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Discours politique

Nicolas Sarkozy, Colloque « Nouveau monde, nouveau capitalisme » (07/01/2010)

   Monsieur le Premier ministre du Portugal, cher José,

   Mesdames et Messieurs les Ministres,

   Cher Eric,

   Mesdames et Messieurs,

   Permettez-moi avant toutes choses d'exprimer ma profonde tristesse à
   l'annonce du décès de Philippe SÉGUIN, Premier président de la Cour des
   Comptes et ancien président de l'Assemblée nationale. Philippe SÉGUIN a
   occupé pendant trente ans une place centrale dans notre vie publique.
   Il aimait les idées, il aimait les mots qui les portent. Il les
   défendait avec passion et sans jamais la moindre bassesse. Il était né
   à Tunis. Il était le fils d'un héros mort au combat et d'une mère
   institutrice. Il était le pur produit de cette République du mérite
   qu'il chérissait et qu'il avait mis d'emblée au coeur de sa pensée et
   de son action politiques. Son amour de la République était inséparable
   de son amour de la France, de sa haute idée de l'État. Le gaullisme,
   avec lui, avait gardé quelque chose de vivant. Le mot lui allait comme
   une évidence. Philippe SÉGUIN avait ses défauts, ses faiblesses, ses
   emportements mais rien, absolument rien de ce qu'il disait, rien de ce
   qu'il entreprenait n'était médiocre. Il avait des convictions. Il avait
   de la hauteur de vue. Il avait du talent. Il était mon ami, un ami très
   proche. Il va nous manquer beaucoup et au moment où je parle, je pense
   à sa femme, à ses enfants et, bien sûr, à tous ceux qui l'aimaient.

   Je veux maintenant remercier Eric BESSON pour l'organisation de cette
   deuxième session du Colloque sur le nouveau monde et le nouveau
   capitalisme. Cette réflexion collective a été engagée au coeur d'une
   crise sans précédent qui annonce l'émergence d'un nouvel ordre
   économique mondial. Cette réflexion est nécessaire parce que tout doit
   être repensé et qu'il nous faut changer nos idées et nos comportements.

   Je suis très heureux d'être aux côtés de José. Il a dit qu'il était
   socialiste. Je ne le suis pas mais il se trouve que l'on est d'accord à
   peu près sur tout. C'est donc bien que cette grille de lecture n'est
   plus adaptée à la situation. José veut moderniser son pays, je veux
   moderniser le mien et quand tout semblait s'effondrer, nous qui sommes
   profondément européens, nous nous sommes dit : " On ne va pas mettre
   d'un côté ceux de gauche, de l'autre ceux de droite mais on va mettre
   d'un côté ceux qui se tournent vers l'avenir et de l'autre ceux qui
   restent sur le passé. " C'est comme cela que l'on a fait bouger les
   choses et je suis très fier, José, que tu sois là. Depuis deux ans et
   demi, je n'ai pas souvenir d'un point de divergence entre nous. Je n'en
   ai pas souvenir parce que le débat européen permet de hausser un peu le
   niveau par rapport aux débats nationaux qui sont empêtrés dans des
   ambitions partisanes normales. José a bien voulu dire qu'il fallait de
   l'ouverture d'esprit pour l'inviter. Non ! Il en fallait pour venir. Le
   sectarisme n'a plus lieu d'être. Pourquoi être sectaire avec des idées
   du siècle dernier alors que nous avons besoin d'inventer les idées de
   ce siècle ? C'est donc en ami que je t'accueille ici et je partage ce
   point de vue qui est le tien. Ce n'est pas parce que la croissance
   redémarre qu'il faut arrêter de réfléchir aux leçons à tirer de ce qui
   s'est passé.

   Quand tout change, quand les repères les plus sûrs s'effacent, quand ce
   qui est le plus évident cesse de l'être, quand ce sont les principes,
   la morale, les représentations qui se trouvent mis en cause, alors il
   ne faut pas seulement réformer, mes chers amis, il faut refonder. Et
   pour refonder, on ne peut pas faire l'économie du débat. Il faut
   réfléchir ensemble pour pouvoir décider ensemble.

   Il y a deux catégories de gens : ceux qui acceptent de parler, de
   débattre avec ceux qui ne partagent pas leurs idées, leurs opinions,
   leurs croyances (d'ailleurs si l'on ne débat qu'entre gens qui sont
   d'accord, le débat s'arrêtera rapidement ; être d'accord sur quoi ? Qui
   peut dire que les choses sont évidentes ?), et il y a ceux qui restent
   enfermés dans leurs certitudes, leurs a priori, qui préfèrent
   caricaturer, disqualifier, discréditer ceux qui ne sont pas d'accord
   avec eux plutôt que de discuter. José, sais-tu ce qui se serait passé
   en France à l'issue de la Seconde Guerre mondiale si en 1945 chaque
   parti n'avait pas accepté de discuter avec les autres, si chacun
   n'avait pas accepté de faire un pas vers les autres, si chacun n'avait
   pas accepté de s'ouvrir à des idées qui n'étaient pas les siennes ? Le
   programme du Conseil national de la Résistance n'aurait jamais vu le
   jour et sans doute n'aurions-nous pas connu les Trente Glorieuses !

   Que sera le monde de demain ? Comment l'Europe, notre Europe, va-t-elle
   y trouver sa place ? Comment la France tiendra-t-elle son rang ?
   Comment allons-nous préserver notre art de vivre, notre façon de
   penser, notre culture ? Comment ferons-nous prendre en compte des
   idéaux au service d'un monde plus régulé, plus juste, plus humain, bref
   plus civilisé ? Ce n'est pas une affaire de gauche et de droite. Cela
   serait trop simple et trop caricatural. Cela concerne 6 milliards
   d'individus pour le XXIe siècle. On ne va pas résoudre ce problème avec
   les idéologies du XXe. Ce sont des questions auxquelles nous devons
   répondre.

   Nos certitudes ont volé en éclats et ce serait méconnaître la nature
   profonde de cette crise que de réduire cette crise à un accident
   conjoncturel. C'est un premier point essentiel d'analyse et de débat.
   De notre point de vue, la crise que nous avons connue est structurelle,
   elle n'est pas conjoncturelle. C'est une crise systémique, la crise
   d'une mondialisation, d'une finance, d'une économie insuffisamment
   régulées. Et on peut ne pas être socialiste et affirmer cette idée.
   A-t-on déjà oublié la gravité de la crise, a-t-on déjà oublié sa
   profondeur ? A-t-on déjà oublié que l'on n'a évité le pire que grâce à
   l'intervention absolument massive des États pour empêcher
   l'effondrement ? J'ai gardé le même souvenir du sommet de Paris, José.
   Tout s'écroulait. Et même les banques centrales étaient contentes de
   trouver les États parce que les marchés, les fameux marchés, ne
   croyaient plus en la parole de personne à l'exception des États. Mais
   je vous le dis, si la crise devait repartir, les États ne seraient plus
   la digue qu'ils ont été dans la crise que nous venons de connaître
   parce que nous avons utilisé la plus grande part de nos marges de
   manoeuvre. Et c'est la raison pour laquelle il serait suicidaire
   d'arrêter de soutenir la reprise.

   Si l'on a réussi à éviter le pire, ce n'est pas pour recommencer comme
   avant. Nous ne voulons pas que cela reparte comme avant. Qu'est-ce que
   cela veut dire ? Nous ne voulons plus de parachutes en or. J'accepte
   les gros salaires, cela ne me gêne pas, mais en échange d'un gros
   salaire, il faut une grosse responsabilité. Si on est garanti par un
   parachute, que l'on réussisse ou que l'on échoue, alors ce n'est pas
   une grosse responsabilité. Des bonus exorbitants ! Mettez-vous à notre
   place··· Il y a un an, on nous demande d'intervenir pour sauver des
   banques (et je ne parle pas spécialement des banques françaises, qui se
   sont plutôt mieux comportées que les autres). Il y a un an, on nous
   demande d'intervenir pour sauver des banques, des banques que nous
   sauvons avec l'argent du contribuable ; nous devions le faire. Un an
   après, on nous explique, de l'autre côté de l'Atlantique, qu'il faut
   verser des bonus de plusieurs milliards de dollars ? Qui peut le
   comprendre et qui peut l'accepter ? En tout cas nous, nous ne
   l'accepterons pas. Et je salue l'initiative du Premier ministre
   socialiste anglais de taxer les bonus avec nous. Mais qui peut accepter
   cela ? Quand on fait des bénéfices avec l'argent public, il est normal
   que ces bénéfices soient réinvestis en fonds propres et non pas
   distribués en bonus. D'ailleurs, il y a encore un an, on m'expliquait :
   " Mais enfin, Nicolas, il est impossible de taxer ceux qui sont
   responsables de la crise. " Mais je ne comprends pas : on trouve
   facilement la liste pour les bonus et on trouve difficilement la liste
   pour les malus, cela devrait être les mêmes... Et nous avons fait en
   France un système de bonus et de malus ; j'en remercie Christine
   LAGARDE. Le bonus sera payé sur trois ans. Comme cela, si après une
   année de bénéfices il y a des problèmes, on coupe dans les bonus qui
   ont été versés.

   Les paradis fiscaux : réfléchissons, à quoi sert-il, dans nos pays, au
   Portugal, en France, ailleurs, de faire des règles dites "
   prudentielles ", des règles d'organisation du bilan, si dans le même
   temps les sociétés que l'on contrôle en France ou au Portugal peuvent
   s'exonérer de toute règle en ouvrant des filiales dans les paradis
   fiscaux ? C'est inacceptable.

   La spéculation : nous voulons un capitalisme de production, pas un
   capitalisme de spéculation. Les effets de levier extravagants,
   l'obsession du profit à court terme et, je le dis, le désordre
   monétaire sont devenu inacceptables. On ne peut pas se battre, nous, en
   Europe, tu l'as dit, José, pour améliorer la compétitivité de nos
   entreprises - je le dis devant mon ami le ministre des Affaires
   étrangères brésilien, chacun sait l'alliance entre le Brésil et la
   France -, on ne peut pas gagner de la compétitivité dans nos
   entreprises en Europe et avoir un dollar qui perd 50 % de sa valeur par
   rapport à l'euro. Comme on fabrique en zone euro et qu'on vend en zone
   dollar, autant dire que l'on renonce à tout vendre. Je le dis devant
   Joseph STIGLITZ, et vous savez combien je me sens proche des États-Unis
   d'Amérique. Mais ce n'est pas possible. Le monde est devenu
   multi-polaire, le système monétaire doit être multi-monétaire. Bretton
   Woods, c'était 1945, au lendemain de la guerre, dans un monde où il y
   avait une économie, celle des États-Unis, une monnaie, le dollar, et
   qu'on a organisé comme cela. Est-ce que l'on est aujourd'hui au XXIe
   siècle dans la même situation ? La réponse est non.

   Un an après la crise, tout n'est pas résolu, José l'a dit. Mais les
   progrès sont considérables. Le G20 a été institutionnalisé, Mesdames et
   Messieurs, si le système onusien avait marché comme je souhaite qu'il
   marche, on n'aurait pas eu à créer le G20. Le G20 n'est pas une
   captation de pouvoir. Nous avons dû prendre une place qui n'était pas
   occupée. Et comme je me reconnais dans le propos de José SOCRATES sur
   la nécessité d'un gouvernement économique de l'Europe ! Au fond, avec
   le G20, on a créé une instance internationale économique et grâce au
   G20 on a pu avancer. Vous savez très bien que j'ai toujours pensé que
   le G8, cela devenait ridicule. De laisser de côté le G5, le G8
   invitant, à la fin de trois jours de débats, cinq petits pays : la
   Chine, l'Inde, l'Afrique du Sud et quelques autres, le Mexique, le
   Brésil, à venir débattre avec nous. Qui peut penser qu'on peut régler
   les affaires du monde sans le Brésil et sans l'Inde ? Ce n'est pas
   simplement injuste, c'est absurde. Qui peut penser que l'on peut régler
   les affaires du monde sans un seul pays africain ? C'est atterrant
   qu'il ait fallu tant de temps pour arriver à ce résultat. Mais
   aujourd'hui nous avons au moins le G20.

   Je ne partage pas l'analyse de tous ceux qui ont parlé de Copenhague,
   où j'étais avec José. Copenhague, c'est une révolution incomplète, mais
   c'est le début d'une révolution. Le jugement sur Kyoto était unanime.
   Mais Kyoto, c'est trente-cinq pays qui s'engagent ; Copenhague, c'est
   cent quatre-vingt-douze pays qui s'engagent. Et si nous n'avions pas
   ratifié l'accord de Copenhague, on laissait les États- Unis et la Chine
   en dehors de toute règle. Donc cela progresse. Bien sûr, il y a des
   questions qui n'ont pas été tranchées (l'Organisation mondiale de
   l'environnement, la taxe carbone aux frontières) mais, José, j'espère
   qu'avec ton soutien, on va obtenir en Europe une taxe carbone aux
   frontières de l'Europe parce que je ne serai pas de ceux qui
   accepteront qu'on impose à nos industriels des contraintes
   environnementales fortes et justifiées et que l'on continue à importer
   en Europe des produits fabriqués par des pays qui ne respectent aucune
   règle environnementale. C'est profondément injuste ! C'est un point
   dont nous discutons avec mes amis brésiliens et le président LULA, pour
   qui, vous le savez, j'ai beaucoup d'admiration et d'amitié. Je suis
   contre le protectionnisme, pour la liberté du commerce mais un commerce
   équitable ! Ecoutez, si nous imposons à nos fabricants d'acier, à notre
   sidérurgie des taxes et des contraintes, qu'on continue à faire venir
   l'acier de la Chine, et si la Chine n'applique pas les mêmes règles
   environnementales que nous, d'abord on ne protégera pas la planète et
   deuxièmement on créera du chômage en Europe. Ce n'est pas le but.

   Je l'ai dit à la tribune de l'OIT et de l'Assemblée générale de l'ONU,
   la France souhaite que les grands pays émergents soient associés à la
   gouvernance mondiale. Mais quand va-t-on enfin mettre sur la table la
   réforme du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies !
   Qu'attendons-nous ? Nous sommes en 2010, cela fait dix ans que nous
   sommes au XXIe siècle, il est peut-être temps de se doter des
   institutions du XXIe et pas de celles du XXe ! Et tout le monde sait
   que les solutions sont faciles : il faut mettre en place une réforme
   provisoire. Pas un membre permanent africain au Conseil de sécurité ;
   avec 1 milliard d'habitants, l'Inde n'est pas membre permanent ; pas un
   seul membre permanent du Conseil de sécurité du continent
   sud-américain, rayé de la carte ! Enfin, qui peut penser que cela peut
   tenir ? Qui peut penser que c'est simplement raisonnable ? Il faut donc
   élargir le nombre des membres du Conseil de sécurité, les membres
   permanents et avoir la sagesse de penser que chaque continent aura ses
   propres règles d'organisation pour définir ceux qui les représenteront
   au sein du Conseil de sécurité. Pour les uns, ce sera l'élection, pour
   les autres, ce sera un système tournant, pour les troisièmes, il peut y
   avoir un ticket habituel. Par exemple, pour l'Asie, cela m'étonnerait
   qu'on puisse dire qu'on représente l'Asie sans avoir la Chine et
   l'Inde. Mais, de grâce, décidons ! Qu'attendons-nous ? D'être au XXIIe
   siècle ? Que plus rien ne se passe à l'ONU ? C'est maintenant qu'il
   faut décider et c'est 2010, l'année où l'on doit prendre les décisions.

   J'ajoute qu'on ne peut pas prétendre gouverner le monde à partir des
   seules lois du commerce. C'est une erreur. Tout doit être mis en oeuvre
   pour faire obstacle au retour du protectionnisme. Là aussi, il nous
   faut savoir tirer les leçons des grandes crises du passé. L'ouverture
   n'est possible que si cette ouverture se fait de façon loyale et
   équitable. Chacun doit avoir le sentiment que l'ouverture ne se fait
   pas à son détriment et qu'il est raisonnablement protégé par une
   concurrence loyale. La plus sûre façon de tuer le libre-échange, c'est
   d'en faire une religion. C'est de ne pas regarder la réalité en face,
   c'est de faire semblant de ne pas voir les distorsions de concurrence,
   les dumpings de toutes sortes. Laisser disparaître notre cinéma au nom
   de la concurrence non faussée, c'est un renoncement culturel. Laisser
   disparaître notre agriculture ou notre industrie serait aussi un
   appauvrissement économique et culturel. On est au coeur du débat sur
   l'identité que j'ai voulu en France et qu'Eric BESSON mène avec
   beaucoup d'intelligence. Pour que les crispations identitaires et
   l'angoisse suscitées par le sentiment d'une trop grande précarité ne
   l'emportent pas sur l'esprit d'ouverture, il ne faut pas que le monde
   ne soit régi que par le droit du commerce et par la seule logique
   marchande. Ce que la France propose, c'est que le droit de la santé, le
   droit de l'environnement, les droits sociaux fondamentaux soient mis à
   égalité avec le droit du commerce par le système de la question
   préjudicielle. Moi, je ne comprends pas : nous avons une organisation
   internationale du travail, qui a édicté huit normes - normes, pas lois,
   normes. Pourquoi ne pas décider que les pays membres de l'OIT, grosso
   modo ceux qui sont membres des Nations unies, décident qu'un pays qui
   ne respecte pas les huit normes sociales fondamentales n'a plus accès
   au financement du FMI ? Je ne dis pas qu'il faut un modèle social
   unique. Dans les normes, par exemple on ne fait pas travailler les
   enfants, on ne fait pas travailler les prisonniers, il y a égalité
   entre les droits de la femme et les droits de l'homme. C'est simple, ce
   sont les mêmes qui sont membres des mêmes organisations, et si tout à
   coup, on respectait les règles qu'on adopte dans une organisation et
   dans l'autre ? On est membre de la FAO, on dit : " Il faut développer
   l'agriculture " et on est membre de l'OMC, on dit : " Il faut tuer une
   partie de l'agriculture. " Qui peut comprendre cette logique ? Qui peut
   l'accepter ? Personne. Personne.

   Le désordre financier constitue une menace latente tant les habitudes
   de comportement et de pensée ont la vie dure. Et je le dis de la façon
   la plus claire : nous ne serons pas silencieux devant le comportement
   de certains États qui ne respecteraient pas les règles qui ont été
   fixées par le G20, sur les normes comptables notamment. Au G20, on a
   décidé, il faut maintenant appliquer. Quant au désordre monétaire, j'en
   ai dit un mot, c'est un très grand chantier qu'il faudra ouvrir. Enfin,
   je voudrais vous faire part d'une double conviction.

   La première, c'est qu'il n'est pas temps de faire l'inventaire des
   difficultés qui peuvent faire obstacle au changement, il est temps
   d'agir. Comme le disait José, le rôle d'un homme d'État n'est pas
   simplement d'aller dans les colloques pour dire ce qu'il faudrait
   faire, parce que les gens qui nous regardent disent : " Ah bon, c'est
   bien. Pourquoi tu ne le fais pas puisqu'il faudrait le faire ? " Le
   conditionnel peut être le temps de l'intellectuel, le conditionnel ne
   peut pas être le temps de l'homme d'État. S'il le dit, il doit le
   faire, s'il le pense, il doit le dire. Et, bien sûr, c'est ce que nous
   avons essayé de faire. Je me battrai pour que les engagements soient
   tenus. Et je souhaite que la France précède le mouvement, et non
   qu'elle se contente de le suivre. Quand il y a eu l'affaire des bonus,
   une grande partie de mes propres amis m'ont dit, alors que j'étais en
   vacances, au mois d'août : " Ah, je t'en prie, ne fais pas d'erreurs,
   pense à la concurrence ; si tu prends des décisions nationales, les
   traders vont partir. " Franchement quand je vois le bilan, il y en a
   certains que je n'étais pas prêt à retenir... Je me suis dit : dans le
   fond, quelle crédibilité de la France à la table des sommets
   internationaux si je demande aux autres de faire ce que l'on n'était
   pas capable de faire ? Avec Christine LAGARDE, le Premier ministre
   François FILLON, nous avons donc décidé dès août, l'année dernière, de
   faire une législation nationale.

   Et nous avons été au sommet de Pittsburgh en disant : " Voilà, nous ne
   vous disons pas ce qu'il faudrait faire, mais ce que nous avons fait. "
   Et les autres nous ont suivis. Et c'est tout le problème de l'Europe
   aussi : trop suiviste, à attendre que les autres fassent. Comme les
   autres attendent aussi ce que l'on fait, on peut attendre longtemps. On
   doit faire, et le mouvement s'engagera. C'est comme cela que la France
   sera fidèle à elle-même.

   Et puis une dernière conviction : non seulement les Nations ne vont pas
   disparaître, mais elles vont jouer un plus grand rôle dans l'économie
   mondiale. C'est une idée sur laquelle je voudrais me battre en cette
   année 2010. Dans la crise, les Nations ont retrouvé leur rôle
   protecteur. C'est très curieux tout ceci : certaines entreprises et
   certaines banques affirmaient qu'elles n'avaient plus de nationalité.
   Banques mondiales, entreprises mondiales, globales : c'est curieux,
   quand le vent a soufflé plus fort, elles ont retrouvé spontanément
   leurs racines nationales. C'est curieux, quand il y a le partage des
   bénéfices, on est global, quand il y a des problèmes, on trouve très
   facilement le guichet national pour éviter la faillite··· Là, nous
   n'étions plus dans l'entreprise sans nationalité. Pas une ne s'est
   trompée de guichet, pas une n'a frappé à la mauvaise porte.

   José, tu as parlé de l'État, je pourrais te rejoindre. Je veux parler
   de la Nation. C'est comme si la crise avait révélé les nationalités que
   la mondialisation avait semblé condamner. C'est comme si la crise
   mettait en lumière que le pacte social et le pacte civique sont
   étroitement liés à la Nation. Il n'y a pas de pacte social et de pacte
   civique sans la Nation. C'est dire qu'entre la nouvelle gouvernance
   mondiale qui se met en place, l'Europe qui se construit - et je partage
   ton point de vue, José, qu'il faut aller vers plus d'Europe -, les
   grandes métropoles dont on a besoin aussi, la Nation a cependant toute
   sa place parce qu'elle est porteuse de valeurs, de culture, d'identité
   et que la diversité est un moteur du progrès. Mais si la diversité est
   un moteur du progrès, ne fuyez pas l'identité, car sans identité il n'y
   a pas de diversité. Comme il est étrange, ce débat où tout le monde est
   d'accord pour la diversité et où tant ont peur de l'identité.
   L'identité n'est pas une pathologie, disait LÉVI-STRAUSS. Il n'y a pas
   de diversité sans identité. Et l'identité est liée, bien sûr, à la
   Nation. L'uniformité n'a pas d'avenir et je voudrais vous faire
   partager cette conviction que l'avantage concurrentiel se forge en
   tirant le meilleur parti de soi-même, non en imitant les autres. C'est
   cela l'avantage concurrentiel, il n'est pas dans l'imitation pâle d'un
   prétendu modèle. Il est dans la capacité à donner le meilleur de
   soi-même. Raison de plus pour que nous discutions de notre identité.
   Notre place dans le monde dépendra demain de la confiance que nous
   aurons en nous-mêmes, dans les valeurs qui nous unissent, dans notre
   culture, dans notre capacité à dessiner un avenir commun.

   Serons-nous capables de promouvoir une idée ouverte, généreuse de la
   Nation, et de partager sa souveraineté parce que nous saurons assumer
   notre identité, parce que nous en serons assez fiers pour ne pas avoir
   peur de la perdre en nous ouvrant aux autres ? C'est ceux qui ont une
   identité forte qui n'ont pas peur de s'ouvrir aux autres, c'est ceux
   qui ont une identité faible qui tremblent à l'idée de s'ouvrir. Le
   débat sur l'identité est majeur. Avec une identité forte, on n'a pas
   peur des autres ; avec une identité fragile, on a peur de tout ce qui
   semble différent. C'est la question qui se pose à la France, vieille
   Nation construite par la volonté sans cesse renouvelée de tant de
   générations à travers les siècles. C'est la question qui se pose à
   toutes les Nations du monde, exposées comme à chaque période de crise,
   à la tentation de l'égoïsme national. C'est dire que le débat sur
   l'identité nationale n'est pas un débat tourné vers le passé mais un
   débat tourné vers l'avenir, vers la construction du monde qui vient. Le
   monde qui vient, c'est l'affaire d'identités fortes qui se comprendront
   et qui se respecteront. Ce n'est pas un monde aplati où tout le monde
   perdra son identité, sa culture, ses valeurs, son identité personnelle.
   C'est dire que le débat sur l'identité nationale n'est pas le prélude à
   un repliement, à une fermeture mais qu'il est, au contraire, la
   condition de l'ouverture. Mais comment tant de gens intelligents ne
   comprennent-ils pas cela ! Hier, nos valeurs, notre modèle social, qui
   est si lié à notre identité, semblaient condamnés à être en décalage de
   plus en plus grand avec la marche du monde. Aujourd'hui, les voilà qui
   apparaissent de plus en plus en adéquation avec les attentes des
   peuples, avec les nécessités de l'époque, avec ce besoin qui s'exprime
   partout d'une exigence morale et d'un nouvel humanisme. Le débat sur
   notre identité, c'est un débat pour être au rendez-vous de l'Histoire
   qui est en train de s'écrire. Ce n'est pas seulement une question
   d'immigration, bien sûr, ce n'est pas seulement une question de
   religion, naturellement. C'est une question de langue, de culture,
   d'art, de science, d'éducation, de société, d'économie. C'est au fond
   une question de civilisation. La force de notre identité, c'est notre
   plus grand atout face aux défis du XXIe siècle. Alors ce débat, c'est
   bien mal me connaître que d'imaginer que nous allons l'arrêter. Au
   contraire, nous allons le poursuivre, l'enrichir, l'amplifier, afin que
   pour chaque Français les mots " Nation " et " République " reprennent
   tout leur sens, pour chacun, quelle que soit son origine, quel que soit
   le quartier que l'on habite, quel que soit le milieu social où l'on est
   né parce que c'est ainsi que nous serons forts, c'est ainsi que nous
   serons prospères, c'est ainsi que nous serons unis.

   Mesdames et Messieurs, vive la France, vive la République.

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