Compte-rendu de
lecture
Séminaire de DEA
[25LSMT20]
Récanati,
François : La polysémie contre le fixisme,
Langue Française n°113, mars 1997, Aux sources de la
polysémie nominale
- P.Cadiot, B.Habert (ed) : pp 107-123
Dans
cet article François Récanati fait un état des
différentes approches existant
sur la polysémie. Il va s'attarder plus particulièrement
sur deux traditions
qui s'opposent. La première étant la tradition fixiste,
selon laquelle, les
mots possèdent des sens fixes, déterminés
par les conventions du langage,
et la seconde, dite "contextualiste", défendant
l'idée que le
sens des mots varie systématiquement d'une occurrence à
l'autre. F.
Récanati tente de démontrer dans cet article, que la
polysémie pose problème
pour la tradition fixiste.
1- La
tradition fixiste
107 1.1 Sens et
conditions de satisfaction
La
conception du sens dans le cadre de
cet article
peut-être qualifiée de "frégéenne"
au sens large [1] . Cela signifie
que pour un
mot donné, et pour que l'on puisse lui associer un sens, il doit
répondre à
certaines
conditions de satisfaction ou d'application.
Soit
l'exemple du nom
Napoléon, ici, si on veut parler de
l'empereur Napoléon
Bonaparte, ce doit être un homme, natif de la Corse, dont la
mère se prénomme
Letizia, et homme qui fût premier Consul de France, etc.
107-108 [Précisions]
-
Les mots n'ont pas tous des conditions d'application, de
même, les conditions d'application n'épuisent pas
le sens des mots. En fait, les conditions d'application
correspondent au composant représentationnel du sens. [Il
existe] un autre composant, de nature différente, tel que
(i) le sens de la plupart des expressions comporte les deux aspects :
un aspect représentationnel (les conditions d'application) et un
aspect plus procédural, et (ii) le sens de certaines expressions
est entièrement non représentationnel. L'aspect
procédural est nécessaire pour composer le sens des
expressions, car les conditions d'application ne sont pas totalement
fiables. Le problème vient du fait que l'aspect
représentationnel est souvent individuel. En effet, chacun, de
par son expérience de vie, associe aux mots des
représentations qui lui sont propres. Prenons l'exemple de deux
individus discutant entre eux, le premier a vécu toute sa vie au
côté de chevaux vieux et malades, quant au second il a
toujours élevé des étalons en pleine santé
et magnifiques. Si ce dernier dit que le cheval est la plus belle race
animale, la plus parfaite, alors il est bien possible que le premier ne
comprenne pas son point de vue, étant donné que, pour
lui, le mot "cheval" représente un animal vieux et malade. Pour
plus d'explications sur la distinction entre les deux composants du
sens cf. [Récanati, F. 1981].
Dans cet article, Récanati s'attardera plus sur l'aspect
représentationnel autrement dit le sens comme
conditions d'application.
- 108 ...les
conditions d'application d'un mot ne sont pas nécessairement
"descriptives", c'est-à-dire formulable en termes
généraux. Ainsi pour définir un animal par
exemple, il ne suffira pas d'énoncer les caractéristiques
du spécimen, mais on aura besoin d'inclure un
élément démonstratif. Les formes logiques
peuvent éclairer l'ambiguïté, ainsi on dira que le
mot "chat" s'applique à un objet x si et seulement si x est un
animal de même nature que "les specimens que voici" [Putnam, H., 1975]
108 Tandis que pour le sens d'un mot
ou expression, on parle de conditions
d'application (conditions que doit remplir un objet ou une
séquence
d'objets pour que l'expression s'y applique), on parlera de
conditions
de vérité pour un énoncé (conditions
devant être remplies par le monde
ici). Les conditions de vérité de l'énoncé
et les conditions d'application des
constituants ont un rapport systématique et compositionnel,
c'est-à-dire
que pour que les conditions de vérité d'un
énoncé soient remplies, il faut que
les conditions d'application des constituants soient remplies
individuellements
d'abord et entre elles ensuite. Ainsi "Le chat a mangé la
souris" est
vrai si et seulement si l'individu chat remplit les conditions
d'application de
l'expression "chat", que l'individu souris remplit les conditions
d'application de l'expression "souris" et que les deux remplissent
les conditions d'application de "x mange y". Récanati utilisera
l'expression "conditions de satisfaction" pour désigner
à la fois
les conditions d'application des constituants et les conditions de
vérité des
énoncés complets"
109 L'idée à retenir c'est
l'idée frégéenne que le sens détermine
l'extension,
c'est-à-dire ce à quoi les mots s'appliquent dans la
réalité.Afin de déterminer
l'extension, le sens lui-même doit être suffisamment
déterminé.
109 1.2
Indexicalité et enrichissement contextuel
La distinction entre ces deux
notions est primordiale pour comprendre le fonctionnement de la
théorie
fixiste.
On appelle indexicalité,
le cas où certaines
expressions ne possèdent pas de conditions de satisfaction
déterminées, mais
les acquièrent en contexte, c'est le cas des phrases
contenant une
possession ou des ambiguïtés syntaxiques telles que "Marc
juge l'enfant
coupable" qui signifie soit "Marc juge que l'enfant est
coupable", soit "Marc juge l'enfant qui est coupable". La
tradition fixiste ne fait pas abstraction de ce phenomène qu'est
l'indexicalité,
mais le considère comme une exception. A part ces expressions
dites indexicales,
le fixisme traite le sens des autres mots ou expressions comme fixé
par les
conventions du langage, indépendemment du contexte. Il est
essentiel, du point
de vue fixiste, que l'indexicalité soit une exception
limitée et circonscrite,
car si l'indexicalité était la règle et non
l'exception, le fixisme devrait
être abandonné.
110 On appelle enrichissement contextuel, le fait que
pour un énoncé
donné son sens est fixé par les conventions du langage,
et les aspects du
sens qui dépendent du contexte et varient avec ce dernier
s'ajoutent à, mais ne
font pas partie de, la valeur littérale de celui-ci. Par
exemple pour
l'énoncé "Pierre a tué Marie", hors contexte on
comprend que Marie
est morte et que Pierre en est le responsable, le contexte n'apportera
que des
informations complémentaires au sens fixé par le verbe tuer,
on saura la
manière dont Pierre a procédé pour tuer Marie,
soit, si Pierre a utilisé une
arme blanche ou pas, s'il l'a poussé par la fenêtre, etc.
Dans le premier cas, l'indexicalité, les
informations que
peut apporter le contexte est indispensable à la vériconditionnalité
de
l'énoncé, alors que dans le cas de l'enrichissement
contextuel ...un
noyau vériconditionnel peut être isolé en
abstraction des aspects contextuels
du sens. La théorie fixiste n'est donc pas
gênée par ce dernier cas,
contrairement au premier, qui risquerait sa perte s'il était
généralisé.
110-111 2-
La polysémie: un problème pour la tradition fixiste
2.1
Ambiguïté, homonymie, polysémie
A première vue,
l'ambiguïté n'est
pas dérangeante pour la tradition fixiste, puisqu'elle est le
résultat du fait
que pour un mot donné, plusieurs sens sont possibles et ont
été prévus par les
conventions du langage. Le contexte ne servira alors qu'à
choisir/attribuer le
sens approprié.
111 Cependant, il existe plusieurs formes d'ambiguïté. On
en retiendra deux :
l'homonymie (caractérisée par l'absence de relations
de parenté entre les
diverses acceptions) et la polysémie (caractérisée
par l'existence de
telles relations).
112 Ces relations de parenté étant le 'seul' moyen de
distinguer la polysémie
de l'homonymie, Récanati apporte quelques précisions sur
la nature de ces
relations...pour qu'il y ait polysémie, il faut qu'on ait
à la fois parenté
génétique ( parenté purement
"étymologique") et parenté sémantique (
"étymologie populaire", ne correspondant pas à la
réalité
génétique)...La conjonction des deux paraît
nécessaire.
113 2.2
polysémie systématique et génération du sens
La
définition de la polysémie vue d'un point
de vue fixiste se rapproche de la notion de dépendance
contextuelle. On part
d'un mot donné, celui-ci a un sens premier appellé s,
mais il peut aussi
prendre un sens s' appellé sens occasionnel (sens
que prend un
mot en telle ou telle "occasion", par opposition au sens qu'il
possède de façon fixe). Ces sens occasionnels ne
menacent pas directement
la théorie fixiste, dans le sens où ils relèvent
de la "parole",
du "speaker's meaning", non de la langueet de ses conventions. Et
ce n'est qu'après conventionnalisation d'un sens occasionnel
qu'apparait la
polysémie, ce qui implique que le sens est devenu fixe, donc
conforme à la
théorie fixiste. Cependant, cette façon de voir la
polysémie au sens fixiste
engendre des problèmes. Elle ne rend pas compte d'un aspect
central du
phénomène polysémique : la "polysémie
systématique". On parle de
polysémie systématique quand à partir d'un
processus dit productif,
permettant d'engendrer un sens secondaire à partir du sens
premier d'un mot,
peut être applicable à tous mots ou expressions ayant un
sens primaire de même
type. Ce processus permet donc d'utiliser un mot désignant
un objet x afin
de parler d'une représentation de x.
114 L'inclusion de telles
procédures dans un modèle de la compétence
lexicale définit le modèle en question comme
"génératif"...pour
un mot donné l'utilisateur du langage peut "engendrer" le
sens
pertient. De plus, par ces procédures on peut engendrer un
nombre indéfini
de sens par la récursivité d'une seule et même
procédure.
Accepter un modèle génératif, revient donc
à admettre la variabilité
contextuelle du sens et donc à abandonner le fixisme.
113-114 2.3
polysémie systématique : sémantique ou pragmatique
?
Pour parer au problème vu
ci-dessus, le fixiste doit rejeter et les
processus génétiques productifs et les sens
dérivés qu'ils engendrent à
l'extérieur du noyau vériconditionnel exprimé par
la phrase elle-même, du côté
des modulations contextuelles du sens dont l'"enrichissement" est le
paradigme.
115 Le fixiste va donc devoir faire la distinction entre la
sémantique
(représentée par le sens littéral) et la
pragmatique (représentée par le
vouloir-dire occasionnel ou speaker's meaning). Ainsi, le fait
que le
sens pragmatique relève du contexte, n'altère en rien la
théorie pusique le
fixiste pourra continuer à soutenir que le sens
sémantique, lui, reste fixe. De
même, le problème de la polysémie
systématique ne pose plus problème puisqu'elle
relève de la pragmatique et non de la sémantique.
Cette nouvelle théorie pose tout de même un
problème lorsqu'il est quasiment
impossible de distinguer sens premier et sens secondaire, comme pour
"Président de la République" qui réfère au
chef d'Etat ou qui réfère
à la personne occupant ce poste, ici, Jacques Chirac. Il en est
de même pour
les cas moins complexes, car le locuteur perd son intuition puisqu'elle
était
engendrée par la pragmatique.
116 ...le noyau littéral postulé par la
théorie fixiste est bien trop
sous-déterminé pour déterminer l'extension...le
noyau littéral est , au mieux,
un shéma; il ne s'agit plus d'un "sens" au sens
frégéen, susceptible
de recevoir une valeur de vérité et de déterminer
l'extension. Ceci
implique que certains énoncés pourtant simplistes
deviendraient incohérents
sans l'intervention pragmatique.
117 Donc, pour résumer, cette distinction, engendrée pour
"sauver" le
fixisme, ne fait en réalité que la rendre inexploitable,
car s'il faut
recourir aux mécanismes pragmatiques pour obtenir des sens
vériconditionnellement déterminés, alors ces sens
ne sont pas "fixes"
mais variables, dans la mesure précisément où ils
sont "engendrés"
plutôt que sélectionnés dans un répertoire
de valeurs pré-établies.
117 3-
Modèles de la génération du sens
3.1 Le
ségrégationnisme
Le ségrégationnisme
est une autre position se distinguant de la théorie
fixiste puisqu'elle refuse que le sens soit fixé. Le ségrégationnisme fait
une
distinction entre sens "littéraux" et les autres,
c'est-à-dire
que pour un énoncé on aura une interprétation
littérale possible par la
sélection d'un sens construit à partir de l'intéraction
sémantique des
constituants de la phrase entre eux ; quand à
l'interprétation globale de
cet énoncé, on ne parlera pas de sélection de sens
étant donné le nombre
indéfini d'interprétations (non littérales)
possibles qu'il peut prendre.
La thèse ségrégationniste parlera de co-texte et
non de contexte.
120 3.2 Le
contextualisme
Le contextualisme refuse
l'idée que le sens d'un mot/énoncé soit
fixe, mais aussi qu'il ait des conditions de satisfaction en fonction
uniquement de sa signification linguistique. Selon le contextualisme on
a deux
façons de voir la relation entre pragmatique et
sémantique.
- Soit la sémantique ne s'occupe que du
sens littéral d'un énoncé, et dans ce cas, ne
tient absolument pas compte des facteurs extralinguistiques, laissant
le soin à la pragmatique de s'en occuper ; alors les
conditions de satisfaction relèvent de la pragmatique.
- Soit la
sémantique traite les conditions de satisfaction, et donc la
pragmatique entrera en jeu au sein de cette sémantique, étant
donné la dépendance contextuelle des conditions de
satisfaction. La sémantique et la pragmatique seront alors
"liées" et non plus totalement indépendantes comme le
fixisme et le ségrégationnisme le laissaient croire.
121 Figure
illustrant le panorama général que Récanati donne
comme
conclusion :
Fixisme
vs
Génération du sens
Ségrégationnisme
vs
Contextualisme
Modéré
vs Radical
Il existe deux variantes au contextualisme :
Le contextualisme modéré
pour lequel le sens des mots est fixe et ils endossent
contextuellement leur "valeur sémantique". Cette
vision se
rapproche de l'indexicalité vue précédemment
(1.2), cette distinction entre le sens fixe et la "valeur
sémantique" que prennent les mots dans leur contexte, est
d'ailleurs généralisée dans le contextualisme
modéré. Il s'agit donc bien
d'un abandon du fixisme au profit d'une théorie authentiquement
générative du
sens.
Le contextualisme radical est comme
son nom l'indique,
"radicalement" l'opposé du fixisme et va plus loin que le
contextualisme modéré, dans le sens où il
considère que les mots ne possèdent aucune signification
linguistique fixe. Il est évident que les mots ont
tout de même "un petit quelque chose bien à eux" de
différents des
autres afin de les différencier les uns des autres, mais ce
"petit quelque
chose" ne ressemble pas vraiment à une signification
linguistique. Il
s'agirait plutôt de considerer un mot comme une "
entrée
encyclopédique" regroupant tout ce que le locuteur sait ou
croit
savoir sur ce mot.
Récanati conclut qu'il serait intéressant d'explorer plus
la doctrine du
contextualisme radical en la développant et en la
défendant.
En marge ...
Cet article permet de clarifier les différentes doctrines
existentes, voire même de pouvoir "classer" les auteurs vus au
cours du semestre.
Gaston Gross, dans son article [
Gross
G., septembre 1994], parle de classes d'objets permettant de
prévoir les différents sens d'un verbe et de permettre un
traitement automatique des ambiguïtés. Cette vision se
rapproche donc de la tradition fixiste. Le sens n'est donc pas
engendré en contexte, mais bien fixé et attribué
à l'avance à chaque mot.
Le principe de
base du modèle de Pustejovsky est de rendre compte de la
multiplicité
des sens lexicaux sans recourir à une approche
d'énumération des sens d'un mot. Il propose donc un modèle avec
deux composantes : une
représentation sémantique des mots (ensemble de noyaux
sémantiques minimaux)
et un ensemble de mécanismes de génératifs qui s'appliquent à la
première
composante pour construire des expressions sémantiques
correspondant
à la signification des mots ``en contexte''. C'est pourquoi James
Pustejovsky aurait une vision ségrégationniste et
co-textualiste du sens des mots.
Daniel Kayser dit dans son article [
Kayser,
D., septembre 1987, p 40] qu'un
mot se comporte comme un générateur d’entités.
On peut donc dire que sa vision se rapproche du contextualisme au sens
large, soit le contextualisme radical.
"Précisions biographiques" sur
Frege :
[1]
Gottlob FREGE
(1848-1925) était un mathématicien
allemand. Il a créé un langage formel pour parer au
problème qu'il évoque : "Dans
un système de signes parfaits , un sens déterminé
devrait correspondre à chaque
expression. Mais les langues vulgaires sont loin de satisfaire à
cette
exigence." [Sens et dénotation (1892) - p 104]. Pour
Frege, le
sens est objectif, conventionnel et partagé par la
communauté de
locuteurs ; il est inscrit dans le code de la langue.
C'est donc
le sens d'une expression A qui nous dit si telle ou telle
chose peut
être adéquatement désignée par A.
Le langage formel qu'il invente est
donc un système rigoureux qui n'autorise plus
l'éventualité des erreurs
d'interprétation et l'illogisme propre au langage habituel.
Bibliographie
[Gross,
G., septembre 1994]Gross, G., septembre 1994
: "Classes d'objets et description
des verbes", dans Langages n°115, pp. 15-30
[Kayser,
D., septembre 1987] Kayser, D.,
septembre 1987 : "Une
sémantique qui n’a pas de sens", dans F. Rastier
(ed),
Sémantique et intelligence
artificielle, Langages
n°87, pp. 33-45
[Putnam,
H., 1975]Putnam, H., 1975 : "The Meaning
of Meaning", dans K.
Gunderson (dir.), Language, Mind, and Knowledge, Minneapolis :
University of Minnesota Press.
[Récanati,
F., 1981]Récanati, F. 1981 :
Les Énoncés performatifs, Paris : Minuit
Cyberbibliographie:
Explications
sur la théorie de Frege : http://encyclopedie.snyke.com/articles/sens_et_denotation.html
Explications sur le modèle proposé par Pustejovsky
: http://www.lalic.paris4.sorbonne.fr/djioua/these/node31.html