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Discours politique

Georges Pompidou, CONFERENCE DE PRESSE TENUE A L'ELYSEE (16/03/1972)

   Mesdames et messieurs, une fois de plus je suis content de vous
   accueillir et cette fois, si vous n'y voyez pas d'inconvénients, je
   commencerai par un petit exposé dont l'idée est née d'une anecdote .

   Il y a quelque temps je me trouvais à Cajarc, et je lisais comme il
   convient le journal régional. Et mon regard fut attiré par un article
   dont l'auteur faisait suivre son nom de sa qualité de directeur
   d'études dans une école qui m'est chère .

   Je me plongeai dans sa lecture. L'auteur démontrait que les objectifs
   du Plan, en matière d'équipements collectifs, n'avaient pas été
   réalisés. Cela n'était pas pour m'étonner, je le sais aussi bien que
   personne, je le regrette plus que personne, et l'expérience m'a appris
   que si dans certains domaines nous avons pu réaliser le Plan à 100 % ou
   à presque 100 %, si même il nous est arrivé de dépasser l'objectif,
   (par exemple en matière de postes et télécommunications, je crois) dans
   l'ensemble et dans bien des domaines nous ne l'avons pas atteint .

   Mais ce qui me frappa, ce fut la dernière phrase. Je cite de mémoire,
   n'ayant pas gardé le journal. L'auteur disait à peu près : ainsi il est
   prouvé que, depuis 10 ans, le Pouvoir se désintéresse totalement des
   équipements collectifs .

   Cette affirmation, je dois le dire, m'a un peu attristé de la part de
   quelqu'un que sa formation et sa fonction devraient détourner d'un
   manque aussi évident d'objectivité. Mais ce qui m'a intéressé, c'est la
   formule " depuis 10 ans ", car il se trouve qu'il y a 10 ans, presque
   jour pour jour, le général de Gaulle me convoqua pour m'arracher au
   secteur privé et pour m'annoncer qu'il allait me nommer Premier
   ministre. De fait, quelques semaines plus tard, j'ai formé un
   Gouvernement .

   Depuis cette date, - une courte interruption d'une petite année mise à
   part- je n'ai cessé, comme Premier ministre et puis comme Président de
   la République, d'exercer des responsabilités essentielles et dont
   j'éprouve le besoin de faire devant vous un petit bilan .

   Je m'en tiendrai au domaine économique et social, et cela parce que
   c'est celui où, semble - t - il, les Français comprennent le moins bien
   l'action gouvernementale. Je n'en veux pour preuve qu'un sondage que
   j'ai vu récemment et d'après lequel les salariés dans leur majorité
   estiment qu'au cours de l'année 1971 leur pouvoir d'achat a diminué.
   Or, toutes nos statistiques démontrent que, 1968 mis à part, c'est
   l'année où il a le plus augmenté et même la CGT, en dépit des critiques
   injustifiées qu'elle adressait à l'indice de l'INSEE, est obligée de
   reconnaître qu'il y a eu une certaine augmentation de ce pouvoir
   d'achat. Il est donc nécessaire d'inviter les Français à prendre une
   conscience plus nette des réalités .

   L'expansion tout d'abord. En 1967 déjà, à Grenoble, je disais à M.
   Mendès France qui prétendait que la France était la lanterne rouge de
   l'Europe, qu'il se trompait lourdement. Depuis, nous avons vu toutes
   les statistiques françaises et internationales, et il en résulte que la
   France est, le Japon mis à part, en tête de toutes les nations
   d'économie libérale pour le progrès de l'expansion .

   Voici d'ailleurs une courbe que je me suis amusé à faire photocopier et
   agrandir à votre intention et qui est prise dans une publication
   économique qui n 1 a, je vous l'assure, aucune attache avec le
   Gouvernement. Voici donc cette courbe, elle me paraît suffisamment
   parlante. Je signale que le creux qui se trouve là est lié aux
   événements de Mai 1968 .

   Si j'en viens à ces équipements collectifs et que je compare la
   situation au 31 décembre 1961 et la situation au 31 décembre 1971, que
   puis - je dire'? Il y avait, au 31 décembre 1961, 74 km d'autoroutes en
   service. Il y en a aujourd'hui 1550 .

   En matière de logement, nous étions à l'époque parmi les grandes
   nations industrielles, au quatrième rang pour la construction de
   logements, proportionnellement à la population. Nous sommes aujourd'hui
   au premier rang, " ex aexquo ", il est vrai, avec l'Union soviétique.
   Mais je précise que nos HLM. sont près de 2 fois plus vastes que les
   logements construits par le Gouvernement soviétique .

   J - e puis vous dire qu'une statistique récente dé montre qu'en
   janvier-février 1972, la mise en chantier et l'achèvement de logements
   ont augmenté par rapport à l'an dernier entre 20 et 25 % .

   Si je prends l'Education nationale qui nous cause à bien des égards des
   soucis, et si je m'en tiens aux équipements, on sait que nous avons
   construit plus de locaux d'enseignement supérieur qu'il n'en existait
   en 1961. Il manque ici ou là un CEG. ou un CES, je le sais, mais il
   n'en est pas moins vrai que nous fournissons en professeurs et en
   locaux, mieux qu'il y a 10 ans, ce qu'il faut à une population scolaire
   qui a presque doublé dans l'enseignement secondaire et qui a triplé
   dans l'enseignement supérieur .

   Nous avons doublé le nombre des maternelles. Aujourd'hui, pratiquement
   tous les enfants de 5 ans vont à l'école. L'immense majorité de ceux de
   4 ans y vont aussi, une grande proportion de ceux de 3 ans y vont et
   une part non négligeable des enfants de 2 ans commence à en prendre le
   chemin. Pour la préscolarisation, la France est en tête dans le monde,
   avec la Belgique .

   Prenons le téléphone, ce n'est pas ce qui satisfait le plus les usagers
   malgré les efforts très remarquables de M. Galley et qui porteront leur
   effet dans peu de temps. Il n'en est pas moins vrai qu'en 10 ans nous
   avons plus que doublé en nombre des abonnés, ayant à l'heure actuelle
   un nombre de postes égal à près de 10 millions, automatisés à près de
   80 % .

   Si je prends les équipements sportifs et de jeunesse, nous avons
   augmenté le nombre de terrains de sport de 50 %, plus que triplé le
   nombre des piscines, multiplié les maisons de jeunes et les foyers de
   jeunes par plus de 5 .

   Si je prends enfin les hôpitaux qui sont le domaine où nous sommes
   probablement le plus en retard, je l'admets, ce qui est dû en grande
   partie au fait que les crédits ont été souvent dévorés par
   l'indispensable modernisation qui est loin d'être achevée d'un
   équipement qui datait pour l'essentiel des siècles passés, il n'en est
   pas moins vrai que nous avons augmenté le nombre de lits de 20 % .

   Si j'en viens maintenant à l'aspect social des choses et d'abord aux
   dépenses proprement sociales, les dépenses pour l'assurance maladie ont
   été multipliées par 4 .

   L'allocation vieillesse a été, elle aussi, multipliée par 4 et encore
   je ne compte pas dans cette comparaison, qui se veut rigoureuse,
   l'augmentation sensible prévue et déjà en partie intervenue pour 1972 .

   Les dépenses sociales au profit de l'agriculture, inscrites au budget
   de l'Etat, ont été multipliées par 12. L'allocation logement a été
   multipliée par près de 10 et a représenté,. en 1971, 3 milliards de nos
   francs, 300 milliards de nos anciens francs.

   Quant au niveau de vie, comment l'apprécier ?

   La méthode la plus couramment admise est celle de ce qu'on appelle le
   bien durable, l'acquisition par les ménages d'un équipement durable.
   Prenons l'automobile, chère aux Français : il y a à l'heure actuelle 11
   millions de voitures particulières, ce qui veut dire que 2 ménages sur
   3 en disposent alors qu'il y a 10 ans un seul sur 3 en avait une. Les
   machines à laver, qui me sont chères, vous le savez, nous en avons près
   de 10 millions ; 2 fois et demie le chiffre de 1961. Les téléviseurs,
   il y en a près de 12 millions, plus de 4 fois le chiffre de 1961. Les
   réfrigérateurs, il y en a 13 mil lions 1-2, 3 fois le chiffre de 1961.
   Et quant aux Postes de radio, je ne veux oublier personne dans cette
   salle, il y en a 18 millions, soit plus d'un par ménage .

   Qui peut nier l'augmentation du niveau de vie que ces chiffres
   représentent pour tous les Français et par conséquent pour tous les
   travailleurs ?

   Et comment s'en étonner d'ailleurs, puisque dans la même période le
   pouvoir d'achat du salaire horaire, et, bien entendu le pouvoir d'achat
   réel, en déduisant ce qui correspond à la hausse du prix de la vie, a
   augmenté de 50 % .

   Dira - t - on que nous avons travaillé pour les capitalistes alors que
   pendant la même période la valeur des actions des sociétés françaises
   cotées à la Bourse de Paris a diminué de 17 %, et cela, pour le coup,
   en francs dévalués? stupéfié En vérité, quand je lis certaines
   affirmations, je suis stupéfait par les contrevérités qui peuvent être
   émises et quelquefois par des hommes qui ont exerce des responsabilités
   dans le passé. Ce n'est pas que je croie que nous ayons toujours bien
   agi. Après des années je me reproche encore mes premières réactions
   devant la grève des mineurs en 1963, je me reproche encore la trop
   longue prolongation du plan de stabilisation en 1964 et la trop tardive
   accélération de l'expansion qui a suivi .

   Mais au total quels sont ceux, parmi les hommes qui ont exercé des
   responsabilités, ou parmi ceux qui nous donnent en exemple des régimes
   étrangers, qui puissent soutenir qu'ils ont fait par eux - mêmes, ou
   qu'on a fait ailleurs, je ne dis pas mieux, je dis aussi bien ? Et
   c'est pourquoi, m'adressant à tous les Français, je leur dis : Vous
   avez vos soucis, vos difficultés, vos inquiétudes. Il y a la
   vieillesse, la maladie, le métier fatigant, les conditions de travail
   pénibles, les fins de mois qui restent difficiles ; il y a l'éducation
   des enfants qui pose de plus en plus de problèmes pour les préserver
   des tentations, pour les préparer à un métier ; il y a l'emploi que
   l'on a, mais qui n'apparaît pas tout à fait sûr, ou celui que l'on a
   perdu, ou celui que l'on cherche sans le trouver aussitôt, mais je vous
   le dis impartialement, la France est parmi les pays les plus prospères.
   Les Français sont parmi les mieux pourvus en Europe et dans le monde .

   Qu'il faille s'en satisfaire, assurément pas. Que cela suffise au
   bonheur, certainement pas. Que la poursuite des biens matériels soit la
   seule aspiration des hommes, nul ne le croit moins que moi, mais prenez
   garde, le chemin du malheur est toujours ouvert. Les hommes et les
   groupes sont là qui vous en indiquent la direction avec un sourire
   engageant. Tout peut être perdu ou gâché : liberté, sécurité, niveau de
   vie .

   Mon devoir, tel que je le comprends et tel que je l'exercerai, est de
   tâcher de vous ouvrir les yeux, mais votre destin reste entre vos mains
   .

   Voilà, mesdames et messieurs, ce que je voulais vous dire et,
   maintenant, je me prête à vos questions. ()

   . - Je pourrai vous dire, monsieur Mathieu, que toute la difficulté
   c'est la fin de votre question, mais je ne me déroberai pas au débat
   sur la fiscalité .

   Une bonne fiscalité doit répondre à plusieurs conditions. Il y en a
   d'abord une qu'on a tendance à oublier, c'est que la fiscalité a pour
   objet de remplir les caisses de l'Etat. Si l'on veut des routes, des
   hôpitaux, des écoles, des terrains de sport, des téléphones, des
   chemins de fer, et alors qu'il faut avoir une défense, une police, une
   justice, une administration, il faut de l'argent.

   Il ne me semble pas que la fiscalité, au moins la fiscalité d'Etat,
   soit en France plus lourde qu'elle ne l'est d ans les nations
   comparables. Je crois même que si je m'en tiens au budget de l'Etat, le
   prélèvement ne représente guère plus de 18 % du revenu national, alors
   qu'il représente plus de 20 % en Allemagne et, je crois, 28 % en
   Grande-Bretagne. Je parle de la fiscalité d'Etat .

   La deuxième condition, pour une bonne fiscalité, c'est qu'elle serve
   l'activité économique. La fiscalité doit être conçue de telle manière
   qu'elle favorise l'expansion, qu'elle permette et facilite les
   transformations nécessaires et qu'elle favorise en particulier
   l'investissement qui est le seul moyen que l'on ait trouvé de
   moderniser une économie et de créer des emplois .

   J'admets parfaitement que la fiscalité doit avoir aussi une finalité
   sociale, c'est-à-dire qu'elle doit tâcher de frapper les riches
   beaucoup plus que les pauvres. C'est à cela que répond la progressivité
   de l'impôt sur le revenu, progressivité qui, en France, est accentuée
   par l'importance des abattements à la base, puisque si nous prenons un
   ménage ayant 2 enfants, il ne commence à payer l'impôt en F rance qu'à
   partir d'un salaire de 1435 F par mois, alors qu'en Angleterre, c'est à
   partir de 1250 et, en Allemagne de 1070. Je parle en francs actuels .

   Il est vrai qu'il n'y a pas que l'impôt sur le revenu et que la
   fiscalité indirecte se doit, elle aussi, d'être progressive
   c'est-à-dire de frapper les riches plus que les pauvres. Nous avons un
   certain nombre de mesures qui ont été prises dans cet esprit. C'est
   ainsi que les produits de luxe sont très lourdement taxés alors que les
   produits alimentaires sont au taux le plus bas de la TVA. C'est ainsi,
   pour prendre un exemple très simple, que le prix de la vignette
   automobile varie considérablement en fonction de l'âge et de la
   puissance de la voiture .

   Vous me répondrez que l'on a calculé que, finalement, le pourcentage
   représenté par les impôts indirects dans les dépenses d'un ménage était
   à peu près identique, quelles que soient les ressources de ce ménage,
   et je ne le discute pas. Mais vous voudrez bien noter que cela est dû,
   en très grande partie, à l'importance considérable des dépenses de
   tabac, d'alcool et de tiercé, dépenses dont vous voudrez bien
   reconnaître qu'elles ne sont pas vitales et qu'elles sont volontaires .

   Il y a un autre aspect de la fiscalité que l'on néglige assez
   volontiers, c'est qu'une bonne fiscalité doit être imperméable à la
   fraude. Tout impôt comporte en lui - même une incitation à la fraude et
   plus l'impôt est fort, plus l'incitation est forte, et il n'est pas si
   facile que cela d'y remédier .

   Je vous en donnerai un exemple : j'ai longtemps été partisan de
   l'institution d'un impôt sur les gains en capital en matière de valeurs
   mobilières et j'y ai renoncé lorsque j'ai découvert qu'aux Etats-Unis,
   où cet impôt existe, il est en très grande partie pour les gros
   capitalistes un moyen d'échapper à moindre frais à l'impôt sur le
   revenu .

   Si je reprends ces 4 conditions : remplir les caisses de l'Etat,
   favoriser l'économie, tâcher de réduire les inégalités sociales et
   enfin échapper à la fraude, je vous dirai qu'il est. très difficile,
   pour ne pas dire impossible, de les concilier. Il est impossible
   d'alimenter le budget de l'Etat français de 185 milliards (18500
   milliards d'anciens francs), en ne frappant que les riches .

   Il n'est pas possible de favoriser l'expansion sans favoriser
   l'investissement, c'est-à-dire l'épargne, donc la petite épargne mais
   aussi la grosse. Il n'est pas possible d'avoir un impôt simple sans
   créer d'injustices, et il n'est pas possible de raffiner sans créer des
   possibilités de fraudes. Finalement, on est obligé de concilier
   l'inconciliable le mieux qu'on peut .

   Le problème et de savoir, à ce point de vue - là, où en est la
   fiscalité française, et puisque vous avez cité l'avoir fiscal qui est
   d'actualité, paraît - il, j'en parlerai, et j'en parlerai avec d'autant
   plus d'aisance que lorsqu'il fut proposé au Gouvernement, je m'y
   montrai opposé, et M. Giscard d'Estaing peut le confirmer .

   De quoi s'agissait - il ? Il s'agissait, pour le Gouvernement, de
   favoriser le développement de notre industrie. Or, nous constatons que
   pour mettre notre industrie en mesure d'affronter la concurrence et en
   particulier la concurrence à l'intérieur de l'Europe, il lui fallait
   consentir des investissements considérables pour sa modernisation, et
   il lui fallait donc beaucoup d'argent .

   L'idée la plus simple, celle à laquelle je m'étais rangé d'abord
   personnellement, c'était de diminuer l'impôt sur les sociétés. M.
   Giscard d'Estaing, lui, fit alors valoir 2 sortes d'arguments, l'un
   économique, l'autre je dirai moral. L'argument économique c'est que la
   diminution de l'impôt sur les sociétés, outre qu'il pouvait se prêter à
   des fraudes par des sociétés fictives où le revenu des personnes est
   transformé en revenu des sociétés, la diminution de l'impôt sur les
   sociétés ne permettant pas de fournir à la grande industrie les énormes
   capitaux dont elle a besoin. Songez par exemple que le seul ensemble
   sidérurgique que l'on est en train de construire à Fos-sur-Mer
   représentera lorsqu'il sera terminé (ce sont les évaluations du moment)
   au moins 8 milliards 1-2 d'investissements en francs actuels, 850
   milliards d'anciens francs. Par conséquent, il ne suffisait pas de
   diminuer cet impôt, il fallait attirer des capitaux, il fallait
   intéresser l'épargne et c'est pourquoi, pensait M. Giscard d'Estaing,
   il fallait favoriser les actionnaires pour qu'ils souscrivent aux
   augmentations de capitaux et peut-être aussi pour en attirer d'autres .

   Et puis, l'Allemagne avait mis en place un système qui consistait à
   modifier l'impôt sur les sociétés suivant que les bénéfices sont gardés
   dans l'entreprise ou suivant qu'ils sont distribués aux actionnaires.
   Dans ce second cas, l'impôt était de moitié inférieur à celui qu'il
   était dans le premier cas .

   M. Giscard d'Estaing fit valoir, donc, que l'avoir fiscal avait sur le
   système allemand l'avantage que ceux qui n'ont pas déclaré leurs
   revenus, c'est-à-dire les Français qui ont fait passer clandestinement
   leurs capitaux à l'étranger, ne pourraient pas en bénéficier et c'est
   cet argument d'ordre moral qui a rallié le général de Gaulle et qui m'a
   décidé à accepter l'avoir fiscal. Moyennant quoi je ne voudrais pas
   qu'on croie que l'avoir fiscal n'est intéressant que pour les gros
   capitalistes. Si je prends, par exemple, un retraité, un cadre moyen,
   un membre des professions libérales, et tout autre Français qui a ce
   qu'on appelle un petit portefeuille et qui n'est donc pas dans les
   tranches supérieures de l'impôt sur le revenu, l'avoir fiscal lui
   permet non seulement de s'acquitter de son impôt sur les revenus de son
   portefeuille mais il lui reste un crédit qui vient en déduction de son
   impôt sur les salaires ou sur les autres revenus. J'ai dit cela parce
   que j'en connais qui expriment leur pitié pour les cadres moyens
   écrasés d'impôts, pour les retraités écrasés d'impôts, et puis qui, à
   la faveur d'une campagne démagogique, réclament la suppression de
   l'avoir fiscal. Il n'en est pas moins vrai que l'avoir fiscal étant au
   profit des actionnaires, il était normal et nécessaire de faire un
   effort en faveur de ceux qui ne le sont pas. C'est pourquoi nous avons
   augmenté et le plafond et les taux d'intérêt dans les Caisses
   d'épargne, et à l'heure actuelle il y a dans les Caisses d'épargne 120
   milliards (12000 milliards d'anciens francs) qui rapportent aux
   déposants 6 milliards (600 milliards d'anciens francs), exempts de tout
   impôt .

   D'autre part, le Gouvernement a fait accepter dans le débat
   parlementaire, en échange de l'avoir fiscal, de prévoir la
   participation financière des salariés dans les entreprises. Et vous
   savez que ce fut l'objet d'une ordonnance d'août 1967 dont j'ai eu
   l'occasion, déjà, de dire que je l'avais rédigée de ma propre main en
   accord, bien entendu, avec les directives du général de Gaulle. On
   oublie volontiers cette ordonnance, on en minimise les effets. Je
   voudrais que vous sachiez qu'en 1971 elle a permis d'attribuer aux
   salariés qui en ont bénéficié 1 milliard 450 millions de nos francs
   (145 milliards d'anciens francs), alors que l'avoir fiscal n'a
   représenté que 120 milliards de ces mêmes anciens francs .

   La participation a donc dépassé l'avoir fiscal et, de plus, les fonds
   qui viennent à la participation sont, vous le savez, bloqués pendant un
   certain temps, mais le jour où ils sont libérés, ils sont exempts de
   l'impôt sur le revenu, alors que l'avoir fiscal est intégré, lui, dans
   le revenu des personnes physiques. Tout cela montre que notre fiscalité
   essaie d'être à la fois efficace pour le budget de l'Etat et pour
   l'économie juste ; et que nous poursuivons autant que nous le pouvons
   la lutte contre la fraude .

   Je ne prétends pas que nous ayons atteint l'idéal, le système où, vous
   le savez, on demande plus à l'imposé et moins au contribuable. J'ajoute
   que nous cherchons constamment des améliorations, c'est le travail des
   services des Finances, c'est le travail d'un certain nombre de groupes
   spécialisés et c'est le travail du Conseil des Impôts que nous avons
   créé pour cela, et dont j'attends les conclusions avec intérêt. Mais de
   toute manière on ne parviendra jamais à l'idéal .

   Et je ne voudrais pas terminer sans dire un mot des campagnes qui se
   sont manifestées ces derniers temps et dire que cette conception de la
   bataille politique n'est pas la mienne, et que je demande à tous les
   hommes politiques, quelle que soit leur nuance, de se refuser à se
   promener avec leur feuille d'impôts en bandoulière, je trouve cela
   dégradant et indigne du peuple français qui, d'ailleurs, ne semble pas
   l'apprécier .

   ...

   Monsieur, puisque vous évoquez les événements de chez Renault, vous me
   permettrez de ne pas répondre tout de suite directement à votre
   question et de les évoquer sous un autre angle .

   Tous ces derniers temps, j'ai vu avec surprise un certain nombre de
   gens, non pas rapprocher la mort de M. Overney de l'enlèvement de M.
   Nogrette, c'était naturel, mais essayer de mesurer le degré d'émotion
   que chacun de ces événements devait provoquer et essayer de scruter
   l'attitude d'un certain nombre d'hommes, à commencer par moi - même,
   pour voir si leur émotion, leur degré d'émotion, avait bien répondu à
   ce degré idéal. Et je tiens à dire, quitte, je le sais, à déplaire à un
   certain nombre de gens, que le f ait d'avoir pensé à f aire cette
   comparaison émotionnelle traduit, à mes yeux, ou bien une déviation
   intellectuelle, ou bien, même, une certaine bassesse d'âme. Un homme
   est un homme et notamment à mes yeux, un ouvrier vaut un cadre et un
   cadre vaut n ouvrier ; je dirai même qu un moins jeune vaut un jeune
   dès lors qu'il s'agit d'adultes. On m'a reproché, paraît - il, je l'ai
   vu, je l'ai lu, d'avoir manifesté une vive émotion lors de l'enlèvement
   de M. Nogrette et de ne pas l'avoir fait lors de la mort de M. Ovemey.
   Peut-être se rappellera - t - on que je ne l'ai pas fait de moi - même,
   mais à la demande dé, l'un de vos confrères qui m'a interpellé
   soudainement quand je visitais le Salon de l'agriculture. Si ce Salon
   de l'agriculture s'était déroulé quelques semaines plus tôt, on
   m'aurait interrogé sur la mort de M. Overney et j'en aurais parlé avec
   la même netteté, croyez - le bien. Comment peut - on imaginer que la
   mort de M. Overney, je ne l'ai pas accueillie avec une profonde
   tristesse? Va - t - on essayer de faire croire que je sois sanguinaire,
   alors que j'ai, par l'exercice de mon droit de grâce, sauvé un certain
   nombre de vies humaines et que chacun sait que j'ai surveillé,
   directement, l'action des forces de l'ordre en Mai 1968, qu'elles n'ont
   jamais tiré et qu'elles n'ont aucune victime à se reprocher? Seulement,
   après tout, peut-être est - il nécessaire de rappeler chacun au sens de
   ses responsabilités permanentes ou éventuelles .

   Et je pense, bien entendu, aux forces de l'ordre, mais je pense aussi à
   ceux qui organisent constamment, à tout propos, des manifestations dans
   la rue. Je pense à ceux qui martèlent de leur propagande et aussi,
   hélas ! de leur enseignement, une jeunesse éprise de rêve et à qui ils
   n'offrent d'autres perspectives que l'absurdité de l'échec ou le
   triomphe de l'absurde. Je pense à l'effrayante responsabilité de ceux
   qui prêchent la violence et de ceux qui la pratiquent. Est - ce qu'on
   s'imagine qu'on pourra éternellement, sans risques graves, s'armer de
   barres de fer et se ruer sur des usines, des universités ou des lycées
   ? Et je pense enfin à la responsabilité des parents qui laissent de
   jeunes enfants participer à des manifestations qui peuvent toujours
   dégénérer, alors que nous avons vu que très souvent les organisateurs
   poussaient en avant les lycéens. Si un jour, par malheur, ces parents
   devaient avoir à s'indigner ou - qu'à Dieu ne plaise - à pleurer, eh
   bien, qu'ils sachent qu'ils auraient à s'indigner de leurs propres
   faiblesses, et à pleurer sur leur propre démission .

   Croyez que je souhaite de tout coeur être entendu. Quant à l'Etat, en
   présence de situations qui peuvent être dramatiques, il sera obligé de
   faire son devoir et il le fera et, je l'espère, sans qu'il y ait -de
   drames .

   ...

   Monsieur, il n'y a pas malheureusement de peuples démunis qu'au sud de
   la Méditerranée, et, en réalité, le problème que vous posez est un
   problème infiniment vaste qui est celui du sous-développement et des
   devoirs des peuples développés à l'égard des pays qui sont, comme on
   dit, " en voie de développement " .

   La France a pris, vous le savez, dans le passé, plusieurs initiatives
   dans ce domaine. Les initiatives n'ont pas toujours abouti, tant s'en
   faut .

   A l'heure actuelle, nous nous trouvons à la veille d'une Conférence qui
   va se tenir à Santiago du Chili et qui va poser le problème dans toute
   son étendue. Peut-être, est - ce pour mon pays l'occasion de dire avec
   plus de précision ce qu'il souhaite .

   Le fait caractéristique, c'est que les pays en voie de développement
   tirent leurs principales ressources de produits de base, qu'il s'agisse
   de produits alimentaires comme le cacao, le thé ou le café, qu'il
   s'agisse de matières végétales comme le coton, le caoutchouc, qu'il
   s'agisse de minerais. Nous pensons qu'il convient pour chacun de ces
   produits d'aboutir à des accords internationaux. Ce n'est le cas, à
   l'heure actuelle, que pour très peu de matières, si je ne me trompe :
   le café, le sucre, et l'étain. A l'heure actuelle, on discute d'un
   accord éventuel sur le cacao, la France y prend une grande part et
   s'active pour que l'on aboutisse à un résultat .

   D'autre part, on a décidé, au moins en principe, que le Fonds monétaire
   et que la Banque internationale pourraient apporter une contribution,
   une aide aux pays producteurs pour créer des stocks régulateurs, mais
   c'est resté dans le domaines des principes. Et je crois qu'il n'existe
   qu'un Fonds de cet ordre pour l'étain, si je me souviens bien, mais de
   plus ce Fonds est pratiquement à la seule charge des pays producteurs
   et les prêts éventuels de la Banque internationale sont beaucoup trop
   coûteux .

   Nous pensons donc, et nous le proposerons sans doute à la prochaine
   Conférence de Santiago, tout d'abord, qu'il faut multiplier les accords
   internationaux sur les produits, ensuite qu'il faut regarder, pour ces
   pays, comment s'établissent ces échanges et les rapports qui existent
   entre les prix qu'ils tirent de ce qu'ils produisent et le prix qu'ils
   paient pour ce qu'ils importent, ceci afin de permettre de moduler
   l'aide internationale et d'aider d'abord les plus pauvres .

   Nous pensons enfin qu'il faut donc multiplier les accords sur les
   produits et qu'il faut multiplier, au sein de ces accords, l'existence
   de stocks régulateurs. et que ces stocks régulateurs ne doivent pas
   être à la seule charge des produits producteurs, ce qui veut dire qu'il
   faudrait, peut-être, prévoir un Fonds spécial qui serait établi auprès
   du Fonds monétaire international, où les pays riches, c'est-à-dire les
   Dix, pour commencer, verseraient des sommes importantes en devises,
   sommes qui seraient plus ou moins liées à leur quota et aux réserves
   dont ils disposent auprès du Fonds monétaire et aux droits et devoirs
   que cela leur crée. Et qu'ainsi on pourrait régulariser le cours des
   matières premières ou du plus grand nombre possible de ces matières,
   cette fois en grande partie aux frais des pays consommateurs, cependant
   qu'on ferait le nécessaire pour que les prêts de la Banque
   internationale soient réellement à la disposition des pays producteurs
   et dans des conditions moins coûteuses qu elles ne le sont à l'heure
   actuelle, en principe .

   le ne sais pas si un plan de cet ordre aura des chances d'être adopté.
   Il rencontrera certainement beaucoup de résistances. En tout cas, nous
   essaierons de le faire valoir et, à défaut - et j'en viens à la
   question plus précise -eh bien, alors, à ce moment - là, la France est
   favorable à des accords régionaux, que ce soit entre pays producteurs
   comme c'est le cas, par exemple, entre pays africains dans le cadre
   d'organisations communes des Etats africains et malgache, que ce soit
   entre pays consommateurs et pays producteurs, et c'est là qu'on peut
   trouver le rôle de la Communauté européenne par rapport aux pays
   africains, qu'ils soient au sud de la Méditerranée ou qu'ils soient
   plus loin .

   D'ores et déjà, nous attachons la plus grande importance à la
   convention de Yaoundé. D'ores et déjà, nous attacherons la plus grande
   importance à son renouvellement qui aura lieu, si je ne me trompe, en
   1975. Et cet effort que l'Europe fera, si elle nous suit, est un aspect
   purement régional d'ailleurs d'un effort qui devrait être celui de tous
   les pays riches car, comme je l'ai dit bien des fois, si nous
   n'arrivons 'pas à réduire l'écart entre les pays développés et les pays
   sous-développés, nous irons à un affrontement sous une forme ou sous
   une autre qui sera un désastre pour tout le monde .

   ...

   . - Eh bien, je voudrais vous répondre, monsieur Altschuler, en
   prenant, en effet, tout le problème de l'Europe et en le situant par
   rapport à tout le reste, car à bien des égards le monde actuel est
   fascinant .

   Nous avons vu, ou nous voyons, se créer d'énormes ensembles fondés sur
   l'étendue, la niasse de la population, la puissance économique ou sur
   l'une ou l'autre de ces réalités. C'est le cas des Etats-Unis, de
   l'Union soviétique, de la Chine, cela devient le cas du lapon, de
   l'Union indienne, du Brésil. d'autres suivront. Et je voudrais que vous
   remarquiez que ces grands ensembles, quels que soient leur origine,
   leur ancienneté, leur passé, leur présent, sont tous comme portés par
   un sentiment d'unité nationale, et je dirai de passion nationale .

   C'est le cas des Etats-Unis, malgré les diversités d'origine de leur
   population, c'est ce que l'Union soviétique a réalisé sur un immense
   territoire euro-asiatique dont les populations adhèrent, n'en doutons
   pas, au patriotisme russe, c'est le cas de la Chine qui le réalise à
   son tour dans un système qui est révolutionnaire par rapport à un passé
   récent, mais qui recouvre en réalité une tradition millénaire. Et c'est
   le cas des autres, bien sûr. Et, en face de cela, quelle est la
   situation des nations européennes ? Une très faible étendue, une
   population moyenne, une capacité économique qui est grande, mais qui en
   valeur absolue reste limitée, et si, en revanche, on les met ensemble,
   alors on obtient une puissance égale dans bien des domaines à n'importe
   quelle autre .

   L'étendue reste faible, il est vrai, elle n'est supérieure qu'à celle
   du Japon, parmi les noms que j'ai cités .

   La population est encore inférieure à celle de la Chine ou de l'Union
   indienne, mais elle est supérieure à celle de tous les autres .

   La production économique n'est dépassée que par celle des Etats-Unis et
   la puissance commerciale est la première du monde .

   Quelle incitation à s'unir ! Tout y pousse, la- géographie, le mode de
   vie, une certaine conception de la démocratie et un intérêt politique
   et économique évident. Seule l'Histoire vient contrarier cette
   évolution, dans la mesure où ces nations européennes ont toutes une
   réalité séculaire, une langue, une fierté nationale et le souvenir de
   leurs affrontements .

   Mais, si on ne fait pas l'Europe, les nations européennes seront
   complètement éclipsées par tous ces grands ensembles que j'ai nommés,
   et, de ce point de vue - là, d'ailleurs, l'Histoire peut venir à notre
   secours, dans la mesure où ces nations européennes ont l'habitude et,
   donc, ont contracté le besoin de jouer un rôle mondial .

   Il s'agit donc de faire l'Europe, à condition, bien entendu, et pour
   toutes les raisons que j'ai dites, de respecter la personnalité des
   nations qui la composeront, faute de quoi l'affaire capotera .

   L'objectif n'est certainement pas facile à atteindre et bien des
   obstacles se dressent et se dresseront de l'intérieur et de
   l'extérieur, mais l'essentiel c'est d'entreprendre et, ce qui importe
   avant tout, c'est la volonté politique. Or, j'affirme ici que cette
   volonté politique, la France l'a ! Il est vrai que notre besoin inné de
   clarté nous amène quelquefois à ne pas dissimuler les difficultés. Il
   est vrai que ce qu'on appelle notre goût de la mesure et qui est
   peut-être notre goût du réalisme, nous amène à marquer les étapes et
   quelquefois les limites. Mais la France, sur l'objectif final, est
   entièrement d'accord et au moins autant que n'importe lequel de nos
   partenaires. C'est d'ailleurs, je pense, pour cette raison que nos
   partenaires, à l'unanimité, nous ont demandé de réunir une Conférence
   au sommet qui se tiendra à l'automne sous ma présidence .

   Sur les problèmes qui seront évoqués et sur les progrès qui vont être
   faits, vous comprendrez que je sois, aujourd'hui, discret. Qu'il
   s'agisse de cette Union économique et monétaire qui a commencé, qu'il
   s'agisse de la création d'un secrétariat politique à la disposition des
   ministres des Affaires, étrangères et dont j'espère bien qu'il siégera
   à Paris, qu'il s'agisse éventuellement d'un, conseil permanent de
   secrétaires,, d'Etat aux Affaires européennes, qu'il s'agisse, comme
   l'a dit M. Heath, comme l'a dit M. Brandt, de rendre les différents
   organes de la Communauté plus efficaces et d'améliorer leurs rapports,
   tout cela fait partie des discussions qui ont commencé à se nouer entre
   les Gouvernements et je ne voudrais pas paraître ici affirmer un
   préalable français. Mais il va de soi que nous avons, sur toutes ces
   questions, des positions précises ; j'en ai parlé récemment avec le
   Chancelier Brandt. je vais en parler après-demain avec le Premier
   ministre britannique et nous en parlerons d'ici l'automne, d'une
   manière ou d'une autre, avec tous les dirigeants européens .

   Ce sur quoi je voudrais insister, votre question m'y invite d'ailleurs,
   c'est sur le caractère essentiel que revêt l'élargissement de la
   Communauté par l'entrée d'un certain nombre de pays et d'abord par
   l'entrée de la Grande-Bretagne .

   La création de l'Europe des 6 avait en effet posé immédiatement: pour
   la Grande-Bretagne le problème de sa place et de son rôle dans le
   monde, et l'on pouvait craindre qu'il ne s'instituât entre elle et un
   ensemble dont les frontières recouvrent assez curieusement celles de
   l'ancien Empire napoléonien, une tension vive et permanente. C'est une
   préoccupation que, d'ailleurs, le général de Gaulle m'avait exprimée
   dès 1958 à un moment où il s'interrogeait sur l'adhésion éventuelle de
   la France à ce traité de Rome. Mais si l'on admet que la
   Grande-Bretagne ne pouvait pas rester éternellement en dehors, alors
   se, posait la question des conditions de son entrée. S'agissait - il,
   en effet, de dissoudre la Communauté dans une sorte de vaste zone de
   libre-échange atlantique, dominée de fait, qu'on le veuille ou non, par
   les Etats-Unis ? S'agissait - il, au contraire, d'amarrer solidement la
   Grande-Bretagne à l'Europe, de donner ainsi à cette dernière ses
   véritables dimensions et ses possibilités et de marquer l'identité de
   cette Europe vis-à-vis de tout le monde, y compris vis-à-vis des
   Etats-Unis, amis certes" alliés certes, mais enfin situés sur un autre
   continent ? C'est la question que le général de Gaulle, vous le savez,
   a cherché à élucider au printemps de 1969, je crois, et c'est la
   question qui fut au centre de mes entretiens avec le Premier ministre
   britannique au printemps de 1971. C'est parce que la sincérité de M.
   Heath et la netteté de ses déclarations m'ont convaincu que ces
   entretiens ont permis d'ouvrir la voie au traité d'adhésion. Or, comme
   vous l'avez dit, cette adhésion dépasse de très loin la simple notion
   d'élargissement de la Communauté. Ce n'est pas simplement le rôle
   extérieur de l'Europe qui en sera modifié, c'est l'avenir interne de
   l'Europe et des nations européennes et par conséquent l'avenir des
   Français sur tous les plans .

   S'associer étroitement avec la plus vieille démocratie du monde, c'est
   souligner que la France reste fidèle au régime représentatif,
   c'est-à-dire au choix des dirigeants par le peuple grâce à des
   élections libres et au pluralisme des partis .

   S'unir à un peuple qui a peut-être plus que tout autre au monde le
   souci de garder son identité nationale, c'est aussi faire le choix pour
   l'Europe d'une formule qui préservera la personnalité des nations qui
   la composent .

   Je dirai même qu'accueillir un pays qui, comme la France, a été une
   puissance coloniale et qui en a gardé un intérêt particulier pour un
   certain nombre de pays en voie de développement, notamment africains,
   c'est affirmer que cette Europe devra avoir vis-à-vis de ces pays une
   politique intelligente, c'est-à-dire généreuse, et organiser d'une
   manière ou d'une autre une sorte d'association permanente entre,
   l'Europe et beaucoup de pays africains, dans le respect, bien sûr, de
   l'indépendance de tous .

   Accueillir un pays dont l'industrie est ancienne et puissante, qui est
   traditionnellement ouvert sur l'extérieur, dont la prospérité dépend en
   grande partie du commerce, c'est confirmer le choix que l'Europe et que
   la France ont fait de la libre concurrence interne et également vers
   l'extérieur, et c'est, donc, pour la France, décider qu'il faudra
   qu'elle se mette en mesure d'affronter cette concurrence et que notre
   industrie devra faire un nouvel effort pour son expansion et pour sa
   productivité .

   Avoir voulu et avoir obtenu que la Grande-Bretagne accepte tous les
   principes du Marché Commun agricole, préférences communautaires, unité
   des prix, solidarité financière, cela veut dire que de nouveaux
   développements et de nouveaux débouchés s'ouvrent à notre agriculture,
   mais cela veut dire aussi que le Gouvernement français s'engage à
   défendre le Marché Commun agricole contre toutes les pressions qui se
   manifestent et se manifesteront .

   Et, enfin, il suffit de lire la liste des pays qui vont composer la
   nouvelle Communauté pour voir qu'ils ont tous en commun, une même
   tradition de civilisation à la fois chrétienne et rationaliste, même si
   chacun y a mis sa marque particulière .

   le. disais en d'autres lieux qu'il n'y a plus depuis longtemps, de
   patrie européenne, mais il y a un homme européen, il y q une
   civilisation européenne et il s'agit de la préserver et de l'adapter à
   l'évolution du monde et aux aspirations de la jeunesse .

   Pour toutes ces raisons, l'adhésion de la Grande-Bretagne, je le
   répète, dépasse de beaucoup la simple notion d'élargissement. C'est une
   Europe nouvelle qui se crée et qui va s'affirmer, et dont dépendra
   l'avenir des peuples européens, et par conséquent, de tous les
   Français, dans les domaines politique, économique, social et humain .

   Et voilà pourquoi, messieurs, je vous déclare, à travers vous et
   par-delà vos personnes à tous les Français, qu'il faudra que
   l'élargissement de la Communauté soit ratifié par chaque Française et
   par chaque Français .

   Le Gouvernement qui en a délibéré, a l'intention, conformément à notre
   Constitution, dès le début de la session parlementaire, de me proposer
   de procéder par la voie du référendum. Il eût été facile d'utiliser la
   procédure parlementaire, je suis convaincu que le Gouvernement n'aurait
   eu aucun mal à trouver dans les 2 Assemblées une large majorité
   consciente et de l'importance de l'enjeu et de la solution nécessaire.
   Mais est - ce par hasard que notre Constitution a prévu expressément,
   parmi les rares matières pouvant faire l'objet d'un référendum, la
   ratification d'un traité qui, sans être contraire à la Constitution,
   peut avoir une incidence sur le fonctionnement des institutions ? Ce
   texte est réellement prophétique .

   Ayant pris moi - même des responsabilités personnelles à La Haye
   d'abord, dans mes entretiens avec M. Heath ensuite, en autorisant enfin
   la signature du traité, j'estime qu'il est de mon devoir et qu'il est
   fondamentalement démocratique d'appeler les Français qui m'ont élu
   directement à se prononcer tout aussi directement sur cette politique
   en faveur de l'Europe .

   Mesdames et messieurs, je crois vous en avoir assez dit pour satisfaire
   votre curiosité et pour nourrir vos commentaires, et je vous dis : à
   bientôt .

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