Le Monde diplomatique
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> novembre 2003     > Page 25

 

Pourrissement au Proche-Orient

Enfants qui meurent, enfants qui tuent



Par Leah Tsemel
Avocate israélienne, Jérusalem. Cet article est tiré de l’intervention de l’auteur au colloque organisé par la Fondation Giorgio Cini sur le thème « Enfance et droits humains », à Venise, le 20 septembre 2003.




Mes parents ont quitté l’Europe juste avant le génocide, dans lequel a péri la plus grande partie de ma famille, pour venir dans cette région qui s’appelait alors la Palestine ­ et que nous nommons Israël ­ m’offrir une vie meilleure et la sécurité d’un Etat. Près de soixante ans après, je ne puis pas dire qu’ils aient réussi, bien au contraire. Tous ceux qui voulaient bâtir l’Etat d’Israël ne semblent pas avoir compris qu’on ne saurait ériger un nouveau futur sur un socle d’oppression. Voilà plus de trente ans que je défends des Palestiniens devant des tribunaux israéliens, et je n’ai toujours pas réussi, malgré mes efforts acharnés, à faire comprendre aux juges cette vérité élémentaire. La situation ne cesse de se détériorer et, l’an dernier, pour un pas en avant, j’ai dû reculer de deux.

L’écrivain David Grossman parle du « recyclage » linguistique. « Occupation » s’est transformée en « libération », « colonisation » en « implantation pacifique », « assassinat » en « ciblage »... A cette tentative de dissimulation de forfait répond, chez les Palestiniens, une radicalisation du langage. Naguère, ceux qui venaient me consulter à Jérusalem parlaient de « soldats » ou de « colons », mais maintenant ils n’emploient plus ces mots : ils disent carrément Elyahud (les juifs) : « Les juifs m’ont confisqué ma carte d’identité », « les juifs m’ont frappé », « les juifs ont détruit... » Que l’Etat d’Israël devienne ainsi le représentant de tous les juifs du monde me terrifie, car tous les juifs vont se voir accoler l’image de soldats, de policiers et de colons...

L’enfant palestinien qui parle d’Elyahud pour désigner les gens en uniforme va embrasser le fanatisme. Mais un fanatisme du même type ­ religieux ­ se renforce du côté juif. Sur les murs de nos villes, on peut lire en hébreu : « Les Arabes dehors » ou « Mort aux Arabes ». D’ailleurs, notre gouvernement débat ouvertement du sort de M. Yasser Arafat, le président élu des Palestiniens : allons-nous le tuer, ou le déporter, ou appeler à l’élection d’un autre président assez faible pour que nous obtenions de lui ce que nous voulons ?

Les principales victimes de l’occupation et de l’oppression sont naturellement, des deux côtés, les enfants. Les lois promulguées avant 1948, en vigueur sous le mandat britannique, existent encore. Elles permettent à toute puissance occupante d’imposer des châtiments collectifs.

J’ai perdu récemment un procès. J’avais tenté de faire opposition à la destruction de la maison d’un jeune Palestinien qui s’était suicidé à la bombe près d’un camp militaire, tuant huit personnes. La loi mandataire (britannique) veut que la maison de l’auteur d’un attentat soit détruite. Lorsque j’ai appelé la famille pour lui dire que j’avais perdu le procès, la mère de ce jeune homme m’a dit : « Je savais qu’il n’y avait pas d’espoir, et cela fait des heures que nous avons évacué la maison. »

Souvent, l’armée procède sans préavis. « Vous avez cinq minutes pour évacuer les lieux. » Tout est cassé, y compris les meubles et les effets personnels. J’ai parfois demandé à ces familles ce qu’elles emportaient lorsqu’elles disposaient de quelques minutes.Réponse : « Les diplômes scolaires des enfants ». « Quel optimisme ! », me suis-je réjouie.

Les enfants, ou les frères et les soeurs, des terroristes palestiniens seront marqués à vie. Sous l’occupation militaire, ils n’auront pas le droit de quitter le pays, de se déplacer d’une ville à l’autre, d’aller faire leurs études ailleurs, de rendre visite à leurs proches en prison. Ces dernières années, les familles de terroristes présumés sont déplacées par mesure punitive. Depuis le début de la nouvelle Intifada, toutes les villes et tous les villages palestiniens sont soumis à des bouclages et à des couvre-feux complets, et les tanks israéliens rentrent et sortent de ces localités comme ils l’entendent. Les enfants palestiniens se livrent à un sport inédit : escalader les collines et tous les obstacles dressés par Israël pour empêcher le passage d’un lieu à l’autre. Si cette discipline existait aux Jeux olympiques, les Palestiniens auraient la médaille d’or...

M. Ariel Sharon érige entre Israël et la Palestine une « clôture de sécurité », qui ne correspond pas au tracé des frontières de 1967. Il s’agit d’un mur visant à la fois à créer une forme d’apartheid entre les populations juive et palestinienne, en isolant les Palestiniens, et à placer les terres palestiniennes non encore confisquées par les colonies juives sous le contrôle de l’Etat d’Israël.

Si le spectacle de ces mères escaladant murs et barrières prête à rire, les incidents tragiques se multiplient : récemment, de jeunes soldats israéliens ont empêché une jeune palestinienne sur le point d’accoucher de passer à un barrage, provoquant la mort du bébé. L’oppression et l’humiliation pèsent de plus en plus lourd. Pour faire soigner son enfant, un père habitant un village près de Ramallah devra marcher des heures avant d’atteindre un hôpital. Et quelle humiliation va subir ce patriarche, aux yeux des siens, lorsqu’il devra supplier les soldats, aux barrages, de le laisser passer ? Quelle image de leurs parents auront les enfants ?

Sans parler de l’assassinat de cet enfant de 10 ans tué, près d’un barrage à la sortie de Jérusalem, par un soldat auquel il avait lancé une pierre ; ni de la bombe d’une tonne larguée par un avion israélien sur Gaza, et qui a tué seize enfants... Le petit Mohamed Al-Dura, mort dans les bras de son père il y a trois ans, n’est pas seulement un symbole, mais une expérience quotidienne.

Cette vaste tragédie tient en partie à la similitude entre les deux nations. A un ami européen qui me demandait comment les soldats pouvaient différencier les juifs des Arabes alors que tout le monde se ressemble, j’ai répondu ce que j’ai entendu dire : « Le soldat regarde la personne droit dans les yeux, et si celle-ci a les yeux d’un juif, à coup sûr elle est arabe. »

L’autre jour, à la frontière entre Jérusalem-Est et Jérusalem-Ouest, j’ai vu 150 Palestiniens d’un certain âge rassemblés dans un jardin. Ils venaient de Cisjordanie et n’avaient pas de permis. Sûre ­ comme femme, blanche, juive et avocate ­ de pouvoir tout régler, j’ai essayé d’intervenir. Les soldats avaient confisqué les batteries de leurs téléphones portables et leur ont intimé l’ordre de ne pas parler. Ils sont demeurés silencieux, et je me suis soudain sentie stupide, car ils comprenaient la situation bien mieux que moi : ils savaient qu’il leur coûterait cher de me répondre et que mon intervention... ne servirait à rien. L’arbitraire pèse bien plus lourd que le système juridique que je représente. J’ai pensé à Primo Levi, en me disant qu’il devait être heureux de ne pas avoir vécu le moment où d’autres seraient opprimés par des juifs.

Golda Meir affirmait, suscitant un tollé justifié, que la démographie galopante des Palestiniens lui donnait des cauchemars. Le 29 août, la Knesset a adopté un projet de loi prévoyant qu’en cas de « mariage entre un Israélien et une Palestinienne des territoires occupés, l’épouse n’aura pas le droit de venir en Israël, et tout enfant qui naîtra de cette union et qui ne sera pas inscrit la première année de sa naissance ne figurera pas dans le registre israélien ». Nous tentons de lutter de toutes nos forces contre cette politique de différenciation, osons le mot : raciste.

Comment ne pas évoquer les auteurs d’attentats-suicides ? Ce sont des enfants. Je connais ceux qui ne sont pas morts, et je connais ceux qui sont morts. Ne nous y trompons pas : ils ne choisissent pas la mort pour les soixante-dix vierges qu’on leur promettrait une fois devenus shahid, ni parce qu’on leur aurait lavé le cerveau. Si ces jeunes de toutes catégories se portent volontaires pour mourir, c’est parce qu’ils éprouvent un immense désespoir : ils ont le sentiment d’avoir très peu à perdre et quelque gloire à gagner. Que dire d’une société ­ comme la palestinienne ­ qui produit des enfants prêts à mourir ou qui ­ comme la nôtre ­ sécrète un groupe clandestin de colons capables de piéger une voiture près d’une école de fillettes palestiniennes à Jérusalem ?

Tuer les enfants, c’est une obsession ! Depuis la dernière Intifada, 700 Palestiniens et 100 Israéliens de moins de 16 ans ont perdu la vie. Au cours des trois dernières années, l’armée et les colons israéliens ont tué 382 enfants palestiniens, et 79 enfants juifs sont morts. Etre un enfant israélien en Israël relève donc du cauchemar. Vous avez peur de prendre le bus, d’aller au marché ou chez un copain ; avant d’entrer où que ce soit, des gardes vous fouillent. Et il y a cet amalgame malsain, contre lequel je m’élève, entre le souvenir du génocide (« nous avons toujours été des victimes ») et la nouvelle « victimologie » israélienne (« nous sommes des victimes car les Palestiniens nous tuent »).

Comparaison inacceptable : dans le passé, nous avons été des victimes, mais actuellement, c’est nous qui victimisons les autres. Après trente-six ans d’occupation, une deuxième génération de colons dans les territoires occupés parle au nom de la Bible : « Comment peut-on nous déraciner de notre nouvelle patrie ? » Juste après 1967, les jeunes soldats s’interrogeaient : « Avons-nous le droit de conquérir les terres d’un autre peuple ? » Désormais, on ne se pose pratiquement plus de questions. Tous les jeunes soldats sont contaminés. Pas un seul qui n’ait été posté à un barrage, pas un seul qui n’ait pas réveillé au moins une fois une famille en pleine nuit pour arrêter quelqu’un.

Une petite minorité, dont les rangs grandissent peu à peu, refusent de faire leur service militaire dans les territoires occupés. De plus en plus d’Israéliens se disent : « Je ne veux pas m’impliquer là-dedans. » Un autre espoir vient de ces héroïques parents palestiniens qui, malgré l’occupation, n’enseignent pas la haine à leurs enfants, refusent de considérer tous les Israéliens comme des démons, parlent des différences d’opinions entre eux, apprennent à leurs enfants à juger les gens en fonction de leurs actes et non de leur origine.

A ces mères palestiniennes, je voudrais dire : « Soyez patientes, une reconnaissance mutuelle est possible, nous avons déjà obtenu celle de l’Organisation de libération de la Palestine (0LP). Actuellement, il existe dans le monde ­ ce n’était pas le cas en 1967 ­ un consensus favorable à la création d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël. Préparez la prochaine génération, car le futur est porteur d’une promesse. »

Aux mères israéliennes qui se battent pour la paix, je voudrais rappeler qu’elles ont déjà gagné une guerre et qu’elles doivent continuer. L’organisation des Quatre mères, en référence aux mères de la Bible, a déjà obtenu que l’armée israélienne se retire du Liban. Une autre organisation, celle des Femmes en noir, manifeste toutes les semaines depuis vingt ans contre l’occupation. Je leur dis : « Vous allez gagner. »

Il existe également un groupe de femmes israéliennes qui surveille les barrages où des atrocités sont commises. Elles s’y rendent et se tiennent près des soldats, leurs fils, en leur disant, de même qu’aux Palestiniens : « Nous n’avons rien à voir avec ce racisme, nous sommes contre. »

Nourit Peled, dont le père était un général haut placé, milite pour la paix. Sa fille, une adolescente, a été tuée à Jérusalem lors d’un attentat-suicide commis par un adolescent palestinien (1). Choisissant la paix plutôt que la haine, elle a créé une organisation qui rassemble des parents palestiniens et israéliens victimes du terrorisme et qui lutte pour la paix.

Lorsqu’elle a reçu le prix Sakharov en 2001, elle a évoqué devant le Parlement européen Abraham, père mythologique d’Isaac et d’Ismaël, symbole des deux nations. Abraham voulait sacrifier Isaac pour prouver à Dieu toute sa confiance, mais Dieu lui interdit de sacrifier son fils et lui donna une chèvre à la place. Elle conclut : « Si nous ne voulons pas que notre planète devienne le royaume des enfants morts, nous devons élever la voix, notre voix de mères, et faire taire toutes les autres. Nous devons faire en sorte que tout le monde entende la voix de Dieu disant à Abraham : "Ne lève pas la main sur l’enfant..." »

Leah Tsemel.
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Lire aussi : Dans la prison secrète d’Israël

(1) Lire Nourit Peled-Elhanan, « Bibi,qu’as-tu fait ? », Le Monde diplomatique, octobre 1997.



 


LE MONDE DIPLOMATIQUE | novembre 2003 | Page 25
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