cette élite et d’y être pleinement accueillis.

   Avec elle, une ferveur culturelle s’entretenait, alimentée par une
   politique volontaire, soutenue par un puissant réseau de salons,
   d'académies, de cénacles, de gazettes, de cabinets savants... C’est
   cela la France, et l’esprit Français.

   Être Français, c’est encore adopter un certain rapport au territoire;
   rapport qui est fait d’organisation, de centralisme et d’unité.

   Au XVIIe siècle, RICHELIEU en jette les bases, en mettant sur pied un
   réseau administratif, un système fiscal, une flotte, une armée.

   Il met d'une certaine façon sur pied la modernité française.

   Et NAPOLEON la rénovera deux siècles plus tard.

   Tous deux partagent une même conviction : les frontières doivent être
   défendues, les factions intérieures abattues, et l’Etat souverain.

   Je ne dis pas qu’il faille régler la politique actuelle sur celle de
   Richelieu, et revenir à un centralisme forcené ! Mais il me semble
   qu’au cours des siècles, sa vision des choses a imprégné la nôtre.

   Les Français sont et restent de formidables gestionnaires de l’espace
   national.

   Ils aiment tracer des routes, élever des digues, jeter des ponts,
   engager un dialogue entre la raison et la matière vivante du pays.

   Dans les jardins, cela donne Olivier de SERRE, Le NÔTRE, La QUINTINIE.

   Dans les bâtiments, GABRIEL, LEDOUX, EIFFEL, PERRET.

   Dans l’armée, VAUBAN.

   Dans les institutions, CAMBACERES.

   Dans le droit, PORTALIS.

   A chacun de mes déplacements, je retrouve chez les Français ce
   tempérament d’ingénieur, et ce goût d’aborder la réalité avec les
   exigences d’une vision intellectuelle.

   RICHELIEU et BONAPARTE mêlaient l’esprit de géométrie avec le sens de
   l’utopie.

   Eh bien, je crois que cela reste vrai de nos industriels, de nos
   bâtisseurs, de nos urbanistes, de nos créateurs, de tous ceux qui au
   fond veulent que leur performance satisfasse à la fois le goût de la
   technique et en même temps le goût de l’exploit, j'ai envie de dire du
   merveilleux.

   Etre Français, c’est avoir un lien singulier avec le jeu de l’esprit.

   Pourquoi notre goût de la dialectique ? Parce que nous sommes pluriels,
   et dès lors la querelle des mots et des idées est consubstantielle à
   l’unité même de notre communauté.

   Etre Français, c’est courir le risque que toute décision enflamme la
   controverse ! C’est encourir la polémique à la moindre audace.

   C’est affronter, et même provoquer la contradiction.

   C’est mériter le prix Nobel et le refuser, comme SARTRE.

   C’est briguer l’approbation d’un jury qu’on refuse de satisfaire, comme
   BERLIOZ.

   C’est mesurer son génie au rejet de toute une époque, comme COURBET.

   Mais au fond pourrait-il en être autrement, quand la dissension et la
   bravade sont inscrites dans nos gènes ? CESAR disait que le propre des
   tribus gauloises était d’être toujours en guerre.

   Le fait est que dans la tempête des invasions barbares, il n'y a guère
   que le petit peuple franc qui ait surnagé.

   Sans doute parce qu’en contrepoids d’un caractère belliqueux,
   incontestable, la légitimité et le droit étaient déjà deux obsessions
   françaises.

   Nos valeurs se cristallisent autour d’eux.

   BAINVILLE disait que ce qui était remarquable chez Jeanne d’ARC, ce
   n’était pas d’avoir délivré Orléans, mais d’avoir reconnu le dauphin et
   d’être tombée à genoux devant lui.

   Je crois effectivement que l’identité française se reconnaît à ce
   dialogue de l’orgueil et de l’abnégation, à cette alternance entre les
   guerres intestines et les élans d’unité, à ce tiraillement bien
   français, et finalement fécond, entre la passion du «je» et la
   nécessité du «nous».

   GOETHE remarquait que les crises ont toujours permis aux Français de se
   mettre en scène, et de donner à l’Europe le spectacle d’une société
   réglant ses comptes, entre les anciens et les modernes, entre les
   pascaliens et les cartésiens, entre les révolutionnaires et les
   contre-révolutionnaires.

   L’identité française se trempe dans ces conflits, dont on peut
   évidemment regretter les blessures, mais pas la ferveur ! Ils se
   poursuivent aujourd’hui.

   Quelle passion et quel engagement dans nos guerres scolaires ! Dans nos
   réformes sociales ! Dans nos débats sur les mœurs ! Tout en France fait
   débat, des entrées au Panthéon aux dates de la chasse, des colonnes de
   BUREN à la question du voile, de la hiérarchie des normes à celles des
   grands bordeaux.

   L’identité française se nourrit de ces remises en cause perpétuelles,
   qui sont au fond pour nous un gage de créativité et de vigilance.

   Autant dire qu’en ouvrant un débat sur l’identité française, je
   n’espère pas une réponse arrêtée ! L’identité nationale peut être
   frondeuse et j’accepte du même coup l’humour et même la raillerie.

   VOLTAIRE était français et il était incisif.

   HUGO était français et il était impitoyable.

   DE GAULLE était passionnément Français, et Dieu sait s'il réservait de
   terribles sarcasmes à ses concitoyens.

   Eh bien, s’il faut que nous nous bousculions un peu pour mieux nous
   connaître, faisons le ! Après tout, je pense que la gravité nous a
   rarement grandis.

   Mesdames et messieurs, Les étrangers nous accusent parfois de
   nombrilisme; du moins, nous ne craignons pas la fin de l’Histoire ! Car
   au fond, qu’est-ce qu’être Français ? C’est se sentir chez soi dans
   l’épopée qui va d’Alésia à Koufra, et qui ne demande qu’à se
   poursuivre.

   C’est habiter une fresque historique où tout s’enchaîne : le Moyen-Âge
   chrétien, la Renaissance humaniste, la Monarchie absolue, la Révolution
   citoyenne, l’Empire triomphant, les Républiques progressistes… Nous
   parcourons avec la même aisance la succession idéalisée des styles,
   roman, gothique, baroque; classique, romantique, symboliste, cubiste,
   surréaliste.

   Naturellement, tout cela est reconstruit, réinventé, mais qu’importe ?
   Nos mémoires ont intégré ces séquences, qui sont notre patrimoine
   collectif; elles nous rappellent que le monde globalisé où nous vivons
   n’est pas déconnecté de l’Histoire; et je suis convaincu qu’être
   Français, c’est prévoir sans trembler d’y prendre toute sa place.

   Oui, les Français sont viscéralement eux-mêmes et liés.

   Parce qu’ils vivent ensemble.

   Parce qu’ils ont fait les mêmes guerres, cultivé la même terre, appris
   à parler la même langue; parce qu’ils se sont côtoyés et épousés; parce
   qu’ils ont placé leurs enfants dans les mêmes écoles; parce qu’ils ont
   fêté les mêmes victoires… Cette proximité a ses signes de
   reconnaissance: le drapeau, la Marseillaise, la mairie, les monuments
   aux morts, le soldat inconnu… Elle a ses valeurs : la liberté,
   l’égalité, la fraternité, la laïcité.

   Mais si les Français sont Français, avec une intensité, une passion,
   une rage peut-être inconnue d’autres peuples, c’est aussi parce qu’ils
   ont voulu que cette proximité se transforme en destin ! C’est parce
   qu’ils ont choisi – comme d’autres auraient pu le faire, mais comme eux
   seuls l’ont osé – de jouer un rôle original dans le monde.

   C’est parce qu’ils ont fait en sorte que la France soit et que la
   France compte.

   Peuple du verbe et de l’esprit, peuple pluriel choisissant d’être uni
   non par le sang mais par la langue, par le droit et par l’Etat, le
   peuple français ne pouvait que naturellement imaginer son être et son
   destin comme un résumé de tous les espoirs et toutes les tensions
   intimes qui parcourent les autres peuples du monde: c’est ici que naît
   l’universalisme français.

   C'est-à-dire la conviction que la France est porteuse d’un message pour
   le monde.

   Au fond, je me demande si nous ne sommes pas une des rares nations à
   vouloir constamment vivre au-dessus d’elle-même.

   Mais je pense que cette démesure d'une certaine façon fait notre
   grandeur.

   Mesdames et messieurs, La France n’a jamais cessé d’être en mouvement.

   Elle n’est pas, et elle n’a jamais été, l’expression d’une race, pas
   plus qu’elle ne fut et qu'elle ne doit être la juxtaposition de
   communautés repliées sur elles-mêmes.

   De Philippe AUGUSTE à HENRY IV et de RICHELIEU à Georges CLEMENCEAU, la
   sédimentation progressive de notre creuset national et la ferme volonté
   politique d’unir nos différences se sont imposées sur nos
   particularismes et sur nos vieux penchants pour la division.

   Transcendant nos provinces, nos origines et nos religions, nous sommes
   depuis le début, une nation, une nation qui est fondée sur la volonté
   d’être précisément… une nation ! Et depuis 1789, nous sommes une nation
   de citoyens, ce qui impose, au demeurant, plus de devoirs que de
   droits, plus de volonté d’adhérer à une communauté de destin que
   d’indifférence.

   Nation citoyenne, la France est une République laïque.

   C’est le fruit d’une histoire douloureuse qui s’est conclue par un
   pacte qui respecte toutes les croyances et toutes les confessions.

   Catholiques, protestants, juifs, musulmans, chacun est libre de vivre
   sa foi librement dès lors qu’il respecte ce pacte.

   Le récent référendum suisse sur les minarets suscite des débats.

   Je l’aborde avec quelques convictions simples et claires.

   Dans notre République, chacun est libre de croire ou de ne pas croire,
   mais chacun doit afficher ses choix avec sensibilité et avec respect de
   l’autre.

   Toutes les confessions sont respectables, mais ce qui ne l’est pas,
   c’est le prosélytisme agressif.

   La France est laïque, mais la France est tout naturellement traversée
   par un vieil héritage chrétien qui ne saurait être ignoré par les
   autres religions installées plus récemment sur notre sol.

   Il est normal et légitime que les pratiquants puissent exercer leur foi
   dans des conditions dignes.

   Et on ne dira jamais à quel point il faut préférer des mosquées
   ouvertes à des caves obscures.

   Quant aux minarets, qui sont d'ailleurs assez peu nombreux en France,
   je dis simplement qu'ils doivent s’inscrire de façon raisonnable et
   harmonieuse dans notre environnement urbain et social.

   Et la meilleure façon qu'ils le soient, c'est de faire confiance pour
   cela aux maires de nos villes.

   Ce qui doit être combattu, mesdames et messieurs, c’est l’intégrisme,
   mais surtout pas les musulmans.

   Il ne faut pas tout confondre.

   Ce qui doit être recherché, c’est un Islam de France, plutôt qu’un
   Islam qui s'impose en France.

   Et c’est cet objectif que le gouvernement poursuit avec les
   représentants de la communauté musulmane.

   Mesdames et messieurs, Nation citoyenne, la France accueille et a
   assimilé depuis des siècles des générations et des générations
   d’étrangers qui lui ont apporté leur énergie, qui lui ont offert leur
   force de travail mais aussi ce vent du large qui enrichit celui qui
   l’accueille.

   Si nous avons créé un grand ministère regroupant l'immigration,
   l’intégration et l'identité nationale, c’est parce que les étrangers
   d’aujourd’hui seront souvent les Français de demain.

   Chaque année, plus de 100.000 d’entre eux acquièrent la nationalité
   française.

   Ils nous font l’honneur de rejoindre notre communauté nationale et nous
   leur faisons l’honneur de les recevoir au sein de l’une des plus belles
   patries du monde.

   Il n'y a rien de choquant à dire que les étrangers qui s'installent
   régulièrement chez nous ont vocation à s'approprier l'héritage du pays
   des droits de l'homme.

   Il n'y a rien d'outrageant à ce que notre patriotisme soit mis en
   partage.

   Et il est naturel que nous voulions que nos valeurs soient aussi les
   leurs.

   C’est aux étrangers qu’il revient de faire l’effort d’intégrer la
   France, avec ses lois, sa langue et ses mœurs, et non à la France de se
   plier à des coutumes ou à des règles qui ne seraient pas conformes à
   son pacte républicain.

   Nous sommes une nation d’intégration.

   Et l’intégration signifie que celui qui vient légalement en France
   adopte la France, et, dès lors, la France l’adopte comme l’un des
   siens.

   Mais, mesdames et messieurs, pour qu’il y ait intégration, encore
   faut-il que l’étranger qui rejoint notre communauté nationale sache et
   sente qu’elle est animée par une foi commune.

   Il est impossible de s’intégrer s’il n’y a rien à intégrer !

   Etre Français et vivre en France, c’est une chance mais c'est aussi une
   charge.

   Dans une grande nation comme la nôtre, chaque citoyen tient entre ses
   mains une part du succès de la France.

   Chacun est porteur d’un héritage historique, culturel, spirituel, qu’il
   se doit de connaître et de prolonger.

   Chacun est porteur d’une responsabilité civique.

   Cette exigence, je veux dire qu'elle est valable pour les Français qui
   sont les premiers concernés par le sort de la nation, mais elle l’est
   aussi et naturellement pour les étrangers qui nous rejoignent.

   Voilà, au terme de mon propos, j’ai conscience de vous avoir parlé, non
   en Premier Ministre, mais en citoyen.

   La France ce n’est pas un sujet clinique.

   Ma France à moi, elle est parsemée, comme la vôtre, de souvenirs
   personnels, de rencontres, de paysages.

   Au fond, c’est une affaire charnelle que les mots ne peuvent que
   partiellement ressusciter.

   Ma France à moi elle est naturellement traversée d’Histoire, de
   culture, de gestes épiques.

   Chacun est libre d’écrire son roman national.

   Ma France à moi est républicaine, mais je prends l'Histoire comme un
   bloc, avec ses grandeurs et ses faiblesses.

   Ses grandeurs m’encouragent à regarder l’avenir avec courage et
   confiance.

   Et ses faiblesses m’enseignent les erreurs à ne pas commettre.

   Ma passion française me porte à respecter et à mesurer l’intensité mais
   aussi la fragilité de toutes les autres nations.

   Et en ce sens, je me sens profondément européen.

   J’aime nos cultures et nos héritages si différents mais en même temps
   tellement entremêlés.

   Il y a dans la civilisation européenne un répertoire de valeurs qui,
   aux frontières de l’Union, signent justement notre différence.

   L’humanisme.

   La tolérance.

   La liberté de conscience.

   La solidarité.

   L’individu pris comme référence de toute justice.

   L’Etat de droit, seul fondement légitime du pouvoir.

   Alors, qu’est ce qu’être Français ? Mais vous le voyez, il n’y a pas de
   réponse unique, mais il existe des lignes de force qui nous
   rassemblent.

   Avec le Président de la République, avec Eric, nous sollicitons une
   réponse articulée par 65 millions de réflexions, éclairée par 65
   millions de sensibilités et de consciences.

   Je ne crois pas qu’on puisse être Français sans y réfléchir.

   Les Français n’ont pas reçu, fortuitement, la révélation d’un destin
   transcendant.

   Ce privilège, ce destin, ils l’ont constitué en surmontant leurs
   différences.

   Ils l’ont constitué en rédigeant les Cahiers de doléances.

   Ils l’ont célébré sur les tribunes publiques.

   Ils l’ont défendu sur des champs de bataille.

   Il n’y a pas de France sans l’effort de se vouloir Français, de se dire
   Français, de se penser Français.

   Il ne s’agit pas, mesdames et messieurs, de magnifier la France, il
   s'agit simplement de l’aimer avec cœur et avec lucidité.

   C’est dans la pleine reconnaissance des lumières mais aussi des ombres
   de notre passé que la nation s’instruit.

   Et c’est dans l’affirmation de ses valeurs qu’elle se rassemble et
   qu'elle se grandit pour mieux se projeter vers l’avenir.

   Je vous remercie.

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