<FILE-date="2008/01/01/19">
<article-nb="2008/01/01/19-1">
<filnamedate="20080101"><AAMM="200801"><AAMMJJ="20080101"><AAMMJJHH="2008010119">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-1">  Ce polyglotte surdou, amoureux de la culture franaise, dirige depuis 1999 l&#38;#39;acadmie sudoise avec rigueur et exigence.
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-1">   
    C 'est l'homme le plus courtis du monde des lettres. Quel crivain ne
    rve pas secrtement d'tre remarqu et apprci par lui ? A 58 ans,
    Horace Engdahl est, depuis 1999, le secrtaire perptuel de l'acadmie
    sudoise. Le "patron" des Nobel en quelque sorte. Autant dire
    l'homme-cl du prix...
 
    Ce jour-l, il a l'oeil rougi des lendemains de fte. "C'est la
    cinquime soire officielle depuis les discours", dit-il en parlant du
    banquet de 1 300 personnes qui s'est tenu la veille au palais royal
    dans une ambiance de ferie nordique. "La semaine du Nobel est toujours
    un marathon physique."
 
 
    Ce jour-l, Horace Engdahl reoit en jean et cravate,  Gamla Stan, la
    vieille ville de Stockholm, dans un btiment vot qui est encore
    partiellement celui de la Bourse - imaginez la Bourse sous la Coupole !
    Au deuxime tage, une discrte plaque de cuivre ("Svenska Akademiens.
    Stndige sekreterare") signale ses appartements. Poussez la porte et...
    vous basculez dans le XVIII^e sicle. Boiseries, dorures, lustres en
    cristal. Un cartel marque les heures d'un temps suspendu. Ou qui
    semblerait tel si l'on n'apercevait, dans un coin du bureau, un sac 
    dos et un portable.
 
    Polyglotte surdou, Horace Engdahl demande en quelle langue vous voulez
    vous exprimer. Puis cet hte parfait vous propose un tour du
    propritaire. Voici l'imposante salle de rception qui jouxte son
    bureau. "C'est l que, tous les 20 dcembre, nous ftons l'anniversaire
    de l'acadmie. La famille royale prend place dans cette loge, et les
    acadmiciens dans ces fauteuils, qui n'ont pas chang depuis le roi
    Gustave III (1771-1792). Nous sommes normalement 18, mais l'un d'entre
    nous est mort cet t et deux autres ont rendu leur tablier aprs
    l'affaire Rushdie (non-attribution du Nobel  l'auteur des Versets
    sataniques), ce qui porte notre nombre  15. Chacun a son sige
    numrot. Les vques, les hauts fonctionnaires, les membre du
    gouvernement arrivent en cortge, deux par deux. Cette crmonie est
    reste intacte depuis 1786. C'est un pastiche rococo. Nous sommes les
    comdiens du roi. Il ne nous manque que des pourpoints et des
    hauts-de-chausses..."
 
    Nous entrons dans le saint des saints, la salle des assembles, o les
    jurs Nobel se runissent chaque jeudi  17 heures. "C'est autour de
    cette table blanche qu'est prise la dcision finale", montre Horace
    Engdahl. Cette anne, comme tous les ans, il a donn des consignes
    draconiennes pour que le nom de Doris Lessing ne filtre pas avant
    l'annonce officielle. Lui qui a fait son service militaire dans le
    renseignement a gard une culture "presque religieuse" du secret. "Je
    suis extrmement svre", dit-il. Les jurs ne doivent jamais sortir
    sans couvrir les livres qu'ils lisent, et chaque candidat a un nom de
    code. "Harold Pinter, c'tait Harry Potter. Doris Lessing, elle, tait
    Little Dorrit", la dvoue petite couturire de Charles Dickens.
 
    En Sude, on dit que c'est grce  son pouse - Ebba Witt-Brattstrm,
    professeure de littrature et fministe active - qu'Horace Engdahl, et
     travers lui le prix Nobel, serait dsormais plus ouvert aux crivains
    femmes. "Il est vrai qu'avec Ebba nous avons une sorte de dialogue,
    convient Engdahl. Au petit djeuner. Et aussi l't, que nous passons
    sur un lot de l'archipel de Stockholm  lire les mmes livres (les
    cinq ouvrages de la shortlist). Oui, Ebba m'influence. Avant elle, mon
    got tait masculin, j'aimais les auteurs difficiles. Il m'a fallu
    apprendre  lire des romans. Je n'aimais pas les romans."
 
    Pourquoi le cacher ? Comme Barthes, l'une des ses idoles, Engdahl a
    longtemps pens qu'il tait "ridicule" d'crire une fiction en
    demandant au lecteur de "s'engager sur un personnage, ses sentiments,
    son destin". "J'avais vraiment du mal avec a", dit-il sans la moindre
    langue de bois. Et puis Ebba lui a mis dans les mains The Fifth Child
    (Le Cinquime Enfant), de Doris Lessing. "Il faut que tu lises ce
    livre, m'a-t-elle dit, c'est important pour notre relation." Il
    s'arrte puis : "Vous connaissez Le Cinquime Enfant ? C'est une
    allgorie de l'autre, de l'incomprhensible, de la diffrence radicale.
    Un choc. J'ai commenc ainsi  lire Doris Lessing et d'autres femmes.
    Malheureusement, Lessing a fait une suite au Cinquime enfant, Ben in
    the World, et a, a a t une erreur. Elle en a fait trs peu des
    erreurs, M^me Lessing, mais a c'en est une."
 
    Et le prix Nobel, des erreurs, n'en a-t-il pas fait ? "On nous reproche
    de ngliger la littrature des Etats-Unis, dit Horace Engdahl. Nous
    sommes tellement amricaniss que les critiques lisent Philip Roth et
    Joyce Carol Oates, et que c'est tout ce qu'ils connaissent. Pour eux,
    c'est l'incarnation de la grande littrature. Pour moi, c'est de
    l'ignorance. Je ne trouve pas que les Etats-Unis soient le centre du
    monde littraire. L'anglais est une langue importante, mais ce n'est
    pas la langue universelle. La seule langue universelle de la
    littrature, c'est la traduction."
 
    Pour Horace Engdahl, le "point fort du Nobel", c'est justement son
    "htrognit", "le fait que les laurats ne se ressemblent pas trop"
    et que "la liste des prix garde la trace de toutes sortes de dmarches
    esthtiques". "Nous ne voulons nous lier  aucune cole, prcise
    Engdahl. Il n'y a pas d'essence de la littrature. La littrature,
    c'est ce que Wittgenstein aurait compar  un conseil de famille :
    chaque membre a des qualits propres, mais il n'existe aucune qualit
    que tous possderaient en commun."
 
    Ce qui le frappe, d'ailleurs, ce sont les rticences qui accompagnent
    souvent l'annonce du prix Nobel de littrature. "Je constate que les
    crivains que nous primons sont souvent des exils, qu'ils aient fui
    hors de leur pays ou  l'intrieur d'eux-mmes. En cela, ils sont plus
    des reprsentants de la "Weltliteratur" que de leur nation. C'est
    pourquoi, souvent, leurs concitoyens auraient prfr que nous ne les
    rcompensions pas ou alors que nous couronnions quelqu'un d'autre 
    leur place ! Voyez Claude Simon : les Franais nous ont dit : "Pourquoi
    pas Yourcenar ?" Pareil pour Imre Kertesz ou Gnter Grass. Les grands
    crivains sont une menace pour leur peuple. C'est seulement une fois
    morts qu'ils cessent d'tre un problme. Alors l'opinion change et,
    d'enfants prodigues, il deviennent tout simplement des dieux."
 
<article-nb="2008/01/01/19-2">
<filnamedate="20080101"><AAMM="200801"><AAMMJJ="20080101"><AAMMJJHH="2008010119">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-2">  Auteur, notamment, du &#38;#34;Rivage des Syrtes&#38;#34; et de &#38;#34;Eaux Etroites&#38;#34;, Julien Gracq est mort, samedi,  l&#38;#39;ge de 97 ans
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-2">   
    A dmir, clbr, prsent  l'gal d'un Commandeur altier et quasi
    invisible, Julien Gracq devait souvent se demander par quelle sournoise
    maldiction il se trouvait  ce point pris pour un autre. Sa mort
    discrte  Angers, samedi 22 dcembre,  l'ge de 97 ans,
    modifiera-t-elle l'image d'crivain intemporel et quelque peu hautain
    qui tait attache  son nom? Des premires pages du "Chteau d'Argol"
    aux derniers feuillets des "Carnets du grand chemin", n'avait-il pas
    suffisamment mis en uvre les pouvoirs d'une libert qu'il voulait
    illimite, merveilleuse, excessive et,  l'occasion, dmoniaque? A la
    diffrence des esthtes mi-sourds mi-aveugles, ses lecteurs fervents
    savaient  quoi s'en tenir.
 
 
    Pourtant, s'il demeurait scrupuleusement  l'cart du milieu littraire
    et de ses murs, cet homme  la discrtion tranchante et  la pudeur
    acre n'avanait nullement masqu dans ses romans, ses rcits, ses
    essais ni, bien sr, dans La Littrature  l'estomac, le pamphlet de
    haute vole publi en 1950. On percevait au contraire chez lui, et
    clairement exprime, une tension intraitable veille au contact du
    surralisme et qui le gardait en tat de rvolte froide,  la fois
    inquiet et charm, prt  toutes les subversions lucides,  toutes les
    aventures vraies. Aussi saluait-il comme une trace incandescente,
    toujours exemplaire, toujours actuelle, "cette vertu essentielle de
    revendiquer  tout instant l'expression de la totalit de l'homme, qui
    est refus et acceptation mls, sparation constante et aussi constante
    rintgration () en maintenant  leur point extrme de tension les deux
    attitudes simultanes que ne cesse d'appeler ce monde fascinant et
    invivable o nous sommes : l'blouissement et la fureur" (Prfrences,
    Jos Corti, 1961).
 
    Loin d'tre  l'cart de tout, Gracq cherchait prcisment, par des
    chemins singuliers,  participer de ce Tout,  ne jamais se couper de
    son mystrieux champ d'attraction. C'tait pour ne pas rompre cet
    accord fragile, incertain, avec l'unit du monde qu'il ignorait
    avant-scnes et parades. Il ne dsertait que le jeu de miroirs, l'cume
    drisoire, pas le flux profond, pas la prsence alerte aux tres et
    aux choses. Comme Novalis dont il se disait proche, il concevait un
    rel plus vaste, mais sans flure, ouvert  toutes les lignes de fuite,
    mais sans vasion radicale. "De la vie banale au sommet de l'art, il
    n'y a pas de rupture, mais panouissement magique, qui tient  une
    inversion intime de l'attention,  une manire tout autre, tout
    autrement oriente, infiniment plus riche en harmoniques, d'couter et
    de regarder." (Julien Gracq qui tes-vous ? Entretiens avec Jean
    Carrire, La Manufacture, 1986) L'uvre de Julien Gracq porte d'abord
    tmoignage de cette "inversion intime" qui fait soudain de la parole
    potique une force aimante. Une force qui n'a d'ailleurs de compte 
    rendre  personne et qui ne s'accomplit que dans le mouvement mme de
    l'criture qui la cre. Gracq, l aussi  rebours de l'poque, ne s'est
    jamais beaucoup souci de ces dbats de professeurs ou de philosophes
    qui n'en finissaient pas de mettre la littrature  la question,
    s'interrogeant sur sa validit, son efficacit, sa vrit. Avec une
    assurance assez provocatrice, l'auteur du Rivage des Syrtes soulignait
    qu'il importait "d'crire comme on se jette  l'eau, en faisant un acte
    de confiance dans l'lment porteur" ("Entre l'criture et la lecture",
    NRF, mai 1969). Et il ne craignait pas,  l'occasion, de se montrer
    plus dsinvolte encore en affirmant : "Aprs tout, si la littrature
    n'est pas pour le lecteur un rpertoire de femmes fatales et de
    cratures de perdition, elle ne vaut pas qu'on s'en occupe." (En
    lisant, en crivant, Jos Corti, 1980).
 
    Par de telles notations, Gracq n'entendait videmment pas rduire
    l'criture  un pur divertissement, mais bel et bien marquer son refus
    de tout embrigadement thorique et rappeler le rle dcisif du dsir,
    de la passion, voire de l'instinct dans l'acte crateur. "Ce qui me
    plat chez Breton, prcisait-il, ce qui me plat dans un autre ordre
    chez Ren Char, c'est ce ton rest majeur d'une posie qui se dispense
    d'abord de toute excuse, qui n'a pas  se justifier d'tre, tant
    prcisment et d'abord ce par quoi toutes choses sont justifies."
    (Prfrences).
 
    UNE CRITURE CHARNELLE
 
    Intuitivement, il prenait donc deux paris : qu'un "univers de mots"
    puisse tre le lieu privilgi de "l'panouissement magique" dont il
    voulait hter l'mergence, et que cet univers fictif devienne en
    quelque sorte le rvlateur de la "merveille irremplaable" qu'tait, 
    ses yeux, le monde donn, la plante entire. C'est un sentiment de
    connivence blouie entre l'homme et la terre qui, non pas guidait, mais
    sous-tendait ses parcours imagins comme ses drives de promeneur. S'il
    tait  l'vidence un tre des confins, des lisires, des frontires,
    ce n'tait pas tant par got de l'estomp, de l'indistinct, du fuyant,
    que par besoin de risquer le pas de trop, l'lan imprvu qui laisse sur
    le qui-vive, hors limite, dans une zone inexplore, dans un pays
    secret. En cela, Gracq fut un initatieur,  dfaut d'tre un initi.
    "Je ne crois pas, confiait-il, avoir l'esprit religieux : les questions
    qui passent pour obsder les esprits de ce genre, je ne me les pose 
    peu prs jamais. En revanche dpourvu que je suis de croyances
    religieuses je reste, par une inconsquence que je m'explique mal,
    extrmement sensibilis  toutes les formes que peut revtir le sacr."
    (Julien Gracq qui tes-vous ?).
 
    Tous les livres de Julien Gracq manifestent cette aptitude, cette
    sensibilisation extrme, qui change le plus simple dplacement, la plus
    courte errance, en lments d'une qute o le Graal n'est qu'un
    souffle, une nergie conquise sur l'imaginaire, une subversion du
    destin. Pour Gracq, le roman n'est pas un territoire balis, une
    construction planifie, mais un mouvement plus ou moins brusqu, avec
    lan, sursaut, suspens, dont la tentation premire est une prise de
    possession de l'espace.
 
    D'o ces personnages au bout et au bord d'eux-mmes, dstabiliss,
    dsancrs, en tat de disponibilit, de vacance, prts  se dcouvrir,
    se dvoiler ou mourir en situation de perptuel dpart. D'o cette
    mobilit des images, cette simultanit des perceptions, des
    sentiments, des penses, comme si l'auteur-sourcier captait dans le
    monde et les songes toutes les sources  la fois et tentait, par le
    glissement des mots, par le dversement des phrases, de transmuer cette
    ivresse pure en possible plnitude.
 
    En plnitude physique s'entend, car rien n'est moins ineffable que
    l'criture hautement charnelle de Gracq, car rien n'est moins
    dsincarn que sa bouleversante respiration.
 
    "Ce matin tout  coup, en me levant, j'ai senti au plein cur de l't,
    comme au cur d'un fruit, la piqre du ver dont il mourra, la prsence
    miraculeuse de l'automne. C'tait sur cette journe, douce, chaude
    encore,  la merveilleuse lumire voile (mais je ne sais quoi d'un peu
    attnu, d'un peu lointain : cet affinement vaporeux d'un beau visage
    aux approches de la consomption) un grand flux d'air frais, rgulier,
    salubre, emportant l'espace soudain sensible, clair et liquide, comme
    une chose qu'on peut boire, qu'on peut absorber une de ces sensations
    purement spatiales, loges au creux de la poitrine, les plus
    enivrantes, les plus pleines de toutes, o la beaut se fait pure
    inspiration, qu'on mesure  un certain gonflement surnaturel de la
    poitrine, comme une Victoire antique." Cette citation d'Un beau
    tnbreux, par son amplitude et sa souple avidit  tout transmettre, 
    tout traduire,  tout relier, entre en rsonance avec maints passages
    de l'uvre. Elle voque aussi ce passage d'un entretien avec Jean
    Roudaut : "J'ai l'impression que la temporalit qui rgne dans la
    fiction est beaucoup plus inexorable que celle qui s'coule dans la vie
    relle." Dans l'une de ses notations brves, Julien Gracq, voquant
    l'Aubrac, crivait : "Il faut si peu pour vivre ici." De ce peu, de
    cette vie, de cet ici, il semble que Gracq ait su, comme personne,
    restituer l'pret et le faste, la noblesse et les puissants malfices,
    le plaisir et l'insondable envotement.
 
<article-nb="2008/01/01/19-3">
<filnamedate="20080101"><AAMM="200801"><AAMMJJ="20080101"><AAMMJJHH="2008010119">
<filname="SURF-0,2-3260,1-0,0-3">  De A (comme Ah, ah, ah, bien sr)  Z (comme Zutistes), ce dictionnaire destin  ne pas &#38;#34;se prendre au srieux&#38;#34; est de ces livres qu&#38;#39;il faut laisser traner sur la table du salon. 
<filname="PROF-0,2-3260,1-0,0-3">   
    D irecteur du thtre du Rond-Point  Paris, Jean-Michel Ribes a dcid
    de consacrer la saison 2007-2008 au "Rire de rsistance". Un livre
    codit avec Beaux-Arts ditions accompagne cette initiative. Mais au
    fait,  quoi rsister ? "A la tyrannie du srieux", rpond
    (srieusement ?) Jean-Michel Ribes,  ce srieux qui solidifie les
    ides "jusqu' ce qu'elles finissent par boucher la pense. Cholestrol
    de l'imaginaire, le rire le fendille par -coups, jusqu' ce que la
    lumire passe  nouveau".
 
 
    De A (comme Ah, ah, ah, bien sr)  Z (comme Zutistes), ce dictionnaire
    destin  ne pas "se prendre au srieux" est de ces livres qu'il faut
    laisser traner sur la table du salon (en esprant que les enfants ne
    l'ouvrent pas directement  la page con, cul, bite, merde...) et
    dguster par petites touches.
 
    Le rgal est assur. Morceaux choisis : "Les femmes qui veulent tre
    l'gale des hommes manquent srieusement d'ambition" (Reiser). "Il y a
    beaucoup de gens dont la facilit de parler ne vient que de
    l'impuissance de se taire" (Savinien Cyrano de Bergerac). "Je n'ai pas
    aim la pice mais il faut dire que je l'ai vue dans les pires
    conditions : le rideau tait lev" (Groucho Marx). Evidemment, le rire
    peut se faire grinant : "Les morts ont de la chance, ils ne voient
    leur famille qu'une fois par an,  la Toussaint" (Pierre Doris) ou
    encore "Les hommes appels  en juger d'autres devraient avoir fait un
    stage de deux ou trois mois en prison" (Marcel Aym).
 
    Mais ce dictionnaire n'est pas qu'une accumulation de bons mots ou
    d'illustrations de journaux satiriques. Il est aussi une rflexion sur
    le rire. Dans un texte trs srieux et trs savant, l'universitaire
    Michel Corvin retrace l'histoire du rire de combat - le "rire aux
    armes", d'Aristophane  Paul Valry ("Le parti de l'esprit est celui
    qui, toujours, dit non, non et non").
 
    De l'conomiste Jacques Attali aux activistes amricains, les Yes Men,
    une quarantaine de personnalits sont galement invites  en donner
    leur dfinition. Parmi elles, celle de l'crivain Rgis Jauffret se
    distingue : "Le rire est lche aussi. Il n'est souvent qu'une manire
    tonitruante de trembler, il est parfois complice. Le besoin
    inextinguible de comiques de toutes sortes, dont notre socit fait un
    usage de plus en plus immodr, est le symptme d'une capitulation
    dfinitive."
 
    Malgr tout, l'absence de rire est rarement bon signe, sauf  penser
    avec Staline qu'"un peuple heureux n'a pas besoin d'humour". Aprs
    1789, il est admis qu'"un rpublicain ne rit pas". Prs d'un
    demi-sicle plus tard, Stendhal le dplorera : "La comdie est
    impossible en 1836." Staline n'est pas le seul  manquer - cruellement
    - d'humour. Ignace de Loyola l'a prcd : "Ne riez pas, ne dites rien
    qui provoque le rire", prconisait le fondateur de la Compagnie de
    Jsus.
 
    Heureusement, les attaques contre le rire sont vaines. Mme la mort est
    prtexte  rire (jaune). "Je dois vous laisser, ma tombe ferme 
    minuit. Le mourant vous salue !", indiquait Thierry Le Luron  la fin
    de ses derniers galas. Pierre Desproges, qui avait longtemps ironis
    sur son cancer, rdigea lui-mme son pitaphe : " Thierry Le Luron est
    mort. Coluche est mort. Jamais deux sans trois !"
 
    De Diogne  Canal+, en passant par Nietzsche, Le Canard enchan ou le
    rire mdecin (dans les hpitaux pour enfants), ce livre revient de
    manire  la fois plaisante et instructive sur cette activit qui est
    "le propre de l'homme" (Rabelais). Une pense  laquelle Alphonse
    Allais apporta cette utile prcision, quelques sicles plus tard : "Le
    rire est  l'homme ce que la bire est  la pression." A consommer sans
    modration.
      __________________________________________________________________
 
    "Rire de rsistance", Jean-Michel Ribes, Beaux-Arts ditions, 322 pages
    , 35
 
