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Discours politique

François Mitterrand, Entretien à Paris Match (23/11/1989)

   Eh bien, puisqu'il faut choisir, je dirai la transformation de
   l'Europe. L'Europe communautaire qui se fait, l'Europe communiste qui
   se défait. C'est cela qui change notre horizon. Ces événements ont
   entre eux de multiples relations, de constantes interactions. A l'Est,
   le changement n'a été possible que parce qu'il y a eu Mikhaïl
   Gorbatchev, assez lucide et courageux pour tirer la leçon de l'échec
   catégorique du système dont il a hérité. Depuis, les événements
   s'enchaînent comme quand un coup de pic au fond de la mine se répercute
   sur toute la longueur du boyau. L'avènement de Monsieur Gorbatchev
   remonte aux années 1984-1985, à la moitié de la décennie. C'est pour
   moi un point de repère central.

   La première fois que j'ai rencontré Mikhaïl Gorbatchev, c'était au
   temps de Tchernenko. Au cours d'un dîner d'Etat au Kremlin où j'avais
   évoqué Sakharov, ce qui avait jeté un froid, j'avais remarqué la
   liberté de langage tout à fait surprenante de Monsieur Gorbatchev,
   alors théoriquement numéro deux. Il avait souligné à l'intention de
   Tchernenko les mauvais résultats de la production agricole. Tchernenko
   ayant demandé pourquoi, Monsieur Gorbatchev lui avait répondu qu'il y
   voyait la conséquence d'une centralisation abusive qui ne laissait pas
   assez de place à l'initiative personnelle ou locale. Tchernenko ayant
   ajouté "depuis quand ?" Gorbatchev, pince-sans-rire, avait répliqué
   "depuis toujours". Il fallait oser dire cela, même sous forme de
   plaisanterie.

   J'ai eu peu après un entretien avec lui, entretien assez formel, lors
   des obsèques de Tchernenko. Devenu numéro un, son premier voyage en
   Occident a été pour la France, en 1985. Nous avons parlé, seul à seul,
   7 à huit heures environ. J'ai communiqué mes impressions par lettre à
   plusieurs de nos partenaires occidentaux, notamment à Ronald Reagan.
   Cette correspondance n'a pas été publiée. Elle le sera un jour.

   Je ne vous en dirai pas davantage, sinon que j'ai exprimé au Président
   américain mon souhait de le voir faciliter l'évolution en cours et ce
   que je pensais de la personnalité de M. Gorbatchev.

   Ce repas entre nous et sous cette forme n'était pas le premier. A la
   fin de l'année dernière, me rendant à Baïkonour pour l'envol dans
   l'espace d'un équipage qui comprenait le Général Chrétien, je me suis
   arrêté à Moscou. Le programme protocolaire était assez rigide mais
   Mikhaïl Gorbatchev l'a fait voler en éclats et nous a invités, Danielle
   et moi, à passer la soirée dans sa résidence des environs de Moscou.
   Raïssa était présente ainsi que les interprètes. Nous avons commencé à
   21 heures et terminé après minuit. J'ai constaté, une fois de plus, la
   formidable conviction et la volonté qui animent M. Gorbatchev face au
   scepticisme qui entoure sa démarcha.

   Je me rends compte des obstacles qu'il rencontre. Mais j'espère qu'il
   les surmontera. Et que l'Occident l'y aidera.

   Assurément. Il a été formé, éduqué comme cela, sa vie a été faite de
   cela. Il se situe lui - même dans la tradition de Lénine. N'imaginons
   pas autre chose et intégrons cette donnée dans nos raisonnements. Mais
   l'histoire n'est pas écrite d'avance et ne s'est pas arrêtée en 1924.
   Dans les années 90, où nous sommes déjà, ce n'est pas à Lénine, mais à
   Gorbatchev qu'il incombe de saisir l'histoire à bras le corps. Il m'y
   paraît disposé.

   Il montre sur les conflits extérieurs, locaux ou régionaux une réelle
   intuition. En 1985, comme nous parlions de l'Afghanistan, j'avais perçu
   sa désapprobation quant à l'origine de la guerre et aux conditions dans
   lesquelles elle se déroulait. L'année suivante, il ne m'en a presque
   rien dit et s'est surtout attaché aux problèmes du Proche-Orient. Un
   peu plus tard, l'évacuation de l'Afghanistan était décidée. Sur chacun
   des conflits, il défend, - fût - ce âprement - ce qui n'étonnera
   personne, les intérêts de son pays. Au fond, il veut éliminer les
   risques de guerre, chaude ou froide, et se consacrer à ce qui est pour
   lui l'essentiel, la restauration économique de son pays et sa
   modernisation, ce qui suppose son ouverture au monde extérieur. Cette
   priorité est contrariée par le réveil brutal des nationalités à
   l'intérieur de l'Union soviétique et par la lourdeur de la machine
   qu'il dirige, la raideur de ses mécanismes. Il est donc très pressé.
   D'où les changements accélérés au sein de l'appareil soviétique, au
   bénéfice d'une nouvelle génération, et les initiatives multiples qui
   tiennent en haleine l'opinion internationale, sur le désarmement
   notamment. Oui, tout bien pesé, cette politique et ses suites
   constituent non seulement l'événement le plus important de la décennie,
   mais aussi de l'après seconde guerre mondiale.

   Cette question vaut d'être posée. J'y réponds en cherchant sans fermer
   les yeux ni baisser la garde, à accroître ses chances de réussite.

   Prodigieux. Nous assistons, là où cela paraissait le plus improbable,
   au retour de la liberté, comme en Pologne et en Hongrie. Nous vivons la
   puissance de la liberté, la force révolutionnaire de la liberté.
   Sautant par-dessus le Dix-neuvième siècle, on ne trouve de précédent
   comparable que dans le mouvement populaire de 1789, chez nous. On
   pensait que la répression brutale finirait par l'emporter. Et c'est le
   contraire qui se produit. Songer à la puissance de l'armature
   monarchique française en 1788. Elle n'a pas résisté 6 mois. De même,
   l'Union soviétique et chacun des Etats de l'Est ont les moyens
   matériels d'agir. S'ils ne le font pas, ou ne le font plus, c'est tout
   simplement parce que les valeurs de la liberté et l'espoir qu'elles
   suscitent sont plus forts que la force.

   Parlons en termes précis. Pour moi, je l'ai dit, c'est la volonté du
   peuple allemand qui compte. Mais si la réunification occupe le rêve et
   la pensée des Allemands, ce qui est bien normal, le processus sera plus
   lent que certains ne l'imaginent. La volonté du peuple ne peut se
   passer de l'accord des Etats des Etats allemands comme des Etats
   garants du statut allemand. Vous pourriez m'objecter, à l'allure où va
   l'événement, que tout, demain, peut céder à la pression populaire, que
   la poussée peut vider de substance le système communiste, qu'en
   Allemagne de l'Est, une opération du type Solidarité peut se produire.
   Qui sait ? Certaines données restent pourtant incontournables. La
   Pologne réalise un renversement de situation catégorique, et pourtant
   le Premier Ministre, issu de "Solidarnosc", M. Mazowiecki, n'a pas
   perdu de temps pour affirmer que son pays restait un allié fidèle de
   l'Union soviétique, au sein du Pacte de Varsovie. C'est que la question
   des frontières issues de la dernière guerre reste entière et ne se
   réglera pas dans un moment d'émotion, aussi compréhensible que soit
   cette émotion. Il faut prendre garde à ce que le processus engagé
   s'affirme démocratique et pacifique.

   Ce qui est acquis est acquis, et l'histoire de cette fin de siècle n'a
   pas fini de bouger.

   Ce qui est bon pour l'Europe, c'est qu'elle sorte pacifiquement, je le
   répète, de l'état qui est le sien depuis 1945. Mais réfléchissons à
   ceci : nous vivions dans le cadre d'un ordre établi. Cet ordre était
   celui d'une Europe dépossédée d'elle - même. Cependant, comme tout
   ordre, il assurait un équilibre, et cet équilibre était celui
   qu'avaient réalisé entre elles les 2 grandes puissances de l'Est et de
   l'Ouest. Une paix armée, mais la paix. Plus de place aux hasards. Cet
   équilibre là, on le connaissait, on y était habitué. Désormais, il faut
   en inventer un autre. Avant d'y parvenir, l'Europe traversera des
   turbulences, des crises. On aura grand besoin d'imagination et de
   sang-froid. Bref, les difficultés commencent. Ce qui n'ôte rien à la
   joie qu'on éprouve devant ce don du ciel - et des hommes - : la liberté
   en marche. Simplement, mieux vaut savoir que rien ne sera facile et
   qu'il est un autre bien précieux à préserver, la paix.

   Au coeur de ce tumulte, rares sont les points fixes. L'Union
   soviétique, il serait fou de l'oublier, est toujours là. Quant à
   l'Europe de la Communauté, elle représente le seul pôle d'attraction
   possible pour les peuples en quête d'unité et de démocratie. Cette
   attraction a déjà joué, j'en suis convaincu, dans la rapide évolution
   de l'Est. J'attends que les pays européens occidentaux prennent
   davantage conscience de l'urgence qu'il y a pour eux à parachever leur
   entreprise communautaire. "Allez plus vite", voilà ce que je leur
   demande, sinon ils seront entraînés dans le maelström. Cela, au
   demeurant, ne constituera qu'une étape car le véritable rendez-vous est
   celui qui verra l'Europe se reconnaître dans l'Europe et, d'où qu'ils
   soient, du Nord ou du Sud, de l'Est ou de l'Ouest, les Européens se
   redécouvrir.

   Pour l'instant, nous vivons cette contradiction qui veut que les
   alliances restent ce qu'elles étaient, les puissances dominantes aussi,
   même si les commandes répondent de moins en moins, tandis que,
   arbitrairement coupée en deux, sa frontière intérieure passant en son
   milieu, séparant des systèmes philosophiques, politiques, économiques,
   sociaux, culturels, contraires sinon contradictoires, l'Europe tout
   entière s'est mise en mouvement. Maintenant les centres de pouvoir vont
   se multiplier. Chacun voudra obéir à sa loi. Nous allons traverser une
   période de grande tension. Je ne vois dans notre paysage immédiat
   qu'une rampe à portée de la main : l'Europe communautaire. Dépêchons -
   nous d'en solidifier les fondements et d'en accélérer la construction.
   Je m'y emploie.

   Il va de soi que ces événements occuperont une large part de l'ordre du
   jour du Conseil du 8 décembre. C'est déjà entendu.

   Le 8 décembre n'est pas loin. Ne cédons pas à l'énervement. Nous
   posséderons davantage d'éléments d'appréciation avec un peu de recul.
   Nous avons à faire un travail sérieux. Cela dit, des contacts
   incessants ont déjà lieu, avec les uns, avec les autres et j'ai invité
   les Douze le samedi 18 novembre, à Paris, afin de préparer utilement la
   suite.

   Cette critique relève de la mécanique verbale qui sert de réflexion à
   ceux qui portent ce jugement. J'ai entretenu une relation active avec
   l'Est depuis longtemps, y compris à une époque où elle ne suscitait que
   la critique. Rappelez - vous la visite à l'Élysée de Monsieur
   Jaruzelski, en 1985, ma rencontre à Prague avec les dirigeants
   tchécoslovaques, à Sofia avec les dirigeants bulgares. Que n'ai - je
   entendu à l'époque ! Pour mes censeurs, ce n'était jamais le moment !
   Je suis allé en visite d'État dans tous les pays de l'Est, à
   l'exception de la Roumanie, on peut comprendre pourquoi, et de la RDA,
   où je dois me rendre d'ici peu. La plupart de leurs responsables
   viennent à Paris. Le Premier Ministre, plusieurs Ministres et en
   premier lieu le Ministre des affaires étrangères ont multiplié les
   déplacements et les échanges, sans ménager leur peine. Nous disposons
   désormais d'un réseau serré de relations politiques, économiques,
   culturelles avec l'Est. Certes, nous avons besoin d'une implantation
   commerciale plus dense. Cela résultera d'un élan national auquel tous
   doivent concourir. Votre journal y contribuera en répandant mon appel.

   Cela prouve qu'on ne joue pas avec les réalités nationales, ni avec les
   identités culturelles. L'Europe unie devra se souvenir de cette leçon.

   Je suis frappé par le fait que ce sont surtout des jeunes entièrement
   formés par le système communiste qui se révoltent ou qui s'en vont.

   Les questions liées à la démographie sont à placer au premier rang,
   vous avez raison de l'observer. Par exemple, il y aura 100 millions
   d'habitants d'ici peu en Afrique du Nord, alors que l'Europe fait peu
   d'enfants. Il y a là de nouveaux facteurs de déséquilibre qu'on ne peut
   ignorer. De plus les frontières sont poreuses. Mais vous remarquerez
   que s'il est juste et nécessaire d'interdire l'immigration clandestine,
   l'immigration autorisée, celle que l'on connaît, et que l'on accepte
   doit être appréciée en raison du marché du travail et de notre capacité
   d'intégration. Y a - t - il trop d'immigrés ? Par comparaison avec les
   époques antérieures, la proportion d'immigrés dans la population ne
   s'est pas sérieusement accrue. Mais elle a changé de nature. Hier il
   s'agissait d'immigration européenne, aujourd'hui elle est africaine et
   asiatique, c'est-à-dire qu'elle n'obéit pas aux mêmes critères
   culturels. Ce qui rend l'intégration plus difficile. Mais puisque vous
   me parlez d'identité nationale, je vous rappellerai que la France et
   son peuple sont eux - mêmes le produit de brassages permanents où se
   sont mêlés quantité d'éléments hétérogènes qui ont fini par fonder
   l'une des plus anciennes et des plus solides nations du monde. Je pense
   que la France a conservé cette vertu. Quoi qu'il en soit, quand on
   accueille des immigrés et quand on bénéficie de leur travail, on a le
   devoir de reconnaître leurs droits, comme on le fait à l'égard des
   travailleurs français et de mener une politique d'intégration active.

   Sans aucun doute. Le Marché unique de 1993 exigera, entre Européens,
   l'harmonisation de nos lois.

   Mais si, l'intégrisme est dangereux. Bien des pays musulmans s'en
   gardent. Ne soyons pas moins vigilants. Nous en avons le moyen.

   Sûrement pas ! Ne confondons pas vigilance et intolérance. Notre
   société de droit est le plus solide rempart contre la violence qu'on
   tente de nous imposer. La position équilibrée qui vient d'être définie
   par Lionel Jospin dans l'affaire du foulard islamique s'inscrit dans ce
   contexte.

   Oui, je le crois. Les partis qui s'inspirent du racisme pour agiter
   l'opinion sur ce point n'obtiennent, malgré tout, qu'une audience
   limitée, ce qui prouve que la France est un vieux pays civilisé qui
   dispose d'une grande capacité d'adaptation aux flux migratoires, à
   condition d'y rester attentif.

   Oui, beaucoup.

   Elle va mieux. Au point de vue économique d'abord. Ce n'est pas
   seulement dû au mérite de ceux qui gouvernent, mais aussi au fait que
   la crise se fatigue. L'usure du pouvoir existe ; celle de la crise
   également. Commencée en 1971 avec la rupture des accords de Bretton
   Woods et aggravée 2 ans plus tard par le quadruplement du prix du
   pétrole, elle arrive à son terme. Les circuits se rallument un peu
   partout. Notre économie est correcte, avec des défaillances ici ou là
   que nous nous attachons à corriger. Notre industrie n'est pas
   suffisamment outillée, nos chefs d'entreprise ont, d'une façon
   générale, besoin de plus d'audace, d'esprit de conquête. Comme les pays
   colonisés, nous vendons le cuir de nos vaches, mais nous achetons des
   chaussures à l'extérieur ! Nous vendons des plaques d'acier, mais nous
   achetons des machines sophistiquées, comme celles qui servent à tirer
   nos journaux ! Pour changer cela il faut moderniser, oser. On y
   travaille, mais ça ne se fera pas en un jour. Qu'est - ce que la crise,
   sinon l'inadaptation d'une société aux avancées de la technologie ? Ni
   la métallurgie, ni la sidérurgie, ni le textile n'étaient dans la
   France de 1974 en mesure de supporter le choc des progrès techniques.
   La durée d'une crise de ce type correspond au temps que met un pays à
   s'équiper et à adapter la formation des femmes et des hommes aux
   industries nouvelles. De plus, nous ne disposons pas d'une industrie de
   la machine-outil capable de répondre à nos besoins. Si - en dépit des
   400000 emplois créés en 1989, record de ces quatorze dernières années -
   nous restons un pays à fort taux de chômage - plus de 10 % - c'est
   parce que nos équipements et nos méthodes de formation ont été plus
   lents qu'ailleurs à se moderniser. Une génération a été injustement
   sacrifiée à cause de cela.

   Aussi, dès 1981, nous sommes - nous attaqués avec vigueur à ce
   problème. En même temps qu'une politique sociale, la plus ambitieuse
   depuis le Front populaire de 1936, nous avons entrepris de transformer
   les structures économiques et administratives. Je ne veux pas dire que
   rien n'avait été fait avant nous. Mais cela n'avait pas suffi à enrayer
   le mal. Maintenant on respire - et on avance. Notre monnaie se révèle
   capable de supporter les à-coups d'une économie mondiale encore trop
   anarchique. On a récemment voulu entraîner le franc dans un mouvement
   monétaire à partir d'une éventuelle réévaluation du mark. Nous avons
   relevé le gant. Parce que nous le pouvions. Cette situation est encore
   trop fragile pour que le gouvernement puisse mettre en oeuvre tous les
   progrès sociaux qu'il est le premier à souhaiter. Poursuivons notre
   effort. Elle ira s'améliorant. Pour tous.

   Glorification, non ! Pas par nous, en tous cas. Pardonnez cette vérité
   de La Palice : puisqu'on sort de la crise, il est logique que le pays
   gagne plus d'argent ! Je ne vais pas m'en plaindre. Je pense simplement
   qu'il convient de redistribuer les profits, de réduire carrément les
   inégalités gui sont grandes et dommageables à l'unité de la nation en
   même temps qu'aux progrès de notre économie. En 1981, j'ai choisi une
   manière de compromis historique, l'économie mixte. Faire du Lénine en
   France, et soixante ans après, ça n'avait pas de sens. Le socialisme,
   tel que je le comprends, est une chance supplémentaire pour la liberté,
   pas le contraire.

   Mais il est vrai que la société d'économie mixte n'a pas suffisamment
   fait bouger les structures qui entretiennent et protègent les
   privilèges et nuisent, de ce fait, à l'intérêt général, même si les
   réformes réalisées par le gouvernement Mauroy en l'espace de quelques
   mois ont été considérables, réformes poursuivies par Laurent Fabius et
   Michel Rocard. C'est le moment de persévérer, d'aller plus avant. J'ai
   été heureux, à cet égard, des mesures prises récemment, entre autres
   choses, pour l'éducation et le logement. D'autres chantiers, très
   vastes, s'ouvrent à nous.

   Je pense en particulier à la Fonction publique et à l'extension des
   lois Auroux dans le secteur privé, qu'il conviendrait d'abord
   d'appliquer, comme l'a voulu le législateur. Il y a là quantité de
   mesures d'ordre qualitatif qui sont a notre portée et qui s'imposent.

   C'est pour moi une obligation politique et morale impérieuse que de
   répondre à l'attente de ceux qui vivent difficilement au sein d'une
   société prospère et qui sont le plus grand nombre.

   Si la RFA. était dirigée par des socio-démocrates, les Allemands de
   l'Est s'y rendraient aussi bien. Cet exode se fait vers la liberté
   plutôt que vers l'argent. C'est vrai qu'on produit plus quand on est
   plus libre. Toutes les ressources de l'intelligence et de l'initiative
   peuvent être exploitées dans une démocratie alors qu'elles ne le sont
   pas quand s'exerce le pouvoir absolu d'une hiérarchie étroite où
   personne n'est responsable de rien, ni de soi - même.

   Cela dit, je constate que les pays tombés dans le dogme du libéralisme
   ne tiennent pas non plus la route. Les inégalités y sont criantes,
   impitoyables, la pauvreté sans recours et les antagonismes
   s'exaspèrent. Je n'ai jamais eu la conception d'un Etat dévorant qui
   ferait tout aux lieu et place des individus, contrairement à la théorie
   que me prêtent certains. Mais, je crois aux devoirs de la puissance
   publique, à son rôle nécessaire, irremplaçable. L'économie mixte est
   une recherche d'équilibre intérieur où l'Etat s'affirme pendant que,
   dans le même moment, l'initiative privée se développe, afin que
   s'allient et se complètent les facteurs de réussite.

   Je le pense. Si vous laissez nos sociétés s'abandonner à la loi de la
   jungle libérale (dans le sens économique du mot), avec - c'est la
   logique du système - une minorité de surpuissants et une multitude de
   bas salaires et de bas revenus, vous entrerez dans une phase de
   troubles généralisés. D'autant plus que ce libéralisme est un
   faux-semblant dans beaucoup de pays qui. se réclament de cette
   doctrine. Chez nous, par exemple, le tempérament français est étatiste
   jusqu'à l'excès. C'était le cas de Colbert, de Bonaparte, des Jacobins,
   comme de la IIIème République. On n'a pas attendu les socialistes pour
   cela ! La bourgeoisie dite libérale est étatiste, ou si vous voulez,
   dirigiste. De gauche ou de droite, le tempérament français est ainsi
   fait.

   Aussi quels que soient l'époque, le système, l'idéologie en place,
   donner à ce tempérament plus de champ est risqué. C'est pourquoi en
   1981-1982 nous avons décidé à la fois des nationalisations (vous
   remarquerez qu'elles ont toutes économiquement réussi, on le constate
   aujourd'hui) et la décentralisation qui avait, pour les raisons que je
   viens d'exposer, valeur de contre-pouvoir. Il s'agissait de donner plus
   de souplesse à nos institutions, de multiplier les centres de décision,
   de diffuser la responsabilité au plus prés des réalités et sur le
   terrain. On salue depuis lors la décentralisation comme une réforme
   déterminante, la plus importante depuis Napoléon Bonaparte, pour ce qui
   touche aux structures de la République. On a raison. A mes yeux, la
   décentralisation est une donnée majeure du changement qui s'est opéré
   pendant la décennie des années 80. J'observe avec amusement ceux qui
   ont voté contre en 1982 s'en faire les chevaliers servants et titiller
   ceux qui ont voté pour, accusés de n'en pas faire assez. Voilà une
   saine concurrence ! Eh bien, je vais dans leur sens et crois le moment
   venu de mettre à plat, comme on dit communément, le bilan de la
   décentralisation, ses réussites, ses ratés. De la pousser plus loin là
   où il faut. Parallèlement, il conviendra de réexaminer les rôles
   respectifs des institutions qui en ont la charge, Etat, régions,
   départements, notamment de réaliser dans les conseils généraux où l'on
   dispose désormais de budgets importants une péréquation démographique
   pour déterminer une plus juste représentation des cantons. J'aimerais
   que ces réformes ou qu'une partie d'entre elles, fussent adoptées dès
   la prochaine session parlementaire c'est-à-dire à partir d'avril 1990.

   Vous posez là un vrai problème. L'Ecole Nationale d'Administration
   (ENA), les grandes écoles, les grands corps de l'Etat sont de
   remarquables outils de formation dont on peut difficilement se passer.
   Mais, puisque vous me parlez de moi, je m'attache à diversifier le
   recrutement de mes collaborateurs en les choisissant aussi bien dans
   l'université, dans les milieux professionnels, et même hors de tout
   cursus honorum, au gré de leurs qualités personnelles. Mais je
   reconnais que la tendance aidant et par souci d'efficacité et de
   commodité, il est difficile d'échapper à une sorte d'encerclement. Je
   m'efforce de distinguer ceux qui m'entourent par la connaissance qu'ils
   ont de la réalité française. Il n'empêche qu'un danger d'uniformisation
   existe, uniformisation qui apparaît dans une façon de s'exprimer, de
   rédiger, de s'habiller, de se distraire. Cela résulte de la formation
   que reçoivent nos hauts fonctionnaires selon des critères invariables.
   Les avantages de cet état de choses sont grands. Les inconvénients
   aussi. Je pense qu'afin d'éviter un appauvrissement des tempéraments et
   des manières de faire, il serait bon de concevoir une décentralisation
   du recrutement, une réforme des critères de sélection. On pourra dire
   alors que la décentralisation est entrée dans nos moeurs.

   Je ne sais pas. Cherchons. Peut-être mon élection de 1981 ?

   Ceci découle de cela. 1981 a réalisé la première alternance de la Vème
   République et, par la double victoire présidentielle et législative des
   socialistes, la première alternance réelle depuis 1936. On s'était
   déshabitué de ce type de situation au point que ceux qui gouvernaient
   s'y croyaient appelés par je ne sais quel décret divin ou quelle loi de
   la nature. Ils n'ont pas tout à fait cessé de penser que le pouvoir,
   dès lors qu'il leur a échappé, a quelque chose d'illégitime. A cet
   égard, l'élection présidentielle de 1988 a mis à mal cette présomption
   ! Mais là encore, la France se porte mieux. L'alternance est l'oxygène
   de la démocratie. Je vous en parle en connaissance de cause puisque
   j'ai eu à gérer 3 alternances en 7 ans : 1981, 1986, 1988. Tous compte
   fait, cela s'est plutôt bien passé.

   Tout est possible. Mais on passerait alors de l'alternance au tournis.

   Changer d'aile, comme on dit au rugby, est sain si l'on n'en abuse pas.
   C'est comme ça qu'on marque des points. Il me semble que les Français
   vivent moins crispés, d'une famille politique à l'autre. Les relents de
   guerre civile qui accompagnaient depuis trente ans nos débats
   s'estompent. Il y a moins de sectarisme. On sait davantage dans les
   grandes circonstances que l'on appartient au même pays. Par rapport aux
   années que j'ai connues après 1958, il faut ranger cette décrispation,
   même relative, parmi les apports principaux de cette décennie.

   Pas le moins du monde. D'ailleurs, hors quelques grands et rares sujets
   où tout le monde se retrouve, ou est le consensus ? Ne le regrettons
   pas. Je ne vois pas comment une société avancerait sans pensées
   maîtresses, sans objectifs majeurs, ce qui conduit naturellement au
   choc des idées, des projets. Ne vous inquiétez pas pour notre
   démocratie. Elle est bien vivante. Ce n'est pas parce que l'opposition
   ne semble pas encore revenue de sa déconvenue de 1988 qu'elle en
   restera là. Elle compte des hommes de talent et des équipes de relève.
   Sans doute la confusion chez elle prévaut - elle au point de nous
   empêcher de distinguer son paysage. Mais je ne me fais pas de souci
   pour elle. Elle rebondira et la majorité du même coup retrouvera ses
   marques. Il serait saugrenu en tout cas qu'on me reproche les
   défaillances de l'opposition. Je ne peux quand même pas me mettre à sa
   place !

   Oui, la France en a beaucoup souffert.

   Qu'appelez - vous impuissance ? Atteindre le terrorisme, dont la
   technique est de se perdre dans la masse, est très ardu. Malgré cela il
   a échoué et échouera. C'est cela le fait principal. Il n'a pesé sur
   aucun des grands choix politiques, nulle part. Pas même en Colombie où
   le terrorisme des narco-trafiquants ne parvient pas à faire reculer le
   pouvoir.

   En le vidant d'utilité. En refusant tout compromis. En disposant de
   services de sécurité et de renseignement formés à ce type de combat. En
   faisant front devant l'épreuve.

   Je ne serais pas complet si je ne retenais pas parmi les changements
   notables de la décennie en France l'impact de la politique culturelle :
   la créativité partout, un certain air de fête, l'envie de dire, de
   lire, d'inventer, la recherche redevenue priorité de la nation, le
   réveil de l'architecture, la musique dans la rue autant que dans ses
   temples, Paris marché de l'art.

   Oui. Je citerai l'envoi de nos soldats au Tchad et au Liban, mon
   discours de Bonn sur les euromissiles, le choix de 1983 pour le
   maintien du franc dans le système monétaire européen, le départ de
   Pierre Mauroy - et j'en passe !

   Heureusement ! Comment oublier la suppression de la peine de mort, la
   poignée de mains de Verdun, le voyage en Israël, l'Acte unique de
   Luxembourg, l'élargissement de la Communauté européenne à l'Espagne et
   au Portugal, la libération d'otages, l'Euréka technologique. J'arrête
   là. Je ne suis pas encore à l'heure d'écrire mes mémoires.

   Je ne suis pas enfermé à l'Elysée. Je vois mes amis. Je vais au
   théâtre, au cinéma. Je parcours les chemins que j'ai toujours connus :
   la Nièvre, la Charente, les Landes. Là, il n'y a entre les Français et
   moi ni préfet, ni gendarmes ni journalistes. Je regarde. J'écoute. Les
   gens, les choses, les heures, les saisons. J'ai grand plaisir à
   retrouver mes anciens camarades d'enfance (qui se font rares),
   d'études, de guerre, de politique. J'ai toujours appris d'eux. Je
   continue malgré les vides, les départs. Mes enfants me renvoient l'écho
   de leur génération. Bref, je ne me plains pas de mon sort et
   j'accomplis ma tâche. abstraite, avec une vraie passion des joies et
   des peines réelles qu'éprouvent mes proches et aussi les autres, qui
   sont le peuple français. Qu'est - ce que ça donne finalement ? A vous
   d'en juger.

   Mais cela ne marche pas toujours et je sens parfois que j'ai besoin de
   rattraper le temps qui va, qui va plus vite que moi. Je me méfie alors
   de la sclérose qui me guette comme elle guette tout ce qui vit. Si je
   perds du terrain, il faut me le dire. J'essaierai. Croyez - moi, je
   reste disponible. La critique, je la reçois comme chacun, plutôt mal.
   J'ai toujours le sentiment d'une injustice. Jusqu'à ce que je me
   convainque qu'elle n'a pas forcément tort. Ca arrive. Donc la critique
   me fait du bien. On admettra que je suis servi. Voyez, tout se conjugue
   pour m'empêcher de me rouiller. Vive la démocratie ! c'est la meilleure
   médecine contre "le pouvoir abstrait".

   Evidemment non. Il faudrait écrire un livre à plusieurs tomes. Par
   exemple j'ai abordé ce sujet en choisissant les transformations de
   l'Europe. J'aurais pu aussi bien évoquer le désarmement puisque c'est
   la première fois qu'on va dans ce sens, l'expansion japonaise, les
   victoires de la démocratie (Amérique latine, Philippines et maintenant
   l'Est de l'Europe), la prise de conscience écologique, et, dans
   d'autres domaines, les progrès de la biologie ou de la physique dont
   les effets se font déjà sentir dans notre vie collective. Et ainsi de
   suite.

   Je ne pense pas que l'histoire aille aujourd'hui plus vite qu'au temps
   de Jules César, de Christophe Colomb ou de Condorcet. Il est cependant
   certain que nous recevons davantage d'informations sur ce qui se passe
   dans le monde. Et il est aussi clair que les actions de tous sont de
   plus en plus complexes et interdépendantes.

   A nous de savoir dégager l'essentiel pour laisser aux générations à
   venir un monde moins pollué, plus libre, plus pacifique donc plus
   responsable. Mais je vois que nous revenons à notre point de départ !

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