1er Carnet

mars 1917 - janvier 1918


Dunkerque 11h19
Boulogne 18h Etaples 19h30


A Dunkerque (59) Regroupement d'un régiment en août 1914
(6e Territorial)

9 mars 1917

Ce n'est vraiment pas dommage. Me voilà enfin arrivé à Delle hier soir à 11h. Depuis mardi à 11h19 parti de Dunkerque c'est plutôt long. Enfin on commence maintenant à s'apercevoir que c'est la guerre.
Quelle chance. D'ordinaire quand je rentre de permission j'ai un cafard terrible. Cette fois je me sens très fort. Il est vrai que j'ai de bonnes raisons pour cela.
Quelles vont être maintenant mes préoccupations pendant cette nouvelle période qui me sépare de la prochaine permission. Enfin en vrai poilu employons la formule NPSF (traduction : Ne Pas S'en Faire). Pour le moment je ne suis toujours pas à plaindre. Delle est assez gentil et vaut mieux assurément que Deniécourt ou Ablaincourt.


Delle, Territoire de Belfort (90)
10 mars

Pas trop de traces de cafard. Tant mieux. Je ne croyais pas tenir aussi bien. Je suis honteux de m'être laissé aller les autres fois et surtout le mois dernier. Ah ! Je l'ai bien trouvé le remède ou plutôt il faut que je remercie la personne* qui me l'a donné. Ce qui me fait plaisir, c'est que certaines petites menaces ne seront pas mises à exécution : on ne sera pas fâché après moi.


Téléphoniste

 

Ai repris la tâche habituelle. Il est vrai qu'elle n'est pas bien dure. Nous prenons la faction au central à tour de rôle.
Entre temps nous sommes libres. C'est vraiment intéressant d'être téléphoniste à l'arrière pendant que nous prenons nos ébats paisiblement. Une partie des servants et des conducteurs fait des positions de batterie vers Dannemarie. Le reste des premiers passe tout son temps dans les gardes au parc vus les travaux de batterie et les seconds ne quittent pas un seul instant leurs chevaux et leurs harnachements. Il est vrai que le jour où nous remonterons aux positions ils auront le beau rôle.
Cet après-midi, temps superbe. Nous sommes allés faire du sport dans la prairie au bord de la rivière.
Il vient de m'être donné de voir un spectacle de guerre inaperçu encore. D'ici nous voyons très bien nos "saucisses" survoler le front d'Alsace.
Vers 10 h une bombe a réussi à atteindre l'une d'elles et à y mettre le feu. Elle est descendue aussitôt en flammes et nous avons distingué une sourde explosion. Combien de choses ainsi sont détruites sur cet immense front.

* Sans doute sa future épouse avec qui il entretenait une correspondance quasi quotidienne

15 mars

Depuis longtemps on n'avait plus entendu le bruit du canon. On eût fini par croire que tout allait finir sans que l'impression du front nous revienne.
Aujourd'hui, un rappel à la réalité nous est donné.
Depuis 13 heures le canon tonne sans discontinuer vers la direction de Seppois*. D'ici on entend distinctement des arrivées et des départs. Les deux artilleries donnent donc avec rage.
Nous nous demandons ce qui ce passe là-bas. Les Boches auraient-ils tentés une attaque. Serait-ce au contraire nous qui aurions essayé une avance. Nous le saurons sans doute après-demain par le communiqué. Toujours est-il que ce sont des pièces de très gros calibre qui tirent. Les habitants de Delle avouent n'avoir pas encore entendu pareil bombardement.
Serait-ce le prélude d'un mouvement offensif qui s'étendrait ensuite sur tout le front.
Déjà ces derniers jours les Boches ont bombardé Dannemarie* et les positions de batterie que nos travailleurs sont en train de faire.

*
Seppois et Dannemarie, Haut-Rhin (68)

16 mars

Le mouvement commencé hier après-midi n'a pas persisté.
Aujourd'hui journée splendide par exception. Le calme semble être rétabli dans le secteur. Sans doute était-ce une action locale.
Après tous ces temps de neige et de pluie la rivière a grossi et la prairie est inondée. Les pécheurs, et nombreux étaient les amateurs dans notre troupe, ont bien difficile de se livrer à leur plaisir. De même nous ne pouvons plus aller faire de courses à pied ou de sport de grand air.

C'est curieux tout de même cette région où nous sommes. La prairie est divisée par la ligne des poteaux frontaliers et appartient en partie à la France et en partie à la Suisse. Nous sommes séparés de ce pays par deux lignes de fils de fer distantes de 50 mètres environ. Ironie du sort ! Ici nous sommes dans l'agitation, nous vivons depuis deux ans dans un grand trouble. Pour tout dire nous sommes en guerre et là, à 100 m de nous, se trouve Boncourt le premier village suisse. Là tout le monde vit tranquillement sans avoir devant soi le perpétuel cauchemar. Et pourtant ce sont des hommes comme nous ! Une seule différence existe, ils sont suisses et nous sommes Français. Enfin nous combattons pour obtenir justement cette paix qu'ils possèdent. Ne nous plaignons pas. Quand le but sera atteint, nous n'aurons rien à nous reprocher car nous serons heureux. Pour ma part je connais quelqu'un qui n'aura alors plus rien à envier car…


Vue de Boncourt depuis Delle

Toujours est-il que voilà 6 semaines que nous sommes à Delle. Nous n'avons pas à nous plaindre, notre repos se sera prolongé plus que nul ne pourrait l'être.

Le 19 mars

Vraiment on n'est jamais certain du lendemain dans le métier. Hier, au matin même nous étions bien tranquilles, nous ne songions qu'à permission et autres choses heureuses.
Le réveil n'en a été que plus brusque. A 10h nous recevions de l'HP le message suivant : "Prenez dispositions suivant l'ordre 2034A". Cet ordre nous le connaissons. Il est arrivé il y a quelques temps. Il est relatif au départ en alerte. Il n'y a donc pas à s'illusionner, c'est le départ de Delle sur lequel nous ne comptions pas. En effet, l'ordre transmis aux officiers ne tarde pas à porter ses fruits. Pour 19h toutes les batteries doivent être prêtes sans cependant atteler. La journée est bientôt passée à 7 heures. Tout le monde attend mieux bientôt. On annonce le départ pour 2h30. En effet, les lignes étant relevées on se met en route en pleine nuit.

Le 20 mars

On n'est pas allés bien loin et cela ne valait pas la peine de partir si tôt. Nous sommes cantonnés dans un petit village à 10km de Delle. Sans doute continuerons nous le voyage ce soir. La pluie s'est mise à tomber. Cela ne va pas être amusant de voyager.

Le 21 mars

Comme je le prévoyais nous avons quitté le patelin en alerte hier soir à 11 heures 30. Nous avons voyagé toute la nuit et ce matin à 7 heures Granges-la-ville. Cette fois nous sommes tranquilles jusque demain matin. Le départ est annoncé pour 6 heures.

La neige s'est mise de la partie. Le voyage est de plus en plus pénible. Je me demande où nous allons. Sera-ce sur l'Aisne ou sur l'Oise comme beaucoup le disent et comme le font prévoir les événements qui se déroulent là-bas. Nous sommes dans la région d'Abbenans où nous avons passé tout le mois de Janvier.


Granges la Ville, Haute Saône (70)
Abbenans, Doubs (25)
Le 22 mars

Partis avec bien du mal ce matin de Grange. La neige atteignait 35cm sur les routes. Après une étape pénible, nous sommes arrivés à Abbenans, terme de notre voyage selon les dires de beaucoup. Le pays n'a pas encore logé de soldats depuis la guerre, aussi nous sommes très bien accueillis.

Le 28 mars 1917

Les jours passent et notre séjour à Abbenans se prolonge ma foi ! nous n'avons pas à nous plaindre. Cela vaut mieux que le front.

Nous sommes très bien logés ici. Une grange bien aménagée, du bon foin à volonté. Que faut-il de plus à un poilu pour être content. Pourvu qu'on puisse dormir tranquillement on est toujours bien.

La propriétaire de l'habitation, très gentille, fait tout ce qu'elle peut pour nous être agréable. Elle a mis toute la maison à notre disposition et du matin au soir, l'équipe l'embarrasse d'allées et venues. Pourtant nous lui rendons quelques services. Le temps est très mauvais et très souvent les manœuvres doivent être remises. Alors nous coupons du bois, nous allons aux champs.

Le 6 avril 1917

Hier nous avons appris le départ et ce matin à 7 h nous avons quitté Abbenans. Par l'Isle sur Doubs nous sommes arrivés à Colombiers où nous restons jusque demain. Le temps était magnifique et le voyage a été très intéressant. Je note surtout l'arrivée à l'Isle au sortir de la forêt une vue splendide nous est apparue. Au fond de la vallée le Doubs et toutes les usines. Nous descendons par un labyrinthe et nous arrivons enfin à la ville assez coquette et très active.
Toujours probable : nous prenons secteur en Alsace.

Le 11 avril 1917

Partis le 7 de Colombiers nous sommes arrivés le même jour à Beaucourt après avoir traversé Audincourt. Ces 2 pays sont très actifs grâce aux usines Japy qui occupent tout le territoire.
Nous couchons à Beaucourt et le 8 nous gagnons Boron où était le 3e groupe quand nous étions à Delle.
Le 9 à 6h du soir par un temps affreux (pluie et neige) nous montons relever le 2e groupe du 12 en position à Fulleren nous repassons Ulrich, Dannemarie Altenach et à 10h nous arrivons à Fulleren. Le PC se trouve dans le village même. Dans la cave de la mairie. C'est la position rêvée. Les hauteurs sont à plusieurs kilomètres en avant.
Hier matin nous sommes allés reconnaître la ligne téléphonique à 200m des Boches. Je n'avais pas encore entendu le moindre obus. Au retour ils nous ont envoyés quelques 210 pour répondre à un bombardement de nos 155.
Le soir à 5 h, par téléphone nous recevons ordre de quitter Fulleren et de regagner les échelons qui sont à Vellescot. Nous voyageons toute la nuit et ce matin nous arrivons à Grosne où nous avions cantonné du 3 au 6 février. Nous attendons maintenant de nouveaux ordres. Le bruit court que nous devons embarquer ces jours-ci pour un nouveau secteur.


Beaucourt, Boron, Grosne, Vellescot, Territoire de Belfort (90)
Audincourt, Doubs
(25)
Altenach
, Dannemarie, Fulleren, Ulrich, Haut-Rhin (68)

Le 16 avril 1917

Cela n'a pas manqué. Le 13 à 13h nous avons quitté Grosne et nous sommes allés embarquer à Montreux-Vieux*. Nous avons quitté l'Alsace dans la nuit et rapidement. Le train nous emporte. Nous dépassons Epinal puis Neufchâteau, Bar le Duc, Vitry le François, Sezanne et enfin Esternay où nous arrivons le 14 dans la soirée : aussitôt débarquement du matériel et en route pour Moutil ou nous arrivons vers minuit. Nous en repartons le 15 vers 6h par route. Nous dépassons la Ferté-Gaucher et nous arrivons dans la journée à Bassevelle* bien fatigués après un voyage aussi long. Cela n'empêche pas qu'aussitôt il faut se relier au colonel qui est à 4km de là. Donc : "téléphoniste invraisemblablement !" et en route pour installer la ligne. Le temps qui était beau durant le trajet a changé et la pluie se met de la partie.
Enfin nous voilà un peu tranquilles aujourd'hui. Nous attendons de nouveaux ordres pour rejoindre le front.
La H3DI** est à Montmirail. J'aurais bien voulu retourner Paris le jour où je suivais mes cours en décodeur Berner. D'après certains renseignements le 21e corps formerait la 1ère armée avec le 20e, le 7e, le 9e, et cette armée serait dénommée armée de poursuite.

Si seulement nous pouvions arriver à cet heureux moment de la poursuite des Boches et de la fin de la guerre.

* Montreux-Vieux, Haut-Rhin (68) - Bassevelle, Seine et Marne (77)
** H3DI = 3e Division d'Infanterie

Le 19 avril 1917

Nous avons quitté Bassevelle hier dans la matinée et nous avons fait une nouvelle étape, pas bien longue pourtant vers le front. Nous sommes arrivés à Verdelot* où nous ne resterons pas bien longtemps. Nous sommes pourtant bien installés dans un couvent. Nous avons tout ce qu'il faut. Même quelques lits.

Aujourd'hui nous avons fait une manœuvre avec tout le corps. A l'issue, le général Fayolle qui commande je crois la nouvelle 1ère armée a passé les troupes en revue.

L'action se poursuit très vive au front dans ce secteur. D'ici nous entendons sans discontinuer le canon gronder. J'apprends aujourd'hui que l'offensive générale a été ordonnée et qu'un ordre du jour va être passé aux armées. En voici la teneur : L'heure est venue. Courage ! Confiance !
Il n'est pas bien long mais combien il résume parfaitement tout ce que nous devons posséder pour la victoire.

* Verdelot, Seine et Marne (77)

Le 1er mai 1917

Notre séjour à Verdelot se prolonge et cela d'une façon à laquelle nous ne nous attendions pas. Il y a une huitaine nous avons reçu l'ordre de départ mais les chevaux sont indisponibles et nous avons été mis en quarantaine. L'offensive dont on attendait de brillants résultats est tombée encore cette fois-ci. Ce n'est tout de même pas de chance. En ce moment il n'y a presque plus d'action dans le secteur.
Pourtant tout avait bien été prévu. J'ai eu à ce sujet des détails qui m'ont étonné. Dans le seul secteur de Craonne* à Reims il y avait plus de 170 batteries de crapouillots**.
Les corps attaquant étaient le 1er, le 9e et le 32e pour le plateau de Craonne. J'ai vu ces jours-ci la 2e division qui vient se reformer à l'arrière. Elle comprend le 8e, le 208 et le 110. Ils ont cantonné tout autour de Verdelot. Beaucoup sont des environs de Dunkerque.
Ils sont restés 2 jours en lignes et pendant ce peu de temps ils ont subi des pertes effrayantes. Le 208 a perdu 169 hommes. La division revient avec un déficit net de 5 000 hommes. La perte serait moins douloureuse quoique sévère quand même s'il y avait eu un résultat quelconque. Mais les Français se sont heurtés à une barrière de fer qui n'a pas plié. Après un violent bombardement l'attaque a été déclenchée le 14. La 2e division se trouvait de front devant le plateau de Craonne. La première vague portait atteinte les lignes Boches puis un village. La deuxième vague qui suivait fut séparée de la 1ère car à un moment les mitrailleuses boches non détruites prirent la première vague de tirs. Aucun de celle-ci ne revint. Ce qui ne fut pas tué a été prisonnier. Les renforts arrivant ont souffert aussi sans pouvoir marquer aucune avance. Le 6e chasseur alpin qui vint reprendre l'attaque eut des pertes très sévères sans avoir de résultat heureux.
Depuis le bombardement a redoublé puis s'est tu. Le 27e d'artillerie lui-même a bien souffert. Un groupe de poursuite se trouvait en première ligne. Les chevaux ont été tués ou sont morts subitement. Le régiment en a perdu plus de 900. Je me demande si nous n'allons pas aller remplacer les corps qui sont relevés. C'est bien possible car le 21e corps a toujours participé à toutes les attaques.

Nous sommes allés hier manœuvrer vers Villiers/s/Marne*. Nous avons couché à Saacy* près de Montreuil. Le général Fayolle était de nouveau à la manœuvre.
Le temps est magnifique et c'est un plaisir de sortir maintenant.

* Craonne, Aisne (02) - Villiers sur Marne : aujourd'hui Villiers St Denis (02) - Saacy sur Marne, Seine et Marne (77)
** Crapouillot : Petit mortier

Le 10 mai 1917

Les mouvements de troupes sont nombreux en ce moment. Presque tout le 1er corps est passé à Verdelot et cantonne dans les environs. Le 327 est passé hier, puis le 13e corps a traversé le pays dans la région. Peut-être monte-t-il en lignes. Nous avons de nouveau eu l'ordre de départ aujourd'hui mais nous ne pouvons nous déplacer encore les chevaux étant toujours malades. Il est probable cependant que dimanche ou lundi nous partirons. Nous devons céder la place au 1er corps et d'ailleurs nous sommes dans une situation fausse le reste du régiment étant à 21km d'ici.
Je crois fort que nous nous rendons à Méry/Marne*… à moins que tout le corps ne monte enfin vers le front.
Que de voyages tout de même le régiment a fait depuis 1914. J'ai eu quelques détails à ce sujet. Je crois que tous les points du front ont été visités.
Le 12e a débuté en Alsace à l'offensive d'août 1914. Il est allé jusque Sarrebourg* puis la retraite venue descendit vers le Bonhomme des Vosges et la Marne. En novembre le 21e corps repoussait les attaques sur l'Yser. Le 12 se trouvait vers Poperinghe*. Il attaqua ensuite en mai 1915 en Artois et resta jusque février 1916 à Aix-Noulettes* L'attaque de Verdun fut arrêtée par ces mêmes troupes. Le 12e fut cité à l'ordre après la bataille. De là, les troupes ont pris le secteur plus calme de la butte du mesnil. En septembre 1916 on retrouve le 21e corps dans la Somme. Foucaucourt, Soyécourt*, Deniécourt, Estrée*, le Bois Etoilé, Ablaincourt*, Bovent, sont autant de points où il se distingua.
De Deniécourt où nous étions en dernier et où je fus touché, le corps est parti au repos dans la Haute-Saone, puis dans le Haut-Rhin et dans le Doubs. Après avoir pris position un jour en Alsace nous voilà maintenant en Ile de France… et ce n'est pas fini !
J'attends toujours des nouvelles de la proposition pour Fontainebleau. Je voudrais bien qu'elle aboutisse. Ce n'est pas que j'aie le désir de devenir officier. Loin de moi cette pensée car je sais à quoi m'en tenir sur ce métier. Si je puis passer aspirant j'aurais d'abord une vie plus tranquille pendant le temps que je dois encore passer au régiment. Mais surtout je pourrais avec plus de facilités poursuivre mes études et arriver au but que j'envie. Fontainebleau, c'est pour moi en effet un cours de mathématiques de nouveau ouvert. Car pour mon emploi, la question principale c'est l'étude des sciences mathématiques. Ainsi en travaillant en ce moment je hâterai de plusieurs années mon installation et mon bonheur. C'est que voilà trois années presque perdues pour moi car ce n'est pas le peu d'études que je puis faire qui peut compter.

*
Méry sur Marne (77), Sarrebourg (57), Aix-Noulette, Pas de Calais (62), Soyécourt (80), Estrée Deniecourt (80), Ablaincourt (80), Poperinghe (Belgique)

Le 11 mai 1917

Nous voici de nouveau dans une mauvaise période. Après l'offensive infructueuse du 16 dernier, la confiance qui régnait partout est presque tombée. Il circule dans le pays entier des bruits faux mais qui sont pourtant de plus en plus écoutés. "Il paraît que la guerre durera encore deux ans", et après cela tout le monde se lamente en pensant aux nombreux maux qui vont encore nous assaillir. Deux ans de guerre !! Je ne crois pas cette chose possible.
Bien des bruits de paix ont circulé depuis un temps.
Il est certain que tous les pays alliés ou ennemis ont un absolu désir de paix.
Si on laissait la parole libre à chacun des peuples il est certain que la paix se ferait rapidement et sans idée de conquête d'un côté comme de l'autre. Mais le peuple ne peut parler ou plutôt on lui prête des idées qu'il n'a pas : le peuple veut la victoire. Alors que lui, murmure mais trop bas : c'est la paix sans condition que nous voulons.
Les événements en Russie sont cachés avec soin. Chacun sait cependant que là-bas c'est l'anarchie et que d'un jour à l'autre les troupes mettront bas les armes, reniant les traités signés avec nous.
L'Italie de son côté finira par signer une paix séparée et si nous ne voulons pas être écrasés, il nous faudra signer la paix comme les autres.
Voilà ce que beaucoup pensent et je ne saurais dire s'ils ont tort. Pour ma part j'ai une grande foi dans la victoire et malgré tout j'espère toujours la voir bientôt.
Enfin attendons, des événements proches me donneront peut-être raison.

Le 13 mai 1917

Il fallait s'y attendre. Nous sommes partis pour un nouveau cantonnement pas très éloigné du PC du colonel. Nous sommes arrivés par une journée ensoleillée à Pavant* sur les bords de la Marne. Nous sommes assez bien logés dans une fabrique de boutons. Insensiblement nous nous rapprochons du front. Je crois que bientôt nous y serons car nous devons repartir mercredi ou jeudi. Peut-être à cette date aurai-je le bonheur d'être en permission !

*
Pavant, Aisne (02)

Le 20 mai 1917

Partis le 18 de Pavant nous avons couché à Licy-Clignon* le même jour et hier nous sommes arrivés à Hartennes*.

Nous sommes sous la tente au milieu des bois. Cette fois nous prenons bien la direction du front. Et je ne suis toujours pas parti en permission.

*
Licy-Clignon et Hartennes, Aisne (02)

Le 31 mai 1917

Après avoir couché le 14 à Ciry-Salsogne* nous avons pris position le 29 au delà d'Ostel* et de Vailly/Ain* ou nous devions construire des abris pour les batteries. La première journée a été très calme. Nous avons pu faire assez de travail. Nous avions installé nos tentes, mais à peine y étions nous couchés que vers 22h les Boches ont subitement déclenchés un barrage de lacrymogènes et d'asphyxiants. Nous nous sommes réfugiés dans un trou au dessus duquel les obus ne cessaient de passer. Nous nous trouvions juste dans l'axe de tir et à un moment les obus tombèrent si près qu'il nous fallut battre en retraite. Descendue la côté, nous sommes tombés par hasard dans un abri où nous fumes plus tranquilles. Malgré tout, le tir ne cessait pas. Un obus finit par tomber sur notre cagnia et aussitôt malgré les masques tout le monde fut pris de toux et de commencement d'asphyxie. Vraiment à ce


Une cagna (abri, cabane)

moment personne ne riait. En courant nous sommes partis à l'aventure et pendant un bon moment nous avons erré dans le ravin.

Pourtant un vent assez fort fut notre salut. Nous pumes retirer les masques un moment et respirer à pleins poumons. Ensuite nous avons passé le reste de la nuit dans une cagnia du 110e lourd mais toujours avec le masque. Le lendemain les Boches ont recommencé à plusieurs reprises dans la journée mais nous nous étions éloignés. Grace au sang froid de notre officier qui vraiment s'est démené pour nous dans cette nuit affreuse il n'y a aucune perte à déplorer !

Nous avons travaillé un moment encore et depuis quelques jours nous avons changé de PC**. Nous sommes installés dans une vaste carrière organisée par les Boches. Nous y sommes à peu près en sécurité. Nos lignes sont déjà passées. Ce soir il vient d'y avoir un bombardement de 150 fumigènes sur notre abri. Toutes nos lignes ont été coupées. C'est d'ailleurs le seul incident. Notre observatoire se trouve dans un fond face au Fort de la Malmaison et au Panthéon. Le coin n'est pas des meilleurs. Il y a constamment des marmitages soit sur Folemprise soit sur le ravin de la 1ere Bi.

Notre infanterie relève le 6e corps ce soir. Je crois que nous n'allons pas tarder à attaquer. Voilà ce qu'est devenue l'armée de poursuite dont on parlait tant. Je m'en vais sans doute cette nuit ou demain à l'aube relier notre PC à l'infanterie. Je crois que nous n'aurons pas facile. La ligne doit avoir plus de 6 km.
* Ciry-Salsogne, Ostel, Vailly sur Aisne : Aisne (02)
** PC = Poste de Commandement

Le 6 juin 1917

Décidément le coin où nous campons n'est pas très bon. Le moindre mouvement a pour conséquence immédiate un bombardement violent de nos emplacements. Je suis allé le 1er poser la ligne avec le PC Châlons (1 Bon 149)*. Le secteur était assez calme et nous avons eu facile à dérouler le fil mais au retour les Boches ont bombardé aux alentours de la ferme Hamerey où nous avons un relais au premier BCP**. La ligne a été hachée, elle le sera d'ailleurs constamment car elle passe dans les plus mauvais endroits. Depuis quelques jours les Boches sont très actifs dans le secteur qui se trouve à notre droite. Avant hier je me trouvais à l'observatoire aux fusées (cote 194) quand vers 11h nous avons aperçu plusieurs fusées à trois feux (tir de barrage). Aussitôt le barrage a été déclenché dans la zone et les Boches qui tentaient d'approcher nos lignes ont été repoussés. Après cela ils n'ont pas cessé durant la nuit d'envoyer des obus à gaz dans la zone comprise entre notre PO*** et la 2e Bi. D'ailleurs durant tout le temps de mon séjour au PO il y a eu de l'agitation en conséquence. J'ai eu bien du travail avec les lignes.

Ce matin vers 2h les Boches ont renouvelé leur attaque mais plus fortement. Selon quelques renseignements ils ont pu pénétrer dans la 1ère ligne. Le 24e d'infanterie qui était en réserve dans notre carrière a eu alerte et une partie s'est déployée en tirailleurs autour de nous. A ce moment un avion ennemi volait à quelques centaines de mètres. En très peu de temps les canon furent réglés sur ce rayon. Ce fut un carnage inutile. Les morts et les blessés furent nombreux. Pendant plusieurs heures la carrière reçu des 150 et des 210 auxquels elle résista. Enfin le calme revint. En ce moment nos batteries préparent une contre attaque qui aura lieu sans doute ce soir. Pour moi tout cela ne m'importe plus cas je suis en possession de ma permission et je vais partir pour Soissons tout à l'heure. Pourvu qu'avant cela je n'ai pas la malchance d'être touché.

* 1er bataillon du 149e
** BCP = Bataillon de Chasseurs à Pieds
*** PO = Poste d'Observation

Le 14 juillet 1917

Pendant un bon moment j'ai délaissé ce carnet et pourtant depuis un mois il s'est passé bien des événements.

Cette permission dont je parlais je l'ai obtenue et comme toutes les époques heureuses elle s'est passée bien trop rapidement. Qu'est-ce en effet que 7 jours à passer au milieu de ceux qu'on aime. Vraiment j'étais rentré la dernière fois avec un souvenir charmant des journées passées à Dunkerque. Je relis ces notes que je faisais alors. Oui je l'avais trouvé le remède contre le cafard. Cette charmante personne qui me l'avais déjà donné en mars, m'a permis de ne pas perdre courage en rentrant dans la fournaise. Aussi quelle reconnaissance vient encore s'ajouter à tout ce que je lui dois. Oui j'ai vraiment été heureux pendant ma permission et je ne puis avoir de regrets après un tel bonheur. Il ne peut subsister en moi qu'un souvenir combien délicieux. Certes j'étais bien triste en faisant en sens inverse le trajet de Soissons, mais c'est une tristesse dont je n'ai pas honte car malgré tout je n'ai pas voulu faiblir. Comment l'aurais-je fait d'ailleurs quand je venais de quitter ceux que j'aime le plus et qui m'avaient laissé partir avec courage et résignation.

Je suis parti de Dunkerque le 18, le 20 je rentrais à l'échelon et le lendemain je me retrouvais à la position. Quelques mauvaises nouvelles m'y attendaient. Pendant mon absence il y a eu bien des bombardements. J'ai pu voir les trous des 210 autour de la carrière. C'est effrayant ! Il y a eu malheureusement des morts à déplorer. Dans notre groupe, le sous-lieutenant Franceski de la 3e Bi a été tué ainsi qu'un chasseur qui faisait la liaison avec l'infanterie au PC du colonel. Le capitaine Tastet est blessé avec le sous officier téléphoniste. Aux 2e et 3e groupes les pertes sont assez grandes. Les munitions de la 3e Bi ont sauté à plusieurs reprises. Dans les régiments voisins le désordre est le même.

La route d'Ostel à Vailly est maintenant battue plus que jamais et la source qui est au pied de notre carrière est presque inabordable. Vrai ! Tout cela n'était pas fait pour m'encourager.

Pendant plusieurs jours nous avons travaillé à nos lignes. Le 25 je suis allé poser une ligne à découvert du PC à l'ID* qui se trouve à Jouy. Nous avons eu la chance de ne pas être trop bombardés. Et pourtant combien d'obus les Boches déversent sur cette région surtout autour des fermes de Folemprise, de Rouge-Maison et vers notre nouveau PO. Des troupes du 359 qui étaient en

réserve vers ce PO ont du quitter en hate le boyau qu'elles occupaient et qui a été retourné complètement par les Boches. Le 24 à 7h ils ont recommencé leur bombardement par obus à gaz. Toute la nuit ils ont voulu attaquer mais malgré les gaz nos batteries les ont empêchés d'aborder nos tranchées. Le bombardement par gaz a cessé à 5h du matin. Le même jour j'ai été évacué à l'échelon. Mon bras s'était en effet enflé tout à coup et il m'était impossible de m'en servir. Je suis resté plusieurs jours à l'échelon où le mal s'est enfin déclaré. Le 28 le major m'a évacué sur Soissons pour phlegmon** du coude droit. Le même jour, je partais pour Verzy*** d'où le 29 on m'embarquait dans le TSSP. Je suis arrivé à la Courneuve-Aubervilliers près de Paris où l'on m'a placé au dépôt des éclopés dénommé des tilleuls (1P23)


Nuage de gaz asphyxiants sur le front

Energiquement soigné, mon bras n'a pas tardé d'aller mieux et maintenant je suis tout à fait guéri. Je devrais être reparti au régiment mais j'ai trouvé un petit emploi qui me permettra de rester 35 jours. C'est la durée maximum de séjour dans les dépots d'éclopés. Je suis occupé au dispensaire où j'aide la sœur dans ses pansements. Je suis très bien ici et je voudrais bien y finir la guerre.


Soldats au dépôt - En bas à gauche : Jean, le frère de Pierre Hamès

Le dépôt n'est pourtant pas très agréable, la discipline y est très sévère. Le capitaine est dur et ne pardonne aucun énervement. Aussi n'est-il pas aimé des fortes têtes. Pour empêcher les éclopés de sortir en ville, il y a autour des bâtiments une double rangée de grillage et de fil de fer barbelé. Cela ne suffisait pas sans doute car il y a aussi 6 sentinelles qui gardent toutes les issues.

La chose la plus agréable ici c'est la nourriture. Tout le monde le reconnaît. Nous sommes nourris mieux que dans aucun régiment.

Aujourd'hui pour la fête nous avons eu des repas copieux. A midi : potage - hors d'œuvre : jambon pommes sautées et bœuf haricots - salade - confiture gâteaux - vin et champagne, cigare. Ce soir nous venons d'avoir : potage - haricots mouton - salade, prunes, pêches et demi litre de vin.

Hier soir des artistes de l'Odéon et de la porte St-Martin sont venus donner une petite soirée. Cela vaut mieux tout de même que le régiment.

Qui sait pendant ce temps ce que sont en train de faire les carnages. Peut-être selon leurs habitudes les Boches tentent-ils des attaques.
Vraiment le secteur n'est pas bon.
Depuis que je suis arrivé le communiqué en a parlé à plusieurs reprises et je me demande si le pauvre régiment n'a pas encore souffert.
Peut-être seront-ils bientôt relevés. Il va y avoir deux mois en effet qu'ils sont en position.

* ID = Infanterie Divisionnaire
** Phlegmon : Inflammation pouvant mener à un abcès
*** Verzy, Marne (51)

Le 22 juillet 1917

Il est deux dates dont je me souviendrai car je puis dire que j'ai été joyeux. Elles n'ont aucun rapport avec la guerre cependant. Le 17 est un jour de délivrance, un jour où j'ai pu enfin parler, où mon cœur s'est ouvert comme je le souhaitais depuis longtemps. A dater de ce jour les tristesses, les moments de découragement disparaîtront car la barrière qui existait va tomber. Je parle de façon énigmatique mais je serai compris quand même car le 17 aura été un jour de bonheur pour deux personnes et le 22, aujourd'hui, est la confirmation de toutes les bonnes nouvelles du 17. Oui la tristesse, les doutes, les ennuis, la timidité, ce sentiment stupide, qui m'ont retenu depuis longtemps disparaîtront. Je serai tel que je dois être, je serai moi-même.

Je l'ai promis et je saurais tenir cette promesse sacrée d'où dépend le bonheur de ces deux personnes. Voilà si longtemps que je souhaitais voir ce jour et je n'osais le provoquer. Ah ! Si j'étais à Dunkerque en ce moment ! quel serait mon bonheur.

Je voudrais bien savoir ce qui va se passer dans la région du Nord. Déjà durant ma permission les déplacement de troupes étaient nombreux. Les Anglais relevaient nos troupes jusque la mer. La division gauloise, déjà célèbre, est venue dans la région de Dunkerque. Le 20e et le 3e corps les y ont suivi.

Depuis, les Boches ont attaqué et avancé dans le secteur des dunes. Ces jours-ci l'artillerie anglaise martèle le front Boche. De Dunkerque je reçois des nouvelles me faisant prévoir un mouvement prochain. Aura-t'il lieu et réussira-t-il, je me le demande. Je voudrais tant qu'il y ai du changement. Dans le secteur de Craonne* et de la Royère, la lutte est toujours vive, le communiqué annonce chaque jour des attaques boches. Je me demande ce qu'est devenu notre régiment. Que de pertes il y a peut-être à cette heure. Les batteries étaient toutes si bien repérées. Et les compagnons téléphonistes qui prennent la tranchée ou l'observatoire ne doivent pas être heureux.

Pendant ce temps, je jouis du mieux possible des quelques jours qu'il me reste encore à passer à l'arrière.

*
Craonne, Aisne (02)

Le 28 juillet

Eh ! bien vrai, ils en ont du toupet les Boches. Nous dormions tranquillement cette nuit quand vers 11 heures nous avons été réveillés en sursaut par une explosion. Aussitôt levés nous sortimes. Une quantité de projecteurs fouillaient le ciel tandis que plusieurs avions survolaient le pays. A de courts intervalles plusieurs bombes tombèrent ici à la Courneuve, assez près du dépôt. Vraiment ce n'était pas très rassurant, mais quelques instants plus tard les explosions se firent entendre mais beaucoup plus éloignées, sans doute aux environs de la Villette.

Puis on n'entendait plus rien. Il y avait à ce moment plus de 160 de nos avions en l'air. Le ou les boches ont du filer rapidement pour éviter la descente.

Malgré le succès ponctuel de leur entreprise, il est un fait acquis, c'est que Paris est bien gardé. Nous avons pu nous en rendre compte. Les aviateurs ont fait tout leur devoir.

Il y a eu très peu de dégâts et seulement quelques blessés. C'est heureux.

Le 29 juillet

Cette nuit nouvelle alerte, mais sans conséquence. Sans doute le Boche n'a-t-il pu arriver jusque Paris : tant mieux.

Reçu nouvelles parents de Dunkerque. Les anglais martèlent sans relâche le front des Flandres depuis un moment. Quand l'attaque va-t-elle se déclencher.

Le 9 août 1917

J'ai quitté le D.E.C.* pour rejoindre au matin mon régiment. Je suis arrivé à la position le 7 et la première nouvelle apprise a été assez mauvaise. Quelques jours après mon évacuation l'ordre est arrivé de me diriger sur l'Ecole de Fontainebleau. Mon départ est donc raté, tout au moins cette fois ci.

J'ai retrouvé le secteur beaucoup plus calme qu'il ne l'était il y a un mois. Tout de même pendant mon absence il a du y avoir de durs moments car le secteur est tout retourné.

Je suis aujourd'hui au PO qui est très bien installé et nous venons de subir un bombardement assez fort. Maintenant tout est redevenu calme. Je n'ai plus qu'à recourir par les boyaux réparer mes lignes qui ont été coupées.

*
Dépot des Eclopés de la Courneuve ?

Le 10 août 1917

Heureusement que je disais que le secteur est calme.
Depuis ce matin à 4h Fritz bombarde tout le secteur. Il a cherché à attaque de Panthéon à la ravine de Chevregny* mais a échoué selon l'habitude. Pour nous, le résultat a été le même : depuis 5h jusque 13h j'ai couru sur la ligne BK qui passe dans la région de Rouge-maison, l'un des plus mauvais coins. J'ai été accueilli par un violent bombardement.

Enfin la ligne a tout de même marché jusque ce soir ou après un nouveau bombardement il a fallu retourner réparer. Cette fois cela a été plus facile et en peu de temps, BK et les 2 lignes du PO ont remarché.

Ce matin 65 prisonniers sont passés à la carrière arrivant des lignes où ils ont été pris cette nuit.

*
Chevregny, Aisne (02)

Le 19 août

Pas beaucoup de changements dans la situation. Les journées se succèdent avec des alternatives de calme et d'attaques.

Nous avons changé de secteur depuis plusieurs jours. Nous tirons maintenant plus à droite c'est à dire sur les Bovettes et le Panthéon. Il y aura sans doute attaque d'ici quelques jours. Depuis un moment il se fait de grands préparatifs.

Depuis 2 jours c'est le calme à peu près plat. Nous sommes donc un peu tranquilles. Cela n'empêche pas que nous courons sur les lignes quand même quand elles ne sont pas abîmées par les obus se sont les piétons qui les coupent.

L'aviation ennemie est très active en ce moment. Les avions ne cessent de survoler nos lignes à de faibles altitudes.

En 2 jours, ils ont mis en feu 5 de nos saucisses. Je me demande si on en fait autant chez eux.

La 66e DI bleue (7e groupe CA) doit quitter le secteur ces jours-ci. Les compagnies qui sont en réserve dans la carrière Rochefort (PC Rochette) vont au repos aux environs de Paris. Ce sera peut-être bientôt notre tour aussi.

22 août 1917

Il y a quelques jours, les Boches se sont acharnés sur notre secteur. Une matinée, ils ont bombardé le PO qu'ils avaient sans doute repéré. Toutes les lignes étaient coupées. Je suis parti de Rochefort avec un autre téléphoniste. Nous avons pu faire les réparations sur une partie de la ligne, mais aux environs du PO impossible de passer, le barrage était trop intense. Nous sommes restés plus d'une heure dans le boyau à 50 m du PO.

Les coups tombaient de tous côtés et les éclats venaient tomber près de nous. Peu à peu les Boches transportaient leurs tirs sur Rouge-Maison, alors rapidement nous avons couru jusqu'au PO mais quel spectacle. La ligne était hachée tout le long, le boyau était retourné. Plusieurs obus étaient tombés sur la sape. Heureusement qu'elle est très solide.

Ce sont de rares incidents. Le secteur est très calme.

Le 27 août 1917

Nous avons quitté la position le 24 au soir et sommes descendu à l'échelon. La relève vient enfin d'arriver en effet. C'est le 32e qui nous remplace avec une division marocaine. La 13e DI était déjà relevée depuis 2 jours. Le 25 dans la nuit nous avons quitté Chassemy* et hier nous sommes arrivés à Dommiers* à 12km de Soissons. Nous y resterons quelques jours en attendant le 3e groupe qui n'est pas encore relevé et ensuite nous irons plus loin. Le repos sera sans doute de très courte durée. Peut-être remonterons-nous dans le même secteur. Je vais enfin partir en permission ces jours-ci et c'est là le plus intéressant.

Dans la journée du 25 le 149 a fait un coup de mains. Une section de la 3e Bi tirait à 200 m des lignes. Le coup a réussi. 1 prisonnier a été ramené. Les Boches n'ayant déclenché leur barrage qu'au bout de 7 minutes il n'y a eu aucune perte chez nous. La section d'artillerie vient d'être citée à l'ordre du jour.

*
Chassemy et Dommiers, Aisne (02)

Le 12 septembre 1917

Parti en permission le 30, je suis rentré hier à la batterie qui est maintenant à Chaudun*. Les servants sont à Jouy en train de faire des positions de batterie.

Nous allons sans doute remonter dans le secteur ces jours-ci.

Cette fois, j'ai eu une permission assez mouvementée. Les Boches sont venus à plusieurs reprises jeter des bombes sur la ville et ont fait pas mal de victimes et de dégâts. Malgré tout j'ai passé 11 jours heureux. C'est dommage qu'ils soient déjà finis. Il me faudra attendre maintenant de nouveau 4 mois.

*
Chaudun, Aisne (02)

20 septembre 1917

Je suis monté aux positions le 15 dans la nuit et depuis nous travaillons aux abris. Les batteries seront installées le long de la route de Celles-Sancy*, au carrefour de Volvreux et de Chantereine.

Le PC sera installé de l'autre côté de la route dans un bois à 300m de la ferme Vastiboule où se trouve le central de l'armée.

Il va sûrement y avoir attaque au commencement d'octobre. Les préparatifs se font de tous côtés. Il y a déjà quantités de batteries qui ont pris position et leur nombre augmente sans cesse.

Les premiers jours de mon arrivée tout était calme dans le secteur mais maintenant l'activité croît. Les pièces lourdes tirent à chaque instant et commencent aussi la préparation d'attaque. Les Boches de leur côté ont du amener de l'artillerie aussi car maintenant ils nous bombardent. Ces jours-ci, ils s'en prennent particulièrement au 222 qui est derrière nous, au 62e, aux lourds et au PC du colonel qui sont sur la côte vers Chantereine au Decauville** qui longe la route de Sancy, au 39e qui est plus en avant vers Celles. Notre coin est le seul qui n'ai encore rien eu.

Nous avons installé une ligne avec PC Cable (PC Colonel) et une autre avec le PO qui se trouve en avant de Jouy vers PC Caen (ID*** 43). Ces 2 lignes trouveront sûrement de l'ouvrage les jours d'attaque car elles passent dans de mauvais endroits.

*
Celles et Sancy, Aisne (02)
** Autorail Decauville
*** ID = Infanterie Divisionnaire

Le 27 septembre 1917

Enfin vais-je avoir tout de même une meilleure situation. Tout porte à le croire jusqu'ici. Pourvu que la désillusion ne survienne pas.
Je suis désigné en effet depuis longtemps pour partir à Fontainebleau. Le jour du départ est enfin venu. Je prends le train demain matin à Soissons et j'arriverais dans la journée à Paris.

J'ai été équipé complètement et depuis ce matin des échelons, je suis allé à PC Cable me présenter au colonel.

L'examen aura lieu d'ici une huitaine de jours. Je voudrai bien le voir passé car j'ai peur de ne pas réussir. Ce serait vraiment trop triste s'il me fallait revenir au régiment et reprendre le métier de téléphoniste.

Il faut absolument que je fasse tout ce que je puis pour arriver. Espérons que la chance qui jusqu'ici m'a toujours suivi ne m'abandonnera pas. Si je réussis l'examen, je suivrais les cours de l'Ecole pendant trois mois et après un nouveau concours, je sortirais aspirant.

Le 7 octobre

Je suis arrivé à Fontainebleau le 30 dans la matinée et aussitôt je me suis fait inscrire à l'Ecole. Les cours ont commencé le lendemain. Toute la semaine nous avons fait divers travaux très intéressants. Pourtant nous n'avons pu y apporter toute notre attention car il a fallu faire beaucoup de mathématiques. Nous passons l'examen demain matin et toute la semaine nous nous y sommes préparés. Je ne suis pas fâché de voir cet examen arriver. Pourvu que je réussisse. Je pourrais alors concentrer tous mes efforts sur l'instruction nécessaire pour remplir mes futures fonctions.

Les cours sont très intéressants. J'apprends enfin tous les détails qui étaient restés sans explications lors de mon passage au dépôt. Nous avons un matériel tel qu'il nous est aisé de travailler. L'étude du 79 est particulièrement captivante. Nous en faisons 1 heure au moins chaque jour et dans un moment ce sera encore élevé. Ce qui me fait plaisir c'est que je constate que j'ai fait des progrès à cheval. Au dépôt je n'ai jamais pu faire de trot assis sans perdre l'équilibre ou sans prendre une pose impossible à décrire. Maintenant je tiens mieux et si je n'ai pas l'élégance d'une cavalier accompli, j'arrive du moins à me tenir à peu près comme il faut. Cette constatation a eu un effet heureux pour moi. C'est que l'équitation me plait maintenant alors que je l'avais prise en horreur. Je voudrais en faire d'avantage qu'on en fait.

Nous sommes allés hier après-midi faire du service en campagne en auto. Nous avons traversé la forêt de Fontainebleau et sommes allés faire de la topographie au delà de Moret près de l'Aqueduc. Cette semaine nous devons avoir une séance semblable mais à bicyclette. C'est donc très agréable de travailler dans ces conditions. Dire que si je réussis l'examen je mènerais cette vie pendant 4 mois. C'est autrement agréable que d'installer des lignes téléphoniques.

Le 11 octobre 1917

Enfin me voilà libéré d'un grand poids. La liste des candidats devant passer le repêchage vient d'être donnée. Je n'y figure pas donc me voilà tranquille au sujet de l'examen. Je vais pouvoir poursuivre mes cours durant 4 mois et je puis avoir l'espoir de passer officier, ce qu'il faut à tout prix pour que je puisse réaliser mes projets. En attendant ceux-ci semblent prendre bonne tournure. Je voudrais connaître la réponse à certaine lettre que je viens d'expédier. Dire que peut-être d'ici quelques jours je connaîtrais un des plus beaux jours de ma vie, du moins le plus beau jusqu'ici. Aussi je suis bien impatient d'avoir cette lettre que j'attends.

Nous continuons rapidement nos cours et je m'y intéresse davantage tous les jours. C'est dommage que nous ayons si peu de temps pour tout apprendre. Il y a tant de choses qu'il serait utile de connaître en détail.

Le 22 octobre

Les jours passent et m'apportent toujours plus de joies. Samedi je recevais la lettre que j'attendais tant. Elle ne m'annonce pas tout à fait ce que j'aurais désiré, il y a eu en effet un léger retard, mais tout de même, elle me permet d'avoir toute confiance dans l'avenir car ce qui ne s'est pas réalisé tout de suite le sera bientôt, peut-être à la fin de la semaine.

Je suis allé passer la journée d'hier à Paris. Je n'ai pas eu le temps de m'ennuyer. Jamais je crois je n'ai éprouvé pareille joie. Et dire que pendant 4 mois il en sera de même. Comment n'aurais-je pas beaucoup de courage et d'espoir après cela.

Nous avons un programme de plus en plus chargé. Le travail ne nous manque. La semaine dernière nous avons terminé les cours de dispersion et d'effets du tir. Cette semaine nous commençons ceux de fortification et de balistique.

En dehors de cela, l'instruction sur le tir nous occupe beaucoup. C'est en effet pour nous après les cibles à feu ce qu'il y a de plus important. Nous sommes allés aujourd'hui au delà d'Episy* chercher des emplacements de batteries et d'observatoires. Le service en campagne devient ainsi plus intéressant. Demain nous allons au polygone pour une séance pratique de topographie. A la fin de la semaine nous aurons la première composition. Elle portera sur l'instruction militaire.

J'ai eu indirectement des nouvelles de mon régiment. Les pauvres n'ont pas le beau rôle là-bas où je les ai laissés. La lutte d'artillerie est très vive dans le secteur. Il y a quelques jours, les Boches ont bombardé les échelons qui se trouvaient derrière Sermoize**. Il y a eu paraît-il 4 ordonnances et plusieurs maréchaux tués dans mon groupe.

* Episy, Seine et Marne (77)
** Sermoize = Sermoise, Aisne (02)

Le 5 janvier 1918

Depuis trois mois je n'ai pas touché à mes notes. C'est que si les jours se sont écoulés bien rares ont été nos instants de loisirs. Depuis huit jours nous avons terminé toutes nos compositions et maintenant nous attendons les résultats. La date de sortie est fixée jusqu'ici au 24. Je suis presque certain de ne pas retourner au 12e. Nous avons pu intercepter quelques renseignements.

Il est de coutume ici, dans chaque nouvelle promotion, d'aller au moment de la sortie fouiller dans le bureau du capitaine pour avoir toutes les notes. L'officier n'est d'ailleurs pas sans le savoir : mais il ferme les yeux avec complaisance. Cela n'a pas manqué de se produire dans notre groupe. Il y a de quoi s'amuser le soir à voir les ombres circuler autour du bureau, les lampes de poche s'allumer et tout le monde fouiller dans les tiroirs.

J'ai ainsi appris que j'avais la moyenne dans les compositions corrigées jusqu'ici.

C'est dommage que j'aie raté un jour une école à feu. Cela me vaudra 1 000 à 1 500 points de moins et mon classement s'en ressentira sûrement. Enfin un résultat est acquis : je ne serais plus téléphoniste.

Ce qui me fait davantage de plaisir, c'est de pouvoir désormais envisager l'avenir.

Dans un mois j'aurais rejoint le front comme aspirant. J'ignore toujours ce que sera mon affectation, sera-ce l'artillerie de campagne, l'artillerie de tranchée, d'assaut ou l'artillerie lourde ? Quel que soit l'endroit je serais plus heureux qu'autrefois. Certes je sais quelles lourdes responsabilités j'aurais à assumer et je suis prêt à faire tout mon devoir et à me montrer à hauteur de ma tâche. Mais ce à quoi je pense depuis longtemps, ce que j'ai déjà exprimé ici, c'est que je vais pouvoir travailler à ma situation. Cette chose me fait particulièrement plaisir.

Depuis le mois d'octobre j'ai eu tant de raisons d'espérer. Tout ce que je souhaitais s'est réalisé.

Je suis maintenant très heureux puisque je puis voir librement celle qui est ma vie.

19 janvier 1918

Etre aimé de ce qu'on aime est le premier des biens. Vivre avec ceux qu'on aime c'est plus que vivre. Chez la femme, le cœur parle plus souvent que l'esprit ; chez l'homme c'est le contraire.

On n'aime bien qu'une seule fois dans sa vie (d'amour s'entend).

Un bon mari est pour une femme vertueuse ce qu'est le soleil pour la terre.

Une bonne femme est pour un mari vertueux une providence.

Aimer beaucoup c'est jouir et souffrir tout ensemble.

Deux époux vertueux que l'amour et l'amitié unissent sont l'image ici-bas d'une félicité parfaite.

Ceux qui se laissent aimer sans aimer ne sont pas longtemps aimés ; l'amour ne vit que de réciprocité.

Le seul vrai bien pour la femme serait d'être heureuse épouse et heureuse mère ; mais combien peu jouissent de ce privilège. Les tristes ??? ne sont bien souvent qu'une déception cruelle. Que de gens se plaignent de n'être pas aimés alors qu'ils ne font rien pour l'être ; l'indifférence engendre l'indifférence.

Le 29 janvier 1918

Sorti le 9e de la série sur 140 j'ai pu choisir encore mon arme et j'ai obtenu comme je voulais une place dans l'A.T.* Ce n'est peut-être pas

*
AT = Artillerie de Tranchée

 

Ce carnet se termine par cette phrase inachevée. Le suivant commence au 17 février 1918.

 

Carnet n°1

9 mars 1917
29 janvier 1918

Carnet n° 2

17 février 1918
31 décembre 1918

Carnet n° 3

1er janvier 1919
12 septembre 1919
Et pendant ce temps, Jeannette...

 

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