<FILE-date="2008/01/04/19">
<article-nb="2008/01/04/19-1">
<filnamedate="20080104"><AAMM="200801"><AAMMJJ="20080104"><AAMMJJHH="2008010419">
<filname="SURF-0,2-3232,1-0,0-1">  De Bill Gates  Kofi Annan, de Nike  Areva, la responsabilit sociale des entreprises est  la mode.
<filname="PROF-0,2-3232,1-0,0-1">   
    D e Bill Gates  Kofi Annan, de Nike  Areva, la responsabilit sociale
    des entreprises est  la mode. Symbole d'une mondialisation solidaire
    pour ses thurifraires, elle permet juste aux capitalistes de jouer les
    parangons de vertu, affirment ses dtracteurs. Si le dbat est ancien,
    il a rcemment rebondi aux Etats-Unis avec la publication quasi
    simultane de deux ouvrages que tout oppose, malgr la proximit de
    leurs auteurs : Donner, de Bill Clinton (d. Odile Jacob, 304 pages,
    21,50 euros), et Supercapitalism (d. Vuibert, 288 p., 24 euros, en
    librairie le 17 janvier), de son ancien ministre du travail, Robert
    Reich.
 
 
    Dans le premier, l'ancien prsident vante le don, le bnvolat et, plus
    gnralement, les mrites de la socit civile. Une vieille tradition
    amricaine : "En 1835, dans La Dmocratie en Amrique, Tocqueville
    notait que les Amricains taient enclins  se constituer en groupes
    pour s'attaquer  leurs problmes communs ; cette solution lui semblait
    meilleure que celle des Europens, qui s'en remettaient plutt 
    l'Etat", relve-t-il.
 
    Petit  petit, les problmes sont devenus globaux, et la socit civile
    s'est, elle aussi, mondialise. Depuis 2000, l'ONU a fait sienne la
    dmarche anglo-saxonne. L'organisation incite les entreprises  adhrer
     son "pacte mondial", qui entend "embrasser, promouvoir et faire
    respecter" des valeurs fondamentales dans le domaine des droits de
    l'homme, des normes de travail et de l'environnement. A ces trois
    secteurs a t ajoute, en 2004, la lutte contre la corruption.
 
    Le succs est indniable. Quelque 3 600 entreprises de 120 pays y
    adhrent. C'est "le plus grand programme d'action volontaire au monde"
    se rjouit l'ONU. Chaque participant doit s'engager  intgrer dix
    principes fondamentaux dans sa stratgie et  expliquer, chaque anne,
    quels progrs il a raliss. Des socits aussi diffrentes que les
    htels Accor ou le chimiste Rhodia prsentent de manire dtaille
    leurs actions en faveur de l'environnement pour la premire, de
    l'environnement et des relations sociales pour la seconde. En revanche,
    sur les 429 entreprises franaises signataires, six groupes n'ont pas
    respect leur engagement en 2007 : Air France, Banques populaires,
    Pierre Fabre, Banque Rothschild, Steria et Unibail. Une socit qui,
    durant deux ans, ne communique pas sur les progrs raliss est classe
    "inactive".
 
    Le principal dbat porte videmment sur le volontariat. Pour l'ONU,
    c'est la condition de l'efficacit. Nombre d'ONG et de syndicats n'y
    voient au contraire, souvent, qu'une opration de communication. Dans
    le meilleur des cas, la maison mre tente de respecter les rgles
    qu'elle dicte, mais ferme les yeux sur certaines pratiques de ses
    filiales. Certaines entreprises franaises laissent le soin  leur
    filiale chinoise de commercer avec la Birmanie, par exemple.
 
    Qui dit volontariat dit galement, la plupart du temps, absence de
    contrle externe et absence de sanctions. L'ONU s'interdit mme de
    refuser l'adhsion d'une entreprise. Malgr les scandales avrs de
    corruption, Siemens figure parmi les signataires du pacte mondial.
    Alors que les ONG expliquent que les multinationales peuvent tre
    inculpes en tant qu'instigatrices, auteurs ou complices de violation
    des droits, le haut fonctionnaire de l'ONU charg du dossier juge, au
    contraire, qu'il faut favoriser la soft law, l'laboration de chartes
    non contraignantes. Aussi certains jugent-ils que les "bonnes
    pratiques" mises en avant ne sont que de la poudre aux yeux pour cacher
    des actions, notamment de lobbying, destines  contrer les
    lgislations nouvelles : les constructeurs europens cherchent  se
    donner une image "verte", mais, dans le mme temps, se battent pour que
    Bruxelles limite ses ambitions en matire de rduction d'mission de
    CO par voiture.
 
    RESPONSABILIT SOCIALE OU SUPERCHERIE ?
 
    Le rsultat est que l'image des multinationales ne s'amliore pas. Mary
    Robinson, ancien haut-commissaire aux droits de l'homme et membre du
    comit directeur du pacte mondial, en tmoigne. "A chaque fois que je
    vais dans les campagnes ou les bidonvilles, dit-elle, je constate que
    les habitants n'aiment pas les multinationales. Des milliers de
    personnes perdent leur logis  cause d'elles ou se retrouvent dplaces
    parce qu'on construit un barrage."
 
    Robert Reich va encore plus loin dans sa critique. Cet conomiste de
    gauche, auteur d'un des premiers essais importants sur la
    mondialisation (L'conomie mondialise, d. Dunod, 1993), rejoint
    l'analyse faite par l'conomiste de droite Milton Friedman ds les
    annes 1960 : une entreprise est faite pour raliser des profits, tout
    le reste n'est que littrature. Certes M. Reich dnonce le
    "supercapitalisme", dont Friedman tait un thurifraire, mais leurs
    conclusions sont identiques. Pour l'ancien ministre, la responsabilit
    sociale des entreprises relve de la supercherie. Nombre de PDG
    expliquent qu'" long terme", leur civisme est payant, mais il n'y
    croit plus. Non seulement aucune tude ne le dmontre, mais la grande
    majorit des consommateurs s'en fichent. Surtout, le long terme n'est
    pas une notion pertinente, estime-t-il, pour des PDG soumis aux
    rsultats trimestriels.
 
    Il est donc vain, selon M. Reich, d'attendre des entreprises qu'elles
    soient "citoyennes". Ses amis politiques, qui attaquent le gant de la
    distribution Wal-Mart pour sa pingrerie salariale, font fausse route.
    Wal-Mart est certes un mauvais employeur, mais il ne fait qu'appliquer
    la loi. S'il tait plus gnreux, il perdrait ses clients. C'est aux
    politiques de prendre leurs responsabilits et de mettre tout le monde
    sur un pied d'galit, en imposant des normes sociales et
    environnementales. Les militants qui dnoncent les "mauvaises
    entreprises" font preuve de dmagogie ou se trompent de combat.
 
    En France, la loi sur les nouvelles rgulations conomiques de 2001
    impose aux grandes entreprises de publier, dans leur rapport annuel,
    des donnes sur la faon dont elles prennent en compte les consquences
    sociales et environnementales de leur activit. Six ans plus tard, le
    bilan est mitig. Certaines jouent le jeu, mais d'autres font semblant
    (Alstom ou Essilor) et d'autres ignorent purement et simplement la loi
    (LVMH ou Capgemini), affirme Hugues Bertrand, spcialiste de ce dossier
    au cabinet Alpha.
 
    Si le volontariat a des limites videntes, la loi n'est donc pas, non
    plus, la panace. A la place qui est la sienne, Etat et entreprise,
    chacun doit pourtant tre en mesure de prouver le respect de ses
    propres engagements. C'est une exigence que l'on est galement en droit
    d'avoir vis--vis des ONG.
 
<article-nb="2008/01/04/19-2">
<filnamedate="20080104"><AAMM="200801"><AAMMJJ="20080104"><AAMMJJHH="2008010419">
<filname="SURF-0,2-3232,1-0,0-2">  Une bonne nouvelle, qui va faire plaisir  tous nos lecteurs : j&#38;#39;ai gagn 250 000 euros !
<filname="PROF-0,2-3232,1-0,0-2">   
    U ne bonne nouvelle, qui va faire plaisir  tous nos lecteurs : j'ai
    gagn 250 000 euros ! "Votre nom et celui de quatre autres personnes
    ont t tirs au sort parmi 30 millions d'adresses lectroniques", me
    prcisent des messages insistants, qui se rclament de "M. Bill Gates,
    prsident du plus grand logiciel du monde (Microsoft)". Si je ne
    rponds pas dans les quinze jours, "les fonds seront reverss 
    certains organismes internationaux de sant et de mdecine".
 
 
    J'hsite. Car je reois paralllement la notification d'une autre
    loterie : le numro 69475600545-721, qui m'avait t attribu  mon
    insu, vient de me faire gagner, lui aussi, 250 000 euros ! Pour les
    encaisser, il me suffit d'acquitter au pralable "les frais de virement
    et d'honoraires".
 
    J'hsite. Car une veuve plore m'crit de Cte d'Ivoire. Son mari lui
    a lgu une fortune considrable, qu'elle partagerait volontiers avec
    moi si je consentais simplement  prendre en charge le transfert en
    France. Et, l, ce sont des millions...
 
    J'hsite. Mais, aprs tout, qui m'empche de cumuler ces trois gains ?
    Vive Internet !
 
<article-nb="2008/01/04/19-3">
<filnamedate="20080104"><AAMM="200801"><AAMMJJ="20080104"><AAMMJJHH="2008010419">
<filname="SURF-0,2-3232,1-0,0-3">  Les Franais gardent la nostalgie des &#38;#34;trente glorieuses&#38;#34;, priode durant laquelle l&#38;#39;conomie centralise et planifie fit des merveilles.
<filname="PROF-0,2-3232,1-0,0-3">   
    L es Franais ne sont pas les seuls  redouter les mfaits du "grand
    mchant march", expression chre  Augustin Landier et David Thesmar,
    auteurs d'un livre ayant cette expression pour titre. Selon un sondage
    mondial ralis par Ipsos auprs de 22 000 "citoyens engags" de 22
    pays et publi le 2 janvier, les trois quarts d'entre eux estiment que
    les grandes entreprises influencent trop leurs gouvernements
    respectifs. Ils sont presque aussi nombreux  souhaiter que l'excutif
    rgule davantage l'activit de ces groupes nationaux ou mondiaux. Ils
    sont mme plus de la moiti (52 %)  esprer que les gouvernements en
    prennent le contrle.
 
 
    Certes, les Franais sont bien classs dans ce palmars de
    l'antilibralisme. Ex aequo avec les Argentins, ils sont mme les plus
    nombreux  estimer que les grands groupes sont trop influents. Mais les
    Etats-Unis talonnent ces deux pays, se plaant en quatrime position
    derrire le Brsil. En revanche, les Polonais et les Japonais sont
    relativement moins hostiles.
 
    La nature des personnes interroges explique en partie ces rsultats.
    Il s'agit, selon Ipsos, de personnes "impliques et influentes". Un
    tiers des sonds ont sign une ptition durant les douze mois couls
    et autant ont conseill  leur entourage de boycotter une entreprise
    dont le comportement thique, social ou environnemental tait
    critiquable  leurs yeux.
 
    Cet chantillon ne reprsente donc pas les populations des pays
    concerns, mais seulement une fraction de leurs leaders d'opinion. Le
    sondage permet nanmoins d'anticiper les risques socitaux auxquels les
    entreprises et les Etats seront confronts  l'avenir. Il montre que
    l'influence des antilibraux pourrait aller croissant. En France, les
    raisons en sont en partie historiques, comme l'expliquent MM. Landier
    et Thesmar. Les Franais, selon eux, gardent la nostalgie des "trente
    glorieuses", priode de reconstruction qui suivit la seconde guerre
    mondiale, et durant laquelle l'conomie centralise et planifie fit
    des merveilles.
 
    Mais la plupart des autres pays n'ont pas ce pass. Or, selon le
    sondage, ils redoutent aussi les effets d'un march qui pourrait
    devenir incontrl. Mme les pays les plus attachs au libralisme sont
    dans ce cas. La crise financire actuelle pourrait les conforter. Les
    tablissements bancaires du monde entier ne se sont pas prmunis contre
    des risques dont ils n'avaient pas conscience, tant ils taient diffus.
    Le march n'a pu jouer son rle pour les alerter. Les banques centrales
    sont certes, pour l'instant, venues  la rescousse. Il est trop tt
    pour dire si leur action sera suffisante pour viter le pire. Alors que
    l'on peut toujours rver qu'un gouvernement plus puissant et t plus
    clairvoyant.
 
<article-nb="2008/01/04/19-4">
<filnamedate="20080104"><AAMM="200801"><AAMMJJ="20080104"><AAMMJJHH="2008010419">
<filname="SURF-0,2-3232,1-0,0-4">  Le sarkozysme, selon Franois Hollande, est un narcissisme.
<filname="PROF-0,2-3232,1-0,0-4">   
    L e sarkozysme, selon Franois Hollande, est un narcissisme. C'est
    indiscutable. C'est difficilement supportable. Cela pose beaucoup de
    questions parce qu'un prince - monarque, prsident, premier ministre,
    le rgime n'y change rien - est fils de son temps. Et prince d'autant
    plus irrsistible qu'il pouse plus exactement, plus profondment et
    plus effrontment le caractre de son poque. D'ailleurs, l'offre
    politique du printemps 2007 n'tait-elle pas un concours de narcissisme
    ? Nicolas Sarkozy, Sgolne Royal, Franois Bayrou... Il ne manquait
    que Dominique de Villepin pour que le lot, comme on dit aux courses,
    soit encore plus relev et batte les records d'attention des candidats
     leur miroir.
 
 
    Aucun dtenteur de puissance ne peut rsister tout  fait  la
    jouissance d'tre celui qu'il est et de surpasser les autres par sa
    stature, par l'intelligence et par la tnacit dont il a d faire
    preuve pour arriver l o il est. Ce qui distingue Nicolas Sarkozy,
    c'est le besoin qu'il semble prouver d'infliger au public,  tout bout
    de champ, le spectacle de son pouvoir et de la satisfaction de lui-mme
    qu'il en retire, sans en tre jamais rassasi.
 
    D'obdience gaulliste, il n'est certainement pas tranger  la pense
    du service telle que Charles de Gaulle le comprenait, en un sens  la
    fois militaire et hroque. Aussi trange que cela paratra  ceux
    qu'il exaspre, il n'est pas incapable d'abngation. Quand il affirme :
    "Je ne suis que travail", son propos voque la jubilation de
    Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV (lequel avait dcid de se
    passer de premier ministre et de diriger lui-mme le gouvernement). Le
    contrleur gnral des finances se frottait les mains en arrivant  son
    bureau,  5 heures du matin, devant la pile de dossiers qui
    l'attendait.
 
    Chez ces hommes-l, la jouissance du pouvoir se mle inextricablement 
    une forme de sacrifice. Le serviteur de l'Etat mne une vie austre. Il
    n'a gure de temps  consacrer aux plaisirs, surtout pas  ceux qui
    demandent tude et patience. Ses ressources intellectuelles sont
    accapares par les rouages complexes de l'administration, de la
    politique, de la diplomatie. Faut-il admirer son ascse ? Ou plaindre
    une obscure frnsie de domination, de matrise et de contrle ?
 
    Mais le serviteur de l'Etat aspire  briller et  dpasser les autres
    dans cette mission. Venu des premiers ges de la puissance publique, le
    service de l'Etat avait acquis au XX^e sicle, malgr les dvoiements
    que l'on sait, une dignit minente. De Gaulle l'a port  la hauteur
    de l'pope, sans s'interdire pour autant les calculs et les fourberies
    de la politique. Sa conception de son rle a perdur aprs lui. Valry
    Giscard d'Estaing et mme Jacques Chirac, quelques liberts qu'il ait
    prises avec elle, ont t forms  cette discipline. Franois
    Mitterrand, de culture plus parlementaire que gouvernementale, a su
    s'lever, autant qu'il lui tait utile, au sens de l'Etat.
 
    Nicolas Sarkozy parat trangement y tre rfractaire. Il s'empare de
    l'intrt gnral plus qu'il ne se donne  lui, alors mme qu'il ne
    s'occupe de rien d'autre. Il applique au service de l'Etat une morale
    de grand artiste, acharn  russir, exigeant envers soi, intraitable
    avec ceux qui font les choses mal ou  moiti, mais finalement plus
    dsireux de se plaire  lui-mme que d'assurer le bonheur de ses
    concitoyens ou de rehausser le rang de son pays.
 
    Quelques jours avant son lection, Nicolas Sarkozy confiait que, s'il
    tait lu, il prendrait le temps d'une "retraite" pour se prparer  sa
    tche. En fait de retraite, il partit pour une croisire de luxe, 
    Malte, sur le yacht de l'homme d'affaires Vincent Bollor. De cette
    contradiction entre le dvouement et la vanit, il semble incapable de
    sortir. Et la socit, peut-tre, avec lui.
 
<article-nb="2008/01/04/19-5">
<filnamedate="20080104"><AAMM="200801"><AAMMJJ="20080104"><AAMMJJHH="2008010419">
<filname="SURF-0,2-3232,1-0,0-5">  L&#38;#39;assassinat de Benazir Bhutto, le 27 dcembre au Pakistan, redonne tout leur sens  certains mots galvauds, en France, par la peopolisation de la vie publique.
<filname="PROF-0,2-3232,1-0,0-5">   
    L isez bien les mots suivants : saga, famille, couple, fidlit,
    trahison. Vous les reconnaissez ? Ils ont tellement chang depuis une
    semaine. Avant le jeudi 27 dcembre, dans l'engourdissement des ftes
    de fin d'anne, nous les regardions glisser sur du papier glac. Ils
    servaient  dcrire les dbuts d'une relation  grand spectacle, sur
    les rives du Nil, ou la fin mesquine d'une histoire de cur, au bord
    d'un bassin olympique.
 
 
    Bercs par une rengaine d'poque qui nous susurrait que la
    peopolisation de nos centres d'intrt est inluctable, nous aurions
    presque cru que la vie de la plante n'tait plus agite que par le
    ressac des vagues de curiosit sur Internet, clapotant de rumeurs en
    photos voles, fluctuant entre une championne de natation et une
    chanteuse-mannequin.
 
    C'est fini depuis ce jeudi-l. Les mots lisses se froissent dsormais
    comme le papier journal des mauvaises nouvelles. L'assassinat de
    Benazir Bhutto leur a rendu l'paisseur des tres de chair et de sang.
    Saga, famille, couple, fidlit, trahison : tous figurent dans les
    archives que Le Monde 2 consacre, cette semaine,  une dynastie dont
    quatre membres ont succomb  des morts violentes en trente ans, dont
    l'histoire sanglante se confond avec celle du Pakistan.
 
    Ils y plantent le dcor d'un drame shakespearien, non plus celui d'un
    vaudeville. Et devant ce changement d'intensit, bien des histoires que
    l'on a tent de nous raconter ces derniers temps se mettent  sonner
    creux.
 
    Tout est simple, a-t-on voulu nous faire accroire en dcoupant l'action
    politique en anecdotes difiantes, en pisodes d'un grand feuilleton 
    la gloire d'un hros sans dfaut. Tout est terriblement complexe, nous
    disent la vie et la mort de Benazir Bhutto, icne qui ne fut pas sans
    reproches, premier ministre deux fois chasse du pouvoir par des
    affaires de corruption.
 
    Bien sr, celle-ci a utilis son image. Mais cette image lui a servi 
    quelque chose, jamais elle ne s'est substitue  son courage et  sa
    tnacit, vertus indispensables pour oser devenir la premire femme
    dirigeant un pays musulman.
 
    Les dchirements publics de la dynastie ne conforteront pas davantage
    ceux qui pensent que dsormais toute frontire est abolie entre sphre
    publique et prive. Chez les Bhutto, l'intimit familiale a t un
    ressort de l'action, pas une diversion.
 
    La fidlit de Benazir  la mmoire de son pre a pu tre un principe
    dterminant de sa volont politique, ses ruptures avec sa mre ou son
    frre Murtaza ont pu tre des freins, le couple qu'elle formait avec un
    poux quelque temps emprisonn pour corruption a pu constituer un
    handicap. Dans tous ces cas, le clan a t une force ou une faiblesse.
    Pas un cran de fume pour dtourner l'attention.
 
    La mort de Benazir Bhutto invite aussi  retrouver le sens des
    proportions. L'enjeu n'est plus de compter les bonnes opinions. Ce qui
    se joue au Pakistan dborde largement le sort de ses 160 millions
    d'habitants. Sur cette zone de friction, o le pire semble chaque fois
    plus certain, repose une bonne part de l'quilibre de la plante.
 
    Cela n'empchera pas les mots de driver  nouveau. Famille, saga,
    couple serviront encore  raconter les nouvelles histoires des
    communicants modernes. Il faudra alors se souvenir qu'ils peuvent bien
    parfois nous distraire, mais qu'ils ne sauraient cacher les immenses
    difficults que notre poque doit surmonter. Et encore moins les
    rsoudre.
 
<article-nb="2008/01/04/19-6">
<filnamedate="20080104"><AAMM="200801"><AAMMJJ="20080104"><AAMMJJHH="2008010419">
<filname="SURF-0,2-3232,1-0,0-6">  L&#38;#39;ditorial du &#38;#34;Monde&#38;#34; revient sur le caucus de l&#38;#39;Iowa. Les lecteurs de cet Etat, qui ont particip massivement, jeudi 3 janvier, aux votes sur les candidats rpublicains et dmocrates  l&#38;#39;lection prsidentielle de novembre, ont prfr le changement.
<filname="PROF-0,2-3232,1-0,0-6">   
    L es lecteurs de l'Iowa, qui ont particip massivement, jeudi 3
    janvier, aux votes sur les candidats rpublicains et dmocrates 
    l'lection prsidentielle de novembre, ont prfr le changement. Les
    deux vainqueurs de cette consultation ont en commun de ne pas
    appartenir  l'establishment de Washington, mme si l'un d'entre eux a
    t lu au Snat fdral en 2004.
 
 
    Barack Obama est le cinquime snateur noir de l'histoire des
    Etats-Unis. Sa premire place dans le vote des dmocrates de l'Iowa
    fait de cet avocat et universitaire au "sang ml" pre knyan, mre
    amricaine un candidat srieux  la Maison Blanche. Dans le camp
    rpublicain, la victoire du pasteur Mike Huckabee, ancien gouverneur de
    l'Arkansas, inconnu du reste du pays jusqu' sa rcente perce dans les
    sondages, est celle d'un homme en rupture avec les tendances dominantes
    dans son parti.
 
    M.Obama et M.Huckabee ont devanc, dans ce premier vote de la srie des
    primaires destines  choisir les candidats des deux grands partis, des
    responsables politiques plus expriments ou plus classiques. Chez les
    rpublicains, la dfaite de Mitt Romney, ancien gouverneur du
    Massachusetts, issu d'une grande famille de confession mormone et
    reprsentant du traditionnel conservatisme rpublicain en matire
    conomique, confirme la crise d'un parti qui a domin la politique
    amricaine depuis 1994, et mme depuis la prsidence de Ronald Reagan
    dans les annes 1980. Chez les dmocrates, Hillary Clinton, snatrice
    de New York, considre il y a peu encore comme la candidate
    (/TEXTE)"invitable" pour l'lection de novembre, a fait les frais du
    dsir de renouvellement des lecteurs dmocrates, prs de deux fois
    plus nombreux  voter qu'en 2004.
 
    MmeClinton peut esprer rditer l'exploit de son mari, Bill Clinton,
    qui, en 1992, lors de sa premire candidature  la prsidentielle,
    avait aussi chou dans l'Iowa et russi  faire de son accession  la
    deuxime place dans l'Etat suivant, le New Hampshire, le dpart d'une
    marche triomphale. Mais M.Obama est, avec elle, le candidat dmocrate
    qui a recueilli le plus de fonds plus de 100 millions de dollars, 68
    millions d'euros , et il a donc les moyens de soutenir une campagne
    intensive.
 
    Arriv deuxime dans l'Iowa, John Edwards, qui a opt pour le
    financement public, beaucoup plus limit, place ses espoirs dans les
    Etats du Sud, dont il vient. Avec lui comme avec M. Huckabee, c'est une
    autre caractristique de cette lection qui s'affirme : un "populisme
    conomique", nourri par la hantise d'une crise et tourn contre les
    grandes entreprises et la classe dirigeante financire. Pour beaucoup
    d'Amricains, le temps de la prosprit reagano-clintonienne est
    rvolu. La dfrence envers les entrepreneurs cde du terrain  la
    demande de protection pour les salaris.
 
<article-nb="2008/01/04/19-7">
<filnamedate="20080104"><AAMM="200801"><AAMMJJ="20080104"><AAMMJJHH="2008010419">
<filname="SURF-0,2-3232,1-0,0-7">  L&#38;#39;assassinat d&#38;#39;un symbole de la dmocratie en terre d&#38;#39;islam ne doit pas freiner la marche vers l&#38;#39;galit.
<filname="PROF-0,2-3232,1-0,0-7">   
    E n arrachant la vie d'une femme devenue le symbole dmocratique et
    progressiste d'un pays musulman, l'assassinat de Benazir Bhutto
    contredit l'ide, la ralit et le sens de la Justice.
 
    La barbarie de cet acte terroriste dfie la morale et le droit, autant
    que les repres du Juste et du Bien.
 
 
    Elle est l'incarnation suprme de l'Injustice. Celle qui ne connat ni
    les frontires du temps ni celles de l'espace. Celle qui cre un cho
    universel reniant simultanment la voie de la Justice et le sens de
    l'Histoire. Parce qu'enlever la vie de Benazir Bhutto, c'est vouloir
    annihiler les jalons sociaux, politiques et humains qui doivent
    pourtant lui survivre.
 
    Comme Indira Gandhi ou Olympe de Gouges, Benazir Bhutto est alle au
    bout de ses convictions. Son courage politique a surpass son instinct
    de survie. La complexit de son engagement reflte les difficults de
    son pays. Elle traduit, paralllement, les stigmates du monde actuel :
    l'indispensable dialogue entre l'Orient et l'Occident ; la tnuit des
    frontires entre la spiritualit et la lacit, entre la dmocratie et
    l'autorit, entre l'Etat civil et l'Etat militaire ; le respect de la
    place accorde aux femmes, envers et contre tout.
 
    De plus en plus, les femmes font l'actualit de la plante. Du progrs,
    surgissent des femmes engages, revendiquant la modernit, la rupture
    avec la culture de la guerre, de la puissance et de la domination.
    Autant de symboles archaques contrevenant  la capacit de
    dveloppement d'un pays. Car les conditions du plein essor supposent de
    reconnatre les droits civils et de respecter la dignit de toute une
    population. Pas uniquement ceux d'une moiti de celle-ci.
 
    La force de l'Histoire a transform la condition des femmes en
    laboratoire du changement social. Les droits qui leur sont reconnus en
    tmoignent : l'ducation, le vote, la capacit  exercer une activit
    politique ou conomique. La force de leurs engagements les impose, en
    mme temps, comme un vecteur de paix.
 
    Il existe une relation symbolique entre l'ide de la femme, de la mre,
    et celle de la Nation. Il existe galement un ressort vital les
    conduisant  refuser la mort de leurs enfants. De Golda Meir  Shirin
    Ebadi, Taslima Nasreen, Aung San Suu Kyi, Soeur Emmanuelle ou Ingrid
    Betancourt, chaque combat de femme est un pas supplmentaire vers
    l'humanit.
 
    Prcisment parce qu'elle touche une femme, l'injustice qui a frapp
    Benazir Bhutto est encore plus criante et universelle. Il n'est pas
    question que sa disparition demeure vaine. Il n'est pas envisageable
    que l'Histoire fasse machine arrire.
 
    Plus que jamais, la Justice doit imposer le respect de la libert et de
    la dmocratie, en sanctionnant ses atteintes. Plus que jamais, elle
    doit tre l'outil du maintien de la paix dans le monde, dont les femmes
    sont les hrones, autant, voire davantage, que les hommes. Plus que
    jamais, elle doit permettre de rduire l'cart entre la ralit de la
    socit et celle de l'Etat.
 
    A dfaut de rendre la vie  Benazir Bhutto, l'honneur de sa mmoire
    impose, pour le moins, de faire de l'galit des chances un principe
    aussi incontournable que celui de l'galit des droits.
 
    Il y a deux sicles, Olympe de Gouges crivait dj : "Si la femme a le
    droit de monter sur l'chafaud, elle doit avoir galement celui de
    monter  la Tribune."
 
    Il est du devoir de la Justice de rattraper le temps et les droits
    perdus, pour que toutes ces vies ne le soient plus.
      __________________________________________________________________
 
    Rachida Dati est garde des sceaux, ministre de la justice.
 
<article-nb="2008/01/04/19-8">
<filnamedate="20080104"><AAMM="200801"><AAMMJJ="20080104"><AAMMJJHH="2008010419">
<filname="SURF-0,2-3232,1-0,0-8">  Le comportement des mdias vis--vis de la jeune championne Laure Manaudou est indigne.
<filname="PROF-0,2-3232,1-0,0-8">   
    L e 16 dcembre 2007,  l'issue des championnats d'Europe, Laure
    Manaudou est reue par Laurent Delahousse au journal du soir de France
    2. Aprs quelques questions sur les mdailles glanes par la nageuse,
    le prsentateur aborde suavement le sujet qui a agit toute la presse
    (altercation avec Luca Marin  propos d'une bague de "fianailles"
    rendue) : "Vos dmls avec votre ex-petit copain ont-ils eu une
    influence sur vos rsultats ?" Dsaronne par cette intrusion, la
    jeune fille bredouille une rponse. Le journaliste, lui, ne manifeste
    aucune gne : en ouvrant le voile sur la vie sentimentale assez
    normalement mouvemente d'une jolie naade de 20 ans, il pense faire
    consciencieusement son mtier. Tel qu'il est devenu.
 
 
    Plonge dans l'histoire de Laure. Au dpart, la natation n'a rien de
    charismatique. Peu d'argent y circule, des clubs locaux fonctionnent au
    service d'une activit de loisirs pour gamins. Le spectacle de ce sport
    sans risque est minimaliste : la camra filme des bras qui moulinent au
    milieu des vagues, les visages disparaissent dans l'cume et, 
    l'arrive, le journaliste assne des chronomtres au centime de
    seconde dpourvus de signification pour les nophytes. En deux
    vnements successifs de 2004, les championnats d'Europe (trois
    mdailles d'or) et les Jeux olympiques (trois mdailles, dont l'or sur
    400 mtres), les mdias se sont pris de folie pour Laure Manaudou. Plus
    encore que le palmars poustouflant, c'est la stature, les "qualits"
    du personnage qui ont contribu  fabriquer l'icne.
 
    Laure Manaudou est d'abord un physique. Toutes les nageuses arborent de
    larges paules et un thorax troit de danseuse, mais la championne
    franaise, plus que les autres, dgage un air d'lgance dlie. Les
    pommettes que creuse l'effort du corps men  bout rendent le visage
    sculptural : sur le podium de ses victoires, la jeune fille porte ce
    masque de vestale dpouill de toute affterie - cheveux et peau comme
    marbrs par l'eau. La collectionneuse de records du monde, surtout, est
    aurole d'une lgende.
 
    Dpart  13 ans de chez sa famille pour suivre un coach surprenant -
    cheveux au vent, il bouge comme un magicien de film gothique. Humeurs
    virevoltantes au gr de l'ordre d'arrive en finale : premire place,
    sourire extatique ; deuxime place, elle se maudit. Entranement qui
    parat surhumain  tout humain normalement constitu. Vie amoureuse
    d'adolescente changeante et passionne. Les ingrdients pour la
    sublimation taient l, les mdias en ont fait leur miel, dessinant 
    coups de projecteurs un destin hors norme. Dsormais, Laure Manaudou
    cumule les attributs d'une star : toile cathodique, grie pour des
    marques de luxe, idole des blogs.
 
    Tout pourtant spare une star d'une sportive d'exception. La premire
    nourrit l'imaginaire et gnre une conomie de casino. La seconde
    applique un programme rigoureux et exigeant. La premire cultive son
    clat glamour, elle doit resplendir dans le regard de l'autre ; la
    seconde est fixe sur un objectif de performance, elle est concentre
    sur elle-mme. L'univers de l'information, dans son ensemble, s'est
    employ  construire l'image d'une icne, et s'est peu attard sur la
    nageuse.
 
    La vraie vie de Manaudou n'intresse gure les fabricants d'illusion.
    On rve pourtant aux aspects qu'un journaliste pourrait explorer.
    Quelle trajectoire a conduit les trois rejetons d'un employ de banque
    d'Ambrieu-en-Bugey  tre fascins par le Grand Bleu au point d'en
    faire quasiment un mtier (le frre an est entraneur, le cadet suit
    les traces de sa soeur) ? Quelles ressources psychologiques faut-il
    mobiliser pour se lever tous les jours  l'aube et plonger dans l'eau
    chlore, o se jouera pendant de longues heures un corps--corps avec
    soi-mme ? Quel est le rgime d'entranement d'un champion dans la
    comptition mondialise du sport, rythme par le roulement incessant
    des championnats, qui sont autant de spectacles organiss pour les
    tlvisions ? Quelle est l'conomie de la natation, sport en voie de
    professionnalisation en France, mais qui ne fait vivre que quelques
    happy few au sommet de leur talent ? Quelles conditions dterminent les
    contrats de sponsorisation ? Le sport de haut niveau est une activit
    dont le back-office est passionnant par son intensit humaine, et
    sophistiqu par sa construction conomique. Or, l'itinraire de Laure
    Manaudou vu par les mdias se simplifie  l'extrme : le recensement de
    ses performances, et le recens de ses alas relationnels, avec ses
    entraneurs et-ou ses amoureux.
 
    Et le public ? Le 16 dcembre, Rue89 a diffus un article qui relate
    avec force dtails les pripties amoureuses de la championne : dans
    les heures suivantes, 17 300 lecteurs ont cliqu sur le texte du "site
    de la rvolution de l'info", soit dix fois plus que pour un article
    lambda. Et pas un mdia, y compris parmi les plus srieux, n'a omis de
    traiter l'actualit de la nageuse sous cet angle. L'information people
    ressasse les mmes anecdotes, use de focales identiques, au point que
    son succs peut tre analys selon ce principe de rptition : un roman
    qui rassure, qui retient un temps immobile o personne ne vieillit. Les
    spectateurs dgustent cette saga, et s'offrent en outre la jouissance
    de vituprer contre le viol de la vie prive. Consommation plaisante,
    l'info people n'induit aucun dbat ou rflexion sur les sujets qu'elle
    traite qui se suffisent en eux-mmes par leur banalit. Mais elle
    nourrit une controverse sur elle-mme. Le thme dont se repat
    l'indignation populaire, dans un art prouv de la contradiction, c'est
    elle.
 
    La tlvision offre un autre dplacement. Elle dboulonne la star de
    son pidestal, la convie  dvoiler ses petites turpitudes, jouant
    d'une familiarit qui se veut complice. Mais l'est-elle rellement ?
    Quel journaliste aurait questionn Greta Garbo sur ses amants ? Qui
    aurait trait Esther Williams avec une telle dsinvolture ? Le regard
    de Laure Manaudou face  Laurent Delahousse refltait une incrdulit :
    la sirne honore tant de fois par La Marseillaise se voyait relgue
    au rang de midinette. Le journaliste ne remarqua mme pas la
    stupfaction, la prunelle en rage de la reine offense. Press de
    boucler son journal, il passa au sujet suivant.
      __________________________________________________________________
 
    Monique Dagnaud est sociologue (CNRS-EHESS), membre du conseil de
    surveillance du groupe Le Monde.
 
