Compte-rendu sur la thèse de Pierrette Bouillon

(le point de vue de Pustejovsky)

Dans une optique large, l’objectif de Pustejovsky a pour objectif de faire un état du sens des mots sans pour autant s’appliquer à les décrire un par un. Pierrette Bouillon utilise la thèse de Pustejovsky pour étudier le comportement polymorphique des mots.

La thèse du Lexique Génératif (LG) part du principe que les lexèmes sont constitués de propriétés sémantiques permettant de comprendre leurs fonctionnements en contexte. Ces propriétés syntaxiques sont représentées dans une structure complexe qui va permettre grâce à des opérations génératives, d’englober tous les sens possibles d’un mot en contexte.

I COMPOSITION DE LA STRUCTURE

1) La structure argumentale (décrit le nombre et le type sémantique des « paramètres intervenant dans la sémantique du mot » : à rapprocher des type d’arguments d’un prédicat par exemple)

Cette structure comprend différents types d’arguments :

Les arguments propres qui désignent la manière dont l’objet se réalise dans la phrase (notés ARGn dans la structure) ;

Les arguments par défaut qui désignent les arguments sémantiques restants (notés D_ARGn dans la structure);

Les arguments cachés qui désignent les arguments sémantiques non réalisés dans la phrase (notés S_ARGn dans la structure);

Les arguments adjoints propres qui sont des arguments situationnels tels que le temps, le lieu et l’espace (notés ARGn dans la structure).

2) La structure évènementielle (permet d’expliciter les différents aspects d’un objet et distingue des types de situations aspectuelles : les états, les procès et les transitions (accompagnement/achèvement))

Explication des classes de situations aspectuelles :

Les états : ce sont toutes les situations qui sont effectives à tout moment, tout lieu…

Les procès : les actions considérées dans leur aspect imperfectif.

Les transitions : ce sont les actions qui sont évaluées en fonction d’autres situations.

En allant plus loin en profondeur, on peut également étudier les phénomènes entre les structures évènementielles de deux sous-évènements grâce à la relation temporelle (notée RESTR dans la structure), (lien temporel entre deux sous-évènements) et la relation de saillance (notée HEAD dans la structure) (ordre de prépondérance des sous-évènements).

Les évènements sont notés En dans la structure tandis que les évènements par défaut sont notés D_En

L’important est ici de noter que ce qui va permettre une étude intéressante est le fait que non seulement les évènements interagissent entre eux mais qu’ils interfèrent également sur des niveaux plus bas de la hiérarchie : sur les sous-évènements.

3) La structure de qualia (fait le lien entre les deux autres structures et définit leur rôle dans la sémantique lexicale du mot.)

Il y a 4 types de rôles :

Le rôle formel (précise la nature de la relation entre l’objet et ses arguments)

Le rôle constitutif (précise les différentes propriétés de l’objet)

Le rôle télique (précise la fonction ou le but de l’objet)

Le rôle agentif (précise l’origine de l’objet)

Ces rôles correspondent à des types constitutifs du mot représenté par la structure.

Il existe également un type pointé qui permet de rendre compte d’un plus grand nombre de cas : lorsque les types paraissent contradictoires, on peut essayer de les lier grâce à des relations non arbitraires.

Exemple : un OBJET_PHYSIQUE contient des INFORMATIONS : il y a relation de contenance entre les deux.

Le mot « livre » (à la fois objet physique et objet informatif) a dans sa structure de qualia un type pointé : produit de deux types sémantiques ; noté : information.objet-physique

(65) La représentation de cette structure indique le lien qui existe entre ces deux types.

Comme il y a différents types de relations entre les types sémantiques, il existe conséquemment différents types de liens et différents modes de représentations.

II INTERFACE SEMANTIQUE / SYNTAXE

LG utilise la notion de prédicat avec sa structure argumentale. Ainsi, lorsque LG désigne les deux arguments x et y d’un prédicat, x (premier argument) est le sujet syntaxique et y (deuxième argument) est l’objet.

Cependant, dans la structure de qualia, un argument peut apparaître dans plusieurs prédicats différents, correspondant aux différentes projections du mot dans la langue.

Par exemple, un verbe qui peut tour à tour être transitif et intransitif correspond à deux prédicats :

VT (x,y)

VI (x)

Dans la structure de qualia, ce verbe aura donc deux projections : une transitive, une intransitive.

Ces projections sont indiquées à titre potentiel et sont contraintes par différents facteurs :

Présence d’une tête de structure évènementielle

Projection de l’argument en fonction de son type

Création ou suppression d’un argument en fonction du contexte

III MECANISMES DE COMPOSITION

La structure des qualia permet de définir le ou les types d’un mot. Il existe des opérations génératives qui permettent de moduler les types en contexte. Elles sont de trois types différents

La coercion : elle « permet à un prédicat de changer le type de son argument, si ce dernier est défini dans la structure des qualia ».

La cocomposition : elle crée de nouveaux types.

Le liage sélectif : elle « permet à un adjectif de ne modifier qu’une partie de la structure des qualia, changeant ainsi la dénotation du mot ».

1) La coercion

La coercion « force un objet à changer sa dénotation en contexte, sur la base de sa représentation lexicale ».

Cette opération permet de rendre compte comment un prédicat peut apparaître dans différents environnements syntaxiques et sémantiques, tout en rendant compte de leurs liens sémantiques (voir (69)).

(69) a. i. Jean est triste de lire ce livre (objet = EVENEMENT)

ii. Jean est triste à cause de ce livre (objet = INDIVIDU NON_ANIME)

b. i. Jean commence à lire ce livre (objet = EVENEMENT)

ii. Jean commence ce livre (objet = INDIVIDU NON_ANIME)

L’auteur précise qu’il y a plusieurs manières de concevoir le mécanisme de coercion. On peut les classifier soit en fonction du niveau linguistique où elle opère soit en fonction de la manière dont elle opère.

Dans LG, la coercion agit au niveau sémantique. Elle permet « à un prédicat de changer le type sémantique de ses arguments en celui qu’il requiert, pour autant que ce dernier soit présent dans la structure des qualia de cet argument.

Dans (69a), triste sous catégorise un complément de type EVENEMENT. Dans le cas de (ii), le type est différent puisqu’il s’agit d’un INDIVIDU NON_ANIME. Il y a donc coercion : le prédicat a le pouvoir de transformer le type de l’argument en celui qu’il exige. Dans (69b), commencer n’a pas le type fonctionnel INDIVIDU. C’est ce livre qui est interprété comme un EVENEMENT. Cela est possible car livre contient dans sa structure des qualia les deux événements lire et écrire.

L’auteur énonce une règle de composition avec coercion :

(71) Règle de composition avec coercion :

Si α est de type c et β de type <a,b>, alors :

i. si le type c = a, alors β(α) est de type b

ii. s’il y a un σ Є ∑ α tel que σ(α) produit une expression de type a, alors β(σ(α)) est de type b

iii. autrement une erreur se produit.

Il faut donc retenir que le mécanisme de coercion dans LG d’une part, il agit au niveau sémantique, sur base des connaissances lexicales et d’autre part, il change le type de l’argument en celui qui est requis par le prédicat.

2) La cocomposition

C’est « une fonction bilatérale, qui permet à un prédicat de sélectionner un argument, qui change ensuite la sémantique du prédicat qui le sélectionne ».

L’auteur prend l’exemple de I bake a cake (je lui cuis un gâteau, je fais un gâteau). Il faut pouvoir expliquer l’alternance aspectuelle de bake (de procès à transition). C’est la composition de bake et de cake qui explique ce phénomène. Le verbe bake n’est pas polysémique mais c’est « le nom, qui du fait qu’il partage certaines informations avec le prédicat, est capable d’agir sur sa sémantique et d’en changer la dénotation ».

3) Le liage sélectif

L’adjectif peut ne s’appliquer qu’à une partie de la sémantique du nom dont il est épithète, sans pour autant changer sa dénotation.

Nous allons citer Pustejovsky qui décrit la composition de la séquence un bon couteau : « puisque « bon » est un prédicat d’événement, il est capable de modifier sélectivement l’événement dans le télique du nom, produisant ainsi l’interprétation [qui coupe bien] ».

L’adjectif ne change pas la sémantique du nom et le groupe nominal reste un ARTEFACT.

Voici la règle de composition avec liage sélectif :

(86) Règle de composition avec liage sélectif :

Si α est de type < a, a > et β de type b et si la structure des qualia de β, QS β, a une qualia q de type a, alors αβ est de type b, où [[αβ]] = β ∩ α(qβ).