Par
Marine Deffrennes
- Publié le 13 janvier 2011
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« Faut-il manger les animaux ? », de Jonathan Safran Foer
Il est vert et compte un peu plus de 300 pages dérangeantes : c’est le livre qui vous fera peut-être arrêter la viande. L’essai polémique du romancier américain Jonathan Safran Foer, best-seller en son pays, s’ouvre sur les considérations gastronomiques d’une grand-mère ukrainienne qui a connu la guerre et la persécution nazie : « C’est ma grand-mère qui m’a appris qu’un seul sachet de thé suffit quel que soit le nombre de convives ». Deux cents pages plus loin, les poulets se font ébouillanter vivants dans une cuve polluée d’excréments : « Du fait que la fiente dont sont maculées la peau et les ailes se retrouve dans les bains bouillants, les oiseaux en ressortent infectés d’agents pathogènes qu’ils ont inhalé ou absorbé à travers leur peau (l’eau chaude des bains provoque l’ouverture des pores). » Du poulet à la carotte de sa grand-mère aux 50 milliards de volailles élevées et tuées chaque année dans le monde – soit environ dix fois plus que le nombre d’êtres humains sur terre-, l’enquêteur raconte l’histoire de notre alimentation. Ou comment la politique de la viande pour tous et à moindre coût a transformé l’élevage en une industrie qui met des verrous au moindre hangar pour que personne ne voie...
Faut-il faire souffrir les animaux ?
Voir quoi ? La souffrance animale. Jonathan Safran Foer va mettre le nez là où personne n’a envie d’aller, là où les odeurs, les gestes et les images, même si, « ce ne sont que des animaux », choquent et révoltent. Franck Reese, petit éleveur de volailles attaché aux méthodes traditionnelles a cette phrase étonnante : « je n’ai jamais rencontré personne dans le milieu de l’élevage – qu’il soit directeur, vétérinaire, employé, n’importe quoi- qui doute que les animaux ressentent la douleur. » Percutante aussi, la question posée par C., militante pour la cause animale : « pourquoi le goût, qui est le plus grossier de nos sens, est-il exempté des règles éthiques qui gouvernent nos autres sens ? (…) comment jugerais-tu un artiste qui mutilerait des animaux dans une galerie sous prétexte que c’est visuellement captivant ? » La vraie question s’impose alors au lecteur : est-ce que le fait que des animaux souffrent pour satisfaire mon appétit me dérange ? Suis-je touché par l’agonie du poussin écrasé, du porc stressé, de la poule enfermée dans une cage de la taille d’une feuille A4, de la dinde élevée « en plein air » qui ne peut vivre que 40 jours, génétiquement modifiée pour ne pas pouvoir voler ni se reproduire ? Loin de métamorphoser le carnivore sceptique en ami et défenseur de la vache et de la dinde, la triste litanie du calvaire des animaux que nous mangeons éclaire sur au moins un point crucial : les êtres vivants créés, élevés, et abattus pour notre consommation ne sont plus vraiment des animaux. Ils ne sortent pas, ne se reproduisent pas et beaucoup doivent leur survie de mutants aux antibiotiques dont on les gave.
Maintenant vous savez !
A ce moment le livre opère un virage pour aborder l’homme et sa santé. Un chapitre égrène les virus et pandémies imputables à notre façon d’élever les volailles, un autre alerte sur la pollution des sols et des cours d’eaux, causée par les mares d’excréments de porcs pouvant atteindre plus de 11 000 mètres carrés : difficile de sortir indemne de cette accumulation de preuves accablantes. Devenir végétarien ou décider que la cause animale et écologique ne nous intéresse pas : quelle que soit la réponse choisie, elle ne mettra jamais fin à une industrie qui a déjà converti la Chine et s’installe durablement en Inde. La terrible conclusion de l’essai de Jonathan Safran Foer se cache dans la phrase de Wendell Berry, citée dans le chapitre intitulé « Tranches de paradis/Tas de merde » : « Chaque fois que vous prenez une décision concernant votre alimentation, vous pratiquez l’élevage par procuration. » Le lire c’est savoir, et ça change tout.
« Faut-il manger les animaux ? » de Jonathan Safran Foer, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gilles Berton et Raymond Clarinard, éditions de l’Olivier, 22 €.
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