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Discours politique

Jacques Chirac, Interview de Chirac au journal LE FIGARO (23/11/1996)

   C'est Pierre Messmer qui me l'a proposé, dans le cadre de la
   célébration du 20ème anniversaire de la mort d'André Malraux. Cette
   idée m'a paru immédiatement évidente. Pour tout ce qu'a été André
   Malraux, le combattant de la liberté, le passionné de justice, le
   découvreur d'art, l'écrivain, le compagnon plus que fidèle du Général,
   l'inventeur du Ministère de la Culture. Mais aussi, parce qu'il a fait
   rêver plusieurs générations, à force de panache. Pour lui - même et
   pour la France.

   Au contraire. Nous sommes dans une période incertaine, un moment
   charnière entre 2 époques. Beaucoup de Français sont en quête de
   repères, de références. Il y a une nostalgie de ce que représente André
   Malraux : l'action, l'engagement, la capacité de donner des réponses
   personnelles aux questions qui se posent à tout homme. Je souhaite que
   ces commémorations, avec le temps fort de l'entrée au Panthéon d'André
   Malraux, soient pour les Français l'occasion de communier dans des
   valeurs collectives, par exemple la fraternité, la volonté de
   construire sa vie au lieu de la subir. Et de s'apercevoir que ces
   valeurs sont actuelles, et exigeantes.

   J'étais un simple Secrétaire d'Etat, et lui un Ministre d'Etat, et bien
   davantage encore. Mais j'avais de bonnes relations avec André Malraux.
   Je l'avais bien connu parce que j'étais le rapporteur de la Commission
   du Plan chargée des affaires culturelles, présidée par André Chastel,
   qui avait eu l'idée d'un inventaire des richesses artistiques de la
   France, projet qui a vu le jour grâce et par André Malraux. Il m'est
   arrivé de déjeuner avec lui chez Lasserre, et je me souviens de
   conversations très animées sur le rôle des fétiches dans notre
   découverte des arts africains. En fait, tout a commencé avec les
   fétiches. Il était fascinant de l'écouter, ses réflexions prenaient
   très vite une dimension prophétique.

   J'admire les différents visages de Malraux. Particulièrement l'homme
   d'action et l'amateur d'art.

   Malraux était un compagnon du Général. Personnellement, je veux être
   fidèle à l'héritage moral et politique du gaullisme.

   Au-delà des écrits sur l'art, qui gardent leur originalité et leur
   fulgurance, je trouve que les grands romans de Malraux,
   particulièrement " l'Espoir ", que j'ai relu il y a quelques mois, sont
   extraordinaires d'intensité, d'ampleur. Il y a une urgence, presque
   journalistique, mise au service de réponses métaphysiques. L'émotion
   n'a certainement pas vieilli.

   Tous, bien sûr. Quand Victor Hugo est entré au Panthéon, la France a
   honoré le géant de la littérature, mais aussi le chantre de la
   République. Et c'est la même chose pour Zola ou pour Voltaire.

   Le refus d'une hiérarchie des cultures, parce que c'est une approche
   profondément ouverte et généreuse, et profondément moderne. Et aussi et
   surtout, le rejet d'une conception aristocratique du savoir. L'idéal de
   partage, qui a vraiment " porté " le concept des Maisons de la Culture,
   me touche beaucoup. Bien entendu, il n'y a pas de culture sans liberté
   de créer. Bien entendu, le rayonnement culturel de la France est un
   enjeu considérable, mais l'idée de " démocratie culturelle " est pour
   moi primordiale

   Oui, l'égalité des chances par la culture.

   Tout se joue autour de l'enfant. L'objectif est de donner à chaque
   enfant sa chance culturelle. Cela doit commencer, très tôt, à l'école,
   par une lutte efficace contre l'illettrisme. Les enseignants font un
   travail remarquable, et nous avons d'excellentes écoles maternelles et
   primaires. Mais les maîtres sont aujourd'hui confrontés à des cas très
   difficiles. Des enfants qui vivent tellement en dehors de l'expression
   orale, de la simple communication au sein de leur famille, qu'ils sont
   d'emblée démunis face aux techniques actuelles d'apprentissage de la
   lecture et de l'écriture.

   Il y a une réflexion à conduire en matière de formation des maîtres, de
   nouvelles pédagogies à trouver. Faire en sorte qu'il n'y ait plus
   d'enfants entrant en sixième sans maîtriser la lecture et l'écriture,
   c'est vraiment l'une des ambitions de mon septennat. Toujours à
   l'école, je veux réouvrir le chantier des enseignements artistiques.
   D'autres pays, comme l'Italie, réussissent à faire de leurs jeunes
   élèves les citoyens d'une même patrie culturelle, parce qu'on leur
   enseigne très tôt l'histoire de l'art, les disciplines de la
   sensibilité qui leur donnent les mêmes références et leur permettent de
   communier dans les mêmes émotions. Nous devons avoir la même démarche.
   Pour cela, il faut donner aux maîtres la formation nécessaire, modifier
   les programmes, non seulement pour rétablir un minimum d'égalité des
   chances par rapport à la culture, mais aussi pour renforcer la cohésion
   sociale. Je me souviens par exemple d'un reportage à la télévision, sur
   un collège de ZEP, où les élèves, de toutes origines, répétaient un
   opéra en latin. C'était un vrai défi, qui avait fait d'une classe
   disparate un groupe soudé, très fier d'avoir réalisé, ensemble, quelque
   chose de difficile. Il y a donc un plan national pour les enseignements
   artistiques à mettre en oeuvre, sur plusieurs années, en liaison, bien
   sûr, avec les conservatoires, les écoles spécialisées, qui vont eux
   aussi bénéficier d'une nouvelle loi, préparée par le Ministre de la
   Culture. La question centrale, dans le droit fil du rêve d'André
   Malraux, c'est de donner à chacun les clés de notre patrimoine commun.
   Pour moi, la nouvelle Fondation du Patrimoine, c'est justement cela :
   rendre aux Français le patrimoine de proximité, telle grange, tel
   moulin, telle fontaine. qui fait la richesse d'un village, d'une
   région. C'est encore un enjeu de démocratie culturelle.

   Tout ce qui fait l'identité culturelle de la France, ce qui fait de
   notre pays une nation culturellement vivante. La création, sous toutes
   ses formes. Je pense, par exemple, à notre cinéma, qui est au premier
   rang du cinéma européen, qui s'exporte, qui s'est donné les moyens, non
   seulement de résister, mais de se développer ; notre système d'aides
   est d'ailleurs en passe de servir de modèle. Et puis, j'y reviendrai,
   il faut jouer la carte de la francophonie, être présent sur les réseaux
   de l'information internationale, et prendre toute notre place dans la
   construction d'une Europe de la culture.

   Il s'agit simplement de s'adapter à un paysage culturel qui a
   complètement changé en trente ans. Quand André Malraux était Ministre
   des Affaires Culturelles, toute la politique culturelle de la France
   dépendait de l'Etat. Aujourd'hui, elle est conduite et financée, pour
   les 2 tiers, par les collectivités locales et les associations. Dans ce
   contexte, qui est celui de la décentralisation, les méthodes, les
   structures ne peuvent rester les mêmes. Le partenariat devient un
   concept-clé. Le Ministre de la Culture a souhaité réadapter le
   Ministère à ce nouveau paysage et à ses nouvelles missions. D'où l'idée
   d'une refondation sur laquelle vient de travailler la Commission
   Rigaud. C'est une démarche que j'approuve.

   Non. Le clivage traditionnel droite-gauche est, me semble - t - il, de
   moins en moins pertinent. Cela vaut pour la culture comme pour tout le
   reste.

   Parmi les "Grands Travaux", j'ai toujours trouvé que le Louvre était
   une superbe réussite. C'est vraiment l'un des plus beaux si ce n'est le
   plus beau musée du monde. Je ne veux pas ajouter aux Grands Travaux. Je
   voudrais simplement que la Colline de Chaillot devienne un haut lieu
   des Civilisations et des Arts qui ne sont pas au Louvre. Nous pouvons
   avoir un ensemble extraordinaire, avec d'un côté Guimet, pour l'Asie,
   qui va être rénové, et de l'autre, le futur Musée du Trocadéro, avec
   l'Afrique, l'Amérique précolombienne, l'Insulinde, l'Arctique,
   l'Océanie, bref, les 3 quarts de l'humanité. Un Musée du Trocadéro qui
   sera tout à la fois le Musée de l'Homme, des Civilisations et des Arts,
   j'y insiste, avec une double dimension, artistique et scientifique. Et
   sa vitrine sera au Louvre, où seront rassemblés, dans un lieu propice,
   des chefs d'oeuvre absolus. Ainsi, l'on pourra admirer une statue Fang
   exceptionnelle au Louvre, et découvrir, au Musée du Trocadéro,
   l'histoire de cette oeuvre, à quoi elle correspond dans une approche
   ethnologique, religieuse, géographique. C'est un nouveau type
   d'établissement qu'il faut inventer au Trocadéro, en liaison
   naturellement avec le Muséum d'Histoire Naturelle.

   Oui, mais qui s'inscrit dans l'existant. D'ailleurs, la rénovation du
   Musée de l'Homme, plus que nécessaire, était décidée depuis longtemps.

   D'une extrême curiosité, je pense, et d'un goût pour le beau, sans
   exclusive. J'ai d'abord découvert l'Asie vers 14-15 ans, en étant très
   assidu au Musée Guimet. Le reste est venu peu à peu au hasard
   d'expositions de voyages de lectures, de visites chez les antiquaires.

   Ce n'est pas vrai. Tenez, par exemple, ici, dans mon bureau, j'ai 2
   rhinocéros qui sont l'oeuvre d'un élève de Dürer. En 1515, le deuxième
   événement, en dehors de Marignan, c'est l'arrivée d'un rhinocéros
   africain au Portugal. Cet animal fascine les foules et Dürer va en
   faire de nombreux dessins. Ces 2 pièces datent environ de 1520. Là,
   j'ai une statue précolombienne de Véra Cruz -7ème siècle-. Ici, 2
   dragons Ming. Là-bas, près du canapé, 3 bronzes français du 17ème
   siècle, très classiques, et à côté, une tête de cheval pré-
   hellénistique. Ici, sur mon bureau, j'ai un petit bouddha de la période
   Sukkothäy, qui appartenait au Président Pompidou, et qui m'a été offert
   par Claude Pompidou. A côté, une statuette Bambara. Vous voyez, c'est
   tout à fait éclectique. En réalité, à quelques semaines d'intervalle,
   j'ai éprouvé de grandes émotions à l'exposition " Nara " et à
   l'exposition Picasso.

   Je dirais que j'ai une tendresse particulière pour les cultures
   injustement ignorées. Par exemple, quand toute l'Europe a célébré à
   sons de trompe Christophe Colomb, j'ai souhaité pour ma part rendre
   hommage aux peuples qui ont été les victimes de la découverte du
   Nouveau Monde. Et c'est pour cela que nous avions monté l'exposition de
   l'art des Taïnos. Vous savez, les peuples sont très sensibles au fait
   que l'on reconnaisse leur culture. Ainsi, le projet du Trocadéro me
   vaut de très nombreuses lettres de Chefs d'Etat ou d'Ambassadeurs,
   notamment d'Amérique Latine, qui disent combien ils se sentent honorés
   par cette démarche. Et quand je vais en Chine ou au Japon, les
   échanges, les discussions, y compris économiques, sont facilités par la
   connaissance de la culture de l'autre, qui est un signe de respect. Je
   l'ai observé très souvent.

   Je voudrais un Musée de la Marine qui fasse rêver. Jusqu'à présent,
   nous avons un Musée de la Marine au sens militaire du terme. Il est
   magnifique mais il est un peu ancien, et il n'a pu remplir, faute de
   place notamment, les missions qui lui avaient été fixées au départ. Je
   souhaite que l'on trouve un lieu, peut-être près de la Seine, qui
   devienne, au-delà d'un Musée de la Marine, le lieu de l'aventure
   maritime en général. Jean-François Deniau travaille dans cette
   direction et fera des propositions dans quelques semaines. Nous avons
   eu et nous avons aujourd'hui en France des marins mythiques, des
   explorateurs fabuleux, comme Jean-Louis Etienne par exemple, qui font
   rêver, et notamment les jeunes générations. J'aimerais que la passion
   de l'aventure inspire ce lieu. C'est une passion qui est partagée par
   tous les Français.

   Fracture sociale et problème d'identité culturelle sont évidemment
   liés. Une personne qui perd son emploi, avec toutes les conséquences
   que cela peut avoir en terme de relations familiales, en terme de
   logement, va perdre peu à peu son identité sociale et culturelle. Le
   premier travail qu'essayent d'accomplir les travailleurs sociaux -c'est
   l'objectif notamment du Samu social à Paris-, c'est de rendre à cet
   homme ou à cette femme en voie d'exclusion, sa dignité, son intégrité
   physique, son identité. J'évoquais tout à l'heure la culture pour tous,
   l'idée de faire de chaque enfant le futur citoyen d'une même patrie
   culturelle. C'est essentiel. Développer le sentiment d'appartenance à
   la communauté nationale, par la culture, par l'instruction civique, par
   la transmission de valeurs, c'est donner à chaque enfant les armes
   intellectuelles, morales, psychologiques qui lui permettront de trouver
   sa place et de faire son chemin.

   C'est la seule réponse possible. L'affirmation de valeurs républicaines
   et nationales contre les dérives communautaires. Je respecte
   profondément les identités culturelles et religieuses mais je suis
   convaincu qu'elles ne doivent jamais l'emporter sur l'identité
   nationale, sur la citoyenneté. Un patrimoine culturel commun est une
   composante essentielle de cette citoyenneté. Quand on valorise à
   l'excès ce qui sépare, au détriment de ce qui rassemble, par exemple,
   le langage, les mots, les tournures qui se développent dans telle ou
   telle banlieue, on ne rend pas service à l'intégration, et on favorise
   le risque de ghettoïsation. C'est le contraire qu'il faut faire :
   donner vie à la notion de patrie culturelle. C'est elle qu'il faut
   reconquérir, d'abord à l'école, mais aussi au plan européen.

   Il y a. bien sûr des cultures européennes, très différentes les unes
   des autres. Par exemple, entre la culture scandinave et la culture
   grecque. Mais au-delà de ces différences, je ferai 2 observations. La
   première, c'est qu'il a existé une Europe culturelle. Je pense à la
   Renaissance ou au Siècle des Lumières. Les grands intellectuels, les
   lettrés, les écrivains, les étudiants et bien sûr les musiciens
   allaient d'une cour à l'autre, d'une grande ville universitaire à
   l'autre. Il y avait vraiment un "marché commun" des talents, tradition
   d'échanges et d'enrichissement mutuel qui se perpétue. Peter Brook,
   Carolyn Carlson, Tahar Ben Jelloun ou Andrei Makine à Paris
   s'inscrivent, en quelque sorte, dans une tradition qu'ont illustrée
   Voltaire chez Frédéric II et Diderot chez la Grande Catherine. Et cette
   Europe de la culture a une réalité d'autant plus forte que le rideau de
   fer est tombé et que l'Europe de l'Est, culturellement, réoccupe
   pleinement sa place dans l'Europe. Voyez les cinéastes, la Palme d'Or
   qu'a obtenue Kusturica au Festival de Cannes. Tout cela est riche de
   promesses pour l'avenir. Seconde observation ; ce n'est pas tant de
   définir une "culture européenne" qui importe que de donner à l'Europe,
   aux Européens, les moyens d'exister culturellement.

   Il n'y a pas que les Américains, et je pense par exemple aux mangas.
   Cela n'a d'ailleurs rien à voir avec la vraie culture américaine ou
   japonaise. Il y a une sorte de "formatage" des oeuvres, dans le cinéma,
   l'audiovisuel, les nouvelles technologies, et cetera. C'est contre cela
   que l'Europe doit se battre. En défendant son exception culturelle. En
   tenant bon sur des choses aussi importantes que la Directive Télévision
   sans Frontière, qui institue des garde-fous dans l'audiovisuel. Mais
   aussi en adoptant une attitude offensive. Ce qui passe, bien entendu,
   par la défense de nos langues.

   Oui, c'est la francophonie, mais aussi la défense de toutes les langues
   majeures, contre le monoculturalisme, le monolinguisme. L'enjeu est
   d'autant plus grand que c'est en défendant les langues les plus
   parlées, de l'espagnol à l'hindi en passant par le français que l'on
   sauvera aussi les langues plus rares. C'est pour cela que le combat de
   la francophonie ne doit pas se tromper de terrain. Le premier objectif,
   c'est de défendre le français partout dans le monde. Le deuxième, c'est
   de promouvoir le trilinguisme en Europe, afin que chaque jeune Européen
   apprenne 2 langues étrangères, en dehors de sa langue maternelle, ce
   qui donnera toutes ses chances au Français. Le troisième objectif,
   c'est d'occuper l'espace des nouvelles technologies et de la
   communication. D'où l'intérêt que j'attache, dans le domaine de
   l'audiovisuel extérieur, à une chaîne internationale d'information en
   continu, qui transmettrait partout les images de la France.

   Je crois que l'Europe reste justement trop abstraite, trop liée à
   l'économie. Les Français s'intéresseront à l'Europe si elle a un visage
   social, un visage culturel, si elle s'implique dans les grands
   problèmes de société. Je pense à la protection de l'enfance. Je pense à
   la sécurité. Je pense à la toxicomanie. Nous avons besoin d'une Europe
   à visage humain, et il n'y a pas d'humanisme sans dimension culturelle.

   Je dirais simplement aux Français que nous sommes en train de changer
   d'époque, ce qui suppose que nous nous adaptions, comme le font toutes
   les autres grandes démocraties et sans prendre davantage de retard, aux
   réalités d'aujourd'hui. Mais nous le ferons avec notre culture, et non
   pas contre elle. Un Etat fort qui assume ses missions, une protection
   efficace des citoyens, un souci constant de l'individu en tant que tel
   participent de cette culture. Mais aussi l'ouverture sur le monde, le
   rêve d'une France qui défend ses valeurs, celles de la République,
   au-delà des frontières. C'est en restant complètement elle - même que
   la France pourra se transformer. Mais rester elle - même, c'est
   s'ouvrir, c'est se projeter sur l'extérieur, et non pas se replier sur
   son pré carré. Je vous renvoie à la réflexion d'André Malraux : " La
   France n'est jamais plus grande que lorsqu'elle l'est pour tous. "

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