     * Ecrits Ecrits
     * Demos Demos
     * Outils Outils
     * Blog Blog

   Retour

Discours politique

Georges Pompidou, ALLOCUTION PRONONCEE DEVANT LES ASSEMBLEES DE LA REGION
POITOU-CHARENTES A POITIERS (24/01/1974)

   ( . ) je ne voudrais pas non plus vous quitter sans vous dire ce que je
   pense du rôle même de la région. La loi a créé cette région sous une
   forme mesurée, certains ont parlé de " réformette ", et c'est leur
   droit. Nous avons fait un choix. Et en faisant ce choix nous avons
   essayé d'éviter un certain nombre de périls de façon à faire que la
   région soit un élément supplémentaire d'action et de progrès et que
   cela ne se fasse pas aux dépens de ce qui est, de ce qui existe et qui
   est essentiel .

   Et d'abord la région ne doit être, à aucun prix, un élément
   supplémentaire s'intercalant entre Paris et les collectivités locales
   de base. Ce ne doit pas être non plus une raison pour l'administration
   de retarder un peu plus les circuits de haut en bas et de bas en haut.
   Ce doit l'être d'autant moins (et là il faudra y veiller et tous y
   veiller) que telle ou telle administration centrale avec toutes ses
   qualités risque de trouver volontiers dans cet argument régional un
   motif supplémentaire de tout évoquer et, finalement, de décider de
   tout, motif pris de ce qu'un obstacle s'est créé entre les départements
   ou les communes d'une part, les administrations d'autre part, et qu'en
   conséquence le seul moyen de dominer cet obstacle c'est de ramener tout
   à Paris .

   La région doit être un apport, un élément positif, un élément
   d'incitation d'action surajoutée ; elle ne doit en aucun cas être une
   espèce d'arrêt sur le chemin déjà si lent des décisions administratives
   de l'Etat .

   En second lieu, la région ne doit pas oublier qu'elle est et qu'elle
   regroupe des départements. Or, le département constitue une
   organisation ancienne qui a fait ses preuves et qui, non seulement dans
   ses réalités propres, économiques, sociales et autres, mais dans sa vie
   administrative, dans la vieille habitude de travailler ensemble qu'ont
   prise les préfets représentants de l'Etat et les Conseils généraux élus
   par la population, a ses traditions, mais aussi son efficacité. J'ai
   été frappé, partout où je suis allé, et dans toutes ces régions de
   France, qu'à bien des égards il m'arrive, il m'est arrivé, de connaître
   et de visiter à un moment ou à l'autre de ma vie' j'ai toujours été
   frappé de ce que les luttes politiques, les discussions, les
   contradictions s'atténuaient à l'échelon du département. Et que lorsque
   l'administration et le Conseil général qui n'étaient pas toujours du
   même avis sur ceci ou cela s'attaquaient ensemble aux problèmes
   concrets, eh bien, on avançait et on travaillait. Il y a là des
   réalités et la région doit commencer par se dire qu'elle ne doit pas
   chercher à s'y substituer ni à les détruire. Elle doit au contraire
   s'appuyer sur ses départements. D'autre part, elle doit chercher non
   pas le saupoudrage, ce qui a été très bien dit, mais les tâches
   d'intérêt commun à ces départements, qui pourraient être oubliées parce
   qu'elles ne sont vitales pour aucun d'entre eux ou qu'elles dépassent
   leurs moyens. La région doit les intéresser, doit les obliger à
   s'entendre entre eux; et par là même, la région doit apporter aux
   départements le sens de leur interdépendance et le sens de la nécessité
   de concerter leurs efforts au lieu de rester chacun renfermé sur ses
   propres revendications .

   Au-delà d'ailleurs du département, il y a les autres régions.
   L'organisation régionale doit être un moyen de prendre un contact avec
   les régions voisines, de voir comment son action peut s'insérer dans
   une action interrégionale que ce soit par exemple en matière de liaison
   de toute espèce, routière ou autre. Elle doit essayer de concilier les
   besoins des uns et des autres, et, quelquefois, de sacrifier un certain
   égoïsme local au profit du voisin en sachant que le voisin, lui aussi,
   à un moment donné, sera invité à sacrifier tel autre de ses égoïsmes à
   l'intérêt interrégional .

   A mes yeux, c'est un deuxième aspect de la tâche des régions .

   Il y en a un troisième, enfin, capital, c'est la région par rapport à
   la nation. A ce point de vue - là d'ailleurs, dussé - je contredire
   certaines convictions, je dois dire tout de suite que l'expression de "
   l'Europe des régions ", non seulement me hérisse, mais constitue à mes
   yeux, pour ceux qui l'emploient et même si c'est la foi européenne qui
   les guide, un étrange retour vers un passé largement révolu. Il y a eu
   déjà l'Europe des régions ; cela s'appelait le Moyen Age, cela
   s'appelait la féodalité. Certes, c'était un système différent du point
   de vue politique et social, le commandement n'était pas le même : ce
   n'était pas le préfet de région, ce n'était pas le Président du Conseil
   régional ; c'était le féodal, mais c'était la même chose. C'était
   vraiment l'Europe des régions et il a fallu à un pays comme la France
   1000 ans d'efforts, ou presque, pour créer notre unité nationale, notre
   identité nationale, notre existence nationale. Et permettez - moi de
   dire que s'il y a un endroit où l'on peut s'en souvenir, c'est à'
   Poitiers. Car si l'histoire des efforts de la royauté pour créer notre
   unité nationale ne s'est pas traduite uniquement à Poitiers et dans la
   région Poitou-Charentes, c'est là que nous avons rencontré
   historiquement de très grandes difficultés et qui ne sont pas
   nécessairement anciennes. le ne parle même pas des Vandales et des
   Wisigoths ; je ne parle pas non plus des Arabes et je ne parle pas non
   plus de tout ce qui s'est passé avant le seizième siècle, c'est-à-dire
   la lutte entre la France et l'Angleterre. Mais enfin, les guerres de
   Religion ont eu ici une acuité extrême. La Révolution a eu ici une
   résonance très grande, les Rouges et les Blancs s'y sont durement et
   cruellement affrontés et encore, au premier tiers du dix-neuvième
   siècle, cette région était profondément secouée dans ses diversités,
   dans ses oppositions. Alors, tout cela n'est pas si loin, pas très
   ancien, et on se rend compte que si l'unité trouve dans la diversité
   son charme, c'est à condition qu'on domine cette diversité et qu'on en
   tire les éléments d'unité. C'est pourquoi la région ne doit à aucun
   prix être une arme ou un moyen dirigé contre l'Etat .

   Dans ce domaine aussi, comme dans d'autres que j'évoquais ce matin, on
   est sans doute allé un peu loin. Successivement, que ce soit Louis XI,
   Saint Louis, Louis XIV, Napoléon, la III" République. on a poussé à une
   centralisation excessive. La puissance des administrations parisiennes,
   aujourd'hui la technicité des problèmes, leur complexité, sont des
   arguments supplémentaires pour tous les ingénieurs, tous les
   administratifs, tous les anciens élèves de l'ENA, de dire : " C'est
   nous seuls qui sommes en mesure d'apprécier et de juger. " Par mes
   origines et par ma formation, je suis de ceux qui croient que les
   techniciens sont essentiels, mais qu'ils finissent par se tromper,
   toujours, grâce au ciel ! Et qu'ils se trompent dans la mesure où ils
   ne tiennent pas compte d'un instinct qui est dans le peuple et qui fait
   qu'il ressent certaines choses et certains besoins qui ne répondent pas
   aux calculs ni même aux réponses des ordinateurs. Naturellement, le
   danger, en contrepartie, est que l'on aboutisse quelquefois à des
   revendications purement corporatives, sectorielles et égoïstes, mais,
   et c'est là que les élus, c'est là que les représentants des activités
   économiques et sociales, intellectuelles, culturelles ont leur
   responsabilité. Il faut savoir dégager de ces instincts ce qui peut
   n'être que revendications sommaires et égoïstes, pour y voir, en fin de
   compte, une espèce de réaction d'autodéfense de l'homme contre la
   machine, à laquelle on prétend le soumettre par tous les moyens. Si
   l'on en croyait tout ce que l'on lit et tout ce que l'on dit ici ou là,
   nous serions tous inutiles ; il suffirait de s'en tenir aux sondages,
   de regarder ce que disent les ordinateurs et d'en tirer les conclusions
   et de les appliquer. Eh bien, non ! Cela nous conduirait, en réalité, à
   la mort .

   Mais, si nous avons versé dans l'excès, précisément depuis quelques
   années, nous sommes décidés à la fois à pousser la déconcentration et
   la décentralisation. C'est-à-dire à faire d'une part que les
   administrations locales, les représentants locaux de l'administration
   aient des pouvoirs réels de décision parce qu'ils sont au contact des
   administrés et qu'ils ressentent mieux que les bureaux parisiens les
   besoins réels de ces administrés. Si d'autre part, je le disais, les
   élus et les représentants des activités de toutes sortes veulent nous
   aider à décentraliser, c'est-à-dire aussi bien à travers les communes
   et leurs regroupements éventuels qu'à travers les départements, qu'à
   travers les régions sous une autre forme, à chercher le moyen de se
   dégager de l'emprise exagérée des penseurs parisiens, de trouver les
   projets, les formules qui répondent non seulement aux besoins mais au
   tempérament, aux sols et aux possibilités réelles et variées du
   développement, alors nous pouvons espérer tendre vers un système où,
   bien sûr, le centre, l'Etat, gardera son rôle directeur et puissant
   mais se défera progressivement de cette tradition qu'il a acquise de se
   mêler de tout et de décider de tout .

   Cette vie locale, départementale, régionale, doit nous permettre de
   donner à nos provinces, à nos régions, plus de liberté et en même temps
   plus de spontanéité, plus d'originalité. C'est là que je retrouve cette
   diversité sur laquelle nous devons construire notre avenir, sans perdre
   de vue la nécessité de l'unité. Cette unité peut, à tout moment, être
   remise en cause pour des raisons parfois absurdes, mais qui trouvent
   néanmoins des soutiens de toute espèce, car dès qu'il s'agit de
   s'attaquer à l'unité de la France, croyez bien qu'on trouve partout des
   gens qui s'y intéressent. Il y a dans le monde d'aujourd'hui une
   volonté de progrès sur le plan économique, sur le plan social, sur le
   plan du niveau de vie mais il y a aussi, de - ci de - là, un goût de la
   destruction, une espèce de répugnance devant certaines caractéristiques
   de la vie moderne, le sentiment qu'il faut faire une sorte de table
   rase et qu'à partir de là on pourra partir. Vers quoi ? La destruction
   sera, elle, acquise et l'idéal sera et restera irréel. Nous ne devons
   pas le perdre de vue et dans ces régions du centre de la France où non
   seulement le bon sens est la caractéristique de la race, mais où la
   situation géographique est à l'abri de telles menaces, c'est là que
   l'on doit prendre conscience de la nécessité pour notre pays d'être
   fortement uni, je le répète, dans la diversité et dans la liberté, mais
   d'autant plus fortement uni qu'il prétend s'intégrer à des ensembles
   plus vastes, qu'il s'agisse des relations internationales sous toutes
   leurs formes avec l'Ouest, avec nos alliés, avec les pays de l'Est ;
   qu'il s'agisse enfin de l'Europe, de cette Europe qui, à l'heure
   actuelle, souffre quelque peu, mais qui, en fin de compte, reste un
   objectif essentiel parce que, quelles que soient les diversités des
   pays qui la composent, quelles que soient les divergences éventuelles,
   finalement, nous avons en commun l'essentiel de nos intérêts
   économiques, moraux et politiques, et surtout, nous avons en commun une
   certaine conception de la civilisation et de la liberté, pour tout dire
   : de la démocratie .

   Donc, soyons régionalistes dans la mesure où nous n'écrasons pas ce qui
   est à l'intérieur de la région et où nous ne nous dressons pas contre
   ce qui est au-dessus de la région. Soyons nationaux et Français, dans
   la mesure où c'est notre unité qui nous permettra de jouer notre rôle
   et de ne pas perdre nos traditions dans des ensembles plus vastes et
   qu'il faut pourtant construire. Et disons que, bien sûr, il faut
   surtout ne jamais désespérer, terme que j'ai entendu tout à l'heure. Il
   n'y a jamais à désespérer de la France et en particulier dans cette
   région qui a montré dans bien des cas sa capacité à se reconvertir, à
   s'adapter à des difficultés nouvelles. Tout à coup, les circonstances
   changent, on doit s'adapter et y trouver une raison non pas
   d'amoindrissement mais de développement. Telle doit être notre loi,
   telle doit être notre ambition. Nous allons connaître des années plus
   difficiles, plus incertaines. Il dépend de nous, et de vous tous,
   messieurs, que chacun à sa place et dans un ensemble, nous nous
   adaptions et nous cherchions à tirer de la difficulté une raison
   d'abord et un moyen ensuite d'avancer plus vite et plus fermement vers
   des objectifs que nous nous sommes fixés et qui sont, ainsi qu'on l'a
   dit et que l'ont dit tous ceux qui m'ont précédé, la prospérité, le
   développement économique, en un mot la puissance de la région ici, et
   de la France, bien sûr, mais tout cela au service de l'homme,
   c'est-à-dire d'abord au service des Français. C'est à ce service que je
   me consacre et c'est à ce service que vous vous consacrez aussi,
   messieurs, en travaillant pour votre région et pour ceux qui vous ont
   délégués sous une forme ou sous une autre, car nous sommes tous
   solidaires, et en travaillant pour le Poitou-Charentes intelligemment,
   sûrement et de bonne foi, vous travaillez pour le pays tout entier .

   Haut de page
