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Discours politique

Nicolas Sarkozy, Inauguration du Fonds Paul RICOEUR (27/05/2010)

   Madame et Monsieur les Ministres,

   Mesdames et Messieurs les élus,

   Monsieur le Président de l'Institut Protestant de théologie,

   Monsieur le Doyen de la Faculté de Théologie Protestante de Paris,

   Monsieur le Président du Conseil Scientifique du fonds Ricoeur,

   Mesdames et Messieurs,

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   Consulter la vidéo

   Seul le prononcé fait foi

   Nous voici donc réunis dans ces locaux magnifiquement rénovés et
   modernisés de l'Institut Protestant de théologie pour inaugurer
   l'installation du fonds Ricoeur. Nous ne célébrons pas seulement un
   legs de 15000 volumes désormais accessibles à tous mais aussi la
   mémoire d'un penseur dont cette bibliothèque de travail et les archives
   personnelles témoignent de l'étendue de la réflexion et des
   connaissances, à la dimension de son oeuvre qui le place parmi les plus
   grands philosophes français de la deuxième moitié du XXe siècle.

   Paul Ricoeur est mort il y a cinq ans, le 20 mai 2005. Il était né en
   1913. Naissance difficile : il échappe de peu à la mort. Très vite il
   perd sa mère. Son père est tué en 1915 durant la bataille de la Marne.
   Il est orphelin, " pupille de la Nation ". Il soigne sa solitude en
   dévorant les livres et en recopiant les cartes de ses Atlas. Au lycée
   de Rennes, son professeur de philosophie lui fait découvrir la
   discipline qui le passionnera toute sa vie. Il hésite avec les lettres.
   Sur ses copies les correcteurs inscrivent " trop philosophique ". Il
   présente le concours d'entrée à l'École Normale Supérieure. Il échoue.
   Il le confessera plus tard : quand on lui posait des questions, il
   croyait qu'il fallait dégager une réponse de vérité. Cela ne paye pas
   dans les concours ! Il apprend. En 1935, il est reçu deuxième à
   l'agrégation de philosophie.

   Toute sa vie il sera chercheur, ou plutôt penseur. Il sera aussi
   enseignant parce qu'il n'imaginera jamais penser seulement pour
   lui-même, parce que toute sa vie il aura la passion du partage, de la
   transmission. Enfant, l'école sera sa joie, son échappatoire à la
   solitude, à l'austère éducation de sa famille. Adulte, il continuera
   d'éprouver pour elle un attachement presque charnel.

   Au lieu de se tourner vers lui-même, de ressasser ses souffrances et
   ses blessures intimes, il se tourne vers les autres. A aucun moment, il
   ne sera étranger à son siècle. Il s'y enracine, au contraire.

   Au soir de sa vie, il dira " On entre souvent dans les questions
   politiques et sociales par l'indignation ". Des indignations, le XXe
   siècle lui en offre beaucoup d'occasions. Sa pensée y trouve une source
   infinie d'inspiration et ce qui est l'un des fils directeurs de sa
   réflexion : la conscience du mal.

   Dans les années Trente il s'engage politiquement. Il milite. Il
   soutient le Front Populaire. Mais farouchement pacifiste, obsédé par
   l'injustice du Traité de Versailles, il ne voit pas la montée du péril
   nazi. Quarante ans plus tard, cet honnête homme reconnaîtra " Je me
   juge sévèrement sur ce point aujourd'hui ". Il vit l'effondrement de
   1940 avec un profond sentiment de culpabilité. Il le surmonte en se
   battant courageusement à la tête de sa section. Encerclé, fait
   prisonnier, il est envoyé dans un camp, en Poméranie orientale. Il
   reste prisonnier cinq ans au milieu des poux et des brimades, accablé
   par l'ennui et la faim. Avec sept autres officiers français, il
   organise une " chambrée des philosophes ". On partage les colis, on
   vole des bûches pour cuisiner clandestinement, on essaye de faire du
   vin avec des raisins secs, on discute de Kant et de Spinoza. L'un des
   camarades de captivité de Paul Ricoeur se souvient d'une conférence
   éblouissante sur Nietzsche donnée par celui-ci " sans un livre et sans
   une note ". Il étudie. Il écrit. Il lit. Il prépare sa thèse de
   doctorat. Il cache sous son matelas un livre en allemand de Husserl qui
   est interdit et qu'il a entrepris de traduire. Une fois de plus c'est
   dans les livres qu'il oublie la pesanteur du quotidien. " Je vivais
   dans les livres, un peu comme dans mon enfance " confiera-t-il plus
   tard.

   Dans le climat de désarroi et de sourde culpabilité qui règne parmi
   tous ces officiers d'une armée défaite, le prisonnier Ricoeur prend peu
   à peu conscience, comme beaucoup de ses camarades, qu'il n'y a rien à
   attendre pour le redressement de la France " d'une complaisance à la
   défaite ". En novembre 1942, après l'invasion de la zone libre la
   légitimité est passée tout entière à la France combattante. Dans son
   journal, il note à propos des Français libres : " les clochards sont
   redevenus des soldats ".

   En même temps, il prend ses distances avec l'engagement partisan. Il
   entreprend comme il dit de se " désintoxiquer de la politique ". Il ne
   s'en désintéressera pas pour autant, parce que tout ce qui se passe
   autour de lui l'intéresse et parce que sa capacité d'indignation ne
   s'usera jamais. Le retour en France est épique. Il passe par le camp de
   Bergen-Belsen où l'horreur nazie se dévoile dans toute son ampleur aux
   yeux de ces prisonniers de guerre qui n'avaient jamais rencontré de SS.

   C'est au Chambon-sur-Lignon, où les protestants ont caché et sauvé tant
   d'enfants juifs, qu'il va se ressourcer. Il y reprend ses recherches et
   son enseignement.

   Dans son parcours philosophique il rencontre tous les systèmes de
   pensée, et s'oppose à eux, lui qui est étranger à tout esprit de
   système. Au fur et à mesure que la pensée du siècle déconstruit le
   sujet, il le reconstruit. Au fur et à mesure qu'elle jette à bas la
   conscience et la liberté, il les relève. A la mort maintes fois
   proclamée de la philosophie, il oppose sa nécessité. Il ne se dérobe
   devant aucune critique. Il relève tous les défis. Il affronte
   l'existentialisme, le marxisme, le structuralisme...

   Philosophe avant tout, il explore les frontières de la philosophie et
   même au-delà. Il s'aventure, mais toujours en philosophe, sur le
   terrain de l'histoire, de la psychologie, de l'anthropologie, de la
   biologie, parce que le dialogue avec les autres savoirs lui paraît
   essentiel.

   A la Sorbonne, à Nanterre, à Chicago, dans la Revue Esprit, il poursuit
   inlassablement sa quête de vérité et de conscience de soi, sensible aux
   bouleversements de son époque, aux malheurs du temps. En mai 68 il
   pressent que rien ne sera plus comme avant dans le rapport entre
   enseignants et enseignés. Lucidement, il écrit " Nous sommes entrés
   dans un temps où il faut faire du réformisme et rester
   révolutionnaires. "

   Révolutionnaire, il le sera toujours dans l'ordre de la pensée face aux
   grandes constructions totalisantes qui imposent successivement leur
   domination sur toute la vie intellectuelle.

   Révolutionnaire, il le sera parce que les thèmes qui lui sont chers, la
   volonté, le mal, l'amour, la justice portent en eux la remise en cause
   de tous les ordres établis.

   Son principal biographe le qualifie de " Juste en quête des voies
   conduisant à la sagesse pratique ". Une sagesse pratique, c'est une
   sagesse en prise avec la vie. Au fond, lui aussi, il veut changer la
   vie, mais de l'intérieur.

   Permettez à un homme politique de citer deux réflexions de Paul Ricoeur
   qui parmi tant d'autres font écho à sa propre réflexion. La première a
   trait au devoir de mémoire.

   " Les historiens, dit-il, ne doivent pas oublier que ce sont les
   citoyens qui font réellement l'histoire. Les historiens ne font que la
   dire ; mais ils sont eux aussi des citoyens responsables de ce qu'ils
   disent, surtout lorsque leur travail touche aux mémoires blessées
   [...]. Je suggère que nous unissions la notion de devoir de mémoire,
   qui est une notion morale, à celles de travail de mémoire et de travail
   de deuil, qui sont des notions purement psychologiques. Mais le dernier
   mot doit rester au concept moral de devoir de mémoire, qui s'adresse, à
   la notion de justice due aux victimes ".

   Le deuxième a trait, précisément, à l'idée de justice et à
   l'utilitarisme " l'utilitarisme ne propose pour idéal que la
   maximisation de l'avantage moyen du plus grand nombre au prix du
   sacrifice d'un petit nombre à qui cette implication sinistre doit
   rester dissimulée ".

   Mais c'est quand il parle du mal qu'il est peut être le plus profond et
   le plus émouvant. Derrière le mal il y a la souffrance et le suicide de
   son fils lui fait expérimenter l'extrême limite de la souffrance
   humaine.

   " Que l'on soustraie la souffrance infligée aux hommes par les hommes
   et on verra ce qui restera de souffrance dans le monde... " Il restera
   au moins celle là : la souffrance d'un père devant son enfant qui s'est
   donné la mort. " Pourquoi moi ? " " Pourquoi lui ? " Il l'avoue, aucune
   réponse pratique ne suffit plus. Il ne reste que le travail de deuil :
   délier " une à une les attaches qui nous font ressentir la perte d'un
   être cher comme perte de nous-mêmes ".

   Paul Ricoeur ne cherche pas la réponse définitive aux éternelles
   questions de la philosophie auxquelles il se confronte. Il ne cherche
   pas à conclure. Sa pensée est un cheminement. On ne comprend pas ce
   cheminement sans se tourner vers la culture et la foi dans lesquelles
   sont enracinées sa sensibilité et sa pensée. Il se veut philosophe et
   non théologien. Il veut que son argumentation se suffise à elle-même,
   qu'elle ne fasse appel à aucun présupposé religieux.

   Toute sa vie, il s'efforce de faire le plus rigoureusement possible la
   part des choses. Mais l'inspiration vient du protestantisme comme
   culture et comme foi et du christianisme social comme engagement.

   Évoquer la grande figure de Paul Ricoeur c'est donc évoquer aussi les
   plus hautes vertus intellectuelles, morales et spirituelles du
   protestantisme français.

   Ce n'est pas faire injure au principe de laïcité dont les protestants,
   mieux que quiconque, connaissent la valeur, parce qu'ils se sont battus
   pour elle, parce qu'ils en sont parmi les principaux artisans. Ce n'est
   pas faire injure au principe de laïcité que de reconnaître dans le
   protestantisme une pensée de la liberté et de la responsabilité
   humaines.

   Une éthique forte, rigoureuse, exigeante.

   Un esprit d'indépendance.

   Une volonté de résistance à toutes les oppressions.

   Une fidélité sans faille à la Nation et à la République.

   Voilà ce que le protestantisme a gravé dans l'esprit et le coeur de
   tous les enfants des morts de la Saint-Barthélémy, des Camisards
   traqués dans les Cévennes, des femmes protestantes enfermées dans la
   Tour de Constance à Aigues-Mortes qui écrivaient " Résister " sur le
   mur de leur prison, des Justes du Chambon-sur-Lignon qui cachaient les
   enfants juifs parmi leurs propres enfants...

   Le protestantisme fait partie de notre histoire, de notre culture, et
   oserai-je le dire, il est partie intégrante de notre identité
   nationale.

   Comment ne pas penser à ce que disait ici-même Jules Ferry lorsqu'il
   inaugura en 1877 les locaux que l'État venait d'offrir à la nouvelle
   Faculté de Théologie Protestante de Paris ?

   " Le protestantisme a été, dans l'histoire moderne, la première forme
   de la liberté (...). La Révolution de 1789 (...) a été faite en partie
   pour vous : elle est pour vous la date de l'affranchissement définitif
   ".

   Il ajoutait : " l'État est ici à sa place, il a ici sa part, non pour
   fixer le dogme, qui ne lui appartient pas, mais à un double titre qui
   lui est propre, celui de gardien de la cité terrestre et celui de
   gardien du savoir humain... "

   C'était avant la séparation de l'Église et de l'État...

   Mais quelque chose de profondément vrai demeure dans ces paroles
   prononcées par le grand républicain qui inventa l'École laïque.

   Nous sommes ici dans un lieu d'étude et de réflexion non dans un lieu
   de culte. Ce qui est en jeu ici, dans cette Faculté de Théologie
   Protestante de Paris plus que séculaire, qui appartient à toutes les
   confessions protestantes et qui est ouverte à tout le monde, c'est la
   transmission d'une connaissance et d'un savoir qui représentent un
   véritable trésor d'humanité et qui fait partie de l'héritage d'une
   civilisation que nous voulons garder vivante. Croyants ou non croyants
   le legs de 2000 ans de pensée et de civilisation chrétiennes nous
   concerne tous.

   A une époque où l'on s'émeut à juste titre du risque de disparition de
   certaines espèces vivantes, de certaines langues et de certaines
   cultures, comment pourrions-nous rester indifférents au risque
   d'assèchement d'une tradition spirituelle à laquelle nous devons notre
   idée de l'Homme ?

   Et ne voyons-nous pas aussi que la théologie telle qu'on l'enseigne ici
   nous préserve du charlatanisme, de l'esprit sectaire et rétrograde qui
   menacent de dénaturer le sentiment religieux et de l'engager sur des
   chemins peu compatibles avec les idéaux et les valeurs de notre
   civilisation ? Laissons tous ceux qui éprouvent le besoin de croire
   entre les mains de n'importe qui, n'ayant reçu aucune formation
   théologique sérieuse ancrée dans une longue tradition intellectuelle et
   c'est la société tout entière qui aura à en souffrir.

   C'est vous dire combien je me réjouis de voir la vieille faculté de
   théologie protestante si vivante, si moderne.

   C'est vous dire combien je me réjouis de constater l'esprit d'ouverture
   et l'esprit oecuménique qui règne ici.

   C'est vous dire combien je trouve légitime votre demande de voir
   reconnaître les diplômes délivrés par l'enseignement supérieur
   protestant et fixer la liste de leurs équivalences comme cela a été
   fait pour l'enseignement supérieur catholique. Je souhaite qu'un groupe
   de travail soit rapidement constitué pour faire des propositions en ce
   sens au Gouvernement.

   Mesdames et Messieurs,

   Alors que l'économie et la société redécouvrent dans la crise sans
   précédent qui secoue le monde, un profond besoin d'éthique, alors que
   le progrès des sciences et des techniques met nos valeurs chaque jour à
   l'épreuve et que le capitalisme est en quête de morale, le silence des
   grandes religions serait incompréhensible tant elles sont dépositaires
   ensemble d'une partie essentielle de la sagesse humaine.

   Elles n'apporteront rien en se dressant contre la science et contre
   l'économie.

   " La théologie que nous enseignons ici, disait en 1877 le doyen de
   votre faculté, accepte avec confiance les procédés et les méthodes
   auxquels est tenue de se soumettre la science moderne ".

   C'est dans des lieux comme celui-ci que ce dialogue confiant entre la
   science et la religion peut s'organiser. C'est peut-être ce que nous
   avons de mieux à opposer à la mort lente d'une certaine idée de la
   civilisation et d'une certaine idée de l'Homme.

   De Paul Ricoeur, on a dit que cet homme si austère dans son travail, si
   plein de probité et de rigueur, aimait beaucoup rire. Peut-être tout
   simplement parce qu'il aimait la vie et que cet amour de la vie était
   plus fort que toutes les peines et toutes les souffrances. Peut-être ce
   rire fut-il la forme la plus irréfutable de sa sagesse. Peut-être
   était-ce pour cela que ses élèves l'aimaient tant. Peut-être que c'est
   ce qui manque le plus à notre époque.

   Poser la question c'est dessiner déjà l'ampleur du défi que nous avons
   personnellement et collectivement à relever et la part qui peut être la
   vôtre à la croisée de tous les savoirs qui concernent l'homme le plus
   directement, oserai-je dire, le plus intimement.

   C'est une tâche redoutable.

   Dans la stricte fidélité aux principes de la laïcité, vous pouvez
   compter sur le respect, la compréhension et le soutien de cette
   République qui vous doit tant.

   Et vous pouvez aussi compter sur moi.

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