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Discours politique
François Hollande, Discours de clôture du premier forum de la rénovation :
François Hollande (24/11/2007)
   Chers Amis, Chers Camarades,
   Rénover, c'est travailler. Penser l'avenir, c'est faire l'effort
   collectif de prendre les sujets les plus difficiles et d'essayer de les
   traduire politiquement. C'est ce que j'ai voulu, au lendemain des
   élections présidentielle et législatives, pour sortir d'une conclusion
   convenue qui aurait simplement convoqué un Congrès qui, lui-même, se
   serait organisé comme toujours autour de nos sensibilités pour choisir
   -et c'est normal- une direction et un Premier secrétaire. J'ai voulu
   que, collectivement, nous fassions l'effort de savoir pourquoi nous
   n'avions pas réussi à convaincre et comment, demain, nous pourrions y
   parvenir.
   Rénover le Parti socialiste, c'est nécessaire. C'est toujours
   nécessaire et n'attendons pas les défaites pour engager ce processus.
   Même après les victoires, nous pouvons rénover. C'est nécessaire, mais
   ce n'est jamais le moment : au lendemain d'une élection, chacun est
   fatigué et reporte à plus tard les décisions utiles.
   Aujourd'hui -et je comprends l'interrogation- nos concitoyens attendent
   un Parti socialiste à l'offensive sur le pouvoir d'achat, sur la
   protection sociale, sur les retraites, sur une conception de l'exercice
   du pouvoir. Ils attendent un Parti socialiste dans la dénonciation -et
   il y a matière. Et nous, nous proposons aujourd'hui une réflexion sur
   la Nation ! Je vois bien les commentaires : ces socialistes vraiment !
   Ils sont incroyables ! Les Français sont en manifestation, dans les
   cortèges et eux, doctement, réfléchissent à la Nation !
   Il faut accepter d'être tout à la fois : dans l'opposition là où nous
   avons vocation à l'exprimer au Parlement. On se plaint de ne pas voir
   la gauche ! Que l'on vienne au Parlement écouter, voir ceux qui -à
   l'Assemblée nationale et au Sénat- interpellent le gouvernement, font
   des propositions. Ne l'oublions pas, le lieu de la démocratie, c'est le
   Parlement et pas simplement l'exercice solitaire du Président de la
   République qui s'invite tous les soirs à la télévision... Sauf les
   jours de grève !
   La place qui est la nôtre est aussi d'être dans les cortèges, les
   manifestations pour soutenir les revendications justes. La place qui
   est la nôtre est d'être dans les collectivités locales où nous
   agissons, en capacité d'être utiles pour les Français. Dois-je rappeler
   que nous sommes aux responsabilités dans 22 régions sur 24, dans la
   majorité des départements de France à la tête des Conseils généraux,
   dans beaucoup de villes -et pas assez encore- en capacité d'apaiser un
   certain nombre de maux qui frappent nos concitoyens. Voilà ce que c'est
   que d'être socialiste.
   Mais, c'est aussi de prendre la responsabilité du temps de la
   réflexion, car il n'y a pas de victoire possible sans engager la
   bataille des idées , si nous ne sommes pas nous-mêmes au clair sur ce
   que nous pensons, si nous n'avons pas la capacité de donner une
   explication du monde, une force à nos propositions. Nous ne sommes pas
   simplement une agrégation d'individualités ou de revendications. Nous
   sommes bien plus que cela ! Nous sommes une force collective capable de
   penser ensemble et d'exprimer, ensuite, les propositions qui
   conviennent pour le pays.
   Je sais bien qu'aujourd'hui notre forum s'inscrit dans un contexte :
   une forte mobilisation sociale. Elle n'allait pas de soi quant, au
   lendemain de la victoire de Nicolas Sarkozy, on annonçait une " chambre
   bleu horizon " ; et l'on a vu 204 députés socialistes et radicaux de
   gauche victorieux au soir du deuxième tour des élections législatives.
   Mais, ceux-là même qui ne nous attendaient pas disaient que cela serait
   difficile, comme un rouleau compresseur et une mobilisation sociale
   puissance s'est levée. Elle met à l'épreuve, à travers toutes ces
   revendications qui sont quelques fois portées par des catégories mais
   unies par un thème -celui du pouvoir d'achat, la méthode et la
   politique de Nicolas Sarkozy.
   Sa méthode est de diviser les Français, de stigmatiser de pseudo
   privilégiés au nom d'une fausse équité. Sa méthode, c'est de tenter à
   chaque conflit l'épreuve de force. Sa méthode, c'est aussi la
   communication compassionnelle : il est d'accord avec tout le monde et
   surtout avec lui-même, parce que sa méthode, c'est le culte de l'ego ;
   une sorte de narcissisme présidentiel s'est installé. Il se juge, il se
   commente et il se complimente maintenant. Il dit même qu'il est le
   vainqueur dont ne sait quel conflit et s'annonce déjà (pour la semaine
   prochaine) invité d'un journal télévisé. Voilà la méthode de Nicolas
   Sarkozy.
   Il s'agit donc de la dénoncer pour ce qu'elle comporte de risques pour
   la démocratie, pour ce qu'elle comporte de dangers -y compris même pour
   le compromis social- et pour la conception que nous avons de la
   République.
   Quant à sa politique, six mois après, nous pouvons la juger. C'est une
   croissance en panne, une consommation des ménages en repli, un
   creusement des inégalités. Le pouvoir d'achat est devenu le miroir des
   illusions de Nicolas Sarkozy. Chacun peut regarder maintenant l'écart
   qu'il y a entre les annonces de la campagne présidentielle et les actes
   d'aujourd'hui. Et le paquet fiscal -ces fameux 15 milliards d'euros qui
   ont été dépensés pour 2008/2009 qui ne sont que cadeaux pour les plus
   favorisés ou un espoir que des heures supplémentaires pourraient être
   défiscalisées pour être données à des salariés en mal de pouvoir
   d'achat- est devenu un boulet que Nicolas Sarkozy et sa majorité vont
   traîner pendant cinq ans.
   Les Français nous donnent rendez-vous en cette fin d'année sur la
   question du pouvoir d'achat . Et nous ne lâcherons rien. Nous avons
   avancé nos propositions et nous attendons les annonces de N. Sarkozy.
   Je souhaite que -dans les jours qui viennent- nous fassions de la
   question du pouvoir d'achat la grande confrontation. Et pas simplement
   en termes de dénonciation, mais en termes de propositions. Il nous faut
   montrer qu'il y a encore aujourd'hui deux politiques possibles et qu'il
   y a aussi la capacité pour la gauche, pour le Parti socialiste, à
   montrer que sa politique pourrait s'appliquer aujourd'hui. Nous allons
   lancer une campagne de meeting, de rencontres, de distributions de
   tracts sur cette question du pouvoir d'achat. Ce sera le grand débat,
   l'épreuve de vérité.
   On nous demande de plus nous faire entendre, nous les socialistes. Ceux
   qui nous le disent sont souvent ceux qui ne nous ont pas écouté
   lorsqu'on leur disait de ne pas voter pour N. Sarkozy et de voter pour
   S. Royal. Mais, je suis d'une bonne constitution et je ne me plains pas
   chaque fois que l'on interpelle le Parti socialiste ; c'est que l'on
   doit nous aimer d'une certaine façon.
   Nous serons là pour défendre les sans droits, les sans logements, les
   sans abris. Nous serons là pour porter la voix de la contestation
   chaque fois qu'elle est légitime, pour prendre notre part dans les
   mouvements sociaux chaque fois que nous les considérons comme justes,
   et pour faire en sorte aussi de donner une espérance.
   Nous avons bien plus à faire qu'à dénoncer ou à appuyer. Nous sommes
   l'opposition parlementaire ; nous avons la responsabilité des
   territoires et nous sommes la seule force capable de préparer
   l'alternance. C'est donc là que se situe l'exigence de rénovation.
   Bien sûr, elle est brandie par tous ceux qui, au lendemain des
   défaites, veulent une accélération de l'Histoire et c'est légitime.
   Elle sert aussi d'étendard à tous les aspirants au renouvellement. Elle
   est aussi un mot qui sert de cache-misère au manque d'idées ou à une
   forme de paresse politique qui voudrait qu'il suffise de dire
   rénovation pour que l'on soit quitte avec sa conscience.
   La rénovation est une obligation car elle doit être d'abord
   l'affirmation de notre identité socialiste. Il faut pleinement assumer
   notre identité socialiste sans craindre les admonestations -de nos
   adversaires surtout- ou les railleries - celles de l'ultra gauche pour
   qui les luttes, les conflits, les grèves sont l'objet même de la
   politique, sans se préoccuper du débouché du mouvement quand, pour nous
   et c'est ce qui nous différencie, c'est la négociation, le compromis,
   les élections qui doivent être les issues des combats que nous
   engageons contre l'injustice, contre le désordre et contre la droite.
   Telle est notre attitude dans le mouvement sur les régimes spéciaux ;
   la réforme ne peut se faire dans n'importe quelle condition et sans
   contrepartie. Il faut une réforme, mais elle doit être négociée et elle
   doit avoir pour les salariés concernés des contreparties. C'est moins
   voyant sans doute que tel ou tel slogan, mais plus utile si l'on veut
   et si l'on prétend défendre les salariés dans notre pays.
   Il nous faut répondre aussi à ceux qui utilisent toujours les vieilles
   rengaines sur le dépassement primordial des clivages pour les
   socialistes, qu'ils soient modernes, qu'ils en finissent avec les
   vieilles lunes de la redistribution, de l'abandon des protections
   notamment du code du travail... Bref, on demande aux socialistes, pour
   qu'ils soient " modernes ", de ne plus être à gauche. Etre socialiste
   assumé , ce que nous sommes, c'est dénoncer ce que la droite défait,
   mais c'est aussi annoncé toujours ce que la gauche ferait ; c'est de
   défendre ce qui est juste et de combattre ce qui ne l'est pas ; c'est
   d'être utile aux Français bien plus qu'à nous-mêmes. Voilà la première
   rénovation : dire ce que nous sommes et le dire avec fierté.
   La seconde rénovation, c'est aussi un changement du Parti socialiste,
   de ses règles de fonctionnement, de ses modes d'organisation, de sa
   représentation, de la place des militants, du rôle des électeurs...
   Nous le ferons lors de notre prochain congrès qui décidera de tout : de
   ce qui relève des statuts comme de ce qui relève de nos orientations.
   Mais le premier changement que nous devons opérer n'est pas statutaire,
   il ne tient pas à un congrès. Le premier changement, c'est celui de nos
   comportements, c'est de respecter les votes des militants, c'est de
   respecter les instances de notre Parti, c'est de respecter le travail
   collectif. Prenons garde que notre Parti ne soit pas touché par les
   excès même de la société que nous dénonçons tous : l'individualisme, le
   consumérisme, le narcissisme, la médiatisation.
   Il nous faut aujourd'hui faire attention car ces mots-là sont dans la
   société et Nicolas Sarkozy n'en est que le reflet ; son narcissisme, sa
   conception personnelle du pouvoir ne sont qu'une façon de traduire les
   dérives d'une société, voire même de les amplifier.
   Nous devons donc avoir une cohésion des équipes et une cohérence des
   positions. C'est la condition même de la crédibilité. La meilleure
   façon de se faire entendre, c'est de se faire comprendre. Pour être
   audible, mieux vaut parler dans le même sens plutôt que disserter
   chacun dans son coin pour être prétendument le meilleur socialiste,
   meilleur que le voisin, alors qu'il faut pouvoir dialoguer et débattre
   dans la même pièce.
   La rénovation, ce sont aussi les idées. Le combat politique est un
   combat idéologique.
   Nous l'avons peut-être trop oublié. Imposer sa vision du monde, de la
   société, de la Nation, choisir ses thèmes, construire son vocabulaire,
   trouver les mots, tout cela est affaire de politique et non de
   communication. Les idées sont la force pour nos propositions. Les
   programmes politiques ne suscitent l'intérêt, voire l'adhésion, de nos
   concitoyens que s'ils s'inscrivent dans un cadre, dans des références,
   des valeurs... Bref, dans ce qui est ressenti comme un fondement solide
   pour l'action. Ce qui paraît clair, ce qui ouvre des perspectives, de
   qui donne à penser à un avenir différent d'aujourd'hui. Le travail
   intellectuel n'est pas un travail superflu, c'est un travail préalable
   avant toute construction politique.
   Nous, les socialistes, nous avons pu parfois donner le sentiment de
   répondre à tout, d'avoir des propositions sur tout, de s'engager sur
   tout, d'ajouter les revendications aux objectifs... Bref de ne plus
   savoir hiérarchiser les enjeux, de diluer le volontarisme et de ne pas
   répondre à l'essentiel.
   L'essentiel aujourd'hui, dans le débat public, c'est de pouvoir
   répondre à trois questions :
   Qu'est-ce que la Nation aujourd'hui ? Que porte-t-elle ? Comment lui
   donner un sens, comment la rassembler autour d'un projet qui nous
   dépasse ?
   Comment agir en politique dans la mondialisation d'aujourd'hui ? Il ne
   s'agit pas de la dénoncer ou de l'accepter ; il s'agit de la prendre
   telle qu'elle est pour être les meilleurs dans cette mondialisation
   tout en en évitant les effets pervers.
   Comment réussir à accorder toute sa place à un individu, à la personne
   humaine tout en faisant en sorte qu'elle conçoive son destin dans un
   cadre collectif ?
   Si nous répondons à ces trois questions avec clarté, avec franchise,
   avec sincérité et avec intelligence, je pense que nous pouvons ouvrir
   une perspective sérieuse. Non pas simplement pour l'alternance mais
   pour capacité de transformation durable de notre pays.
   Qu'est-ce que la Nation
   Cette question nous oblige à répondre à trois interpellations :
   Quelle est notre conception de la Nation
   Cette interrogation a toujours été au coeur de chaque grande
   confrontation politique depuis l'histoire même de la République
   puisque, à chaque grand moment de notre Histoire, il s'est agi d'un
   choix, d'un projet pour la Nation, de deux conceptions qui
   s'affrontaient sur l'idée même de la Nation. Et les citoyens,
   lorsqu'ils ont voté, ont fait un choix qui n'est pas simplement un
   choix de personne mais aussi un choix de projet qui valait pour toute
   la Nation.
   Lors de la précédente élection présidentielle, le débat a été plus
   centré sur les valeurs que sur les propositions ; et l'identité
   nationale que l'on croyait gommée -pour ne pas dire effacée- par la
   mondialisation, par l'Europe, par l'individualisation, a ressurgi
   presque comme par effraction. Nous ne devons pas laisser à Nicolas
   Sarkozy le monopole de la France et l'idée même de Nation. Parce qu'en
   définitive, nous aimons la France tout autant que les autres, nous ne
   dénions pas aux autres le fait de l'aimer, mais nous disons simplement
   que la France que nous aimons peut avoir deux visions de sa propre
   Histoire et deux visions de son avenir.
   Nous avons donc le devoir de parler non pas au nom de la France, mais
   pour la France et au nom d'une conception de la Nation. La Nation n'a
   jamais été une valeur consensuelle dans notre pays ; le clivage
   politique s'est longtemps fait autour de la Nation que chaque camp
   cherchait à s'approprier. Il faut donc dire que c'est la gauche qui a
   reconnu la Nation : c'est la Révolution française qui a associé Nation
   et citoyenneté, qui a considéré que la communauté des citoyens formait
   Nation. Jules Michelet disait que " le Dieu des Nations avait choisi la
   France ", parce que la France avait fait éclore l'idée même de Nation
   -la Révolution française ; elle avait donc permis de passer du sujet
   qui était l'individu sous la monarchie au citoyen dans la République.
   Ensuite, toute la République a porté l'idée de Nation quand ceux qui
   n'aimaient pas la République contestaient la Nation elle-même. Les
   choses ensuite se sont troublées : les guerres coloniales ont été aussi
   faites par des Républicains au nom de la Nation, en pensant porter les
   valeurs civilisatrices. Jules Ferry -qui n'est pas le plus mineur de
   nos Républicains- croyait défendre la République quand il la projetait
   dans les colonies, alors que d'autres Républicains -heureusement-
   affirmaient que cette conception supérieure de la civilisation était
   contraire à l'idée même de la République.
   La gauche a donc toujours été hésitante ; tantôt elle retrouvait la
   Nation, la République : la Libération, le Conseil National de la
   Résistance ; tantôt elle s'en méfiait tant elle pensait que la Nation
   pouvait dériver vers le nationalisme. Mais chaque fois que la gauche a
   oublié la Nation, la droite s'est enfoncée dans la brèche et a imposé
   alors sa propre conception.
   Il y deux définitions de la Nation selon la droite ou selon la gauche :
   Pour la gauche , la Nation se confond avec la citoyenneté ; elle est un
   contrat entre des hommes libres, définissant par leurs représentants la
   volonté générale. Elle est donc une universalité, un combat commun.
   C'est l'idée de la Nation ouverte, de la Nation qui se donne aux autres
   , qui donne à voir son modèle. Dans la conception de la gauche, c'est
   l'idée de la Nation comme chance pour les autres et qui ne voit pas en
   eux un ennemi.
   Pour la droite , en revanche, la Nation puise sa légitimité dans
   l'origine, dans l'héritage, dans le sang, dans l'histoire, dans la
   langue. La réponse est donc identitaire ; c'est l'idée d'une Nation qui
   se méfie des autres, qui se méfie de l'étranger, de l'immigré, du
   voisin. Nous voyons bien que cette conception de la Nation est fondée
   sur le danger.
   Si bien que, lorsque nous regardons le débat d'aujourd'hui avec les
   définitions d'hier, on se rend compte que, pour certaines de ces
   définitions, elles sont dépassées et, en même temps, le retour se fait.
   C'est pourquoi l'idée même d'un Ministère de l'identité nationale,
   abstraction faite de l'immigration ajoutée à ce Ministère, est
   contraire à la conception que nous avons de la Nation. La Nation n'est
   pas un ministère, la Nation c'est la République. De plus, La Nation ne
   peut pas être un ministère de l'identité et de l'immigration, car la
   Nation ne se définit pas au contraire des autres, mais avec les autres.
   C'est pourquoi aujourd'hui, en ce début du XXIè Siècle, je pense que
   nous avons besoin de redéfinir ce qu'est pour nous le récit national.
   Le monde a changé, le capitalisme est là, le marché s'est imposé,
   l'Europe s'est bâtie, les courants migratoires ont créé des générations
   de Français aux différentes couleurs aujourd'hui et aux différentes
   religions, d'autres identités locales, culturelles se sont imposées.
   Que signifie donc pour nous, socialistes, la Nation ?
   Plusieurs options s'ouvrent :
   La première est de considérer qu'il faut dépasser la Nation et que
   l'Europe serait le nouvel horizon.
   Le second choix que nous pouvons faire est de nous replier dans le
   cadre national en considérant que la souveraineté doit être rétablie
   avec des protections autour de nous.
   Et il y a la troisième option, la nôtre, celle d'une dynamique
   nationale et qui finalement emprunte à la fois à l'Histoire et au
   présent de la campagne présidentielle.
   Renan affirmait que " la Nation, c'est la volonté de continuer à faire
   valoir l'héritage que l'on a reçu en indivision ". Mais pas simplement
   faire vivre l'héritage, mais porter une volonté d'avenir et la porter
   ensemble. C'est à la fois ce qu'il appelait le " plébiscite de tous les
   jours que de vivre dans la même Nation " et le désir d'une vie commune,
   de poursuivre l'engagement commun.
   Et, si l'on songe à ce que disait Ségolène Royal pendant la campagne,
   c'était une forme d'actualisation de Renan : " la Nation ne demande pas
   aux gens d'où ils viennent, mais où ils veulent aller ensemble ". Pour
   nous, la Nation est à la fois une mémoire et un projet communément
   partagé. Il faut partager la mémoire et partager l'avenir.
   Sur la mémoire, si l'on ne la traite pas on ne peut pas traiter
   l'avenir. La transmission de la mémoire est un élément constitutif de
   la Nation. C'est tout le sens que nous donnons à l'histoire, toute
   l'histoire, pas une vision idéaliste de l'Histoire, l'Histoire avec ses
   gloires et ses manquements, ses drames.
   C'est pour cela que nous avons un débat avec la droite. Pour la droite,
   il s'agit de repentance dès que l'on évoque des pages douloureuses de
   l'Histoire (la colonisation, l'esclavage, les guerres de
   décolonisation, sans parler de Vichy ou de la déportation). Pour nous,
   nous ne sommes pas responsables de notre Histoire, nous en sommes les
   héritiers et en même temps, nous devons en donner le message. Il ne
   peut donc, en ce sens, y avoir d'avenir commun s'il n'y a pas
   reconnaissance de l'Histoire dans son ensemble, y compris des mémoires
   blessées, des mémoires flouées . Oui, nous devons reconnaître le
   colonialisme, les guerres, la collaboration, les déportations comme
   étant, hélas, dans notre Histoire et qui comptent encore aujourd'hui.
   Nous devons renouer avec les mémoires blessées, les reconnaître afin de
   permettre la réconciliation.
   Nous n'avons rien à craindre de notre conception de la Nation à
   rappeler les moments tragiques de notre Histoire ; nous n'en serons que
   plus fiers pour rappeler les moments glorieux (le combat de la
   République, l'affaire Dreyfus, la Résistance, la capacité qu'a notre
   peuple à se soulever face au racisme, à l'antisémitisme et au
   fondamentalisme). C'est aussi cela qui nous permet d'être ensemble.
   Mais, ce travail de mémoire qui rejoint ce que disait Renan : " c'est
   un héritage de gloires et de regrets à partager ". Il faut partager les
   regrets pour partager les gloires.
   À cette mémoire doit correspondre un projet républicain. C'est cela le
   projet de la Nation, son avenir. Il est fondé sur un contrat social qui
   unit les citoyens avec des droits, des garanties, des devoirs. C'est
   pour cela que, suite à notre forum et pour lui donner un prolongement,
   ce que nous avons à écrire maintenant, c'est le projet de la
   République, c'est le projet de la Nation. Nous écrirons donc une Charte
   de la citoyenneté du XXIè Siècle : que signifie être Français
   aujourd'hui ? Que signifie être résidant France ?
   Quelle est notre conception de l'Etat
   Fallait-il considérer que l'Etat n'était plus la forme appropriée, que
   c'était l'Europe, la gouvernance mondiale ou les collectivités locales
   qui devaient être notre cadre de référence ?
   Il faut évacuer un malentendu. Il a été dit que les socialistes
   gagnaient toutes les élections locales et territoriales et qu'ils
   perdaient l'élection présidentielle (trois fois). Je ne voudrais pas
   que l'on imagine qu'il y aurait comme une forme de " division du
   travail " politique où on laisserait le gouvernement et la Présidence
   de la République à la droite, au prétexte qu'elle aurait quelques
   compétences -je ne les vois pas-, et que la gauche pourrait apaiser les
   maux de notre société, assurer la solidarité et que les citoyens
   auraient, finalement, trouvé la combinaison : à la droite le pouvoir
   d'Etat, à la gauche le pouvoir territorial. Nous sommes d'accord pour
   accepter tous les suffrages pour les prochaines élections municipales
   et cantonales prochaines. Mais, il me faut vous dire que nous jouerons
   toute la partie et je souhaite que tout ce que nous faisons dans nos
   villes, dans nos départements, dans nos régions, soit au service de
   notre crédibilité nationale.
   Mais, il faut répondre à la question suivante : qui, aujourd'hui, est
   le plus à même de régler les grands sujets de la Nation ?
   L'Etat-Nation est encore aujourd'hui le cadre essentiel, la communauté
   politique fondamentale . Notre conception de la Nation exige un Etat
   présent et respecté. C'est en ce sens que nous avons, là encore, une
   opposition avec la droite. Elle démantèle l'Etat, sauf dans sa fonction
   régalienne ; le marché n'a plus besoin d'un Etat redistributeur, n'a
   plus besoin d'un Etat présent avec ses services publics, n'a plus
   besoin d'un Etat qui organise la prévention, qui promeut l'Education...
   Tout cela peut se faire par le marché ! En revanche, plus le marché
   prendra sa place, plus le besoin d'ordre se fera sentir. Et c'est là
   qu'il peut y avoir un défi considérable. La droite désorganise la
   Nation par le marché, au point de faire appel à un Etat fort pour
   régler le désordre.
   Dès lors que nous savons limiter le marché tout en le reconnaissant et
   que nous affirmons le besoin de services publics et de mécanismes de
   redistribution, c'est l'Etat qui doit assumer cette fonction.
   Trois interrogations existent :
   La première : la décentralisation jusqu'où ? La France est une
   République indivisible, les mots sont encore inscrits dans notre
   Constitution et ils ont perdu leur sens. Nous avons souhaité la
   décentralisation, elle a été dévoyée. Aujourd'hui, selon le département
   où vous vivez, la commune même, vous n'avez plus les mêmes droits
   sociaux, pas les mêmes droits à la solidarité, pas les mêmes droits
   pour les personnes handicapées, pas les mêmes droits pour les personnes
   âgées, pas les mêmes droits pour les Rmistes. Comment peut-on accepter
   cette discrimination territoriale ?
   Autant nous devons considérer la décentralisation comme une autre façon
   de décider au plus près des citoyens, autant nous ne pouvons pas
   accepter qu'il y ait aujourd'hui des règles différentes selon les
   territoires. C'est pour cela que nous faisons deux propositions : il
   faut un ordre social avec des droits fondamentaux qui valent partout
   sur le territoire de la République et que nulle collectivité ne peut
   s'en exonérer ; et il faut spécialiser les collectivités locales,
   clarifier leurs compétences , de façon à ce que l'on sache les limites
   mêmes des compétences qui sont accordées aux différentes collectivités
   locales tout en leur accordant les moyens financiers correspondants.
   La deuxième interrogation : jusqu'où aller dans la diversité culturelle
   ? Quelle place pour les langues régionales ? Quelle place pour la
   reconnaissance des communautés ? Des religions ? Là, nous devons
   apporter des réponses adaptées, mais claires. Pour nous la laïcité est
   ce qui rend possible l'inclusion de tous dans le projet national. La
   laïcité est la réponse, y compris à la question la plus difficile de la
   diversité culturelle et de la présence de plusieurs religions. La
   laïcité permet à la fois la reconnaissance des croyances et leur
   organisation, tout en assurant la séparation entre l'Etat et les
   cultes. Tout en évitant aussi qu'il y ait une atteinte à la liberté
   individuelle lorsqu'une religion ou des familles font porter sur leurs
   enfants des contraintes que la République n'accepte pas. La laïcité
   est, pour nous, la réponse.
   Ensuite, nous devons aller beaucoup plus loin sur les rites
   républicains . Nous nous en étions éloignés. Il est très important que
   ceux qui accèdent à la nationalité française soient accueillis dans la
   République par les élus de la République. C'est aussi important qu'il y
   ait des signes tangibles à la naissance, au moment des unions (mariage,
   pacs) car ce ne sont pas seulement des actes d'état civil, mais aussi
   des actes républicains que nous portons. Les rites républicains ne sont
   pas une vieillerie, ils ne sont pas superflus ; ils sont essentiels si
   nous voulons conserver l'unité indispensable.
   Et est née la notion de République métissée qui n'est pas simplement
   affaire de visages ou de couleur de peau. La République métissée ,
   c'est de prendre la France telle qu'elle est, de la reconnaître telle
   qu'elle est, à travers des individus qui ont justement des identités,
   mais aussi l'appartenance à la République qui dépasse tout. Nous ne
   devons donc pas avoir peur de la diversité, car nous avons la laïcité,
   les rites républicains et les signes ainsi qu'une conception de la
   République. À la condition aussi que la représentation politique soit à
   l'image de la société française. Le Parti socialiste en est encore
   loin, même s'il fait des progrès. Nous aurons plus de personnalités
   venues de la diversité de la société française que nous n'en avons
   jamais eues lors des prochaines élections municipales et nous y
   veillerons jusqu'au bout.
   La troisième interrogation est celle de l'immigration. Nous devons
   accueillir des résidants nouveaux. Nous devons le faire à la fois par
   rapport à la tradition de la ville, mais aussi par rapport aux besoins
   de l'économie française et aussi aux besoins de développement dans un
   certain nombre de pays par des accords négociés. Nous devons le faire
   en maîtrisant les allers et les retours ; c'est le rôle de la
   République, c'est le rôle de l'Etat. Nous devons aussi intégrer les
   citoyens. Nous continuons à dire qu'il faudrait, lors de la prochaine
   réforme de nos institutions, inscrire le droit de vote des étrangers
   aux élections locales ; c'est bien le moment de le faire. Nous devons
   refuser l'idée d'immigration choisie (comment, lesquels) et développer
   l'idée d'une immigration partagée entre pays d'origine et pays
   d'accueil. Et, enfin, nous devons poser comme principe républicain pour
   tout résidant dans la Nation qu'il doit accepter les lois de la
   République, et donc les droits et les devoirs qui en découlent.
   Quelle est notre conception de l'Europe
   Nous avons accepté les transferts de souveraineté depuis 40 ans de la
   France vers l'Europe. L'Europe est-elle devenue pour autant une
   nouvelle Nation. Non. L'Europe n'est pas une Nation ; l'Europe n'est
   pas constituée comme une Nation. Est-ce à dire que l'Europe ne doit pas
   être un espace démocratique ? Bien sûr qu'elle doit l'être. La
   démocratie précède la Nation. Nous devons donc revendiquer le contrôle
   démocratique de l'Europe, mais nous devons éviter aussi la confusion
   des projets et l'ambiguïté des notions.
   Confusion des projets : nous avons bâti une Europe sans qu'il soit
   clairement indiqué quelle était la responsabilité de l'Union, qu'est-ce
   qui relevait de l'Etat-Nation. Si bien que la défausse s'est opérée et
   que l'Etat-Nation renvoie sur l'Europe sa propre responsabilité et
   l'Europe s'exonère aussi des siennes -notamment sur la gestion de
   l'économie.
   Forme d'ambiguïté : nous avons nous-mêmes donné à l'Europe un rôle
   qu'elle ne pouvait pas jouer, surtout avec l'élargissement et
   aujourd'hui avec l'Europe à 27. Nous avions nous, les Français, pensé
   que l'Europe serait une " France en grand ", que finalement en Europe
   il y aurait 250 millions de Français ! C'était une idée de la conquête
   démocratique, mais elle ne pouvait être acceptée par nos partenaires
   qui, eux, ne voyaient pas forcément leur avenir ainsi. Nous avions donc
   une autre conception qui consistait à dire que l'Europe sera notre
   avenir, ne parvenant pas à définir ce qu'est aujourd'hui la Nation.
   Nous pensions que l'Europe prolongerait la Nation. Tel n'est pas le
   cas. Soyons clairs : l'Europe est un cadre politique qui doit être
   organisé ; l'Europe est un espace qui doit être démocratisé ; l'Europe
   est un levier, et notamment dans la bataille contre la mondialisation.
   L'Europe est aussi un continent solidaire, mais l'Europe n'est pas une
   Nation.
   C'est pourquoi il faut revenir, à propos de l'Europe, à cette idée de
   Fédération d'Etats-Nations. On s'était moqué de nous quand Jacques
   Delors avait trouvé la formule. Elle est la bonne. Etat-Nation, parce
   que nous sommes dans ce cadre-là de la volonté politique, mais
   fédération parce que nous devons bâtir un ensemble cohérent qui doit
   devenir démocratique.
   Merci d'abord d'être dans ce processus, merci d'y croire. Beaucoup en
   doutent, beaucoup nous regardent un peu sceptiques (vont-ils y arriver
   les socialistes) avec un sourire narquois (vont-ils pouvoir changer,
   vont-ils pouvoir débattre sans tomber dans les questions de personnes).
   Nous avons été dans le débat sans querelle de sensibilité, parce que
   l'on est meilleur avec les autres que tout seul. C'est bien la
   conception que nous devons donner à la politique. N. Sarkozy ne pourra
   réussir seul -et même avec les autres dans son camp, c'est encore
   difficile. Seul, on ne peut pas changer un pays. Il n'y a pas de femme
   ou d'homme providentiel. Il peut y avoir -et c'est ce que nous
   demandons- un Président qui exerce ses responsabilités. Mais il ne peut
   pas parvenir à entraîner une société s'il n'a pas confiance dans le
   Parlement, dans les citoyens, dans les corps intermédiaires, confiance
   dans les syndicats.
   Le projet que nous devons porter, pour le Parti socialiste, est un
   projet démocratique où le collectif n'étouffe pas les individus et est
   une forme d'épanouissement pour les individus. Nous ne pouvons pas
   vouloir changer la France sans changer nous-mêmes. Faisons au Parti
   socialiste ce que nous voudrions faire pour la France.
   Nous avons ensemble permis d'y voir plus clair sur la Nation , sur le
   projet qu'elle doit porter : le projet de la République, le contrat
   social, l'égalité entre les individus -quelles que soient leur couleur
   de peau, leurs origines, leurs parcours professionnels, leurs genres ;
   c'est le contrat social autour de l'émancipation car c'est cela que
   nous devons donner comme message .
   Nous devons donc être rassemblés pour atteindre cet objectif. Face à
   une droite qui veut diviser, nous nous devons rassembler et mobiliser.
   Nous devons porter des valeurs universelles et pas simplement pour la
   France, mais pour l'Europe et pour le reste du monde. Il faut
   multiplier les coopérations. Notre Nation doit être une nation
   émancipatrice du reste du monde et nous avons un devoir vis-à-vis des
   pays du Sud : pas simplement un devoir de solidarité, d'assistance,
   mais d'exigence pour que ces belles valeurs de liberté, de fraternité
   soient portées bien plus loin que la France.
   Il nous faut démontrer qu'ensemble nous pouvons aimer la France et nous
   pouvons aussi en changer l'avenir ensemble.
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