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Discours politique
François Bayrou, Discours à Evreux (12/03/2007)
   Mesdames et Messieurs, j'ai beaucoup de gratitude vis-à-vis de vous,
   par rapport à votre présence si nombreuse ce soir à Évreux, pour avoir
   pris sur votre temps, pour réfléchir au destin du pays que nous formons
   ensemble.
   Je suis très sensible à votre présence en un moment si particulier de
   notre Histoire nationale et au moment où, en effet, la campagne
   électorale entame sa dernière ligne droite dans des conditions qui
   n'étaient absolument pas prévues par la plupart des observateurs : ceux
   qui prétendent qu'ils savent tout d'une élection à l'avance, une
   élection qui était attendue par les Français et vous le montrez par
   votre présence.
   C'est à vous d'abord que je voulais dire merci d'être là.
   Si vous me le permettez, je veux saluer ceux qui se sont exprimés avant
   moi, mais aussi vous présenter les parlementaires qui m'ont accompagné.
   Vous avez au premier rang Rudy Salles, député des Alpes-Maritimes, à la
   gauche physique de Hervé Morin, Catherine Morin-Desailly, sénateur de
   Seine Maritime, mon ami Gérard Vignoble, député du nord et mon ami
   Jean-Jacques Jégou, sénateur du Val-de-Marne.
   Je voulais adresser un salut particulier aux deux jeunes femmes qui
   font la traduction en langue des signes à destination des sourds et
   malentendants présents dans cette salle.
   Ayant salué les parlementaires présents au premier rang, je veux dire
   un petit mot de Hervé Morin qui est un homme que j'aime beaucoup, sur
   lequel je compte beaucoup, qui a l'audace et le courage, la compétence
   et la volonté. C'est un parlementaire brillant, désintéressé, ce qui
   est assez rare en politique et, donc, pour toutes ces raisons-là, il a
   un grand avenir. Il est, aujourd'hui, député de l'Eure, mais
   regardez-le bien, demain, je suis sûr qu'il fera autre chose dans la
   République.
   Je suis très heureux d'être à Évreux aujourd'hui, au lendemain du jour
   où le président de la République a annoncé qu'il ne se représentait
   pas. Je suis content du discours qu'il a tenu. Je le dis d'autant plus
   que, dans ma vie politique, j'ai souvent eu à entrer en débat et même
   en confrontation avec Jacques Chirac.
   Je n'ai pas souvent eu, sur la politique intérieure, exactement les
   mêmes visions que les siennes et j'ai trouvé que le discours qui avait
   été le sien, hier soir, était un discours à la hauteur du geste d'un
   homme qui annonce qu'il ne se représentera pas et qui parle à son pays
   de ce qui lui paraît important.
   J'ai salué ce discours. J'ai vu que, ici ou là, on me le reprochait,
   parce que je considère que nous ne sommes pas un pays de barbares et
   qu'il faut être capable, même quand on a des différences, de saluer les
   qualités de quelqu'un qui a dirigé la République pendant douze ans. Je
   trouve que cela méritait un coup de chapeau. Je suis, pour ma part,
   heureux de la manière dont il s'est exprimé. Cela n'enlève rien aux
   différences éventuelles d'appréciation, mais c'est quelque chose que
   j'ai apprécié.
   Je pense qu'il y a, dans cette élection, et je trouve très juste que
   nous soyons à Évreux pour le dire, deux questions fondamentales et deux
   seules. La première c'est : qu'avons-nous fait de notre démocratie ?
   Qu'avons-nous fait de notre République ?
   Comment se fait-il que, dans ce pays pendant lequel, si longtemps, les
   citoyens ont eu le sentiment que le pouvoir était indifférent à leur
   sort, j'allais dire indifférent à leur égard, qu'il y avait un gouffre
   entre le peuple et les "élites" - j'emploie ce terme entre guillemets,
   parce que ce que l'on appelle élite ne ressemble pas exactement à ce
   que je crois que l'élite devrait être - nous en soyons arrivés à cette
   détérioration, à cette corrosion du sentiment démocratique en France ?
   Qu'est-ce qui fait que, peu à peu, nous avons laissé s'étioler et
   s'abîmer ce qui devrait nous unir et ce que nous avons de plus précieux
   ? Ceci est la première question de cette élection.
   Eh bien, je pense que, en effet, nous avons peu à peu abandonné les
   vertus qui font le lien républicain. Je suis heureux de le dire à
   Évreux, parce que je voulais le dire dans l'Eure et parce que l'Eure
   est la terre de Pierre Mendès France qui, à plus de cinquante ans de
   distance, demeure, pour beaucoup d'entre nous, une référence. Il a été
   député de votre département et c'était normal que ce soit devant vous
   que je vienne le dire.
   Il me semble qu'il faut que, dans le moment démocratique que nous
   vivons, nous ayons des références. Pour ma part, j'en ai deux. Pierre
   Mendès France est l'une d'entre elles et Charles de Gaulle est la
   seconde.
   Je trouve normal et légitime que, au moment de notre Histoire où nous
   sommes, nous ayons ces grandes figures devant nous, non pas pour nous
   comparer à elles, non pas pour nous mettre à leur hauteur, nous savons
   bien qu'il y a beaucoup de différences entre les hommes d'Histoire et
   les hommes du présent, mais parce que, quand on a de grandes
   références, on a une chance de faire de grandes choses.
   Quand on cherche des petites références, il est assez rare que l'on
   puisse faire de grandes choses. Généralement, ce sont des ambitions
   médiocres que l'on a alors.
   Qu'avaient-ils de commun ces deux hommes et qu'est-ce que j'aime dans
   Pierre Mendès France ? La première chose, c'est que ce n'était pas des
   hommes d'intérêts partisans. Ce n'étaient pas des hommes d'étiquette,
   c'était des hommes qui avaient à l'esprit l'intérêt du pays et chacun
   d'entre eux n'a pas hésité, pour l'idée qu'ils se faisaient de
   l'intérêt du pays, de traverser le désert, de se retrouver, quand il le
   fallait, seul contre tous, au nom de l'intérêt supérieur du pays, de
   renoncer à des carrières aussi longtemps qu'ils avaient le sentiment
   que l'intérêt supérieur du pays ne pourrait pas être servi de manière
   utile.
   Les hommes, qui attachent plus d'importance à leurs valeurs et à leurs
   idées qu'à leur carrière, méritent qu'on leur tire un coup de chapeau
   et que l'on s'inspire de leur exemple.
   Il y avait une deuxième chose que l'un et l'autre ont porté de la même
   manière. Je ne suis pas en train de vous dire qu'ils s'adoraient entre
   eux, ce n'est pas le cas. Ils avaient des visions différentes, mais ils
   ont porté de la même manière quelque chose qui est tout à fait
   essentiel pour nous aujourd'hui, qui est que l'intérêt supérieur de la
   France exige que l'on dépasse les frontières habituelles et que l'on
   soit capable de faire travailler ensemble des gens qui s'étaient
   opposés pendant longtemps, faire travailler ensemble et réunir des gens
   qui, pendant longtemps, avaient été plongés dans des affrontements.
   Il y a un moment, si l'on veut reconstruire un pays, il est essentiel
   de tourner la page sur les affrontements et nécessaire de choisir
   d'agir ensemble pour redresser le pays qui a besoin de toutes ses
   forces, "la France de toutes nos forces" pour qu'on le reconstruise.
   Ceci a été le choix de Charles de Gaulle ; cela a été le choix, à la
   Libération, quand il a fallu reconstruire le pays détruit physiquement
   et moralement et cela a été le choix en 1958, quand il a fallu
   reconstruire la République. Chaque fois, il a appelé les grandes forces
   du pays. Souvenons-nous qu'en 1945, il a même appelé le Parti
   communiste. Chaque fois, il a appelé les grandes forces du pays en leur
   disant : "Vous vous êtes beaucoup affrontés, vous vous êtes beaucoup
   confrontés, vous vous êtes beaucoup battus, le temps est venu de
   construire, parce que l'intérêt de notre pays exige que l'on fasse ce
   choix positif et constructif."
   Ma conviction est que nous sommes aujourd'hui dans un temps où de la
   même manière il convient de laisser dans le passé les querelles qui
   nous ont tant affrontés et de choisir, pour l'avenir, de réunir nos
   forces, parce que les plus jeunes et nos enfants, ont besoin que nous
   fassions cet acte de courage. Le moment est venu de construire et donc
   de se rassembler.
   La confrontation de l'UMP et du Parti socialiste a été une
   confrontation stérile. Elle dure depuis vingt-cinq ans. Depuis
   vingt-cinq ans, ceux qui sont dans l'opposition flingue toute idée de
   ceux qui sont au pouvoir. Depuis 25 ans, à chaque élection, il y a une
   alternance, c'est-à-dire que l'on sort ceux qui sont en place pour les
   remplacer par ceux qui étaient là le coup d'avant et ceux qui arrivent
   n'ont pas de plus urgent besoin ou choix que de détruire ce qu'ont fait
   ceux qui les avaient précédés. Ce n'est pas comme cela, dans cette
   attitude d'affrontement perpétuel, que l'on peut construire du positif
   pour un pays.
   Du positif pour un pays exige du long terme, de la persévérance. Ce
   n'est pas en quelques années que l'on peut changer les choses. Cela
   exige du consensus, un accord national sur l'essentiel et c'est cela
   que la situation de la France demande aujourd'hui. Nous le lui
   proposons et les Français vont le choisir.
   De la même manière, vous le savez, Pierre Mendès-France avait proposé
   en 1954 ce qu'il avait appelé "des majorités d'idées". Il avait dit :
   "Il faut maintenant des majorités d'idées" parce qu'il savait qu'il y a
   des choix qui doivent être soutenus beaucoup plus largement que par les
   ententes politiques habituelles.
   Or, nous avons une chance et Hervé Morin, avec la justesse de pensée
   qui est la sienne, l'a tout à fait senti. Pendant très longtemps, cela
   a été impossible, parce que, pendant très longtemps, on avait oublié
   l'effondrement de notre République et que les pouvoirs n'appartiennent
   pas aux appareils. Le pouvoir appartient au peuple.
   Dans la Constitution, il est marqué, non pas que ce sont les partis qui
   sont souverains, mais le peuple, c'est-à-dire chacune et chacun d'entre
   nous qui, en dépit de tous les pronostics, en dépit de toutes les
   analyses, en dépit de tous les scénarios écrits à l'avance, ce peuple
   souverain qui a admirablement compris la démocratie - cela fait deux
   siècles qu'il vit avec elle - il en a l'habitude et même l'expertise.
   Ce peuple souverain sait que si l'on veut que soit reconnu son pouvoir
   souverain, il est nécessaire, à intervalles réguliers, qu'il crée une
   surprise pour que tous les experts se souviennent de qui est le
   véritable patron dans une démocratie comme la nôtre.
   C'est cela que nos institutions avaient parfaitement compris lorsque,
   en 1962, le général de Gaulle a dit : " C'est vous qui choisirez le
   président de la République, vous les citoyens, vous le peuple des
   citoyens ". Ce choix a une très grande signification parce que imaginez
   que l'on en soit resté à la situation où nous étions il y a encore
   quelques années, j'allais dire quelques mois : on était entrés dans un
   calendrier tellement stupide - je l'avais appelé le calendrier dingo -
   tellement bizarroïde, que l'on avait organisé notre République de
   manière à ce que les élections législatives aient lieu avant l'élection
   présidentielle.
   Si l'on avait laissé la situation en l'état, l'affaire était réglée.
   Avec le privilège des sortants, les sortants qui constamment se
   représentent, le système était verrouillé et on avait à tout jamais le
   pouvoir aux deux appareils que vous connaissez si bien, mais nous avons
   été un certain nombre à remettre le calendrier à l'endroit et à faire
   que l'élection présidentielle précède les élections législatives.
   C'est cela qui va nous permettre de redessiner le paysage politique
   français, parce que, le 22 avril, vous allez décider d'un deuxième
   tour. Le 6 mai, le peuple français choisira le président de la
   République. Le 17 ou le 18 mai, ce président de la République choisira
   un gouvernement. Si je suis élu, ce gouvernement sera un gouvernement
   qui rassemblera des compétences venant des camps différents,
   s'entendant sur l'essentiel et décidées à reconstruire le pays dans une
   démarche de rassemblement.
   Et alors, on dit : "Mais avec quelle majorité gouvernerez-vous la
   France ?" Je veux d'abord rappeler que cette question posée
   inlassablement à François Mitterrand lorsque, en 1981, on sentait bien
   - les sondages le montraient - qu'il allait être élu président de la
   République, on lui disait : "Monsieur Mitterrand - je ne prends pas
   toujours exemple sur lui, je fais une analyse ! Mais au moins il
   connaissait la politique assez bien et l'Histoire pas mal - vous allez
   être peut-être élu président de la République, mais il y a, à
   l'Assemblée Nationale, une majorité de droite comme l'on disait à
   l'époque. Comment ferez-vous pour gouverner ?
   Il avait cette réponse admirable, il disait : "Faites aux Français le
   crédit de la cohérence". Si les Français choisissent d'écarter les deux
   appareils qui ont le monopole du pouvoir au moment de l'élection
   présidentielle, ce n'est pas pour leur rendre le pouvoir au moment des
   élections législatives cinq semaines après. Le peuple français est un
   peuple qui sait ce qu'il veut et, donc, le 10 juin, c'est le premier
   tour et le 17 juin, c'est le deuxième tour, les Français choisiront une
   majorité nouvelle.
   Je veux que vous sachiez comment cette majorité, dans mon esprit, se
   présentera devant les Français. Naturellement, il y aura, dans toutes
   les circonscriptions, un candidat de cette grande famille politique du
   centre qui est en train de proposer à la France une voix politique
   nouvelle, mais je n'ai pas l'intention de verrouiller le pouvoir. Je
   n'ai pas critiqué l'Etat UMP et l'Etat PS pour remplacer l'Etat UMP et
   l'Etat PS par un Etat UDF ou d'une nouvelle étiquette quelle qu'elle
   soit. Je suis déterminé à faire que le pouvoir, en France, soit ouvert
   à ceux qui voudront le soutenir et, donc, je dis : " élu président de
   la République, je formerai un gouvernement qui sera un gouvernement
   pluraliste, ouvert sur les grandes sensibilités du pays avec des
   personnalités nouvelles, parce qu'il faut du renouvellement, diverses
   par leur expérience, ayant fait leurs preuves dans la vie, d'accord sur
   le plan de redressement que j'aurais proposé aux Français et ce
   gouvernement dira à toutes les femmes et tous les hommes politiques de
   France : "Si vous avez entendu le message que les Français viennent de
   vous envoyer, si vous souhaitez entrer dans ce rassemblement pour
   soutenir le redressement, vous y avez toute votre place." Ce n'est pas
   verrouillé, ce n'est pas fermé. Ce n'est pas un gouvernement de parti,
   c'est un gouvernement ouvert sur tous ceux qui, en France, voudront
   reconstruire le pays.
   Je veux vous dire pourquoi je tiens tellement à ce rassemblement. Ce
   n'est pas uniquement parce que j'ai de bons sentiments. Il m'arrive
   d'avoir des bons sentiments, mais il m'arrive également, comme à chacun
   et même à chacune d'entre vous, d'avoir des sentiments un peu moins
   bons. C'est vrai que j'ai été un homme de combat politique. J'en ai
   assumé un certain nombre et même vous m'en avez reproché quelques-uns.
   Pour un certain nombre d'entre vous, vous trouviez que j'y allais un
   peu fort.
   A la vérité, j'ai toujours pensé que je n'y allais pas un peu fort,
   j'ai toujours pensé que je n'y allais pas assez fort parce que, quand
   on connaît la réalité de la manière dont le pouvoir est organisé dans
   notre pays, la réalité d'un système dans lequel chaque fois qu'il y a
   une alternance il y a un nouveau clan qui s'installe et ce nouveau clan
   installe ses copains partout, sans considération des compétences,
   uniquement en considération de l'alignement, j'allais dire de
   l'aliénation que l'on consent pour être serviteur d'une étiquette d'un
   parti ou d'un homme. Quand on voit comme le Parlement est méprisé dans
   notre pays, et je dis cela sur la terre de Pierre Mendès France,
   comment le Parlement est traité dans notre pays, depuis des dizaines
   d'années... Songez que l'on a pu décider, dans notre pays, de la
   privatisation des autoroutes qui appartenaient aux Français, qui
   avaient été construites avec leurs impôts ou leurs péages, sans même
   que soient consultés ceux qui les représentaient à l'Assemblée
   Nationale et au Sénat, au mépris de toute la légalité, on l'a fait sans
   leur demander leur avis. Quand vous pensez que, pour la décision la
   plus lourde de conséquences que nous ayons eu à connaître dans notre
   histoire récente, c'est-à-dire l'ouverture des négociations d'adhésion
   de la Turquie à l'Union européenne, décision historique, on pouvait
   être pour, on pouvait être contre, pour ma part, j'étais contre, mais
   je reconnaissais le poids des arguments de ceux qui étaient pour, quand
   vous pensez que, pour une décision comme celle-là, on a interdit au
   Parlement de dire son avis. On lui a dit : "Cela ne vous regarde pas."
   Alors, qu'est-ce que c'est une République qui envoie des députés,
   femmes et hommes, à l'Assemblée Nationale, qui élit des sénateurs au
   Sénat, à qui l'on interdit de s'exprimer sur la décision la plus
   importante des premières années du siècle que nous allons vivre ? Ce
   n'est pas une démocratie. Pour moi, la République est une démocratie ou
   n'est pas. Nous allons reconstruire la République démocratique qui
   respecte ses institutions, c'est-à-dire qui respecte les citoyens.
   Quand on voit cette dégradation, alors, oui, en effet, on sait qu'il
   faut reconstruire.
   J'étais en train d'illustrer, devant vous, cette certitude que, pour
   moi, il est nécessaire qu'il y ait du rassemblement pour que le
   redressement ait toute sa valeur. Vous comprenez bien que l'on va
   devoir corriger ou réécrire nos institutions sur un certain nombre de
   points, par exemple, pour que le gouvernement n'ait plus
   perpétuellement la tentation du passage en force par le 49.3 ou ce que
   l'on appelle, à l'Assemblée nationale et au Sénat, l'urgence,
   c'est-à-dire l'interdiction de faire des allers-retours entre les deux
   assemblées pour améliorer un texte ou réfléchir ensemble.
   Je veux parler d'Internet, cela intéressera un certain nombre d'entre
   vous qui s'intéressent à Internet. Je crois qu'Internet est une
   révolution. C'est très important pour l'avenir. Beaucoup de choses qui
   sont en train de changer dans cette élection, ont commencé à changer
   sur Internet.
   Lorsqu'on avait le sentiment d'un verrouillage de la campagne
   électorale, c'est sur Internet que cette campagne s'est déverrouillée.
   Il y a eu comme un mouvement de résistance des citoyens pour que se
   fassent entendre des voix et des convictions qui n'étaient pas
   entendues jusque-là. Mais Internet, c'est un changement de monde, c'est
   une révolution pas seulement démocratique, culturelle et naturellement
   il y a un certain nombre de grandes questions qui se posent sur
   Internet, par exemple, comment règle-t-on la question des droits des
   auteurs dès l'instant que l'on peut copier immédiatement un film ou une
   chanson et, à la limite, une seule copie répandue sur l'univers fait
   qu'il n'y a plus aucune possibilité pour un auteur ou un éditeur de
   rembourser son investissement ?
   C'est une question qui est parmi les plus compliquées techniquement,
   culturellement et moralement que je connaisse, parce que vous voyez
   bien que, si vous voulez reconnaître le droit des auteurs, empêcher le
   piratage, il faut réfléchir à la manière dont vous régulez, pour ne pas
   dire dont vous surveillez les échanges sur Internet et nous sommes un
   grand nombre à ne pas avoir envie qu'il y ait une police de plus qui
   s'introduise dans ce système. C'est un des sujets les plus difficiles
   pour experts les plus élaborés.
   Sur un tel texte qui aurait mérité deux allers-retours ou quatre
   allers-retours entre l'Assemblée Nationale et le Sénat, pour que chacun
   puisse réfléchir et que l'on améliore les dispositions, on a fait
   avorter le débat et décrété l'urgence. Résultat : on a un texte dont
   tout le monde sait qu'il ne conviendra pas à l'avenir, qu'il ne règle
   rien et qu'il faudra le reprendre. On a voulu couper court au débat et
   on n'a pas gagné du temps, on en a perdu. On a cru que c'était une
   commodité, c'était en réalité un handicap.
   Il faut avoir l'humilité de reconnaître que, lorsque des problèmes sont
   importants, il est capital qu'ils prennent le temps nécessaire pour
   mûrir, pour grandir, pour que chacun les fasse évoluer. Tous les
   agriculteurs qui sont là le savent, il y a des moments où il faut
   prendre du temps. En démocratie, c'est pareil, la plupart des problèmes
   que nous avons à régler pour l'avenir de la République, sont
   difficiles, compliqués et lourds. Je propose que l'on arrête de se
   précipiter et que l'on prenne le temps nécessaire pour régler les
   problèmes. Il y a un très grand homme politique, plus que cela, très
   grand homme d'Etat, très grand homme d'Histoire, très grand dramaturge,
   très grand écrivain et philosophe dont vous connaissez le nom, c'est
   l'ancien président de la République tchèque. Il s'appelle Vaclav Havel.
   Il a des formules formidables et il en a une qui m'est revenue en
   mémoire quand les journalistes m'interrogeaient sur ce point. Ils
   voulaient absolument que je leur donne le nom de mon futur Premier
   ministre. Il se trouve que j'ai l'intention d'être élu avant de nommer
   un Premier ministre ! En tout cas, de permettre aux Français de m'élire
   avant de nommer un Premier Ministre ! Il se trouve que je viens d'un
   pays où l'on a ce dicton que vous avez aussi : "il ne faut pas mettre
   la charrue avant les boeufs". Nous considérons qu'il est nécessaire
   d'avoir, d'abord, une élection et, après, de réfléchir à la manière
   dont les conséquences seront tirées de cette élection.
   Donc, je leur opposais un sourire aux questions réitérées qui étaient
   les leurs et, tout d'un coup, m'est revenu en mémoire cette phrase de
   Vaclav Havel que j'aime beaucoup. Commentant ou en tout cas
   réfléchissant ou souriant à propos de ces commentateurs qui voudraient
   toujours que l'on soit demain ou après-demain, avant de vivre ce que
   l'on a à vivre aujourd'hui, il disait une très jolie phrase que je vous
   conseille de méditer : "Ils sont comme ces enfants qui, pour faire
   pousser des arbres plus vite, leur tirent sur les feuilles ! "
   Eh bien, c'est une très jolie et très admirable phrase. On a besoin de
   retrouver la respiration d'une démocratie où l'on consacre aux
   problèmes compliqués, le temps nécessaire pour y réfléchir tous
   ensemble. C'est d'ailleurs ce que je ferai sur des sujets aussi
   importants - je les évoquerai dans un instant - que la question des
   retraites. Je n'ai pas l'intention qu'une fois de plus on fasse, sur
   les retraites, une réforme avortée, une réforme bâclée et surtout une
   réforme où les citoyens se sentent trompés. J'ai l'intention que - je
   l'ai dit ce matin à M. Chérèque, de la CFDT, comme je le dirai à tous
   les leaders syndicaux que je rencontrerai - sur des sujets comme cela,
   nous conduisions une réflexion de citoyens.
   Voyez-vous, la question des retraites est une question pour chacun
   d'entre nous. Ce n'est pas une question seulement pour eux, les jeunes
   ; c'est une grande question pour eux, mais pas seulement. Contrairement
   à ce que l'on croit généralement, c'est une question pour tout le monde
   et d'abord pour les retraités, car si nous n'équilibrons pas nos
   régimes de retraite, je vais vous dire ce qui va se passer : un
   effondrement du pouvoir d'achat des retraités. On leur coupera leurs
   capacités et vous aurez des retraites dont le pouvoir d'achat réel sera
   de 20, 30, 40 % de moins de ce qu'elles sont aujourd'hui.
   La situation d'un certain nombre de petites retraites ou du minimum
   vieillesse en France ou des retraites de reversions des veuves, est
   scandaleuse. Je ne veux pas trahir de secrets, dire des choses trop
   intimes, mais ma mère est devenue veuve très tôt, mon père était
   agriculteur. Elle a 641 euros de retraite par mois et, donc, quand
   certains de mes concurrents disent : "On va augmenter les retraites de
   5 %". Je salue l'effort, mais 5% de 641 euros, cela fait 1 euro par
   jour et je ne crois pas que la situation de ce type de retraité -ce
   n'est pas de ma mère dont je parle évidemment- s'améliore beaucoup avec
   1 euro de plus par jour.
   Comme vous le savez, nous avons décidé de ne pas faire de promesses
   abusives. Nous avons décidé de ne pas multiplier les engagements, mais
   il y a une décision que nous avons prise, c'est d'augmenter le minimum
   vieillesse en France et de le porter à 630 euros, soit à 90 % du SMIC
   pour que la vieillesse et les retraites et les pensions permettent une
   vie digne dans notre pays. Et, cela, nous le ferons en cinq ans, et
   c'est entièrement financé, comme une grande organisation a eu
   l'occasion de le confirmer en lisant le programme qui était le nôtre et
   dont Charles-Amédée de Courson qui est le plus grand budgétaire
   français a assumé la coordination... Nous nous sommes faits, en effet,
   une fierté de ne présenter que des mesures équilibrées par des
   économies et, donc, de présenter devant les Français un projet où tous
   les engagements, en petit nombre, n'aggraveraient pas le déficit et la
   dette du pays que nous avons, par ailleurs, l'intention de corriger.
   Donc, il faut prendre le temps, il faut rétablir nos institutions, mais
   je veux insister auprès de vous sur cette idée. Quand on veut rétablir
   des institutions, il faut que chacun, en France, ait la certitude que
   ce sera fait de manière juste. Il ne faut pas qu'on ait le soupçon que
   c'est ceux qui sont au pouvoir qui font des textes qui les arrangent et
   que ceux qui ne sont pas au pouvoir sont écartés de la réflexion.
   Quand on corrige ou que l'on écrit, comme il faut les écrire, les
   institutions qui seront les nôtres, alors, il faut que tout le monde
   ait la certitude qu'il va être pris en compte. C'est la raison pour
   laquelle, m'adressant à toutes les sensibilités du peuple français, de
   la droite à la gauche et même de l'extrême droite à l'extrême gauche
   que je n'aime pas et que j'ai combattues toute ma vie, je dis : dans
   les nouvelles institutions que nous adopterons, tout le monde sera
   représenté au Parlement de la République, tout le monde aura des
   députés, tout le monde pourra se faire entendre, même ceux qui ne
   pensent pas comme la majorité, parce que, pour moi, la démocratie, cela
   ne devrait pas être la représentation seulement des majorités, cela
   devrait être la représentation de tout le monde.
   Nous sommes tous citoyens, même ceux qui ne pensent pas comme les
   autres. J'ai été suffisamment longtemps un citoyen minoritaire pour
   vouloir assumer la défense des minorités et, même quand je serai
   majoritaire, je continuerai à assumer la défense des minorités. Tous
   les citoyens français ont droit à la parole. Ils ont tous droit d'être
   représentés, ils ont tous le droit de participer au débat parce que, la
   France, cela se fait avec tout le monde et pas seulement avec des
   majorités et, donc, il faut que tout le monde, avec ses valeurs, avec
   son idéal, avec son histoire, avec sa tradition, participe à la
   réflexion sur la manière dont nous pouvons et devons avoir des
   institutions justes.
   Voilà pourquoi, sur la première question qui se pose à nous,
   qu'avons-nous fait de notre démocratie et qu'allons-nous en faire ? Sur
   la terre de Pierre Mendès France, grand défenseur de la démocratie,
   grand homme de respect du peuple, des engagements pris avec le peuple,
   du respect des promesses et des calendriers qu'il avait assumés devant
   les Français, sur la terre de Pierre Mendès France, je dis : pour
   reconstruire des institutions et une République démocratique, on a
   besoin de tout le monde et il faut le rassemblement qui, il y a
   cinquante ans, ce grand Homme de notre Histoire avait proposé.
   La deuxième question devant nous qui, elle aussi, exige le
   rassemblement, est : qu'avons-nous fait de notre projet républicain, de
   notre projet de société, nous, le peuple français ? Nous sommes le seul
   peuple à avoir eu cette audace incroyable de choisir comme devise
   nationale : " liberté, égalité, fraternité ", c'est-à-dire l'énoncé de
   trois vertus morales. Tous les autres peuples, dans leur devise
   nationale, parlent de leur pays, de son histoire, de sa nation ou du
   bon Dieu et ils relient généralement l'un à l'autre. Vous connaissez
   les devises des grands pays qui nous entourent ; tous disent, pour les
   uns, " l'unité à partir de la diversité " ou bien " On a confiance en
   Dieu " ; tout cela, ce sont des grandes devises nationales qui parlent
   du pays ou du rapport à Dieu.
   Nous, les Français, on n'a pas parlé de la France dans notre devise
   nationale. On a dit : liberté, égalité, fraternité, c'est-à-dire que
   l'on a parlé de trois vertus qui décrivent un projet de société. Si
   l'on veut bien y réfléchir... Je vous demande pardon, ce n'est pas le
   thème habituel de discours de meeting, mais c'est plus important que
   des thèmes habituels de meeting. Je ne suis pas là pour vous faire
   siffler le candidat de l'UMP, la candidate du PS, comme l'on fait
   habituellement dans les autres meetings. Je ne suis pas là pour vous
   expliquer qu'ils ont tort sur tout et que j'ai raison sur tout, que
   l'essentiel est de les battre. Je ne le crois pas, je crois que
   l'essentiel est de reconstruire la France et nous ne reconstruirons la
   France que si nous partons des fondations avec une idée nette de ce qui
   a fait notre maison commune et de ce que nous voulons qu'elle devienne
   pour l'avenir.
   C'est cela la différence que je fais entre projet et programme
   politique, programme électoral habituel. Le projet, c'est pour dire
   comment est notre bateau et où l'on va dans la traversée, quel cap on
   se fixe, quel avenir on veut rejoindre, ce que l'on veut faire de notre
   pays pour nos enfants, ce que l'on veut que notre pays soit dans vingt,
   trente, cinquante ans, parce que, croyez-le, cela se décide aujourd'hui
   et je trouve que ce sujet est plus important qu'aucun des autres sujets
   de promesses électorales coûteuses que l'on peut faire pour essayer de
   faire basculer une catégorie des Français.
   Partant des fondations et réfléchissant à cette idée " liberté,
   égalité, fraternité ", je pense que l'on peut dire ceci : ces trois
   vertus qui font la République, ont quelque chose en commun. Elles sont
   toutes les trois des vertus de résistance, parce que la liberté, cela
   ne va pas de soi ; ce qui est naturel, c'est la servitude, c'est la
   domination du fort sur le faible. L'égalité, cela ne va pas de soi ; ce
   qui est naturel, c'est l'inégalité. La fraternité, cela ne va pas de
   soi ; ce qui est naturel, c'est le chacun pour soi, chacun, enfermé
   dans son égoïsme et considérant que, après tout, qu'importe ce qui
   arrive aux autres pourvu que, pour nous, ce soit bon.
   Eh bien, dire " liberté, égalité, fraternité ", c'est dire un projet de
   société. Il y a une grande question à laquelle nous devons répondre :
   est-ce que ce projet de société est valable pour le XXIe siècle ?
   Est-ce qu'il est valable devant la mondialisation ou est-ce que nous
   devons, comme certains ont souvent dit, considérer qu'il est dépassé,
   considérer qu'il appartient à un autre temps et qu'il faut maintenant
   que, dans la modernisation nécessaire du pays, on oublie les raisons
   que nous avions de vivre ensemble.
   Moi, je considère que le projet de société de " liberté, égalité,
   fraternité " est un projet, non pas pour le passé, mais pour l'avenir.
   C'est un projet pour le XXIe siècle. C'est un projet pour tous ceux en
   France qui ont besoin de justice et de solidarité et je considère que,
   dans notre pays, nous avons la chance de pouvoir, non seulement le
   défendre, mais aussi le sauver, et je n'ignore rien de la
   mondialisation et de ses pressions. Je sais exactement la dureté de la
   compétition que nous allons devoir vivre. Je connais ses contraintes.
   Nous étions tout à l'heure dans un laboratoire d'une très grande
   entreprise qui fait de la chimie de pointe dans le monde à partir de
   matières premières d'origine végétale. Cette très grande entreprise de
   l'Eure est naturellement confrontée à tous les autres centres de
   recherche de la planète et à toutes les autres entreprises de la
   planète, mais c'est une entreprise qui relève les défis et qui est
   capable d'avancer.
   Je sais que la France peut relever ces défis. Je connais les
   contraintes, mais je vous dis : dans ce monde de contraintes que
   représente la mondialisation, être soudé dans notre pays, être
   solidaire dans notre pays, vouloir l'égalité des chances dans notre
   pays, c'est un atout et ce n'est pas un handicap, exactement comme dans
   une équipe sportive. Tout le monde sait que, dans une équipe sportive,
   ce n'est pas les individualités qui compte, sans cela le Paris
   Saint-Germain serait champion de France ! Ce qui compte, c'est l'esprit
   d'équipe... L'esprit d'équipe : on est soudé ensemble ; l'esprit de
   l'équipe : on s'est fixé un idéal commun. Avec l'esprit d'équipe, on
   fait même gagner des individualités qui sont moins fortes que les
   autres et nous, en France, nous avons les meilleures individualités.
   Il faut que nous retrouvions le projet qui nous soude. Il faut que nous
   sachions comment nous allons relever les défis de la mondialisation et
   je veux vous dire ceci : pour réaliser l'égalité des chances et la
   solidarité et pour relever les défis de la mondialisation, il y a une
   chose à faire, une chose principale, prioritaire, c'est considérer que
   l'éducation est la clef de tout, que nous avons besoin de bâtir une
   France dans laquelle les jeunes qui m'entourent, soient les mieux
   formés de la planète.
   C'est cela le défi que nous devons nous fixer, c'est cela le défi qu'il
   faut relever. C'est cela la loi, l'article premier que nous devons
   souligner ou écrire en lettres d'or pour que l'on n'y manque pas et, si
   vous y réfléchissez, l'éducation, c'est à la fois un formidable atout
   dans la mondialisation et une immense chance, parce que c'est
   l'égalité, la justice, l'égalité entre ceux qui sont plus favorisés par
   la naissance et ceux qui le sont moins. Voilà pourquoi l'éducation est
   la clef de tout.
   Je veux vous dire, en quelques mots, ce que j'ai l'intention de faire
   pour l'éducation.
   Premièrement - même si je ne suis pas et je ne veux pas être à la mode
   et je n'ai pas l'intention de choisir comme critère pour mon élection
   d'être à la mode, cela fait longtemps que j'ai choisi, au contraire,
   d'assumer de ne pas être à la mode, cela permet souvent de se faire
   entendre des Français quand ceux qui sont à la mode n'y réussissent
   plus - pour aider, soutenir, promouvoir, le meilleur système éducatif
   de la planète, celui que nous méritons, la première chose que je ferai,
   c'est de ne pas laisser critiquer jour après jour l'Éducation
   nationale.
   Cela, ce sont les enseignants qui applaudissent ! Mais les autres
   devraient applaudir aussi s'ils y réfléchissent !
   Je ne vous dis pas cela par hasard. Comme vous savez, j'ai été ministre
   de l'Éducation nationale et, un jour, il y avait un problème qui me
   tarabustait depuis longtemps, alors que tout le monde disait que
   c'était dans la famille que se jouait toute l'éducation, que quand on
   était favorisé, on réussissait et défavorisé on échouait,
   culturellement ce qui est assez vrai entre nous et qui est un signe de
   nos difficultés. Lorsqu'on disait cela, j'avais à l'esprit un certain
   nombre d'exemples.
   J'étais tarabusté par cette question qui était : comment se fait-il que
   des enfants intelligents, issus de milieux favorisés, cependant,
   échouaient ? Comment ce fait-il que des enfants issus de milieux
   défavorisés cependant réussissaient très bien ?
   C'était pour moi une question. J'ai demandé à des sociologues
   intelligents, ce qui est un pléonasme !...
   ...Ou en tout cas devraient l'être, je vous prie d'avoir autre chose
   que ce rire peu charitable que vous venez d'avoir à l'instant ! La
   sociologie française mérite une défense.
   Plaider pour la sociologie française sous la halle d'Évreux, cela ne
   s'était pas fait depuis longtemps !
   Donc j'ai demandé à des sociologues intelligents, car il en existe, de
   bien vouloir me dire quels étaient leurs avis sur ce sujet.
   Ils ont mené des enquêtes et ils ont trouvé un résultat que je
   considère encore aujourd'hui comme une des choses les plus éclairantes
   que j'ai apprises, au fond que je soupçonnais et, vous allez le voir,
   que vous soupçonnez tous, mais qui est tout à fait profonde et tout à
   fait éclairante. Ils m'ont dit : réussissent les enfants dans les
   familles desquelles l'école est soutenue, estimée et où l'on en dit du
   bien et échouent les enfants dans les familles desquelles l'école est
   critiquée, méprisée et où l'on en dit du mal.
   Je trouve qu'il y a là quelque chose de formidable, non pas seulement
   pour les familles, mais pour le pays parce que je crois que cela est
   vrai pour les familles, mais c'est encore plus vrai pour les nations.
   la France a été un grand pays d'éducation au moment où dans toutes les
   familles d'ouvriers, dans toutes les familles de paysans, dans toutes
   les familles d'artisans, on considérait que l'instituteur ou
   l'institutrice était un bienfaiteur pour la famille et la commune, on
   le soutenait et on disait : "Si tu n'es pas sage, Monsieur ou Madame te
   donnera une punition, - on disait même quelquefois une taloche - et il
   aura bien raison de le faire."
   Eh bien, c'est la même chose pour les nations. A l'heure actuelle, les
   nations en tête dans le classement international, nations scandinaves
   ou du sud-est asiatique, sont des nations dans lesquelles tout le monde
   s'unit pour soutenir l'école.
   Moi, je veux que l'on s'unisse en France pour soutenir l'école en étant
   exigeant, mais en étant fort dans le soutien qu'on lui apporte, on en a
   besoin pour notre nation.
   Alors je dis que, malgré les contraintes budgétaires qui seront les
   nôtres, au lieu de perpétuellement chasser les moyens de l'école, je
   garantirai les moyens de l'école et de la recherche. Je ferai en sorte
   que nous ayons, de la part de ce grand système éducatif, la certitude
   qu'il ne va pas être perpétuellement être pris pour cible. Et, en
   échange, je passerai un contrat avec l'éducation : je demanderai que
   l'on s'accorde sur l'amélioration mesurable des résultats de notre
   école notamment à l'endroit des enfants les plus défavorisés.
   Je demanderai en particulier qu'il n'y ait plus d'enfants qui entrent
   en 6e sans savoir lire ni écrire et que nous fassions de cet engagement
   une règle d'or du contrat républicain. Je ferai en sorte que nous
   considérions tous ensemble qu'il faut que le calme qui fait les bons
   établissements et l'excellence qui fait les établissements de prestige,
   soient présents désormais dans tous les établissements de tous les
   cantons, de tous les quartiers, y compris des banlieues qui sont
   aujourd'hui mal réputées du territoire national.
   Je ne veux pas d'établissement ghetto, je veux que tous les
   établissements offrent la même chance à tous les enfants de France et
   ceci sera le critère de la réussite et du contrat républicain que nous
   pourrons lier ensemble.
   De la même manière, je sais qu'il faut que nous pensions à notre
   université. Il faut que, ensemble, nous réfléchissions à ce qu'elle est
   parce que, je suis sûr que parmi vous très nombreux sont ceux qui,
   aujourd'hui, se font du souci pour leurs enfants diplômés. Je ne parle
   même pas des étudiants qui ne sont pas diplômés, et qui devraient faire
   encore plus notre souci. Le nombre de jeunes qui font aujourd'hui souci
   à leur famille parce que simplement on n'a pas clarifié ce que
   l'université française devrait faire, est très grand.
   Vous savez bien ce qu'a été la République dans notre pays, ce qu'elle
   n'aurait jamais dû cesser d'être, la République, c'était ceci - je vais
   traduire en français de base, en français des Pyrénées : si les enfants
   travaillent bien à l'école, ils auront une situation meilleure que
   celle de leurs parents.
   Tout le monde vivait avec cette idée. Puis les enfants ont bien
   travaillé à l'école, sont arrivés à bac+4, bac+5, bac+6 et ils sont au
   chômage et cela a sapé le moral des familles. Cela a sapé le moral des
   parents spécialement de ceux qui n'ont pas de relations, de ceux qui ne
   savent pas comment donner un coup de pouce à leurs enfants.
   Cette question lancinante pour beaucoup de familles est un devoir pour
   nous. Cela veut dire que l'on va avoir au moins trois choses à faire :
   L'une n'est pas universitaire, mais c'est trouver un moyen pour que des
   jeunes, diplômés ou pas, qui ne réussissent pas à avoir leur première
   expérience professionnelle, puissent l'avoir dans une entreprise.
   Il faut discuter de cela avec la représentation des entreprises, avec
   les syndicats : comment faire pour que, dans un pays comme le nôtre, on
   donne la chance à tous les jeunes d'avoir une première expérience ?
   Je vous dis ce que font les autres. J'ai défendu cette idée à la
   tribune de l'Assemblée Nationale au moment du conflit du CPE en
   proposant un contrat emploi formation : si un élève est au lycée, il
   coûte à la société environ 10 000 ¤ par an, mais ne pourrait-on pas
   proposer, mettons la moitié de cette somme, pour qu'une entreprise
   accepte de lui offrir sa première insertion professionnelle pendant
   trois, quatre, six mois, un an, si elle le souhaite, de manière qu'il
   ait au moins la première ligne à écrire sur son CV ?
   C'est ce que j'appelle le contrat emploi formation. Il faut en discuter
   avec les partenaires sociaux.
   Cela, c'est pour ceux qui, pour l'instant, sont sortis du système sans
   trouver de solution.
   J'aurais tout à l'heure une autre solution à défendre pour eux, mais
   nous avons à bâtir une nouvelle définition de l'université et cette
   définition est celle-ci : il est vrai que l'université donne des
   diplômes, mais il faut maintenant aussi qu'elle s'occupe d'offrir à
   ceux qui ont des diplômes, une formation professionnelle pour leur
   permettre de trouver un métier et un emploi.
   Et cela ne peut se faire que si on le fait avec des entreprises,
   autrement dit, à tous les niveaux de sortie de l'université, il faut
   que les jeunes aient la chance de trouver un chemin vers un métier, un
   diplôme et un métier, ce n'est pas la même chose.
   On avait oublié de le dire aux Français, il faut maintenant que l'on
   revienne à cette vérité fondamentale-là, je veux bâtir un système
   d'insertion et de formation professionnelle comme mission nouvelle pour
   l'université française.
   Naturellement, il faudra que l'université ait les moyens nécessaires
   et, en France, elle ne les a pas. Vous voyez que, dans ce secteur de
   l'éducation et de la recherche, car l'université c'est la recherche
   aussi, nous allons devoir y concentrer les efforts de la nation, en
   tout cas si les Français me suivent, sur le projet que je leur propose.
   Cela, c'est la première chose à faire, c'est la clef de l'avenir. Il
   faut ensuite que l'on s'occupe de la question de l'emploi.
   Je considère qu'il n'y a pas de politique sociale si nous ne
   réussissons pas à créer des emplois. Tout le reste est allocation ou
   assistance, solidarité nécessaire, et est, au fond, un peu vaine.
   Nous avons besoin de créer des emplois. Selon moi, il y a des centaines
   de milliers d'emplois qui ne demandent qu'à être créés. Simplement, ils
   ne peuvent pas l'être parce que les entreprises ont peur de la charge
   que cet emploi représentera pour elles.
   C'est la raison pour laquelle, si je suis élu président de la
   République, je demanderai au Parlement de voter une disposition qui
   autorisera toutes les entreprises de France sans exception à créer deux
   emplois nouveaux sans avoir à payer de charges pendant cinq ans sauf,
   parce que j'ai le souci des retraites, 10 % pour les retraites.
   Cela s'adresse spécialement à deux catégories de la population :
   La première, c'est eux, les jeunes, notamment les jeunes diplômés ou
   les jeunes sans formation qui n'arrivent pas à mettre le pied à
   l'étrier et évidemment si l'emploi coûte à peu près moitié moins cher
   qu'aujourd'hui tout en rapportant la même chose au jeune qui sera
   salarié, alors beaucoup de chances vont s'ouvrir devant eux.
   La deuxième catégorie de la population dont je considère qu'ils sont un
   reproche vivant pour nous, ce sont les plus de 50 ans qui sont
   scandaleusement éliminés des entreprises, simplement parce que leur
   salaire coûte plus cher que celui d'un jeune salarié.
   Il y a là un scandale. D'abord c'est un scandale de vie. Vous savez
   bien ce qu'est la vie : très souvent, à 50 ans, il arrive que l'on ait
   charge de famille, on est en pleine forme, tout de même, on ne peut pas
   considérer que, après 50 ans, on ne puisse pas apparaître comme jeune,
   en pleine forme !
   Je trouve que c'est scandaleux qu'à 50 ans on se trouve exclu et c'est
   scandaleux, non seulement pour leur vie, leur famille, eux-mêmes, mais
   songez que le jour où ils partent à la retraite, sur la totalité des
   salariés français qui prennent leur retraite tous les ans à l'heure
   actuelle, la majorité d'entre eux n'a plus d'emploi ou a été exclu de
   leur entreprise.
   Ceci est un scandale absolu. Vous voyez à quel point beaucoup de
   discussions que nous avons, beaucoup de grands débats qui sont les
   nôtres, par exemple sur les retraites, sont complètement vains et
   totalement éloignés des réalités, car tout le monde a en tête l'idée
   que, sur les retraites, étant donné l'allongement de la durée de la
   vie, il faut imaginer un allongement selon moi librement consenti de la
   durée ou des années que l'on consacre au travail, mais encore faut-il
   qu'il y ait du travail parce que cela ne sert à rien de dire : "Vous
   allez avoir la liberté de prolonger votre contrat de travail et votre
   engagement au travail" s'il n'y a plus de travail.
   Cette idée qui consiste à dire : "Vous allez pouvoir créer des emplois
   sans avoir à assumer le coût très lourd des charges sociales notamment
   pour ce que coûte un salaire de plus de 50 ans", c'est une manière
   aussi de remonter le taux de travail dans la société française.
   Ne me croyez pas sur parole, il ne faut jamais croire personne sur
   parole, j'allais dire surtout pas moi, mais là cela aurait été excessif
   ! Franchement cela aurait été de la contre-propagande et je ne vous
   aurais pas réunis si nombreux à Évreux pour faire de la contre
   propagande ! je vous demande de vérifier ce que je vous dis auprès des
   entreprises que vous connaissez autour de vous.
   Savez-vous qu'il y a en France 1,5 million d'entreprises qui ont 0
   salarié et 1 million d'entreprises de plus qui ont moins de 10
   salariés, cela veut dire qu'au-dessous de 10 salariés, il y a 2,5
   millions d'entreprises, c'est 95 % des entreprises françaises. Songez à
   ce que peut être, comme libération, pour un certain nombre de ces
   entreprises, la possibilité de créer un vrai emploi sans avoir cette
   charge exorbitante, notamment auprès des petites entreprises, auprès
   des entreprises débutantes, qui paralysent si longtemps la volonté de
   créer des emplois dont on aurait besoin.
   Pour moi, tout cela est une mesure sociale. Ce n'est pas une mesure
   économique seulement. Vous savez que j'ai décidé désormais que, dans le
   projet qui serait le mien, je prononcerai social-économie en un seul
   mot parce qu'on a trop longtemps opposé le social et l'économie.
   À la vérité, si l'on veut une économie performante, il faut que le lien
   social soit vivant dans le pays et, si l'on veut un lien social fort et
   une politique sociale généreuse, il faut que l'économie soit en forme.
   Eh bien nous, nous défendrons en même temps le social et l'économie.
   Ceci est une politique sociale et c'est le premier acte d'une politique
   contre l'exclusion. Il y a combien de personnes dans l'exclusion en
   France ? 1,3 million de RMIstes, peut-être 2 millions de personnes qui
   sont sur le bord de la route sans être comptabilisées dans les
   statistiques du chômage.
   Vous avez suivi cette polémique, cette année, on ne sait pas pourquoi,
   l'INSEE a décidé qu'elle ne publierait pas les chiffres du chômage
   avant les élections présidentielles, comme elle y est engagée tous les
   ans.
   Cette année, on ne sait pas pourquoi, les chiffres du chômage seront
   publiés après les élections présidentielles, mais la vérité est que
   tout le monde sait qu'il n'y a pas seulement 2 millions de chômeurs
   dans notre pays, tous, même les défenseurs de tous les gouvernements
   successifs qui ont prétendu défendre ce chiffre. La vérité est qu'il y
   a plus de 4 millions de personnes au chômage dans notre pays.
   Savez-vous que les deux tiers des RMIstes ne sont pas comptabilisés
   dans les statistiques du chômage ? Alors si les RMIstes ne sont pas des
   chômeurs ? Que sont-ils ? Si ce n'est pas le chômage qui est la
   première marche de l'exclusion et vous savez comment cela se passe ?
   Vous perdez votre emploi, quelquefois votre famille éclate et souvent
   votre famille éclate, vous vous retrouvez tout seul, vous avez des
   problèmes de surendettement, vous n'osez plus guère sortir de chez
   vous, bref le piège de l'exclusion s'est refermé sur vous.
   J'attends des nouveaux emplois qu'ils puissent offrir une solution à un
   certain nombre d'entre eux, mais pour les autres, je ne les
   abandonnerai pas et je demanderai que l'on ne se sente pas quitte avec
   eux parce qu'on leur aura fait un chèque d'environ 400 ¤ à la fin du
   mois, je demanderai que toute personne qui est aux minima sociaux se
   voit proposé non seulement le virement ou le chèque de la fin du mois,
   mais aussi une activité qui lui permettra d'être au service de la
   société, des associations ou des collectivités locales pour arrondir
   ses fins de mois et se retrouver utile pour son pays.
   Vous voyez le projet que je montre pour la France, vous voyez comment
   on réconcilie la France avec son grand projet républicain, vous voyez
   comment, tout d'un coup, on fait de la solidarité non plus une charge,
   mais un atout pour l'avenir, on fait de l'éducation non plus une
   dépense, mais un investissement pour l'avenir, on décide de relever les
   défis de la mondialisation et de le faire les yeux ouverts en décidant
   de se doter des armes nécessaires non pas pour que la France subisse,
   mais pour qu'elle gagne, pour quelle recherche, dans la mondialisation,
   l'amélioration de la situation de tous les Français.
   Ceci est le message de notre projet républicain.
   Je finirai en disant : notre projet républicain ne s'adresse pas
   seulement à nous, il s'adresse au monde.
   Nous avons, nous, France, un devoir, car il y a des choses que, si nous
   ne les disons pas, personne ne les dira au monde. Une des raisons pour
   lesquelles j'ai salué Jacques Chirac c'est parce que, au moment de
   l'Irak, il a dit au monde des choses que personne n'aurait dites si la
   France n'avait pas été là et si son président de la République n'avait
   pas décidé de les dire.
   Il y a des choses que seule la France peut dire au monde et,
   aujourd'hui, il y a une chose nouvelle que seule la France peut dire au
   monde, c'est que, devant le drame ou la crise du réchauffement de la
   planète que nous sommes en train de vivre, le drame ou la crise du
   climat qui menace la biodiversité, la multiplicité des espèces et
   peut-être aussi l'espèce humaine, nous avons le devoir de bâtir une
   politique internationale de lutte contre le réchauffement du climat.
   C'est la France qui doit être à la tête de cette politique
   internationale.
   C'est à la France de dire que, puisque ce sont les activités humaines
   qui sont responsables, il est nécessaire que les hommes sur la planète
   s'organisent pour y répondre. Cela veut dire aussi qu'il va falloir que
   nous soyons exemplaires à l'intérieur, en économie d'énergie. Cela ne
   coûte pas cher les économies, c'est le gisement le plus formidable que
   l'on puisse trouver d'énergie pas chère.
   Tout le monde estime qu'il suffit d'un certain nombre de gestes simples
   pour que nous réussissions à économiser dans notre vie quotidienne 15 %
   peut-être de l'énergie que nous gaspillons.
   Je vous propose un test si vous voulez le vérifier et vous allez voir
   que c'est très simple.
   Si vous avez, dans votre voiture, un indicateur de consommation
   instantanée faites ce que je conseille à tout le monde de faire, faites
   1000 kilomètres avec l'indicateur de consommation instantanée devant
   les yeux et 1000 kilomètres sans l'indicateur de consommation
   instantanée devant les yeux. Vous allez découvrir que, rien qu'en ayant
   sous les yeux la manifestation de votre consommation, c'est-à-dire en
   allant au même endroit, à la même vitesse, en conduisant pareil sauf en
   levant un peu le pied quand l'aiguille monte un peu trop, vous
   économisez, sans rien faire d'autre, 15 % de votre consommation
   d'essence ou de gasoil.
   Rien qu'avec cela, 15 % de votre consommation épargnée ! Vous vous
   rendez compte en isolant les maisons ? Vous vous rendez compte en
   faisant en sorte qu'une partie du transport qui est sur les camions,
   sur les routes, passe sur le ferroutage ou sur les transports fluviaux
   ? En faisant en sorte, demain, de favoriser des véhicules hybrides ou
   des véhicules électriques, en recherchant des énergies de substitution,
   en aidant à la création de biocarburants qui sont moins polluants et
   qui sont renouvelables et non polluants et qui offrent des débouchés au
   monde agricole pour un certain nombre de productions qui n'en ont pas,
   en choisissant le photovoltaïque, le solaire, les récepteurs solaires
   et les capteurs photovoltaïques, en acceptant de rechercher les
   énergies renouvelables qui existent, qui... écoutez moi bien... vont
   êtes quoi qu'il arrive un immense objet de recherche et de progrès
   industriel, pour l'instant sur les énergies renouvelables, la France
   est en retard plutôt qu'elle n'est en avance.
   Il faut qu'elle devienne en avance si nous voulons être aussi fort dans
   les énergies renouvelables que nous l'avons été sur le nucléaire, cela
   nous a donné un grand avantage. Il est nécessaire que nous jouions cet
   avantage dans d'autres sources d'énergie que celles que nous avons eues
   jusqu'à maintenant.
   Voilà une politique sérieuse, une politique novatrice, non pas pour
   revenir en arrière comme un certain nombre de gens le disent, mais pour
   avoir au contraire, dans la société française, un projet qui sera plus
   économe, plus sobre, qui nous obligera à être plus proches les uns des
   autres, à être plus solidaires les uns avec les autres et qui donnera à
   la France un avantage sur les pays qui nous entourent.
   Voilà ce que nous devons faire pour lutter contre le réchauffement de
   la planète et c'est aussi ce message de la France à l'international,
   c'est vrai aussi sur la paix et sur la guerre.
   Je ne veux pas assombrir cette soirée que je trouve très chaleureuse et
   très amicale, mais je veux vous dire ceci : je considère qu'il y a de
   lourds nuages noirs sur l'horizon, il y a de lourds nuages noirs au
   Proche-Orient et au Moyen-Orient, il y a de lourds nuages noirs dans
   les intégrismes, il y a de lourds nuages noirs dans la violence qui se
   déchaîne dans une partie de l'humanité.
   En déclenchant la guerre en Irak, l'administration Bush a fait sortir
   des démons qui étaient enfermés depuis longtemps. Il faut tout faire
   pour que les démons rentrent là où ils étaient, et cela ne sera pas
   facile. On a besoin, pour tous les problèmes de la paix et de la
   guerre, pour tous les problèmes de la pauvreté et de la richesse, d'un
   monde mieux organisé. Je dis de la pauvreté et de la richesse car, pour
   moi, la pauvreté est une menace, pas seulement pour les pauvres, comme
   les égoïstes le croient. La pauvreté est une menace pour les pauvres et
   elle est une menace pour les riches. Tant que les riches ne se rendront
   pas compte que la pauvreté est une menace aussi grande pour eux que
   pour les pauvres qu'ils abandonneraient volontiers, ils ne comprendront
   rien à l'avenir qui est en train de s'écrire.
   Par exemple, en matière d'immigration, je vais vous dire le fond de ce
   que je pense, je sais qu'il faut des contrôles et des régulations, je
   ne suis pas naïf, mais ma certitude intérieure est qu'en matière
   d'immigration, je ne crois pas aux murailles, je ne crois pas aux
   forteresses, ni aux miradors, ni aux mitraillettes, ni aux barbelés, je
   ne crois pas aux chiens policiers ni aux charters. Je ne crois à rien
   de tout cela.
   Je crois que, tant qu'il y aura des pauvres, si pauvres qu'ils ne
   peuvent pas regarder les yeux de leurs enfants sans avoir la certitude
   que ces enfants ne pourront pas vivre, ils s'en iront et partiront chez
   les riches, ils partiront à pied, ils partiront à cheval, en voiture,
   en bateau, en radeau, ils partiront à la nage, mais entre la certitude
   de mourir et la chance de vivre, ils choisiront toujours la chance de
   vivre.
   Depuis que le monde est monde, depuis que l'humanité est humanité,
   quand il y a des très pauvres à quelques kilomètres de très riches, les
   très pauvres s'en vont chez les très riches et nous avons vingt des dix
   pays les plus pauvres de la planète à quelques centaines de kilomètres
   de dix pays parmi les plus riches de la planète.
   Ceci doit nous donner une certitude et une obsession : la seule
   politique anti-immigration qui tienne est la politique de développement
   des pays pauvres et particulièrement du continent africain.
   Et cette politique-là, ce n'est pas une politique d'injure des
   immigrés, c'est une politique de compréhension de l'histoire. C'est une
   politique qui dit : la France doit être à la tête de ce combat, mais la
   France ne peut pas être seule car nous n'avons pas, seuls, les moyens
   de cet immense développement.
   Nous devons attirer l'attention de l'humanité sur les règles
   nécessaires qui consistent non pas à faire du libre-échange perpétuel
   notamment en matière agricole, mais à protéger les paysans et notamment
   les paysans africains que l'on arrache à leur terre pour les jeter dans
   les bidons-villes. Il faut que nous changions les règles du commerce
   international et que nous fassions entendre une voix raisonnable et
   morale dans le commerce international.
   Il faut que nous donnions à l'Afrique, à la pauvre Afrique, la chance
   que nous avons eue nous, Europe, après la guerre. On nous a donné les
   moyens du développement et on a accepté l'idée qu'il fallait que nous
   ayons une préférence communautaire pour que ce soient les paysans
   européens qui nourrissent l'Europe et les usines européennes qui
   équipent l'Europe.
   Il faut faire la même chose pour l'Afrique. Il faut permettre aux
   paysans africains de nourrir le continent africain et aux ouvriers
   africains d'équiper le continent africain, au lieu de les piller pour
   leur envoyer des objets achevés et manufacturés ailleurs dans le monde,
   d'ailleurs généralement pas chez nous. Je ferme la parenthèse sur ce
   sujet, mais vous voyez où je veux en venir.
   Si nous voulons conduire cela, nous, France, nous ne pouvons pas le
   faire tout seul et c'est pourquoi la dernière idée que je défendrai
   devant vous est qu'il faut, si nous voulons cette politique de
   développement avec les moyens nécessaires, si nous voulons une défense
   qui tienne la route et dont nous ne devions pas, tout seuls, assumer la
   lourde charge financière, il faut partager la charge financière d'une
   défense, si nous voulons qu'une diplomatie pèse sur les affaires du
   Moyen-Orient ou sur la Russie ou sur la Chine pour dire à la Chine :
   "Excusez-nous, vous ne pouvez pas continuer à avoir une monnaie
   sous-évaluée comme celle que vous avez, il faut tout de même que nous
   en discutions." Si nous voulons tout cela, il faut que l'Europe existe
   et se tienne debout.
   C'est pour cela, avec une grande idée de la France, avec une grande
   idée de la souveraineté française, que je me fixe un objectif : je veux
   réconcilier les Français avec l'Europe et je veux réconcilier l'Europe
   avec la France.
   Je veux que l'on sorte par le haut de cette crise. Je sais très bien
   pourquoi les Français ont voté "non". Je me suis battu pour le "oui",
   mais, depuis la première minute, j'avais la certitude que le non
   l'emporterait, je savais pourquoi et je veux le dire simplement devant
   vous.
   Il était fatal que le "non" l'emporte parce que le texte était si
   compliqué, qu'il était incompréhensible, il était si lourd, il était
   illisible pour quelque citoyen que ce soit, même les docteurs en droit,
   même ceux qui ont voulu vous faire croire qu'ils l'avaient lu, il était
   illisible et trop long pour eux et, comme les Français qui sont des
   citoyens avertis ont trouvé ce texte illisible, ils ont eu la crainte
   que sous ce texte incompréhensible il y eût un loup et ils ont dit :
   "On connaît le loup, c'est qu'ils veulent nous imposer un projet de
   société dont nous ne voulons pas."
   Et voilà pourquoi, au nom de la crainte de ce projet de société, les
   Français ont apporté la réponse qu'ils ont apportée.
   Voilà pourquoi je dis qu'il faut un texte court, clair, compréhensible
   par tout le monde, lisible par tout le monde, qui traite non pas des
   traités innombrables, mais de la seule question à laquelle ce texte
   devait répondre, c'est-à-dire : comment on donne aux citoyens de
   l'information et du pouvoir sur l'Union européenne dans laquelle va se
   décider une partie du destin de nos peuples.
   C'est la seule question qui se pose.
   On a besoin d'une Europe compréhensible et on a besoin de comprendre
   les décisions que l'Europe prend.
   C'est le droit des citoyens de tous les pays européens que de voir
   ainsi l'Europe devenir quelque chose à quoi ils comprennent et pas
   quelque chose à quoi ils ne comprennent rien.
   Voilà la mission que je me fixe et, je vous le dis, je le dis à tout le
   monde, à ceux qui ont voté "non" et à ceux qui ont voté "oui"
   Quand nous aurons un texte de cet ordre, court, clair, lisible et
   compréhensible, qui ne traite que d'un seul sujet, c'est-à-dire de la
   manière dont l'Europe peut devenir plus démocratique qu'elle ne l'est,
   ce jour-là, je soumettrai ce texte au référendum des Français et je
   m'engagerai devant les Français pour que la réconciliation avec
   l'Europe se fasse.
   Je sais qu'il y a certains de mes concurrents qui ont annoncé que,
   qu'importe la réponse que les Français avaient apportée, ils feraient,
   eux, à la va-vite et le plus vite possible, adopter un texte par le
   parlement et que l'on n'en parlerai plus.
   Je suis en désaccord avec cette vision parce que rien ne me paraît plus
   dangereux que de creuser encore un peu plus le fossé qui sépare le
   peuple français de l'Europe.
   Le peuple français a examiné le texte, il a apporté une réponse. Pour
   sortir de cette crise, c'est à lui qu'il faut faire confiance et devant
   lui qu'il faut s'engager.
   C'est désormais le contrat démocratique dont les citoyens français ont
   besoin.
   Je crois et je sais que l'on peut défendre devant n'importe quelle
   assemblée, n'importe quel public, de jeunes, de moins jeunes, de moins
   jeunes encore citoyens français, l'idée que, désormais, si nous voulons
   que notre pays ait un destin, il faut que ce destin s'organise à
   l'intérieur d'une communauté ou d'une Union européenne digne de ce nom
   et qui respecte les identités et les différences notamment culturelles
   de nos peuples.
   On peut le défendre devant n'importe qui.
   Je ne vois pas qui peut prétendre que l'on peut s'occuper des affaires
   de la paix et de la guerre à la surface de la planète si nous n'avons
   pas cette organisation.
   Je ne vois pas qui peut prétendre que l'on peut s'occuper de climat si
   l'Europe n'existe pas.
   Je ne vois pas qui peut prétendre que l'on peut s'occuper d'immigration
   alors que l'on est dans la zone Shengen si l'Europe n'existe pas, que
   l'on peut s'occuper de développement de l'Afrique si l'Europe n'existe
   pas, que l'on peut s'occuper d'économie, nous qui avons une monnaie
   commune, si l'on n'est pas capable d'harmoniser par exemple les
   fiscalités entre nos différents États.
   Je sais que l'on a besoin d'Europe vivante pour que la France soit
   forte, d'Europe forte pour que la France soit vivante.
   Tel est le contrat que je proposerai et que je défendrai devant le
   peuple français et je sais que, ce contrat, les Français le
   soutiendront.
   Voilà le projet qui est le nôtre. C'est un projet de renouvellement
   profond de la vie politique, j'allais dire de la foi politique dans
   notre pays pour que l'on recommence à dire les choses les yeux dans les
   yeux, que l'on n'ait plus, comme perpétuellement, des communicants qui
   écrivent des phrases et des petites phrases, non pas pour éclairer les
   Français, mais pour les détourner de voir les problèmes essentiels. Je
   veux que, désormais, la politique s'occupe des problèmes essentiels,
   ceux des jeunes, ceux des vieux, ceux des femmes, ceux des hommes, ceux
   des familles, ceux avec lesquels nous allons devoir vivre.
   Il n'est aucune vérité qu'un peuple digne de ce nom ne soit capable de
   regarder en face.
   Tous les soirs, dans ces assemblées si nombreuses qui viennent
   participer à la campagne électorale, je vérifie que l'on n'est pas
   obligé, pour avoir l'audience des citoyens, de faire des promesses que
   l'on ne tiendra pas, de faire siffler les adversaires, de faire des
   petites phrases, que l'on n'est pas obligé d'oublier de parler de
   l'essentiel.
   On peut tirer un peuple vers le haut et on n'est pas obligé de le tirer
   vers le bas, et c'est même cela la démocratie.
   Cela consiste à prendre un peuple pour responsable, pour adulte, cela
   consiste à élever son niveau de conscience et pas à le rabaisser.
   Cela consiste à tout lui dire en prenant le temps de la pédagogie
   nécessaire.
   Nous avons, aujourd'hui, la chance d'avoir une génération qui est prête
   à se passionner pour tout cela.
   Comme les Français se sont passionnés pour le référendum sur l'Europe,
   à bon ou à mauvais escient, ils se passionnent aujourd'hui pour cette
   élection présidentielle et ils se passionnent pour le mouvement qui
   leur est proposé, pour que la France accepte de se reconstruire et,
   pour se reconstruire, de se rassembler.
   Je vous remercie à Évreux, sur la terre de Pierre Mendès-France,
   d'avoir ainsi défendu cette identité nationale.
   Merci à tous.
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