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Discours politique

Nicolas Sarkozy, (06/01/2012)

   Monsieur le Président Poncelet,

   Mesdames et Messieurs les parlementaires,

   Monsieur le Maire,

   Madame et Messieurs les Ministres,

   Et si vous me le permettez, mes chers amis,

   C'était il y a 6 siècles. Par cette froide journée de janvier 1412,
   alors que la Meuse était prise par les glaces, une humble famille de
   laboureurs fêtait la naissance d'un cinquième enfant ; une petite fille
   que ses parents ont baptisée du nom de Jeanne.

   Je crois très important pour l'idée que nous nous faisons de la nation
   française d'honorer la mémoire des personnages qui, au travers de notre
   histoire, ont à ce point marqué l'identité de notre pays et ont une
   telle place dans le cœur de chacun de nos concitoyens.

   En cet hiver 1412, la France, peut-être comme rarement dans son
   histoire, était sur le point de s'effondrer et de disparaître, de
   disparaître à jamais.

   La France était envahie, la France était divisée, la France était
   livrée aux pillards, aux bandes armées. L'œuvre lente et patiente de
   construction nationale qui avait mobilisé l'énergie de tout un peuple
   et dix-sept générations d'une même dynastie depuis l'an Mille, semblait
   condamnée.

   Charles VI était emprisonné dans sa folie. La lutte fratricide que se
   livraient les grands féodaux conduisait notre pays tout droit à la
   guerre civile. Depuis 1415, le roi d'Angleterre s'était proclamé roi de
   France et plus de 7 000 chevaliers français étaient tombés à Azincourt.
   Azincourt, un nom, un lieu, une bataille qui comptent dans la mémoire
   nationale.

   A la mort de Charles VI, en vérité, il n'y avait plus une France mais
   trois France.

   Une France du Nord et de l'Ouest tombée aux mains des Anglais.

   Une France de l'Est dominée par la Maison de Bourgogne.

   Une France méridionale plus ou moins contrôlée par le parti des «
   Armagnacs » qui défendait encore - mais pour combien de temps ? - les
   droits du Dauphin réfugié au sud de la Loire et que ses ennemis
   appelaient avec mépris le petit Roi de Bourges.

   Roi sans couronne, Roi chassé de sa capitale, Roi errant de ville en
   ville, Roi renié par sa propre mère, Roi désavoué par la plupart de ses
   vassaux, Roi défait sur les champs de bataille et dont en vérité le
   salut ne tenait plus qu'à une seule ville : Orléans.

   Et ici, sur la rive gauche de la Meuse, on était resté fidèle au Roi de
   France.

   Le BARROIS MOUVANT, comme on l'appelait à l'époque, est l'une des rares
   terres du Nord de la Loire qui prêtait encore allégeance au Dauphin.

   C'était ici, dans cette terre. Si on ne connait pas cela, on ne peut
   pas comprendre votre attachement à la France.

   C'est sur cette terre, la vôtre, qui refusait obstinément de se
   détacher de la France que Jeanne, en ce début du XVe siècle, est
   descendue au jardin de son père et qu'elle entendit pour la première
   fois un appel.

   Elle avait treize ans et elle jura qu'elle resterait toujours pure et
   toujours fidèle à ces voix.

   Ce 600e anniversaire c'est l'occasion de rappeler cela, parce que cela
   compte dans notre mémoire nationale. Dans votre mémoire régionale
   aussi, cela compte, bien sûr. Vous êtes les héritiers de cette jeune
   fille. Mais nous tous, nous portons ce destin commun.

   Ces voix s'adressaient-elles à l'âme de la Chrétienne ou bien
   venaient-elles directement du cœur de la petite Française ? Personne ne
   peut répondre à cette question. Et je crois que le plus sage, c'est de
   laisser à Jeanne son mystère en respectant sa foi et son courage.

   Ce n'est pas un sujet de division, les voix de Jeanne. C'est une
   question de mystère, c'est une question de respect. Et chacun, au creux
   de son cœur, peut penser que c'est vrai, peut espérer que c'est vrai,
   ou peut donner une autre interprétation.

   Cette histoire n'est pas une légende, Jeanne n'est pas une légende.
   C'est une histoire vraie.

   Jeanne, la petite paysanne illettrée qui a eu droit au mépris de ses
   juges,

   Jeanne, la Pucelle, qui a suscité tant de sarcasmes de la part de ceux
   pour lesquels le courage ne pouvait être que masculin, grande modernité
   dans cette histoire,

   Jeanne fut en vérité le visage de la première résistance française à
   l'époque où, au milieu des plus terribles épreuves, se forgea la
   conscience nationale.

   Je ne dis pas, naturellement, que l'identité nationale, et la nation, -
   d'autres historiens ont travaillé avec brio dessus -, a commencé avec
   Jeanne. Mais Jeanne fait partie de notre identité nationale, elle l'a
   forgée, elle l'a renforcée.

   En 1429, en février, elle quitta Vaucouleurs par la porte de France,
   juste à côté de nous, et elle quitta Vaucouleurs pour entrer dans
   l'histoire de France à jamais.

   On connaît la suite : Chinon, le siège d'Orléans, le sacre de Reims.

   J'ai voulu venir, en tant que chef de l'État, à Domrémy et à
   Vaucouleurs, parce que c'est ici que tout a commencé. J'aurais pu aller
   à Orléans, avec plaisir. J'aurais pu aller à Chinon, j'aurais pu aller
   à Reims, j'aurais pu aller ailleurs. Mais c'est ici que tout a
   commencé, que Jeanne plonge les racines de sa propre histoire.

   A Orléans, cette jeune femme qui, selon ses propres termes, « n'était
   qu'une pauvre fille qui ne savait ni monter à cheval ni mener la guerre
   », se jeta à corps perdu dans la mêlée avec son étendard et son amour
   profond pour la France.

   Blessée par une flèche anglaise, elle se relève et elle remonte à
   l'assaut.

   Et Orléans fut libérée.

   Et deux mois plus tard, Charles VII était sacré à Reims. C'est elle qui
   convainquit le Roi d'aller se faire sacrer à Reims.

   Jeanne savait que sa mission était accomplie. Sur la route du retour,
   elle confia à l'un de ses compagnons d'armes : « je durerai un an,
   guère plus ».

   Ses voix l'abandonnèrent.

   Jeanne échoua devant Paris. Un mois plus tard, elle était désarçonnée
   devant Compiègne et tombait aux mains de l'ennemi.

   Là commence un long calvaire qui allait durer un an. Un an pendant
   lequel elle va devoir affronter la solitude, la peur et des juges
   obstinés à sa perte.

   Question après question, elle déjoua les pièges les plus habiles, se
   défendit pied à pied sans renier sa foi, sans renier son Roi.

   Rien ne lui fut épargné. Elle fut traînée en pleine nuit dans une salle
   de torture. Elle fut ensuite conduite au milieu d'un cimetière où l'on
   avait dressé un échafaud, on la livra à un simulacre d'exécution.

   Elle fut humiliée, épuisée, désespérée, terrorisée. Ce n'est pas ce
   qu'il y a de moins bouleversant dans Jeanne, sa faiblesse humaine. Elle
   finit par admettre tout.

   Ce qui permet de dire qu'il ne faut pas oublier que, derrière
   l'héroïne, il y avait une toute jeune fille d'ici, de chez vous, de ce
   territoire, soumise à un traitement ignoble.

   La faiblesse dont elle fit preuve ce jour-là révèle sa fragilité
   humaine et donne donc à son incroyable courage plus de valeur encore.
   Puisque Jeanne pouvait être faible quand elle fut forte, c'est parce
   qu'elle a dominé sa faiblesse.

   Trois jours plus tard, elle se ressaisit, dénonça ses aveux et reprit
   ces vêtements d'homme dont il lui était fait un crime. Jeanne était
   condamnée et elle le savait.

   Le 30 mai 1431, Jeanne, la tête rasée, était conduite au bûcher.

   A son principal accusateur, elle lança : « évêque, c'est par vous que
   je meurs ».

   Le propre secrétaire du Roi d'Angleterre, qui assistait à l'exécution
   s'écria : « Nous sommes tous perdus. ». L'histoire de Jeanne n'est pas
   une histoire comme les autres.

   Il n'avait pas tort. Jeanne avait donné le signal de la reconquête, ses
   anciens compagnons reprenaient les armes.

   Un quart de siècle plus tard, la quasi-totalité de la France était
   redevenue française.

   Nous sommes les héritiers de cette histoire. Nous ne pouvons pas
   l'ignorer. Et commémorer, c'est une certaine façon de remercier. Ne pas
   commémorer, c'est oublier et c'est, au fond, ne pas savoir dire merci à
   tous ceux qui ont fait que, aujourd'hui, la France peut être une grande
   Nation qui compte dans le concert international.

   La France n'est pas une page blanche.

   La place de Jeanne d'Arc n'était donc pas dans la légende dorée, mais
   dans l'Histoire de France.

   Pour l'Église, Jeanne est une sainte. Pour la République, Jeanne est
   l'incarnation des plus belles vertus françaises et pour la République,
   Jeanne est l'incarnation du patriotisme, le patriotisme qui est l'amour
   de son pays sans la haine des autres et, ici, on sait parfaitement ce
   que cela veut dire Le patriotisme, l'amour viscéral pour la France sans
   la haine des autres. Car Jeanne aime la France mais elle ne hait
   personne. Ici, on aime la France et on veut être ami avec tous ses
   voisins.

   Jeanne n'appartient à aucun parti, à aucune faction, à aucun clan.

   Jeanne, c'est la France dans ce que la France a de plus singulier et
   dans ce que la France a de plus universel, car Jeanne est sans doute la
   Française la plus connue, la plus respectée, la plus aimée dans le
   monde entier.

   Jeanne n'appartient à aucun parti, aucun clan en France. Mais je
   pourrais même dire que Jeanne, c'est encore au-delà de la France.

   Jeanne, c'est la France dans ce qu'elle a de plus noble et de plus
   humble.

   S'adressant à elle par-dessus les siècles Malraux lui a dit :

   « A tout ce pourquoi la France fut aimée, tu as donné un visage inconnu
   ».

   C'est à travers elle sans doute que nous pouvons le mieux faire sentir
   à nos enfants ce qu'il y a de beau dans la France et ce que la France
   peut représenter aux yeux de tous les hommes.

   En tant que chef de l'Etat, je me devais de rendre aujourd'hui, ici,
   sur sa terre de naissance, cet hommage solennel que la Nation rend à
   ceux auxquels elle doit sa liberté et sa grandeur. Il n'y a pas
   d'avenir pour un pays qui ne sait pas se souvenir. Il n'y a pas
   d'avenir pour un pays qui oublie d'où il vient, ce en quoi il croit, ce
   qu'il a fait, ce qu'il a construit.

   Jeanne d'Arc a sa place dans notre mémoire collective à côté de Victor
   Hugo, à côté du général de Gaulle, à côté de Jean Moulin, à côté d'Aimé
   Césaire, à côté des résistantes déportées à Ravensbrück.

   Il y a une filiation. Il y a un lien, tissé mystérieusement au travers
   des siècles, et qui fait que certains personnages de notre histoire ont
   compté à ce point que le temps qui passe ne les fait pas être oubliés
   du peuple de France, mais au contraire, considérés au fur et à mesure
   que les siècles passent avec plus de force.

   J'ai visité, il y a quelques instants, le musée où l'on voit Jeanne
   catholique et Jeanne laïque et républicaine, Jeanne dans laquelle
   toutes les familles spirituelles de la France se sont reconnues. Jeanne
   qui incarne les racines chrétiennes de la France, ce qui ne fait en
   aucun cas injure à la laïcité dans laquelle nous croyons tant.

   Malraux racontait qu'à Brasilia, on lui avait présenté un spectacle
   d'enfants avec une petite Jeanne d'Arc coiffée d'un bonnet phrygien.

   Puissions-nous continuer nous aussi de penser à elle comme le symbole
   de notre unité et ne pas la laisser entre les mains de ceux qui
   voudraient s'en servir pour diviser. Diviser au nom de Jeanne d'Arc,
   c'est trahir la mémoire de Jeanne d'Arc.

   Et, par ce souvenir, gardons vivante dans nos cœurs de Français cette
   idée de la France que nous avons le devoir de transmettre aux
   générations futures parce qu'elle est ce que nous avons au fond de plus
   précieux en patrimoine commun et en héritage commun.

   Je me souviens de cette vieille résistante qui répondait un jour à un
   journaliste qui recueillait son témoignage et qui disait :

   « Nous n'étions pas des héros, nous n'avions fait que notre devoir »

   Cette résistante était l'héritière directe de Jeanne d'Arc.

   En parcourant tout à l'heure les quelques kilomètres qui séparent
   Domrémy de Vaucouleurs, en longeant cette vallée de la Meuse qui fut
   tellement disputée au cours des siècles, en empruntant ce même chemin
   que Jeanne dut elle-même parcourir pour venir convaincre un soldat
   qu'elle ne connaissait pas, qu'elle avait été envoyée pour sauver la
   France, il m'apparait très clairement et très simplement que Jeanne
   d'Arc n'est pas seulement comme l'écrivait André Malraux : « le corps
   brûlé de la chevalerie ». Jeanne d'Arc est surtout, et pour toujours,
   l'un des plus beaux visages de la France.

   Je vous remercie.
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