RESUME: Gaston GROSS, Septembre 1994, "Classes d'objets et description des verbes", Langages n°115, Larousse, Paris


        Dans cet article, Gross montre tout d'abord que la polysémie des opérateurs de classement sémantique n'est pas résolue par des principes de philosophie analytique ou psychologique bien souvent plus intuitifs et rationnels que scientifiquement motivés. Il prend pour ce faire le traitement de la classe des concrets. Il est courant de considérer que ce qui est concret est perceptible par les sens, or des mots comme table et bruit, qui désignent des réalités perceptibles par les sens, ne se comportent pas de la même façon: il s'est produit un bruit mais *il s'est produit une table, une table se trouvait là autrefois mais *un bruit se trouvait là autrefois. De cette constatation, il propose de traiter ce problème de polysémie en utilisant le langue elle-même, et plus particulièrement la syntaxe. Pour déterminer le champs sémantique d'un mot, il faudrait alors quel(s) verbe(s) est(sont) appelé(s) par ce mot.
       Gross remarque cependant que ce principe des traits syntactico-sémantiques pose deux problèmes. D'une part, il peut être risqué de se référer au verbe appelé par le mot étudié car les verbes aussi sont polysémiques. D'autre part, ce principe peut entraîner une surgénération de structures qui fausse l'analyse. En effet, en considérant la phrase Luc a émondé ce lilas, une structure du type émonder+Nconcret peut être déduite, ce qui pourra générer des phrases incorrectes comme Luc a émonder cette table/ce clou.
        Selon l'auteur, la solution de ces problèmes consisterait à continuer de se servir de traits syntactico-sémantiques en relevant les verbes adéquats pour la lexie mais de compléter ces traits par la description des arguments des verbes. Ainsi, Gross considère que les traits syntaxiques sont sous-catégorisés par des classes sémantiques qui sont déterminées par des opérateurs. Il considère alors les opérateurs dits "généraux" qui sont des propriétés syntaxiques propres à un trait et motivant la mise au point d'un trait. Il dénombre ainsi 8 traits: humain, animal , végétal, inanimé concret, inanimé abstrait, locatif, temps, événement. Gross codera ainsi les substantifs du lexique. Il entreprend ensuite de décrire deux de ces traits.
    Il commence par le trait humain. Pour le décrire, Gross se sert du principe syntaxique des opérateurs appropriés à chaque substantif pour déterminer 54 classes d'objets qui sous-catégorisent le trait comme par exemple loc (locatif) pour parisiens, allemands, européens(...) ou rel(relationnel) pour frère, mère, cousin (...)  . Il montre alors qu'avec ce principe, il est possible d'affiner la description afin de classer l'ensemble des noms du lexique: soit T le trait, C la classe d'objet, Op un verbe associé, S un synonyme et D le domaine on a par exemple

    Gross décrit ensuite le trait inanimé concret, toujours en se servant des opérateurs appropriés. Pour ce faire, il aborde la polysémie de prendre et observe ses emplois, c'est-à-dire ses différents arguments. Il utilise également les synonymes de prendre afin de mieux en cerner l'ambiguïté sémantique et parvient alors à discerner trois types d'argument: abstrait, locatif et concret. C'est sur ce dernier que Gross se penche plus particulièrement. Il s'aperçoit qu'un grand nombre de substantifs sont des arguments de prendre et sont conformes avec les opérateurs du trait inanimé concret. Il  en dresse la liste la plus exhaustive possible afin d'avoir à chercher des opérateurs appropriés les plus fins possible et de dégager d'autres classes d'objets, chacune ayant ses opérateurs propres. Par exemple, pour NO représentant le nom sujet et N1 l'objet du verbe:

       

        Bien que plus poussée et motivée, cette analyse est insuffisante selon Gross car elle ne traite ni les modifications de l'opérateur ni la nature de la détermination de l'objet. Sur le premier point, il s'agit de savoir prévoir si deux emplois d'un mot comme prendre correspond à un ou deux sens de ce mot comme dans prendre un steack et prendre un médicament. Lorsque l'on transforme ces groupes verbaux en groupes nominaux, on obtient *la prise d'un steack et la prise d'un médicament. Ainsi, l'auteur montre que les modifications de l'opérateur ne sont pas des caractéristiques d 'un opérateur morphologique mais bien une propriété transformationnelle. Sur la nature de la détermination de l'objet, Gross considère que l'objet est déterminé au sein du GN mais aussi par la relation sémantique comme verbe et complément. Par exemple, bêtise peut être considérer comme comptable Luc a fait une bêtise mais comme non comptable dans Luc multiplie les bêtises. Gross propose alors de déterminer une typologie des déterminations grâce aux relations opérateurs-arguments dans le but de créer un codage des déterminations trouvées qui permettra de prédire la forme de détermination potentielle.

        Pour conclure, Gross remarque que la constitution de classes d'objets permet de traiter automatiquement les problèmes d'ambiguïté, l'emploi des prépositions et de mettre en évidence la synonymie que ce soit des prédicats verbaux, adjectivaux ou nominaux. L'application de cette notion de classe d'objet est alors particulièrement utile en traduction automatique.



RESUME: Denis LE PESANT, Septembre 1994, "Les composants nominaux du verbe lire : une illustration de la notion de "classe d'objets" ", Langages n°115, Larousse, Paris

          Dans cet article, Le Pesant étudie les conséquences des apports faits au lexique-grammaire depuis 20 ans (notamment par Gross) sur le lexique-grammaire actuel. Le lexique-grammaire est défini comme un classement sémantique obtenu au moyen de critères et de tests syntaxiques. Les études réalisées ont montré que, pour classer un mot, il faut décrire les emplois d'un mot c'est-à-dire les informations syntaxiques et sémantiques sur ce mot. Par exemple, pour classer les noms arguments de lire, il faut dresser la liste des noms qui peuvent être sujet ou objet de ce verbe puis discriminer ces noms en étudiant les relations syntaxiques qu'ils entretiennent avec le verbe. Ainsi, on peut lire un décret ou lire un journal mais  dans la construction lire un décret dans un journal, il n'est pas possible d'inverser  N1 et N2 (les objets): *lire un journal dans un décret; ce qui amène Le Pesant à penser que ces deux noms ne se classent pas de la même façon (décret est une écriture tandis que journal est un support d'écriture). Il définit alors les classes d'objets "par les relations syntaxiques qu'elles entretiennent avec une ou plusieurs classes de verbes appelés opérateurs appropriés".
          Cependant, Le Pesant déplore que ces méthodes autorisent des constructions peu probables en réalité telles que lire une épopée sur un ticket de métro. Il souhaite donc faire que la grammaire permette de prévoir les distributions les plus probables. Pour ce faire, il propose de subdiviser les ceffet, lasses d'objets grâce aux opérateurs appropriés et constituer un arbre dont les noeuds filles seraient des classes d'objets de plus en plus fines et contraintes. En plus un codage est précis, plus on peut classer de phrases et plus ce classement sera précis. On peut ainsi différencier l'agrammaticalité de la faible probabilité d'occurrence alors même que cette nuance est rarement prise en compte et ne peut l'être si les critères ne sont pas assez précis. Par exemple, la classe des supports d'écriture peut se subdiviser en s-i (support imprimé) et s-ms(support manuscrit) car une construction peut être gammaticale avec livre (qui est s-i) et agrammaticale avec bloc-note (qui est s-ms): cette entreprise affiche des livres mais *cette entreprise affiche des bloc-notes. L'auteur poursuit alors sa subdivision de classes de manière précise, suivant ce modèle.
             Le Pesant remarque néanmoins que, si ce système est efficace et utile, il est tout de même insatisfaisant car toutes les classes ne sont pas disposées en ordre hiérarchique. En effet, certaines lexies, comme signe,  ont une "double appartenance" c'est-à-dire qu'elles appartiennent à plusieurs classes,  tout comme signe appartient à la fois à la classe des imprimés sur lesquels on peut écrire quelque chose(s-i-npl) et à la classe des supports d'écriture manuscrite non composée de plusieurs pages (s-ms-npag). Il est vrai qu'un grand nombre de noms apparaît sous deux entrées. Le Pesant propose pour résoudre ce problème de créer des classes rassemblant les classes de la lexies ambigüe. Pour signe, la nouvelle classe est < <s-i-npl><s-ms-npag> >.
              Ensuite, l'auteur aborde le fait qu'une classe d'objets peut être déterminé par une transformation reliant deux structures de phrases. De même, une classe d'objet peut hériter par transformation des opérateurs d'une autre classe d'objet. On remarque par exemple pour le mot quotidien (classé é-t-pnp : écrits périodiques et non périodiques): de lire un numéro de quotidien, on passe à lire un quotidien (or numéro de  est un support d'écriture) ; soit en d'autres termes :  (numéro)de<é-t-pnp>   ->    <é-t-pnp>.
            
Ainsi, pour Le Pesant, si le vocabulaire est riche et précis alors les opérateurs appropriés suffisent pour effectuer un classement et si une même classe est très riche alors il faut la subdiviser en classes plus précises et moins volumineuses grâce aux opérateurs appropriés. Mais il arrive aussi que les opérateurs appropriés manquent, ce qui bloque l'analyse. Dans ce cas, il faut utiliser les parties appropriées, c'est-à-dire déterminer à l'aide de critères syntaxiques une subdivision de la classe. Des structures qui indiquent que la classe obtenue fait partie d'un tout qu'est la classe d'origine sont utilisées comme critères syntaxiques. Par exemple, dans je lis le dénouement d'une comédie, le dénouement est une partie du tout qu'est la comédie. On note alors N0 lire [le(s)N de un N']N1 où N= partie N' = tout. Cette méthode dite des parties appropriées est utile pour définir de petites classes contenant même parfois des objet individuels et elle permet de décrire des relations non seulement avec des verbes mais aussi avec des noms.
             Pour conclure , Le Pesant  note que son étude vise à construire une lexicographie la plus précise et la plus prévisible possible afin de mettre au point un dictionnaire électronique performant. Il remarque enfin que son dictionnaire a pour entrée des phrases, et non des mots, puisque les classes d'objets entretiennent des relations syntaxiques avec d'autres classes d'opérateurs, ce qui signifie qu 'il s'agit de relations entre classes de prédicats et domaines d'arguments.




REMARQUES SUR LES DEUX TEXTES

                                                                 
La visée des textes
        L'étude de Gross vise une application en traduction automatique (TA) ou bien l'élaboration d'un analyseur syntaxique. En ce qui concerne la TA, il montre dans son article (p 18) que l'analyse en classes peut se présenter sous la forme d'un arbre où il établit une relation hiérarchique. Cependant, il montre que dans un traducteur automatique se servant de ce modèle (comme SYSTRAN), le codage des classes est si raffiné que pour des raisons pratiques on ne se sert pas de tous les codages mais d'environ une dizaine. Le codage spécifique trouve aussi son application au sein d'un analyseur syntaxique (p 21)qui reconnaîtrait les relations opérateur-arguments dans un texte donné. Le travail de Gross est une démarche scientifique : "c'est la seule démarche qui permette de dégager des règles reproductibles"p 22.
       Le Pesant a des visées plus lexicales. Son travail est la suite de celui de Gross mais pour des applications différentes. Son objectif est de créer un dictionnaire électronique performant en utilisant des critères syntactico-sémantiques. Ce dictionnaire se servira des relations entre les classes de prédicats et des domaines d'arguments, ce qui aboutit classer dans le dictionnaire des phrases à la place des mots.

                                                                    La bibliographie
        Les travaux n'ayant pas le même but, ils sont abordés différemment et par conséquent les bibliographies contrastent. Gross compte des ouvrages syntaxiques aux auteurs de références (Chomshy, Harris), tandis que Le Pesant est orienté vers la sémantique. Tous deux ont pour référence Kayser et Kleiber, Mathieu-Colas  et Guillet, ce qui montre que tous deux partent des mêmes bases pour aboutir à des résultats qui s'apportent des informations mais pour des applications différentes. Par ailleurs, Gross est une des références de Le Pesant( mais l'inverse n'est pas vrai).

                                                                    Définitions des termes
        Les deux auteurs sont d'accord sur les définitions, Le Pesant vient compléter les théories de Gross. Il faut retenir les notions définies par Gross puis redéfinies par Le Pesant de classe d'objets et d'opérateurs appropriés. La classe d'objet, pour compléter ce qui est expliqué dans les résumés, est l'unité minimale de distribution, elle permet de dégager les différents emplois des opérateurs. Les opérateurs appropriés motivent la détermination d'un argument et représentent l'ensemble des propriétés propres à un trait. Le Pesant va plus loin en définissant des notions comme la transformation, et les parties appropriées. En effet, les classes d'objets sont définies certes par des propriétés syntaxiques mais aussi par des propriétés transformationnelles(p 40 et résumé). De même, il peut arriver que les opérateurs appropriés ne suffisent pas pour procéder à un classement, Le Pesant montre que l'on peut alors avoir recours aux parties appropriées (p 44 "objets  dotés d'opérateurs appropriés et qui appartiennent à la classe d'ensemble considérée", exemple dans le résumé).