Types nominaux et anaphores : le cas des objets et des événements, in Anaphores temporelles et (in-)cohérence, 41-58, Rodopi, 1996, Walter de Mulder & Liliane Tasmowski-De Ryck & Carl Vetters eds, 1, Cahiers Chronos, Amsterdam
Les auteurs :
Danièle Godard est directeur de recherches au CNRS, au Laboratoire de Linguistique Formelle (LLF) (UMR 7110). Ce laboratoire est associé à l’université Paris 7. Ses intérêts de recherches sont :
· Syntaxe formelle (grammaire syntagmatique HPSG)
· Interface syntaxe-sémantique
· Grammaire du français
· Langues romanes
· Typage lexical
Jacques Jayez a travaillé à l’EHESS et est maintenant à l’ENS-LSH à Lyon. Son domaine de recherche est la sémantique formelle. Il s’intéresse à plusieurs domaines :
· Les déterminants
· Les ontologies sémantiques et philosophiques
· L’imperfectivité et le progressif
· Les connecteurs et les particules
· La structure du discours
L’article :
1.
Introduction
On peut considérer qu’il y a une problématique générale : les restrictions sélectionnelles, traité ici sous un angle particulier : l’hypothèse des types. Voici une définition de cette hypothèse : « les GN sont associés à des types sélectionnels ou distributionnels, qui sont défini dans le lexique et qui sont sélectionnés par les prédicats. »
Une certaine tendance actuelle est de faire l’inventaire de ces types afin d’obtenir une description complète du lexique. C'est le cas en HPSG ou dans les travaux de Pustejovsky (1995). Les auteurs renvoient aux articles de Grimshaw (1990), Levin (1993), Tenny (1994), Giry-Schneider (1994) pour avoir quelques exemples.
Le test qui est habituellement utilisé pour connaître le type d’un GN est la reprise pronominale. En effet, l’anaphore pronominale préserve le type de l’antécédent. Or, ce n’est pas un test valable à tous les coups. Les auteurs vont donc étudier deux sortes de reprise pronominale qui à première vue semblent problématiques pour l’hypothèse de la préservation du type.
2.
Le typage
des GN : Evénements et objets
Les auteurs traitent de GN dénotant des entités individualisées non génériques, qui ont pour type Evénement ou Objet. L’article se limite donc à deux types de GN : les événements et les objets. Godard et Jayez précisent que ces deux types sont suffisants pour démontrer leur hypothèse mais qu'ils ne partitionnent pas l'ensemble des types et qu'il faudrait prendre en compte les états, les propriétés ... Les auteurs définissent les types à l'aide de tests linguistiques.
Ils partent du fait que le type du GN est hérité du N tête. Dans ce cas, ils laissent de coté les génériques et les massifs dont l'interprétation met en jeu le déterminant.
Ils ont quatre types :
Critères pour les GN
de type événement :
1. Ces GN apparaissent comme complément d’une préposition temporelle : (avant, après, pendant, durant, au cours de, au moment de, lors de, tout au long de, depuis).
2. Ces GN sont sujet de V de durée : (durer, se prolonger pendant/jusqu’à, se continuer, s’étaler sur, n’en plus finir, s’éterniser, traîner en longueur).
3. Ces GN sont sujet de V de structure temporelle (ou aspectuelle) : (commencer, finir, être interrompu / s’interrompre, s’achever, être suspendu).
4. Ces GN entrent dans des constructions nominales de durée (cf. Borillo (1989)) : ils entrent dans un GN de la forme [expression de durée + de Nsg] (deux heures de N), ou prennent un complément de durée [un N de + expression de durée] (un N de deux heures).
5. Ces GN sont le sujet de avoir lieu et se produire.
Les auteurs précisent que l’ensemble des critères n’est pas obligatoire. Il semble que seul les critères 1 et 4 le soient, les autres étant facultatifs. Cependant, les auteurs soulignent qu’une étude plus précise des noms d’événements serait intéressante afin de faire une classification de ces N plus ressemblante à celle des V. En effet, les propriétés des verbes ont fait l’objet de nombreuses études ce qui n’est pas le cas des GN. La classification obtenue pour les GN n’est donc pas isomorphe à celle des verbes. La seule distinction opérée est celle entre les événements forts et les événements faibles. Seul un Ev-fort peut être le sujet de avoir lieu/ se produire suivi d’une localisation spatio-temporelle.
(6) Pour terminer la soirée, un concert / * une symphonie aura lieu.
On peut donc dire que concert est un Ev-fort alors que symphonie est un Ev-faible. Se produire demande un sujet/argument qui dénote un événement naturel.
Les objets apparaissent comme complément direct de trouver dans le GV [trouver GN GP[loc]], ou comme sujet dans le S [GN se trouve PP[loc]].
Les Obj-mat acceptent tous les prédicats matériels.
Un GN de type Obj-info est le sujet de se trouver dans GN / être contenu dans GN/ être une partie de GN, où le GN localisateur est associé au type Obj-info.
Les adjectifs comme solide, robuste, fiable, inattaquable prennent des Obj-mat ou des Obj-info mais seul les Obj-info sont les arguments d’une coordination comme solide et évident.
Certains types sont multitypés et d’autres monotypés.
Ex :
Remarque : un Ev-fort est aussi un Ev-faible mais pas réciproquement. Un Obj-mat est distinct d’un Obj-info mais ce sont tous les deux des Obj.
Les N monotypés ont servis à définir les types et les N multitypés vont servir à étudier les propriétés de l’anaphore car « c’est seulement dans la mesure où le « même » GN est acceptable dans les deux environnements que l’on peut avoir recours au pronom ».
Si la pronominalisation préserve le type alors on s’attend à ce qu’elle soit acceptable lorsque l’antécédent et le pronom correspondent à des arguments de même type et qu’elle soit inacceptable si ce n’est pas le cas.
Voici quelques exemples qui appuient cette généralisation :
(22) Le concert avait lieu au Palais Royal. Il a été interrompu par la pluie.
(26) a. *La construction a duré deux ans. Elle est située en bordure de mer.
b. *La construction est situé en bordure de mer. Elle aura duré deux ans. (Ev-fort, Obj‑mat)
(28) a. Tu connais les symphonies atonales ? J’en ai une sur mon bureau
b. Il y a un dialogue de Platon sur l’étagère. J’ai complètement oublié quel problème il traite.
Dans l’exemple (22), la pronominalisation est acceptable. Le pronom et son antécédent ont le même type c’est à dire Ev-fort.
Les exemples de (26) montrent qu’il existe des blocages dans le changement de type. Dans (26a), la pronominalisation n’est pas acceptable. L’antécédent est du type Obj-mat tandis que le pronom est du type Ev-fort. Nous avons la structure inverse dans 26b.
L’exemple (28) démontrent que la reprise pronominale peut circuler à l’intérieur des types. Dans (28a), l’antécédent est du type Obj-info et le pronom est du type Obj-mat.
Mais l’approche qui consiste à dire que la reprise pronominale peut circuler à l’intérieur des types généraux comme Obj ou Ev, mais non faire passer d’un type à l’autre, est trop simple car il est possible, par exemple, de passer d’un Obj-info à Ev-faible (30).
Ex : Obj-info à Ev-faible
(30) Cette symphonie devait être exécutée hier pour la première fois ; malheureusement, elle a été interrompue par un énorme orage.
Donc où est la généralité ?
Les auteurs font cette observation : « les possibilités de la pronominalisation sont exactement parallèles aux possibilités des combinaisons de types en un même site ». Les auteurs entendent par là le fait qu’un GN peut être l’argument d’un prédicat qui requiert un type t1 et l’argument d’un autre prédicat qui requiert un type t2. Ou encore, qu’un GN peut comporter un A ou une relative qui requiert un type t1 et être l’argument d’un prédicat qui requiert lui-même un type t2.
Comme le montre l’acceptabilité de (32), on peut combiner en un même site les types Obj-mat et Obj-info.
(32) a. La symphonie où se trouve cette idée mélodique si intéressante se trouve sur le bureau.
b. Ce livre si lourd est riche d’enseignements.
Se trouver sur le bureau demande un argument sujet de type Obj-mat et la relative où se trouve cette idée mélodique si intéressante demande un GN de type Obj-info. L’adjectif lourd demande un argument de type Obj-mat, alors que le prédicat riche d’enseignements demande un argument de type Obj-info.
On peut combiner en un même site les types Obj-info et Ev-faible.
(35) a. Le film vient à peine de commencer, et traite de questions brûlantes.
b. La pièce dure deux heures, et contient des idées provocatrices.
Les coordinations de prédicats de l’exemple (35) demandent les types Obj-info et Ev-faible.
On ne peut pas combiner en un même site les Ev (faible ou fort) et les Obj-mat.
(37) a. *La construction a eu lieu l’année dernière et domine la mer.
b. *La symphonie fut finalement posée sur le pupitre du chef et dura deux heures.
On obtient cette conclusion : la pronominalisation ne crée donc pas de type nouveau, elle exploite la combinatoire des types avec lesquels est associé l’antécédent.
La construction des types du GN est régie par deux contraintes. La première est exprimée en (39).
(39) Type lexical des GN :
Un GN est associé à un ensemble de types hérités du N tête
La deuxième contrainte est donnée en (40). Elle concerne les types complexes.
(40) Contraintes sur le domaine des types :
NON (Ev & Obj-mat)
La contrainte de typage sur la reprise pronominale est donnée en (41).
(41) Contrainte de typage sur la reprise pronominale :
a. Le type du pronom appartient à l'ensemble des types associé lexicalement au GN antécédent.
b. Le type du pronom est compatible avec le type contextuel de l'antécédent.
Il y a plusieurs cas de multitypage :
· construction possède des types différents et exclusifs : Ev-fort, Obj-mat.
· livre possède des types différents et compatibles : Obj-mat, Obj-info.
· symphonie possède trois types, compatibles deux à deux : Obj-mat, Obj-info, Ev-faible.
D’après (39) et (40) un GN dont le N tête est symphonie sera lexicalement associé à {Obj-mat, Obj-info, Ev-faible, Obj-mat & Obj-info, Obj-info & Ev-faible}.
Il n’y a pas de distorsion entre la possibilité de la reprise pronominale et celle de la combinatoire en un même site. En effet, dans l’exemple (31), le premier GN de type Obj-mat est repris par un pronom de type Obj-info, lui même repris par un pronom de type Ev-faible. Il n’y a donc pas reprise d’un Obj-mat par un pronom de type Ev.
(31) Tu vois la symphonie posée sur mon bureau ? Elle devait être exécutée hier pour la première fois ; malheureusement, elle a été interrompue par un énorme orage.
Les auteurs notent que « certaines formes de l’anaphore associative au moins semblent échapper aux contraintes ».
(43) a. La construction a eu lieu l’année dernière. Le bâtiment principal domine la mer.
b. *La construction a eu lieu l’année dernière. Son aile droite n’est pas très réussie.
L’anaphore associative ne reprend pas un GN antécédent mais fait appel à des processus inférentiels.
Les auteurs précisent que « la contrainte (41) porte sur la reprise pronominale (sur le pronom dit traditionnellement « pronom personnel »), non sur l’anaphore, de manière générale ».
4. Les
glissements contrôlés
L’acceptabilité varie d’un locuteur à l’autre ce qui entraîne des glissements ne respectant pas les contraintes données.
Ex (44) et (45)
(44) a. ? L’évaluation du laboratoire a eu lieu il y a un mois. Elle est sur le bureau. Tu peux la consulter.
b. (?) Le repas avait été disposé dans la grande salle. Il eut lieu à huit heures.
(45) a. *Le repas disposé dans la grande salle eut lieu à huit heures.
b. *L’évaluation qui a eu lieu il y a un mois est sur le bureau. Tu peux la consulter.
Les auteurs font une observation importante : « les acceptabilités font intervenir des différences lexicales ». Certains N ont l’air de se prêter plus au glissement.
Première hypothèse : les représentations stéréotypées
Hypothèse : « le pronom est meilleur si les deux types en conflit sont relatifs à deux phrases d’une succession d’actions et de situations stéréotypée, telle qu’un script » ( Schank & Abelson 1977, Schank & Riesbeck 1989)
Cette hypothèse n’est pas suffisante car il y a des phrases qui font appel à des scénarios , et qui n’en sont pas meilleures pour autant. Prenons l’exemple de (48b) qui est inacceptable malgré un scénario transparent : on construit une maison pour y habiter après.
(48) a. Les terroristes voulaient que l’otage lise devant la caméra un texte condamnant la politique occidentale. Au lieu d’être posée sur la table devant l’otage, cette déclaration était placardée derrière la caméra, sur le mur en face de lui.
??Elle aurait ainsi lieu dans des conditions apparemment plus naturelles
b. *La construction a eu lieu en juin et a été aussitôt occupé.
On peut donc dire que cette hypothèse aide mais n’est pas suffisante.
Deuxième hypothèse : le recours à un type intermédiaire
Hypothèse : « la reprise phrastique avec passage d’un type à un autre type incompatible, est rendue possible par l’existence d’un type intermédiaire, présent dans la représentation sémantique de la phrase où se trouve le GN antécédent et qui, intuitivement, assure la connexion entre les types Obj-mat et Ev, parce qu’il est identifié à Obj-info, ou, plus vaguement, est analogue à Obj-info. »
a) Premier argument en faveur de cette hypothèse : l’examen des items lexicaux suggère le recours à un type intermédiaire.
Les auteurs regardent tout d’abord les N.
« Certains GN de type Ev comportent dans leur représentation sémantique une entité de type Obj-info, qui peut fonctionner comme « antécédent » d’un pronom de type Obj-mat ». Dans l’exemple (44a), le GN antécédent est l’événement et le pronom est le support où est consigné l’évaluation comme Obj-mat. Le pronom est possible car l’Obj-info est présent dans la représentation du N évaluation comme événement.
Le contraste entre (48a) et (44a) s’explique par le fait que puisque c’est le GN de type Ev qui fournit le type Obj-info dans sa représentation sémantique, il faut forcement que l’antécédent soit du type Ev et non Obj-info.
De plus, comme le montre (52) et (53), tous les N de type Ev n’ont pas la représentation sémantique appropriée.
(52) La procédure d’arrêt de la centrale doit commencer dans deux jours. Il faut l’étudier soigneusement.
(53) ?? La procédure d’arrêt de la centrale doit commencer dans deux jours. Il faut la relire soigneusement.
La mauvaise acceptabilité de (53) est du au fait que procédure, en tant qu’Ev-faible, ne donne pas accès à un véritable objet informationnel, possédant une autonomie. Toutefois, on peut étudier la plupart des objets et de événements. Dans ce cas, l’exemple (52) est possible car l’argument complément de étudier n’est pas spécifier pour un Obj-info.
Qu’en est-il des verbes ?
Les auteurs admettent que « la représentation sémantique de disposer, agencer, installer comporte une part de création ou de transformation de l’objet, dont le résultat est l’émergence d’un objet de type Obj-mat & Obj-info, présent dans la structure sémantique du V, et peut-être également ajouté au type du GN argument ».
Si le passage anaphorique du type Obj-mat à Ev n’est pas totalement bon c’est que l’Obj-info est toujours conjoint à celui de l’Obj-mat, et qu’il n’existe pas comme type simple, indépendant.
b) Deuxième argument en faveur de cette hypothèse : le type intermédiaire est de type Obj-info
D’une part, nous avons vu qu’un N à trois types, tel que symphonie, a des types compatibles deux à deux : Ev-faible est compatible avec Obj-info et Obj-mat est compatible avec Obj-info. Le type Obj-info est donc un type intermédiaire.
D’autre part, pour la compatibilité avec glissement, les exemples sont meilleurs si l’on fait appel au type Obj-info.
c) Troisième argument en faveur de cette hypothèse : le type intermédiaire est présent dans la structure sémantique
On pourrait penser que le pronom s’accroche à un type intermédiaire qui est de même nature qu’une anaphore associative, « c’est-à-dire qu’il n’est pas réellement présent dans la structure sémantique de base des items lexicaux, mais plutôt évoqué dans des scénarios ou par des inférences conventionnelles ». Cependant, nous avons vu que l’anaphore associative n’est pas sensible aux contraintes de type donc comment pourrait-elle rendre compte de la différence entre évaluation et procédure.
De plus, l’anaphore associative elle-même ne semble pas faire de différences en ce qui concerne le passage de l’Ev à l’Obj-mat :
(55) a. L’évaluation du laboratoire a eu lieu il y a un mois. Le document se trouve sur le bureau.
b. La procédure d’arrêt de la centrale commence après demain. Le protocole se trouve sur ton bureau.
On ne peut pas restreindre le type intermédiaire à être un Obj-info, s’il s’agit d’une anaphore associative.
Nous obtenons une contrainte plus lâche sur le typage. Son application se fait de manière variable selon les locuteurs et selon les situations.
(56) Contrainte de typage sur la reprise pronominale :
c. Quand le type du pronom n’est pas compatible avec celui du GN antécédent, la structure est marginalement autorisé si la représentation sémantique du GN antécédent ou du prédicat appliqué à l’antécédent fournit un type compatible qui sert d’antécédent au pronom.
5. Conclusion
Il y a des contraintes de typage pour le pronom :
- le type du pronom appartient à l’ensemble des types associés lexicalement au N tête du GN antécédent.
- les types du pronom et du GN antécédent doivent être compatibles, ou combinables sur un même GN. Dans le cas contraire, le pronom est acceptable (plus ou moins) si la représentation sémantique de la phrase contenant l’antécédent fournit une entité d’un type compatible.
- Les contraintes détaillées dans cet article, caractérisent la reprise pronominale plutôt que l’anaphore en générale..
Borillo A. (1989). « Notion de massif
et de comptable dans la mesure temporelle », in : David J. & G. KLEIBER
(eds), Termes massifs et termes comptables, Paris : Klincksieck.
Giry-Schneider J. (1994) (ed).
Revue Langages, numéro 115.
Grimshaw J. (1990). Argument
Structure. Cambridge : MIT Press.
Levin B. (1993). English
Verb Classes and Alternations: a Preliminary Investigation. Chicago:
Chicago University Press.
Pustejovsky J. (1995). The
Generative Lexicon. Cambridge : MIT Press.
Tenny C.L. (1994) Aspectual
Roles and the Syntax-semantic Interface. Dordrecht : Kluwer.
Riesbeck C. K. & Schank (1989). Inside Case-Based
Reasoning, Hillsdale : Lawrence Erlbaum.
Schank R.
& R. Abelson (1977). Scripts,
Plans, Goals and Understanding. Hillsdale
: Lawrence Erlbaum.