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Discours politique
Nicolas Sarkozy, Lettre aux Educateurs (04/09/2007)
   Mesdames, Messieurs,
   A l'occasion de cette rentrée scolaire, la première depuis que j'ai été
   élu Président de la République, je souhaite vous parler de l'avenir de
   nos enfants.
   Cet avenir, il est entre les mains de chacun d'entre vous qui avez en
   charge d'instruire, de guider, de protéger ces esprits et ces
   sensibilités qui ne sont pas encore complètement formés, qui n'ont pas
   atteint leur pleine maturité, qui se cherchent, qui sont encore
   fragiles, vulnérables. Vous avez la responsabilité d'accompagner
   l'épanouissement de leurs aptitudes intellectuelles, de leur sens
   moral, de leurs capacités physiques depuis leur plus jeune âge et tout
   au long de leur adolescence. Cette responsabilité est l'une des plus
   lourdes mais aussi des plus belles et des plus gratifiantes.
   Aider l'intelligence, la sensibilité à s'épanouir, à trouver leur
   chemin, quoi de plus grand et de plus beau en effet ? Mais quoi de plus
   difficile aussi ? Car à côté de la fierté de voir l'enfant grandir, son
   caractère et son jugement s'affirmer, à côté du bonheur de transmettre
   ce que chacun a le sentiment d'avoir de plus précieux en lui, il y a
   toujours cette crainte de se tromper, de brider un talent, de freiner
   un élan, d'être trop indulgent ou trop sévère, de ne pas comprendre ce
   que l'enfant porte au plus profond de lui-même, ce qu'il éprouve, ce
   qu'il est capable d'accomplir.
   Éduquer c'est chercher à concilier deux mouvements contraires : celui
   qui porte à aider chaque enfant à trouver sa propre voie et celui qui
   pousse à lui inculquer ce que soi-même on croit juste, beau et vrai.
   Une exigence s'impose à l'adulte face à l'enfant qui grandit, celle de
   ne pas étouffer sa personnalité sans renoncer à l'éduquer. Chaque
   enfant, chaque adolescent a sa manière à lui d'être, de penser, de
   sentir. Il doit pouvoir l'exprimer. Mais il doit aussi apprendre.
   Longtemps l'éducation a négligé la personnalité de l'enfant. Il fallait
   que chacun entrât dans un moule unique, que tous apprissent la même
   chose, en même temps, de la même manière. Le savoir était placé au
   dessus de tout. Cette éducation avait sa grandeur. Exigeante et
   rigoureuse, elle tirait vers le haut, elle amenait à se dépasser malgré
   soi.
   L'exigence et la rigueur de cette éducation en faisait un puissant
   facteur de promotion sociale. Beaucoup d'enfants néanmoins en
   souffraient et se trouvaient exclus de ses bienfaits. Ce n'était pas
   parce qu'ils manquaient de talent, ni parce qu'ils étaient incapables
   d'apprendre et de comprendre mais parce que leur sensibilité, leur
   intelligence, leur caractère se trouvaient mal à l'aise dans le cadre
   unique que l'on voulait imposer à tous.
   Par une sorte de réaction, depuis quelques décennies, c'est la
   personnalité de l'enfant qui a été mise au centre de l'éducation au
   lieu du savoir.
   Accorder plus d'importance à ce que l'enfant a de particulier, à ce par
   quoi se manifeste son individualité, à son caractère, à sa psychologie,
   était nécessaire, salutaire. Il était important que tous soient mis en
   mesure de tirer le meilleur parti d'eux-mêmes, de développer leurs
   points forts, de corriger leurs faiblesses. Mais à trop valoriser la
   spontanéité, à trop avoir peur de contraindre la personnalité, à ne
   plus voir l'éducation qu'à travers le prisme de la psychologie, on est
   tombé dans un excès contraire. On ne s'est plus assez appliqué à
   transmettre.
   Jadis il y avait sans doute dans l'éducation trop de culture et pas
   assez de nature. Désormais il y a peut-être trop de nature et plus
   assez de culture. Jadis on valorisait trop la transmission du savoir et
   des valeurs. Désormais, au contraire, on ne la valorise plus assez.
   L'autorité des maîtres s'en est trouvée ébranlée. Celle des parents et
   des institutions aussi.
   La culture commune qui se transmettait de génération en génération tout
   en s'enrichissant de l'apport de chacune d'entre elles s'est effritée
   au point qu'il est plus difficile de se parler et de se comprendre.
   L'échec scolaire a atteint des niveaux qui ne sont pas acceptables.
   L'inégalité devant le savoir et devant la culture s'est accrue, alors
   même que la société de la connaissance imposait partout dans le monde
   sa logique, ses critères, ses exigences. Les chances de promotion
   sociale des enfants dont les familles ne pouvaient pas transmettre ce
   que l'école ne transmettait plus se sont réduites.
   Il serait vain pourtant de chercher à ressusciter un âge d'or de
   l'éducation, de la culture, du savoir qui n'a jamais existé. Chaque
   époque suscite des attentes qui lui sont propres.
   Nous ne referons pas l'école de la IIIème République, ni celle de nos
   parents, ni même la nôtre. Ce qui nous incombe c'est de relever le défi
   de l'économie de la connaissance et de la révolution de l'information.
   Ce que nous devons faire c'est poser les principes de l'éducation du
   XXIème siècle qui ne peuvent pas se satisfaire des principes d'hier et
   pas d'avantage de ceux d'avant-hier.
   Que voulons-nous que deviennent nos enfants ? Des femmes et des hommes
   libres, curieux de ce qui est beau et de ce qui est grand, ayant du
   coeur et de l'esprit, capables d'aimer, de penser par eux-mêmes,
   d'aller vers les autres, de s'ouvrir à eux, capables aussi d'acquérir
   un métier et de vivre de leur travail.
   Notre rôle n'est pas d'aider nos enfants à rester des enfants, ni même
   à devenir de grands enfants, mais de les aider à devenir des adultes, à
   devenir des citoyens. Nous sommes tous des éducateurs.
   Éduquer c'est difficile. Souvent il faut recommencer pour parvenir au
   but. Il ne faut jamais se décourager. Ne Jamais craindre d'insister. Il
   y a chez chaque enfant un potentiel qui ne demande qu'à être exploité.
   Chaque enfant a une forme d'intelligence qui ne demande qu'à être
   développée. Il faut les chercher. Il faut les comprendre. Tout autant
   qu'une exigence vis-à-vis de l'enfant, l'éducation est une exigence de
   l'éducateur vis-à-vis de lui-même.
   Le but n'est ni de se contenter d'un minimum fixé à l'avance, ni de
   submerger l'enfant sous un flot de connaissances trop nombreuses pour
   qu'il soit en mesure d'en maîtriser aucune. Le but c'est de s'efforcer
   de donner à chacun le maximum d'instruction qu'il peut recevoir en
   poussant chez lui le plus loin possible son goût d'apprendre, sa
   curiosité, son ouverture d'esprit, sons sens de l'effort. L'estime de
   soi doit être le principal ressort de cette éducation.
   Donner à chacun de nos enfants, à chaque adolescent de notre pays
   l'estime de lui-même en lui faisant découvrir qu'il a des talents qui
   le rendent capable d'accomplir ce qu'il n'aurait pas cru de lui-même
   pouvoir accomplir : telle est à mes yeux la philosophie qui doit
   sous-tendre la refondation de notre projet éducatif.
   Nous devons à nos enfants le même amour et le même respect que nous
   attendons d'eux. Cet amour et ce respect que nous leur devons exigent
   que nos relations avec eux ne soient empreintes d'aucune forme de
   renoncement ni de démagogie. Parce que nous aimons et respectons nos
   enfants, l'éducation que nous leur donnons doit les élever et non les
   rabaisser. Parce que nous aimons et respectons nos enfants nous ne
   pouvons pas accepter de renoncer à les éduquer à la première difficulté
   rencontrée. Ce n'est pas parce que l'enfant a du mal à se concentrer,
   parce qu'il n'apprend pas vite ou qu'il ne retient pas facilement ses
   leçons qu'il doit être privé de ce trésor de l'instruction sans lequel
   il ne pourra jamais devenir un homme vraiment libre.
   Parce que nous aimons et respectons nos enfants, nous avons le devoir
   de leur apprendre à être exigeants vis-à-vis d'eux-mêmes. Nous avons le
   devoir de leur apprendre que tout ne se vaut pas, que toute
   civilisation repose sur une hiérarchie des valeurs, que l'élève n'est
   pas l'égal du maître. Nous avons le devoir de leur apprendre que nul ne
   peut vivre sans contrainte et qu'il ne peut y avoir de liberté sans
   règle. Quels éducateurs serions-nous si nous n'apprenions pas à nos
   enfants à faire la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal,
   entre ce qui est autorisé et ce qui est interdit ? Quels éducateurs
   serions-nous si nous n'étions pas capables de sanctionner nos enfants
   quand ils commettent une faute ? L'enfant s'affirme en disant non. On
   ne lui rend pas service en lui disant toujours oui. Le sentiment de
   l'impunité est une catastrophe pour l'enfant qui teste sans cesse les
   limites que lui impose le monde des adultes. On n'éduque pas un enfant
   en lui laissant croire que tout lui est permis, qu'il n'a que des
   droits et aucun devoir. On ne l'éduque pas en lui laissant croire que
   la vie n'est qu'un jeu ou que la mise en ligne de toutes les
   connaissances du monde le dispense d'apprendre. Les technologies de
   l'information doivent être au coeur de la réflexion sur l'éducation du
   XXIe siècle. Mais il ne faut pas perdre de vue que la relation humaine
   entre l'éducateur et l'enfant reste essentielle et que l'éducation doit
   aussi inculquer à l'enfant le goût de l'effort, lui faire découvrir
   comme une récompense la joie de comprendre après le long travail de la
   pensée.
   Récompenser le mérite, sanctionner la faute, cultiver l'admiration de
   ce qui est bien, de ce qui est juste, de ce qui est beau, de ce qui est
   grand, de ce qui est vrai, de ce qui est profond, et la détestation de
   ce qui est mal, de ce qui est injuste, de ce qui est laid, de ce qui
   est petit, de ce qui est mensonger, de ce qui est superficiel, de ce
   qui est médiocre, voilà comment l'éducateur rend service à l'enfant
   dont il a la charge et comment il lui exprime le mieux l'amour et le
   respect qu'il lui porte.
   Le respect, justement, ce devrait être le fondement de toute éducation.
   Respect du professeur vis-à-vis de l'élève, des parents vis-à-vis de
   l'enfant, respect de l'élève pour le professeur, de l'enfant pour ses
   parents, respect des autres et respect de soi-même, voilà ce que
   l'éducation doit produire. S'il n'y a plus assez de respect dans notre
   société c'est d'abord, j'en suis convaincu, un problème d'éducation.
   Je souhaite que nous reconstruisions une éducation du respect, une
   école du respect. Je souhaite que nos enfants apprennent la politesse,
   l'ouverture d'esprit, la tolérance, qui sont des formes du respect.
   Je souhaite que les élèves se découvrent lorsqu'ils sont à l'école et
   qu'ils se lèvent lorsque le professeur entre dans la classe, parce que
   c'est une marque de respect.
   Je souhaite qu'on apprenne à chacun d'entre eux à respecter le point de
   vue qui n'est pas le sien, la conviction qu'il ne partage pas, la
   croyance qui lui est étrangère, qu'on lui fasse comprendre à quel point
   la différence, la contradiction, la critique loin d'être des obstacles
   à sa liberté sont au contraire des sources d'enrichissement personnel.
   Être bousculé dans ses habitudes de pensée, dans ses certitudes, être
   obligé d'aller vers l'autre, de s'ouvrir à ses arguments, à ses
   sentiments, de le prendre au sérieux est une incitation à s'interroger
   sur ses propres convictions, sur ses propres valeurs, à se remettre en
   cause, à faire un effort sur soi-même, donc à se dépasser. C'est la
   raison pour laquelle nous devons conserver, même si nous devons le
   rénover, notre modèle d'école républicaine qui brasse toutes les
   origines, toutes les classes sociales, toutes les croyances, et qui
   s'impose de rester neutre face aux convictions religieuses,
   philosophiques ou politiques de chacun en les respectant toutes.
   Ce modèle s'est affaibli, ses principes ne sont plus assez respectés.
   Si je souhaite aller progressivement vers la suppression de la carte
   scolaire, c'est précisément pour qu'il y ait moins de ségrégation.
   Si je souhaite réformer le collège unique, c'est pour que chacun puisse
   y trouver sa place, pour que les différences de rythmes, de
   sensibilités, de caractères, de formes d'intelligence soient mieux
   prises en compte de façon à donner à chacun une plus grande chance de
   réussir.
   Si je souhaite que les enfants handicapés puissent être scolarisés
   comme tous les autres enfants, ce n'est pas seulement pour faire le
   bonheur des enfants handicapés mais aussi pour que les autres enfants
   s'enrichissent de cette différence.
   Si je veux que l'école, par-dessus tout, demeure laïque, c'est parce
   que la laïcité est à mes yeux un principe de respect mutuel et parce
   qu'elle ouvre un espace de dialogue et de paix entre les religions,
   parce qu'elle est le plus sûr moyen de lutter contre la tentation de
   l'enfermement religieux. Au risque de la confrontation religieuse qui
   ouvrirait la voie à un choc des civilisations, qu'avons-nous de mieux à
   opposer que quelques grandes valeurs universelles et la laïcité ? Pour
   autant, je suis convaincu qu'il ne faut pas laisser le fait religieux à
   la porte de l'école. La genèse des grandes religions, leurs visions de
   l'homme et du monde doivent être étudiées, non, bien sûr, dans un
   quelconque esprit de prosélytisme, non dans le cadre d'une approche
   théologique, mais dans celui d'une analyse sociologique, culturelle,
   historique qui permette de mieux comprendre la nature du fait
   religieux. Le spirituel, le sacré accompagnent de toute éternité
   l'aventure humaine. Ils sont aux sources de toutes les civilisations et
   l'on s'ouvre plus facilement aux autres, on dialogue plus facilement
   avec eux quand on les comprend.
   Mais l'apprentissage de la différence ne doit pas conduire à négliger
   la participation à une culture commune, à une identité collective, à
   une morale partagée. Eduquer c'est éveiller la conscience individuelle
   et la hausser par paliers jusqu'à la conscience universelle, c'est
   faire que chacun se sente une personne unique et en même temps partie
   prenante de l'humanité tout entière. Entre les deux il y a quelque
   chose d'essentiel que nulle éducation ne peut contourner. Entre la
   conscience individuelle et la conscience universelle il y a, pour nous
   Français, la conscience nationale et la conscience européenne.
   Entre la conscience de l'appartenance au genre humain et la conscience
   d'une destinée individuelle, l'éducation doit aussi éveiller des
   consciences civiques, former des citoyens. Nos enfants ne seront jamais
   des citoyens du monde si nous ne sommes pas capables d'en faire des
   citoyens français et des citoyens européens.
   La famille joue bien sûr un rôle essentiel dans la transmission de
   l'identité nationale. Mais c'est l'école qui est le creuset. En parlant
   de l'école je ne pense pas seulement à l'instruction civique dont
   l'enseignement doit retrouver une place de premier plan à l'école
   primaire, au collège et au lycée. Je ne pense pas seulement à la
   transmission de valeurs morales comme les droits de l'Homme, l'égalité
   de l'homme et de la femme ou la laïcité qui sont au coeur de notre
   identité. Je pense aussi aux valeurs intellectuelles, à une façon qui
   nous est propre de penser, de réfléchir. Je pense à cette tradition
   française de la pensée claire, à ce penchant si français pour la raison
   universelle qui est dans notre philosophie, dans notre science, mais
   qui est aussi dans notre langue, dans notre littérature, dans notre
   art.
   Face à la menace d'aplatissement du monde, notre devoir est de
   promouvoir la diversité culturelle. Ce devoir nous impose de défendre
   d'abord notre propre identité, d'aller puiser ce qu'il y a de meilleur
   dans notre tradition intellectuelle, morale, artistique et de le
   transmettre à nos enfants pour qu'ils le maintiennent vivant pour tous
   les hommes. Car les héritages de toutes les cultures, de toutes les
   civilisations appartiennent à toute l'humanité. Nous sommes nous-mêmes
   les héritiers de toutes les conquêtes, de toutes les créations de
   l'esprit humain. Nous sommes les héritiers de toutes les grandes
   civilisations qui ont contribué à la fécondation réciproque des
   cultures qui est en train d'engendrer la première civilisation
   planétaire.
   Ouvrir nos enfants à l'universel, au dialogue des cultures, ce n'est
   pas un reniement de ce que nous sommes. C'est un accomplissement. De
   tout temps la France a placé l'universalisme au coeur de sa pensée et
   de ses valeurs. De tout temps, la France s'est regardée comme
   l'héritière de toutes les cultures qui dans le monde ont apporté leur
   contribution à l'idée d'humanité.
   Nous devons remettre la culture générale au coeur de notre ambition
   éducative. Naturellement l'horizon de cette culture générale ne doit
   pas être une accumulation sans fin de connaissances, mais un savoir
   réfléchi, ordonné, maîtrisé. Il ne faut chercher ni l'exhaustivité ni
   la quantité, mais viser l'essentiel et la qualité, mettre en relation
   les différents champs de l'intelligence humaine pour permettre à chaque
   enfant, à chaque adolescent de se construire sa propre vision du monde.
   Pour la première fois dans l'histoire les enfants savent beaucoup de
   choses que leurs parents ne savent pas. Mais il faut structurer ce
   savoir en culture, l'éclairer de tout l'héritage de la sagesse et de
   l'intelligence humaines.
   Il ne faut pas cloisonner, isoler, opposer les différentes formes de
   savoir. L'enseignement par discipline doit demeurer parce que chacune a
   sa logique propre, parce que c'est le seul moyen d'aller au fond des
   choses. Mais il faut le compléter par une vision d'ensemble, par une
   mise en perspective de chaque discipline par rapport à toutes les
   autres. Par-dessus les catégories traditionnelles de la connaissance,
   je suis convaincu qu'il nous faut maintenant tisser la trame d'un
   nouveau savoir, fruit de la combinaison, du mélange, de la fécondation
   réciproque des disciplines.
   Je ne suis pas pour le manuel unique, je ne suis pas pour la
   globalisation du savoir qui mène à la confusion. Mais je crois que
   l'interdisciplinarité doit trouver sa place très tôt dans notre
   enseignement parce que l'avenir est au métissage des savoirs, des
   cultures, des points de vue. Je crois que là se trouve l'une des clés
   de notre Renaissance intellectuelle, morale et artistique. La culture
   générale, elle doit être une préoccupation constante. Et quand nos
   enfants apprennent des langues étrangères, et je souhaite qu'ils en
   apprennent obligatoirement au moins deux en plus du Français, il faut
   que cet apprentissage soit aussi un apprentissage de culture et de
   civilisation. Je souhaite que nos enfants apprennent les langues à
   travers la littérature, le théâtre, la poésie, la philosophie, la
   science.
   Affirmer l'importance de la culture générale dans l'éducation où elle a
   tant reculé au profit d'une spécialisation souvent excessive et trop
   précoce, c'est affirmer tout simplement que le savant, l'ingénieur, le
   technicien ne doit pas être inculte en littérature, en art, en
   philosophie et que l'écrivain, l'artiste, le philosophe ne doit pas
   être inculte en science, en technique, en mathématiques.
   L'idée que celui qui se destinerait aux sciences n'aurait rien à faire
   de la poésie, du théâtre ou de la philosophie est une idée que je
   trouve absurde. L'idée que l'enfant de famille modeste, celui qui est
   né dans l'un de ces quartiers difficiles qui accumulent les handicaps,
   le fils ou la fille de l'employé, de l'ouvrier n'aurait pas besoin
   d'être confronté aux grandes oeuvres de l'esprit humain, qu'il ne
   serait pas capable de les apprécier, que lui apprendre à lire, écrire
   et compter serait bien suffisant, est pour moi l'une des plus grandes
   marques du mépris.
   Si tant d'adolescents n'arrivent pas à exprimer ce qu'ils ressentent,
   si tant de jeunes dans notre pays n'arrivent plus à exprimer leurs
   émotions, leurs sentiments, à les faire partager, à trouver les mots de
   l'amour ou ceux de la douleur, si beaucoup d'entre eux n'arrivent plus
   à s'exprimer que par l'agressivité, par la brutalité, par la violence,
   c'est peut-être aussi parce qu'on ne les a pas initiés à la
   littérature, à la poésie, ni à aucune des formes d'art qui savent
   exprimer ce que l'homme a de plus émouvant, de plus pathétique, de plus
   tragique en lui.
   A l'époque de la vidéo, du portable, d'internet, de la communication
   immédiate, nos enfants n'ont pas moins besoin de culture générale mais
   davantage. Ils ont davantage besoin de capacités d'analyse, d'esprit
   critique, de repères. Plus le monde produit de connaissances, plus il
   produit d'informations, plus il produit de techniques, plus est forte
   l'exigence de culture pour celui qui veut rester libre, qui veut
   maîtriser son destin. Dans le monde tel qu'il est, avec ses
   sollicitations de plus en plus nombreuses et prenantes, nos enfants ont
   besoin de plus d'humanisme et de plus de science. Sur ces deux
   terrains, nous avons trop cédé.
   A rebours de nos traditions intellectuelles, la culture humaniste
   s'étiole et la culture scientifique régresse. Il nous faut nous battre
   sur les deux fronts, donner tôt aux enfants le goût de la lecture, de
   l'Art et de la science.
   Mais il nous faut revoir notre façon de transmettre. Trop longtemps, la
   passivité de l'enfant qui reçoit le savoir fut de mise dans notre
   éducation. On a sans doute trop critiqué l'apprentissage par coeur qui
   a son utilité dans l'entraînement de la mémoire. Et qui peut se
   plaindre d'avoir gravé dans son souvenir quelques fables de La Fontaine
   ou quelques vers de Verlaine ou d'avoir appris à se repérer dans la
   chronologie de l'histoire de France ou dans la géographie du monde,
   d'avoir récité les tables de multiplication et les formules usuelles de
   l'arithmétique et de géométrie ? Mais la culture véritable exige
   davantage que la récitation. Elle ne s'installe en profondeur qu'à
   travers l'éveil de la conscience, de l'intelligence, de la curiosité.
   Il faut amener l'enfant à s'interroger, à réfléchir, à prendre de la
   distance, à réagir, à douter et à découvrir par lui-même les vérités
   qui lui serviront durant toute sa vie.
   Notre éducation doit devenir moins passive, moins mécanique. Elle doit
   aussi réduire la place excessive qu'elle donne trop souvent à la
   doctrine, à la théorie, à l'abstraction devant lesquelles beaucoup
   d'intelligences se rebutent et se ferment. Il nous faut faire une place
   plus grande à l'observation, à l'expérimentation, à la représentation,
   à l'application. Je suis convaincu que de cette façon on intéressera
   davantage un plus grand nombre d'enfants et que l'échec scolaire s'en
   trouvera réduit. Cela vaut pour les sciences, comme pour les humanités
   ou pour les arts. Pour que le savoir devienne plus vivant, plus
   concret, il faut ouvrir davantage le monde de l'éducation sur les
   autres mondes, ceux de la culture, de l'art, de la recherche, de la
   technique et, bien sûr, sur le monde de l'entreprise qui sera celui
   dans lequel la plupart de nos enfants vivront un jour leur vie
   d'adulte.
   Il faut que nos enfants rencontrent des écrivains, des artistes, des
   chercheurs, des artisans, des ingénieurs, des entrepreneurs qui leur
   feront partager leur amour de la beauté, de la vérité, de la
   découverte, de la création. Des liens doivent être tissés entre les
   institutions culturelles, les centres de recherche, le monde de
   l'édition, des entreprises et les écoles, les collèges, les lycées.
   Il ne faut pas que les enfants restent enfermés dans leur classe. Très
   tôt, ils doivent aller dans les théâtres, les musées, les
   bibliothèques, les laboratoires, les ateliers. Très tôt ils doivent
   être confrontés aux beautés de la nature et initiés à ses mystères.
   C'est dans les forêts, dans les champs, dans les montagnes ou sur les
   plages que les leçons de physique, de géologie, de biologie, de
   géographie, d'histoire mais aussi la poésie, auront souvent le plus de
   portée, le plus de signification. Il faut apprendre à nos enfants à
   regarder aussi bien le chef d'oeuvre de l'artiste que celui de la
   nature. Pas plus qu'il ne faut hésiter à les mettre en contact avec les
   grandes oeuvres de l'esprit humain et avec ceux qui les maintiennent
   vivantes.
   Nos enfants ne seront pas tous musiciens, poètes, scientifiques,
   ingénieurs ou artisans dans les métiers d'art. Mais à l'enfant qui ne
   sera jamais musicien, il ne faut pas renoncer à donner le goût de la
   musique. A l'enfant qui ne sera jamais poète, l'amour de la poésie. A
   l'enfant qui ne sera jamais chercheur, le goût de la rigueur
   scientifique et la passion de chercher. A l'enfant qui ne sera jamais
   artisan, l'amour du travail bien fait, du beau geste, de la technique
   accomplie.
   Cela vaut pour tous les enfants, tous les adolescents, quelles que
   soient leurs origines, leur milieu social, qu'ils soient élèves dans
   l'enseignement général ou dans l'enseignement professionnel. Car c'est
   un autre des défauts de notre éducation traditionnelle que d'opposer ce
   qui est manuel à ce qui est intellectuel. Cloisonnement absurde qu'il
   faut briser pour que les filières professionnelles soient reconnues
   comme des filières d'excellence au même titre que les autres.
   Il est une autre opposition encore qu'il nous faut dépasser : celle du
   corps et de l'esprit. L'éducation est un tout. Elle doit être théorique
   autant que pratique, intellectuelle autant que physique, artistique
   autant que sportive. La place faite au sport est encore insuffisante.
   L'enfant a besoin de se dépasser. Mais le sport est aussi une école du
   respect des autres, du respect de la règle, de la loyauté et du
   dépassement de soi. Je crois à la valeur éducative du sport. Non
   seulement le sport doit prendre plus d'importance à l'école, mais il
   faut aussi que le monde du sport et celui de l'éducation s'ouvrent
   davantage l'un sur l'autre, qu'entre les institutions sportives et les
   institutions éducatives aussi les liens soient resserrés, qu'entre les
   sportifs et les enseignants la coopération s'établisse pour le plus
   grand bien de nos enfants.
   Comprenez-moi bien, il ne s'agit pas dans mon esprit d'alourdir encore
   les horaires d'enseignement qui sont déjà trop lourds. Il ne s'agit pas
   d'ajouter encore des enseignements nouveaux à une liste déjà trop
   longue. Dans mon esprit, il s'agit au contraire, de redonner à nos
   enfants le temps de vivre, de respirer, d'assimiler ce qui leur est
   enseigné.
   Ce qu'il nous faut retrouver, c'est la cohérence du projet éducatif.
   Elle passe naturellement par la remise à plat des rythmes et des
   programmes scolaires qui est devenue nécessaire après des décennies où
   l'école s'est trouvée confrontée à une masse croissante d'exigences
   contradictoires et à des tensions et des attentes de plus en plus
   fortes au fur et à mesure que la cohésion sociale devenait plus
   fragile. Retrouver une cohérence à l'intérieur de chaque discipline,
   mais aussi entre les discipline et avec les attentes de la société,
   retrouver un fil directeur dans l'éducation, lui fixer des principes,
   des objectifs, des critères simples. Voilà ce que nous avons d'abord à
   faire. En même temps, il nous faut élever le niveau d'exigence, non pas
   en quantité mais en qualité.
   Au lieu de mettre en place une sélection brutale à l'entrée de
   l'université qui serait une solution malthusienne, il nous faut élever
   progressivement le niveau d'exigence à l'école primaire, puis au
   collège et au lycée. Nul ne doit entrer en 6e s'il n'a pas fait la
   preuve qu'il était capable de suivre l'enseignement du collège. Nul ne
   doit entrer en seconde s'il n'a pas fait la preuve qu'il était capable
   de suivre l'enseignement du lycée et le baccalauréat doit prouver la
   capacité à suivre un enseignement supérieur. Ce sera un long travail
   qui ira de la reconstruction de l'école primaire à celle du lycée. Mais
   il est vital pour l'avenir de notre jeunesse et donc de notre pays.
   Donner le maximum à chacun au lieu de se contenter de donner le minimum
   à tous. Voilà comment je souhaite que nous prenions désormais le
   problème de l'éducation et particulièrement celui de l'école.
   Cette refondation de notre éducation, elle ne pourra être accomplie
   qu'avec le concours de tous les éducateurs. La volonté politique ne
   peut suffire à elle seule. C'est pourquoi je m'adresse à vous.
   Quand je dis " tous les éducateurs ", je veux dire que le but ne sera
   pas atteint seulement avec l'aide des professeurs ou seulement avec
   l'aide des parents. Ce ne peut-être que l'oeuvre commune de tous les
   éducateurs travaillant ensemble.
   Il faut pour que nous réussissions que chacun d'entre vous se fasse un
   devoir de travailler avec les autres. Entre le père, la mère, le
   professeur, le juge, le policier, l'éducateur social, et tous ceux qui
   sont en contact avec l'enfant dans le milieu sportif, culturel,
   associatif, l'intérêt de l'enfant doit l'emporter sur toutes autres
   considérations. La confiance, la coopération, l'échange, l'esprit de
   responsabilité doit régner. Chacun doit passer par-dessus ses
   préventions ou ses a priori pour remplir son devoir qui est de préparer
   l'enfant à devenir adulte.
   Parents, vous êtes les premiers des éducateurs. Je sais combien ce rôle
   est difficile quand le chômage menace, quand la famille se recompose,
   quand le père ou la mère se retrouve tout seul pour élever ses enfants.
   Je sais combien la vie peut être lourde. Je veux vous dire que vous
   serez soutenus, que vous serez aidés à chaque fois que vous en aurez
   besoin pour éduquer vos enfants dès le plus jeune âge et que pour moi
   la politique familiale fait entièrement partie du projet éducatif.
   Je veux vous dire que le droit à la garde d'enfants et la maternelle
   seront pour moi, au cours des cinq années qui viennent, des priorités
   et que je suis décidé à faire en sorte que plus aucun enfant ne soit
   livré à lui-même une fois la classe terminée afin que vous puissiez
   achever votre journée de travail sans éprouver l'angoisse de savoir
   votre fils ou votre fille sans surveillance, sans encadrement.
   Désormais les devoirs seront faits à l'école, en études surveillées et
   pour les bons élèves issus des familles les plus modestes qui ne
   peuvent pas offrir à leurs enfants un cadre propice à l'étude, des
   internats d'excellence seront créés.
   Vous serez aidés dans votre tâche. Mais vous avez des devoirs vis-à-vis
   de vos enfants. Vous devez donner l'exemple. Mais vous avez la
   responsabilité de faire en sorte que votre enfant aille à l'école, de
   lui inculquer le respect des lois et de la politesse, de contrôler que
   les devoirs sont faits. Si vous les laissez manquer la classe, si vous
   les abandonnez à eux-mêmes, alors il est normal que la société vous
   demande des comptes, que votre responsabilité soit mise en jeu, que les
   aides qui vous sont accordées puissent être placées sous tutelle.
   Professeurs, enseignants, vous aussi vous avez droit au respect, à
   l'estime. Votre rôle est capital. Vous avez souvent fait de longues
   études. Vous devez faire preuve d'intelligence, de patience, de
   psychologie, de compétence. Je sais à quel point le merveilleux métier
   d'enseigner est exigeant, à quel point il vous oblige à donner beaucoup
   de vous-même, à quel point aussi il est devenu difficile et parfois
   ingrat depuis que la violence est entrée dans l'école. J'ai bien
   conscience que votre statut social, votre pouvoir d'achat, se sont
   dégradés au fur et à mesure que votre tâche devenait plus lourde, vos
   conditions de travail plus éprouvantes. La Nation vous doit une
   reconnaissance plus grande, de meilleurs perspectives de carrière, un
   meilleur niveau de vie, de meilleurs conditions de travail.
   Jadis l'instituteur, le professeur avaient une place reconnue dans la
   société parce que la République était fière de son école et de ceux
   auxquels elle en avait confié la charge. L'instituteur, le professeur
   était fier de son métier, fier de servir la République et une certaine
   idée de l'Homme et du progrès. Nous devons renouer avec cette fierté.
   Dans l'école de demain vous serez mieux rémunérés, mieux considérés et
   à rebours de l'égalitarisme qui a trop longtemps prévalu, vous gagnerez
   plus, vous progresserez plus rapidement si vous choisissez de
   travailler et de vous investir davantage.
   Vous pourrez choisir la pédagogie qui vous semblera la mieux adaptée à
   vos élèves parce que je crois qu'il faut faire confiance aux
   enseignants, à leur capacité de jugement, parce qu'ils sont les mieux
   placés pour décider de ce qui est bon pour leurs élèves. Les
   établissements dans lesquels vous enseignerez auront une plus grande
   autonomie dans le choix de leur projet, de leur organisation.
   L'évaluation sera partout la règle et les moyens seront répartis en
   fonction des résultats et des difficultés que rencontrent les élèves.
   La reconversion de ceux d'entre vous qui après avoir longtemps enseigné
   éprouveront le besoin de changer de métier et faire valoir autrement
   leurs compétences, leur savoir, sera facilitée que ce soit à
   l'intérieur du secteur public ou à l'extérieur. A l'inverse, ceux qui
   après avoir acquis ailleurs une expérience souhaitent se tourner vers
   l'enseignement seront mieux accueillis qu'aujourd'hui. Dans l'éducation
   nationale, comme dans toute la fonction publique, le carcan des statuts
   doit s'ouvrir pour permettre que circulent les hommes, les idées, les
   compétences.
   Je souhaite faire de la revalorisation du métier d'enseignant l'une des
   priorités de mon quinquennat parce qu'elle est le corollaire de la
   rénovation de l'école et de la refondation de notre éducation. Mais
   vous devez, vous le professeur, l'enseignant, comme les parents, vous
   montrer exemplaire. Exemplaire par votre comportement, par votre tenue,
   par votre rigueur, par votre esprit de justice, par votre implication.
   Exemplaire aussi par votre capacité à faire prévaloir l'autorité du
   maître, par votre souci de récompenser le mérite et de sanctionner la
   faute.
   Dans l'école que j'appelle de mes voeux où la priorité sera accordée à
   la qualité sur la quantité, où il y aura moins d'heures de cours, où
   les moyens seront mieux employés parce que l'autonomie permettra de les
   gérer davantage selon les besoins, les enseignants, les professeurs
   seront moins nombreux. Mais ce sera la conséquence de la réforme de
   l'école et non le but de celle-ci. Et, je m'y engage, les moyens qui
   seront ainsi dégagés seront réinvestis dans l'éducation et dans la
   revalorisation des carrières. Il s'agit d'être plus efficace, non de
   rationner. Et il s'agit d'être efficace non seulement pour atteindre un
   objectif économique, non seulement pour que demain notre économie
   dispose d'une main d'oeuvre bien formée, mais aussi, et peut être
   surtout, pour que nos enfants soient porteurs de valeurs de
   civilisation, pour qu'une certaine idée de la civilisation continue de
   vivre en eux
   Chacun d'entre vous, je le sais, mesure l'importance du défi que nous
   avons à relever. Chacun d'entre vous comprend que la révolution du
   savoir qui s'accomplit sous nos yeux ne nous laisse plus le temps pour
   repenser le sens même du mot éducation. Chacun d'entre vous est
   conscient que face à la dureté des rapports sociaux, à l'angoisse
   devant un avenir de plus en plus vécu comme une menace, le monde a
   besoin d'une nouvelle Renaissance, qui n'adviendra que grâce à
   l'éducation. A nous de reprendre le fil qui court depuis l'humanisme de
   la Renaissance jusqu'à l'école de Jules Ferry, en passant par le projet
   des Lumières.
   Le temps de la refondation est venu. C'est à cette refondation que je
   vous invite. Nous la conduirons ensemble. Nous avons déjà trop tardé.
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