Séminaire : Classement en sémantique

Professeur : Monsieur Benoît Habert

PX – Dea / SdL

 

 

 

 

Résumé de l'article de Martin Kleiber et Georges Riegel

Une sémantique qui n'a pas de sens n'a vraiment pas de sens

in : Linguisticae Investigationes XIII:2.p 405-417. (1989),

John Benjamins B.V., Amsterdam

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Les auteurs répondent à l'article de Daniel Kayser (DK) paru, dans la revue Langages en septembre 1987, et intitulé :

- Une sémantique qui n'a pas de sens - .

Leur réponse comporte trois parties : le sens, le sens d'une phrase, le sens d'un mot.

 

 

 

405 1 - Le sens

  1. D'emblée, Kleiber et Riegel annoncent que le sens est une notion problématique. Ils reconnaissent que les nouveaux sémanticiens – informaticiens, psychologues cognitifs, spécialistes en Intelligence artificielle –, parce qu'ils ne sont pas "pollués" par les réflexions des linguistiques, peuvent stimuler la réflexion sur le langage et la pensée.
  2. Encore ne doivent-ils pas faire "table rase" de tous les travaux qui ont été faits et éviter les "raccourcis simplificateurs".

    406 L'auteur vise clairement l'article de DK " Une sémantique qui n'a pas de sens" et la position que celui-ci entend défendre : selon lui, la notion de sens associé à un mot, une phrase, n'a pas de sens car "On peut baser une sémantique sur la modélisation de l'activité de compréhension, sans avoir besoin de recourir à l'idée de sens." (36)

  3. L'auteur résume ensuite l'argumentation de DK :

L'intelligence artificielle (IA) a dans ses tâches "le traitement des connaissances véhiculées par le langage naturel". Aussi recoupe-t'elle le champ de la sémantique linguistique.

Pour mener à bien cette tâche, l'IA doit prendre appui sur une théorie sémantique, théorie que DK esquisse dans son article.

C'est la raison pour laquelle Kleiber et Riegel examinent l'article de DK et y répondent en précisant bien qu'une théorie sémantique vaut uniquement par les propriétés qui y sont attachées, quand bien même cette théorie sémantique est formulée dans le cadre de la sémantique computationnelle.

 

407 2 – le sens phrastique

DK note qu'il est difficile de préciser ce qui rend une phrase compréhensible,

et précise que les informaticiens, eux, disposent de la notion de "contraintes d'intégrité". Et il ajoute que le langage ne possède rien de comparable.

Ce que réfutent Kleiber et Riegel en précisant que le discours humain est doublement régulé ; par la grammaire qui est intériorisée en chacun de nous, et par le contrôle intersubjectif qui sanctionne toute communication par la réussite ou l'échec.

Kleiber et Riegel démontent ensuite l'argument de DK relatif à la métaphore.

1er volet de l'argumentation : le sens des phrases ( point 2.2)

408 Tout d'abord, Kleiber et Riegel rapportent les hypothèses présentées par DK sur l'interprétation des phrases : la reconnaissance globale, analyse compostionnelle, l'analogie.

Ils expliquent que pour les linguistes, comprendre une phrase, ce n'est pas seulement calculer le sens du tout à partir du sens des parties, c'est aussi "être capable d'envisager le paradigme des contextes où cette phrase est susceptible d'être employée".

  1. Les auteurs rapportent ensuite la position de DK pour qui tous les sémanticiens finissent par admettre "qu'une phrase possède un sens de la même façon qu'un objet possède des propriétés" faisant du sens un attribut de la phrase (34).

DK réfute cette hypothèse, et écarte la notion de sens au profit d'une "activité de compréhension conçue comme une activité dirigée par des règles de transformation" (36).

DK conçoit l'activité de compréhension comme la transformation de la phrase initiale en d'autres entités non- canoniques et la non – canonicité contredit l'idée de sens vu comme attribut de la phrase. (35)

* 1ère objection de Kleiber et Riegel

Si la forme canonique est la forme décrétée telle dans un cadre théorique bien déterminé, l'hypothèse de DK se ramène à l'univocité du sens (sens unique ou rigide). Pour Kleiber et Riegel, cette hypothèse n'a jamais été défendue par les linguistes.

La tendance actuelle (pour les linguistes) est de prendre en compte tout à la fois :

d'où un éventail très large des interprétations possibles : il y a autant de sens discursif qu'une phrase à d'emplois ou de types d'emplois.

* 2ème objection de Kleiber et Riegel

Remplacer la notion de sens par celle de compréhension conçue comme "une activité dirigée par des règles de transformation " n'est pas une idée nouvelle pour les linguistes et les auteurs rappellent que ces derniers ont proposé "d'assimiler le sens des phrases à l'ensemble […] des inférences qu'elles autorisent."

  1. L'activité sémantique, qu'elle soit d'interprétation ou de compréhension, est de nature compositionnelle.
  2. 2ème volet de l'argumentation : le sens d'un mot (point 2.3)

    Après avoir posé que le sens n'est pas un attribut de la phrase, DK se propose de montrer que si les transformations de compréhension opèrent sur des mots, l'interprétation des mots peut avantageusement faire l'économie de la notion de sens.

    Les auteurs rapportent la démonstration de DK sur le mot livre.

    En effet, DK rejette les conceptions classiques du sens d'un mot, parce qu'elles n'arrivent pas, selon lui, à traiter de mots aussi courants que livre.

    Pour DK livre renvoie à une multiplicité de référents possibles dont on peut rendre compte en se passant de la notion de sens.

  3. Pour cela DK pose l'hypothèse nouvelle du mot générateur d'entités auquel correspond un nœud qui à son tour peut fabriquer un autre nœud… jusqu'à trouver un nœud satisfaisant qui permette l'interprétation du mot.
  4. Kleiber et Riegel ne rejettent pas directement cette hypothèse. Ils vont expliquer en quoi l'analyse qui a été faite par DK du mot livre est erronée (cette analyse constitue l'argument principal argument de DK contre la thèse du sens unique des mots) et réaffirmer l'utilité du sens unique des mots.

  5. Pour les auteurs, toutes les objections soulevées par DK s'annulent si l'on prend en compte deux notions retenues par les linguistes :

Tout d'abord, la notion d'occurrence et de type (point 3.2.1)

L'article reprend les exemples de DK : (1) Ce livre se trouve dans toutes les librairies.

(2) Ce livre est sale et déchiré.

Pour DK, dans (1), livre réfère à un objet physique se trouvant dans plusieurs endroits à la fois, ce qui est impossible.

Pour Kleiber et Riegel, à propos de (1), pour que livre puisse se trouver dans plusieurs endroits à la fois, il faut assigner pour référent à ce livre non un exemplaire précis de livre – comme dans Ce livre est sale et déchiré - mais une occurrence de livre comme dans Le Rouge et le Noir. Cette occurrence de livre regroupe des exemplaires précis portant le même titre et offrant le même contenu (c'est pourquoi ils ont été regroupés : c'est un même livre).

L'énoncé - Ce livre est un exemplaire (déchiré) de Le Rouge et le Noir - illustre la relation entre l'entité individuelle et ses occurrences. (livre : entité individuelle regroupant des occurrences du type Le Rouge et le Noir).

  1. L'article conclut :

Ensuite, la notion de métonymie intégrée (point 3.2.2)

Kleiber et Riegel reprennent les exemples de DK :

(3) Jean est parti à la campagne pour écrire un livre.

(4) Ce livre a fortement influencé les révolutionnaires en 1769.

(5) Ce livre a été un fiasco pour son éditeur.

Pour DK, la variation de prédicat entraîne un référent différent pour livre dans chacun des énoncés.

  1. Pour les auteurs, l'idée est qu'un prédicat peut être vrai d'une entité dans sa globalité même s'il ne concerne qu'une partie de cette entité.

L'énoncé "Les Alsaciens boivent de la bière" ne nécessite pas pour être vrai que tous les Alsaciens boivent de la bière. L'élément décisif est que la "partie" soit jugée suffisamment représentative de l'entité toute entière, de telle sorte que les attributs de la partie deviennent pertinent pour caractériser l'entité toute entière.

415 Kleiber et Riegel concluent cet article en affirmant que l'hypothèse d'un sens unique est seule capable d'expliquer à la fois :

Pour l'interprétation des phrases, comme pour celle des mots, on ne peut faire l'économie du concept de sens. Et, pour Kleiber et Riegel c'est évident : une sémantique qui n'a pas de sens n'a vraiment pas de sens.

 

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Glossaire des mots clés de l'article de Kleiber

 

anaphore

Anaphore ( en rhétorique) : répétition d'un mot.

Anaphore (en linguistique) : fonctionnement d'un mot qui ne peut se comprendre que par référence à un autre mot dans le cotexte linguistique.

On distingue l'anaphore associative de l'anaphore coréférentielle (fidèle ou infidèle).

Les auteurs parlent d'anaphore divergente.

dissimilation

thèse dissimilatrice (413)

La variation de prédicat entraînerait des référents différents pour un même mot.

dissimilation

Pour François Rastier (Sens et textualité ) : actualisation de sèmes afférents opposés dans deux occurrences des mêmes sémèmes ou dans deux sémèmes parasynonymes.

sémème : contenu d'un morphème

sème : élément différentiel (du contenu) conjoignant ou disjoignant deux sémèmes

sème afférent : extrémité d'une relation antisymétrique entre deux sémèmes appartenant à des taxèmes différents. Il est activé par instruction contextuelle. Ex /irénique/ pour 'colombe' (vs /polémique/ pour 'corbeau')

Larousse (Dictionnaire de linguistique et de SdL) : en sémantique, on parle de dissimilation lorsque les sèmes afférents sont actualisés qui permettent de distinguer deux emplois du même sémème dans un énoncé.

entité – type – occurrence

livre : soit exemplaire précis / soit entités individuelles regroupant elles-mêmes des occurrences-exemplaires (4/183)

type : entité individuelle comme le Rouge et le Noir (4/186)

Larousse (Dictionnaire de linguistique et de SdL)

entité : synonyme de Item

item : tout élément d'un ensemble (grammatical, lexical) considéré en tant que terme particulier

type / token : (496)

On appelle type/token, le rapport de nombre de mots différents (type) au nombre total de formes d'un texte (token).

Dans ce rapport, le type est, par exemple, table ( singulier et pluriel) et les tokens sont toutes les occurrences de table.

Le rapport type/token mesure la richesse du vocabulaire

 

générique Larousse (Dictionnaire de linguistique et de SdL)

On dit d'un mot qu'il est générique (ou qu'il a un sens générique) quand il sert à dénommer une classe naturelle d'objets dont chacun, pris séparément, reçoit une dénomination particulière.

ex : le mot poisson est le générique d'une classe qui comprend, par exemple, le maquereau, la sole, la raie, etc.

inférence logique : opération qui consiste à admettre une proposition en raison de son lien avec une proposition préalable tenue pour vraie.

logique : association conceptuelle (de l'ordre du sens) que l'on opère à partir d'un sens d'un mot.

inférer : logique : tirer d'un fait ou d'une proposition donnée, la conséquence qui en résulte

métaphore figure de rhétorique qui a pour effet de détourner un mot de son sens habituel.

ex : Ils achetèrent de leur vie une nuit de Cléopâtre (Emile, IV)

 

relation de (métonymie intégrée)

La métonymie consiste à désigner un objet ou une notion par un terme autre que celui qu'il faudrait, les deux termes étant liés par une relation de contiguïté :

le contenu pour le contenant : boire un verre.

l'auteur pour son œuvre : écouter du Mozart.

le concret pour l'abstrait : tenir le gouvernail de l'entreprise.

la matière pour l'objet : astiquer les cuivres.

référence ostensive indirecte

représentation conceptuelle

Larousse (Dictionnaire de linguistique et de SdL)

Représentation est l'apparition de l'image verbale mentale chez le locuteur

sens

Pour François Rastier : contenu d'une unité linguistique, défini relativement au contexte et à la situation de communication

la structure conceptuelle (413) = ?

 

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Glossaire des mots de DK cités dans l'article de Kleiber et Riegel

la notion de "contrainte d'intégrité"

" Il s'agit d'une expression - généralement, une formule du calcul des prédicats du premier ordre – qui doit être vérifiée par toute donnée entrant dans un système d'information".

"Cette expression est utilisée comme garde-fou pour préserver l'intégrité du système contre des données aberrantes" . ( article de DK, page 33)

générateur d'entités

Dans le cadre d'un réseau sémantique, les entités sont des nœuds.

Pour l'interprétation d'un mot, on fait fonctionner le générateur au 1er niveau Ô donne un ou plusieurs nœuds Ô processus réitéré jusqu'à l'obtention du nœud permettant l'interprétation du mot.

 

 

 

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Observations / remarques sur l'article de Kleiber et Riegel

 

 

La terminologie

Un article de spécialiste pour spécialiste. : tout le vocabulaire de Kleiber et Riegel doit être maîtrisé ainsi que celui de DK.

Aucune définition des auteurs sur les mots utilisés, ni sur les différentes significations qu'ils peuvent prendre pour les informaticiens ou pour les linguistes.

sens

concept

référent

…..

Des termes peu explicités, ce qui nuit à la compréhension de l'article : différence entre type, occurrence, entité, exemplaire, unité, token ….;

De même, on ne comprend pas pourquoi DK définit le sens en ne référant à aucune étude de linguiste, les linguistes sont réduits à des attitudes générales ; le lecteur n'a pas l'impression que les linguistes et les informaticiens coopèrent, mais plutôt qu'ils échangent leurs travaux au travers d'articles.

 

Attitude générale

Alors que le ton de DK est très polémique (voire péjoratif), celui de l'article de Kleiber et Riegel reste courtois et ouvert.

Kleiber et Riegel suivent l'article de DK, reprennent ses exemples et commentent son argumentation.
(DK suit moins précisément la pensée de Kleiber et Riegel.)

Organisation

Ciitation de travaux d'autres linguistes.

Notes explicatives.

Bibliographie citant un texte de DK (la réciproque n'est pas vraie).