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Le barrage, le rabbin et la chèvre

mis en ligne le mercredi 27 août 2003
par Amira Hass

extraits d’un long reportage d’Amira Hass sur la levée du barrage de Surda, "devenu, comme bien d’autres, un symbole de l’intifada".

article en anglais sur le site d’Haaretz

(Trad : Tal Aronzon pour La Paix Maintenant)

Sous ce titre, Amira Hass publiait dimanche dernier dans Ha’aretz un long reportage sur la levee du barrage de Surda, "devenu, comme bien d’autres, un symbole de l’intifada". Ne resistant pas au plaisir de vous en livrer la chute, nous avons ici traduit de larges extraits de cet article, dont nous tenons la version anglaise a la disposition de ceux qui souhaiteraient en lire l’integralite.


Dimanche 27 juillet, 10h du matin - Le bulldozer n° 911985 ecarte deux blocs de ciment du centre de la route de Surda, au nord de Ramallah, et les met sur une etroite route militaire, interdite aux Palestiniens. Il fait alors demi-tour pour prendre deux autres blocs, qu’il deplace en direction de la base de Beit El, a l’est de Ramallah.

Face a l’engin, un soldat guide ses marches arriere entre les jeeps militaires, celle de l’Administration civile et les premieres voitures palestiniennes, qui saluent la reouverture de la route au trafic de longs coups de klaxon et du sourire des passagers.

Quinze minutes plus tot, le bulldozer avait ramasse les monceaux de terre accumules sur la route et les avait jetes sur le bas-cote. Une douzaine de cameramen tele et de photographes de presse filmaient l’evenement. Les reporters interrogeaient les personnalites presentes : le gouverneur de Ramallah, Mustapha Isa ; le directeur general des Travaux publics de l’Autorite palestinienne, Salah H’anieh ; le president de l’universite de Bir Zeit, H’anna Nasser ; et le chef adjoint de l’Administration civile [israelienne], Yitzh’ak Deri. Tous se melaient les uns aux autres, agents de securite palestiniens sans armes et soldats [israeliens] en armes, des militants du Fatah a peine sortis de detention administrative [1], un bulldozer de l’armee et deux bulldozers des Travaux publics palestiniens.

Entoure de journalistes, Deri attendait l’accord du porte-parole de l’Administration civile pour repondre aux questions de la presse palestinienne. Une heure plus tot, deux bulldozers palestiniens etaient descendus sur la route et avaient entrepris de deplacer la terre amoncelee. Des jeeps de l’armee avaient aussitot fait leur apparition. Les soldats avaient empeche les engins de poursuivre leur travail, et arrete leurs conducteurs. La tension etait montee entre les deux camps. Deux soldats avaient escalade en hate la colline pour mettre en joue l’assistance. Et celle-ci de les tourner en ridicule, demandant "Qu’est-ce qu’ils ont, a pointer aussitot leurs fusils ?" Apres quoi, la tension s’etait dissipee, et les soldats avaient baisse leurs armes.

[Deri et les Palestiniens s’accusent alors mutuellement d’avoir voulu recuperer l’evenement a des fins de propagande sur la scene internationale, les Israeliens imposant d’attendre a la fois l’heure prevue et leurs equipes de tournage, les Palestiniens tentant d’ouvrir le barrage une heure plus tot et par eux-memes pour s’en attribuer la victoire.]

Le point de controle de Surda, comme plus de cent barrages et points de controle en Cisjordanie, est devenu l’un des symboles de l’actuelle intifada. L’armee israelienne explique cette fois encore a quel point ils sont indispensables en termes de securite : ils rendent plus difficile la fuite de ceux qui tentent de tirer sur des vehicules israeliens circulant sur les routes de contournement [2] voisines ; c’est aussi le moyen de prendre les personnes recherchees, assurent les militaires, qui l’estiment plus humain qu’un blocus total. Les Palestiniens le voient, eux, comme un mode de harcelement collectif, et ont du mal a comprendre la logique securitaire a l’oeuvre derriere la mise en place de points de controle eloignes de la Ligne verte et des implantations israeliennes.

Une triste fete

L’ironie de la situation n’echappe pas a l’assistance : a chaque bloc deplace, chacun avait l’impression que le monde soudain s’ouvrait. Comme si l’intifada tout entiere, les victimes, le sang, les slogans, les maledictions, les heurts n’avaient eu lieu que pour que le point de controle - qui n’existait absolument pas trois ans auparavant - puisse etre reouvert. "Quelle triste fete", observa un enseignant de l’universite Bir Zeit, contemplant les etudiants souriants dans les taxis bondes. "Il fut un temps ou nous voulions un Etat, aujourd’hui nous celebrons l’ouverture de la route de Surda."

Ce meme dimanche, a huit heures du matin, la route reliant Ramallah a Kfar Surda ressemblait exactement a ce qu’elle etait depuis trois ans : des centaines de taxis jaunes et de voitures particulieres gares sur les bas-cotes, quelques douzaines de vehicules venus du wadi proche parques entre les vergers et les champs en culture, des milliers de personnes gravissant la route a pied et la quittant aux abords de Ramallah, ou en direction de Bir Zeit et des autres villages des environs.

Au milieu, des carrioles charriaient les objets pesants, des fourgons tires par des chevaux ou des anes, couverts de tissus colores, convoyaient les vieux et les malades sur les deux trois kilometres separant un taxi d’un autre, ou d’une ambulance. Ces memes kilometres qui avaient fait de la route de Surda un "point de controle" d’ou toute circulation automobile etait bannie.

Avec le temps, un marche multicolore de fruits et legumes, cafe, boissons fraiches et falafel s’etait installe sur les bas-cotes de la route. Si ce point de controle symbolisait l’occupation, il se fit aussi, comme d’autres points de controle, symbole de resistance. Les gens les contournaient, les franchissaient par pluie et soleil, allaient travailler ou etudier, puis revenaient a la maison malgre l’effrayant et epuisant trajet, ou il fallait toujours s’attendre a des courses-poursuites d’une sorte ou d’une autre avec les soldats, et ou les malades etaient transportes dans de petits chariots. Les points de controle etaient vus comme un moyen de bouleverser la vie, et c’est pourquoi un tel desir se manifestait de la maintenir a tout prix normale.

[A. Hass decrit ensuite la route rendue l’apres-midi meme a sa vocation, et l’immediat changement, pour tous, du quotidien.]

"J’ai tout a coup gagne deux heures a deux heures et demie par jour", calculait un enseignant [de Bir-Zeit]. Par chance pour lui, il ne faisait pas partie de ceux qui rentrerent a la maison a vingt heures dimanche soir : une jeep de l’armee controlait avec une lenteur extreme toutes les voitures qui passaient par la.[...]

Une rumeur insistante se repandait pendant ce temps a Ramallah, selon laquelle on allait maintenant demanteler le point de controle de Qualandyah [3]. De source militaire, Ha’aretz s’entendit expliquer que ces bruits etaient sans consistance. Le seul projet etait de renover le point de controle, de lui ajouter des travees, de l’arranger, "parce qu’il a l’air affreux". Absolument pas de le supprimer.

Ce faux espoir temoigne d’une forme de deni de la realite politique au profit de l’idee non fondee que la roue [de l’histoire] pourrait repartir en arriere.

Mais l’etat d’esprit inverse existe aussi, d’un grand scepticisme quant aux avancees israeliennes. Il est vrai que Surda et un autre point de controle a l’ouest de Ramallah, Ein Arik, ont ete ouverts, reconnait-on, elargissant de quelques kilometres le perimetre de libre circulation palestinienne dans le district de Ramallah. Une dizaine d’autres barrages et points de controle a l’interieur du district separent encore de la ville les villages des alentours, imposant aux habitants de marcher et d’emprunter de longs chemins detournes. Plus important : le passage d’un district a l’autre en Cisjordanie est toujours prohibe, sauf autorisation difficile a obtenir.

Il semble qu’il n’y ait jamais eu autant de Palestiniens montrant une connaissance si fine du folklore juif : quand il s’agit d’analyser la politique israelienne et d’expliquer l’ouverture du point de controle de Surda, les sceptiques evoquent tous l’anecdote du rabbin suggerant au Juif misereux qui se plaignait d’etre entasse de prendre une chevre dans sa cabane - et, plus tard, de l’en faire sortir.

[1] Detention administrative : Cet heritage de la legislation mandataire, toujours en vigueur dans les Territoires, permet la detention de suspects sur simple decret administratif - rien n’empechant de renouveler la "procedure" sitot le detenu elargi.

[2] Les routes de contournement permettent aux Israeliens de se rendre dans les implantations ou de circuler de l’une a l’autre sans jamais croiser un Palestinien.

[3] Le point de controle de Qualandyah borde l’enclave de Ramallah au sud.] [...] Nous allions revenir a la situation anterieure au 29 septembre 2000 [[Le 29 septembre 2000 marque le debut de l’intifada dite d’Al-Aqsa, ou seconde intifada.

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