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Tu es occupé

vendredi 19 décembre 2003 par Anne Brunswic
 

Tu crains que tes garçons, en rentrant de l’école, ne s’approchent des soldats pour leur jeter des pierres, tu trembles qu’ils soient blessés, mutilés, tués simplement parce qu’ils se trouvaient dans les parages. 520 gamins sont déjà morts ainsi au cours des trois dernières années. La vie de tes fils t’occupe.

Tu crains surtout pour ton aîné, celui qui s’est marié l’an dernier ; de toi, il tient sa silhouette massive d’ours de la steppe, de son père ses yeux noirs aigus ; pourvu que les soldats ne prennent pas peur en croisant son regard. L’angoisse t’occupe.

Tu regardes tes enfants grandir avec inquiétude car tu ne pourras pas payer à tous les études, il te faudra choisir celui qui ira à l’université et celui qui restera à la maison ou se mariera de bonne heure ; mais qui sait si celui-là ou celle-là ne choisira pas le suicide pour se sentir bon à quelque chose. L’avenir de tes enfants t’occupe.

Tu ne peux rejoindre ton épouse et tes petits de l’autre côté de la ligne qu’en empruntant un long sentier qui conduit au fond d’un jardin à un mur caché que tu enjambes dans le noir ; une nuit, un tireur en embuscade t’attendra là et ce sera la fin de ton roman. Ce soir, tu n’iras pas. La solitude t’occupe.

Tu n’avais pas vu tes vieux parents dans la ville de Gaza, à une heure de route d’ici, depuis trois ans. Tu t’es fait violence pour aller demander un laisser passer à l’occupant, tu es retournée quatre fois au poste de police et tu as fait la queue quatre longues journées, tu as expliqué quatre fois ton histoire aux administrateurs militaires qui sont aussi des colons, ils t’ont finalement délivré un permis de trois jours, dont un entier a été consacré au voyage aller-retour. Pour finir, tu as vu tes parents deux jours en trois ans ; la vérité c’est qu’il est plus facile pour tes cousins de Toronto et de Chicago de venir les voir que pour toi qui vis dans la ville voisine. Le sort de tes parents t’occupe.

Pour aller aux obsèques de ta mère à Jérusalem, tu n’as pas eu d’autre choix que de te faire délivrer un certificat médical et de te faire transporter de l’autre côté de la ligne de démarcation en ambulance. Pourtant, Jérusalem, c’est ta ville, tu y es née, tu en connais chaque pierre. Mais les autorités ont décidé, pendant que tu suivais tes études à Paris, que tu avais perdu à jamais le droit d’y mettre les pieds. Les larmes t’occupent.

Tu empruntes chaque jour les routes réservés aux indigènes, ici des blocs de pierre posés par l’occupant obligent à ralentir et rouler sur le bas-côté, là les obus ont creusé des nids de poule jamais comblés, les canalisations déversent des flots boueux, les ordures s’entassent sur les côtés ; l’entretien de tes routes dépend du mauvais vouloir des autorités ; souvent elles trouvent plus commode de les fermer et de t’interdire tout déplacement même au village d’à côté. L’humiliation t’occupe.

Tu lèves les yeux et tu vois au sommet des collines des lotissements flambant neufs protégés par des radars, des lignes de barbelés électrifiées, des chicanes et des portails électroniques ; leurs habitants empruntent les routes principales de ton pays, des routes admirablement entretenues, éclairées, dotées de panneaux de signalisation en trois langues. Ces routes sont protégées par des barrages militaires que tu ne peux franchir que lorsque les citoyens des lotissements le veulent bien puisque ce sont eux les maîtres de ton pays. Tu t’efforces de ne pas croiser le regard des soldats, de n’offrir aucune prise à leur suspicion, de n’être rien qu’un anonyme couleur de muraille dans la foule des indigènes. La colère t’occupe.

Les maîtres ne font pas un pas dans ton pays sans leur arme automatique à portée de main mais toi, ne t’avise pas d’avoir un couteau sur toi sinon tu rejoindras tes frères en prison. La révolte t’occupe.

Chaque objet manufacturé que tu consommes a été fabriqué ou importé par tes maîtres qui prélèvent au passage leur dîme. Quand tu entres dans un magasin, tu remplis leurs poches. La honte t’occupe.

Ta ville ne produit plus que pour la consommation locale, car pour transporter le moindre chargement jusqu’au district d’à côté, il faut obtenir tant de permissions et franchir tant de barrages militaires que les camions y ont renoncé. La fromagerie d’à côté qui employait 70 personnes et livrait dans toute la contrée n’a plus que 17 salariés. La plupart des entreprises tournent au ralenti ou ferment leurs portes. Le chômage galope. La pauvreté t’occupe.

Pour assurer leur tranquillité, les maîtres ont coupé ton oliveraie en deux et ouvert en son milieu une route à deux voies bordée par une double rangée de fils de fer barbelés haute de deux mètres. Leurs bulldozers ont arraché 65 arbres que ton grand-père avait plantés et les ont laissés sur le terrain. Tu les as débités l’un après l’autre pour en faire du bois de chauffage. Il t’a fallu demander ainsi qu’à tous les membres de ta famille un permis pour continuer à demeurer à la ferme, un autre permis pour franchir la barrière électrifiée afin d’accéder à l’autre moitié de ton oliveraie et à ton village. Les soldats te permettent à certaines heures de passer, mais seulement à pied. Ta femme, elle, n’a pas le droit de passer de l’autre côté, ni d’aller dans l’oliveraie avec toi, ni d’accompagner les enfants au village. Tu portes donc sur ton dos chaque sac d’olives après la récolte. L’autre jour, les soldats ont aperçu ton tracteur un peu trop près de la clôture, ils t’ont infligé une amende équivalente à dix sacs d’olives. Depuis la construction de la " clôture ", chaque minute de ta vie est occupée.

Ton père souffre du cœur mais il n’existe aucun service de cardiologie chez les indigènes. Les maîtres, en revanche, ont accès à tous les soins dans leurs hôpitaux. Vas-tu solliciter auprès de l’administration militaire une permission spéciale pour le faire soigner de l’autre côté ? Elle te sera sûrement refusée car l’un de tes cousins est en prison. Les maîtres ont d’excellents médecins mais ils ne soignent pas les familles de terroristes. La maladie t’occupe.

Tu t’es réveillée ce matin avec une crampe horrible dans la mâchoire : cette nuit, tu as encore serré les dents trop fort dans ton sommeil. La douleur t’occupe.



Du même auteur : Anne Brunswic
  • Journaliste et écrivain, Anne Brunswic (née en 1951) s’est installée à Ramallah à la fin du mois de septembre pour conduire un projet d’écriture. Sans préjugé, assumant sa propre position de femme, juive, laïque, intellectuelle, de gauche, elle est venue rencontrer les Palestiniens. Avec l’espoir de mieux comprendre leur regard sur le monde, leur expérience de la vie, leurs espoirs, leurs attentes et leurs contradictions. De ce voyage elle a tiré Bienvenue en Palestine/Chroniques d’une saison à Ramallah (éditions Actes Sud), qui a reçu en 2004 le prix RFI Témoin du Monde.
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